Première campagne d’opinion moderne – la lutte anti-esclavagiste au Royaume-Uni

‘Granville Sharp the Abolitionist Rescuing a Slave from the Hands of His Master’ James Hayllar 1864, Copyright Victoria and Albert Museum.

Ce texte a été publié comme introduction à l’ouvrageL’abolition de l’esclavage au Royaume-Uni : débats et dissension, Paris: SEDES, 2009

En dehors de la transformation que l’abolition de l’esclavage a opéré dans la vie de centaines de milliers d’asservis, la campagne pour l’abolition de la traite britannique organisée par la Society for the Abolition of the Slave Trade qui commença en 1787 et fut la première du genre, fut le produit de son époque, celle de l’industrialisation, de la démocratisation de la culture et de la lecture, et des débuts de l’extension du vote et d’une période de réforme politique et sociale. Mais, dans plusieurs domaines, la campagne fut elle-même un moteur de cette évolution : elle fit partie des facteurs de la transformation sociale du Royaume-Uni, renforçant des tendances politiques nationales et internationales et accentuant l’émergence d’une nouvelle culture, d’un nouveau courant d’idées.

Le 18e siècle libertin, où débauche et licence à la Hogarth furent la règle dans les cercles influents, cèda le pas à un 19e siècle empreinte de censure, de moralisme et de réprobation, sentiments qui trouvèrent écho chez les classes moyennes ascendantes. La première campagne de commerce équitable (boycott de produits manufacturés produits par les esclaves : sucre, rhum et coton) fut accompagnée par la résurgence d’un puritanisme militant. La sainteté fut élevée comme valeur morale magnifiée par la renaissance des valeurs chrétiennes et l’adhésion des couches populaires – le Grand Reveil (The Great Awakening). En même temps s’opère un rejet de l’anglicanisme endormi et hypocrite de l’Establishment.

La lutte contre l’esclavage fut la raison pour laquelle http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQ2nOTiLuCDrGXLr5ypehg7sDexbtZoGlZNept-TVPlQl2b_HuoyAWilliam Wilberforce fut  « canonisé » par l’historiographie du 19ème siècle (on appela de leur vivant le groupe d’hommes graves et sans reproche, gravitant autour de l’église Holy Trinity à Clapham, les « Saints »). Ce ne fut pourtant pas la seule « mission » du parlementaire : il s’attribua lui-même la réformation des moeurs (manners ) (Harris). Ainsi, Wilberforce se distingua comme le précurseur d’un nouvel esprit, d’une nouvelle génération d’hommes politiques, sobres, sérieux, intenses et profondément religieux. À l’extérieur, les guerres et les renversements de l’ordre établi (Révolutions américaine et française, guerres napoléoniennes) en cette fin de siècle portèrent le débat sur des terrains plus vastes. Il n’était plus question de nombrilisme attentiste ou de protectionisme, mais de l’intérêt national et de la sécurité nationale, d’une politique étrangère moralisante et de l’identité même de la nation britannique (Harris). Toutefois, l’appartenance à la nation des membres noirs, au nom desquels on se battait, sembla rarement effleurer l’esprit des anti-esclavagistes (Kitson, Dresser, Curelly).

Une phrase du sermon de John Dore résume à elle seule les arguments de l’époque :      « The very idea of trading the persons of men should kindle detestation in the breasts of MEN, especially of BRITONS – and above all of CHRISTIANS » [Dore : 14-18]                Le triptyque – humanité, identité nationale et identité religieuse – se croise et s’entrelace dans grand nombre des sources citées, du témoignage d’Ouladah Equiano de 1789 (Currelly, Coleman) au roman d’Harriet Beecher Stowe de 1851-2 (Lowance) en passant par les prêches de quatre ministres baptistes au cours de la première campagne entre 1788 et 1792 (Briggs), les lettres indignées de Robert Hall au journal de Bristol (Whelan), l’intervention de poètes romantiques comme Coleridge, Southey et Cowper (Kitson,
Coleman) et les préoccupations des femmes engagées dans la lutte (Midgley). Les dimensions humanistes, nationales et religieuses sont présentes dans l’ensemble des débats, tout au long des cinquante ans que dura cette campagne, dans le discours des anti-esclavagistes de toutes tendances, de toutes origines géographiques et sociales, mais aussi dans celui de leurs opposants, les défenseurs du statu quo et du maintien de l’esclavage et de la traite.

Les quatre sermons étudiés atteignirent une certaine notoriété, étant imprimés et distribués par le réseau actif d’imprimeries de l’époque mis à contribution pour réussir ce qu’on appellerait aujourd’hui « une stratégie de communication ». Ils témoignaient non seulement de la puissance de l’orateur, mais aussi de la force de la campagne organisée, de l’impact décuplé que pouvait avoir un sermon par sa reproduction, par sa lecture dans les foyers et par les réunions organisées par les comités anti-esclavagistes qui s’étaient multipliés à travers le pays (Midgley).

L’étendue de la campagne se mesura au nombre de villes citées dans ces quelques exemples.http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRNY_BC5CoDboa9F0QgIzKZ-xuIEImnJmvGoH7aIIf4BfX2jZ7HEALes quatre prêches analysées par Briggs furent donnés à Maze Pond, Southwark (ou par un pasteur issu de cette communauté), au sud de la Tamise, et à Prescot Street au nord – tout près de là où se situaient les docks et le commerce triangulaire au départ de Londres, dans un rayon d’un kilomètre de George Yard, au coeur de la City, où le premier comité anti-esclavagiste fut établi début 1787 (1) – et à Hull, ville natale et circonscription parlementaire de William Wilberforce entre 1780 à 1784.

La ville de Bristol, premier port esclavagiste britannique jusqu’au milieu du 18e siècle

http://img.dailymail.co.uk/i/pix/2007/03_02/039Quaker_228x342.jpgquand Liverpool prit son essor, figure à plusieurs reprises dans les récits : comme point d’entrée d’une population noire, esclaves ou hommes/femmes libres (Dresser), comme plaque tournante de la traite triangulaire (Satchell), comme lieu privilégié d’enquête par Thomas Clarkson (2) et comme centre actif d’un noyau d’anti-esclavagistes dès 1787 (Whelan), et d’action militante – le poète romantique Samuel Taylor Coleridge, qui affectionnait les séjours dans le Somerset et le Devon au sud de Bristol, y donna une conférence anti-esclavagiste en 1795 (Kitson).

Si le triangle de ports esclavagiste – Londres, Bristol, Liverpool – apparaît naturellement occuper le devant de la scène dans ces récits, les villes industrielles – Manchester, Leicester, Birmingham, Nottingham, Northampton et Leeds – figurent de façon récurrente dans l’organisation du soutien pour la campagne parlementaire. L’étendue de ce soutien se mesure non seulement par les centaines de milliers de signatures récoltées par les nombreuses pétitions, et par le nombre de personnes qui participèrent à l’appel à boycotter le sucre – les ‘anti-saccharites’ –, mais aussi par la multiplication de pamphlets, d’enquêtes, de livres, de sermons imprimés et distribués, ainsi que par l’étendue géographique et sociale de la campagne.

L’amalgame de ces phénomènes avec les idées et les arguments employés, la stratégie de communication adoptée et la tactique parlementaire utilisée eurent une telle ampleur que cette campagne fut, avec raison, considérée comme la première campagne d’opinion moderne [Brown (2006)]. « Abolitionism (…) helped to redefine the shape of British politics. » [Oldfield : 187] Elle contribua à faire basculer le pays de l’ère pré-industrielle et mercantile à celle de l’ère industrielle et impérialiste (Satchell, Harris). La lecture des articles aide à comprendre comment et pourquoi la campagne pour l’abolition de l’esclavage en Grande Bretagne fut si significative.

1. Jamaica Wine House, un lieu de rendez-vous d’affaires pour les armateurs et marchands d’esclaves, s’y trouve encore de nos jours, sur le site du premier ‘café’ londonien. (Illustration : St Michael’s Alley).

2. Voir  How did the real hero of the anti-slavery movement get airbrushed out of history? By ISABEL WOLFF, Daily Mail, 23 March 2007.

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L’abolition de l’esclavage au Royaume-Uni : débats et dissension, Paris: SEDES, 2009

Entre 1787 et 1840 le Royaume-Uni et ses colonies connaissent une longue lutte entre partisans et opposants de la traite des esclaves et de l’esclavage. C’est ce combat, souvent intense, parfois violent, qu’étudient les contributions françaises et internationales réunies dans cet ouvrage. Leurs analyses portent sur le climat moral et intellectuel au Royaume-Uni à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Des thèmes particuliers et des cas d’études spécifiques sont abordés : les évangélistes, les baptistes, les femmes militantes de la cause abolitionniste, le port esclavagiste de Bristol, l’ex-esclave Equiano, le poète Coleridge, le réformateur Wilberforce, le débat économique.  À la croisée de plusieurs disciplines (études anglaises, histoire des idées, sciences politiques) cet ouvrage est destiné aux étudiants préparant le concours, ainsi qu’à tous ceux qui s’intéressent à la civilisation anglophone.

A collection of essays from scholars worldwide dealing with the issues concerning the context and content of the debates in Britain and its colonies during the fifty year struggle to implement the abolition of the slave trade and the institution of slavery from 1787 to 1840. Scholars from Australia, Britain, France, and the United States examine the moral and intellectual climate of late-eighteenth and early-nineteenth century Britain. Themes include the Enlightenment, religion and romanticism, ethics and politics, transatlantic influences and abolitionist discourse. Case studies analyse particular aspects: the Evangelicals, the Baptists, women abolitionists, black Bristol, Equiano the former slave, Coleridge the poet, Wilberforce the reformer, the economic debate.  At the crossroads between English Studies, History, the History of Ideas and Politics, it will be of interest to students and scholars studying English literature and English-speaking cultures, the social, intellectual and political history of Britain and the Caribbean, and cross-cultural and transdisciplinary transfers.


Ouvrage dirigé par Susan Finding,
Professeur à l’université de Poitiers.
John Briggs, Professor, Theology Department, University of Oxford.
Vernon Burton, Emeritus Professor of History, African American Studies, andSociology, University of Illinois.
John Coffey, Professor of Early Modern History, University of Leicester.
Deirdre Coleman, Robert Wallace Chair of English, University of Melbourne.
Laurent Curelly, Maître de conférences en civilisation britannique, Université de Haute-Alsace.
Madge Dresser, Reader in History, University of West England.
Susan Finding, Professeur de civilisation britannique, Université de Poitiers.
Trevor Harris, Professeur de civilisation britannique, Université François Rabelais, Tours.
Peter Kitson, Professor of English, University of Dundee.
Mason I. Lowance, Professor of English, University of Massachussetts, Amherst.
Lawrence McDonnell, Lecturer in History, Iowa State University, Ames, IA.
Clare Midgely, Professor of History, Sheffield Hallam University.
Veront M. Satchell, Senior Lecturer in History and Archeology, University of the West Indies, Kingston, Jamaica.
Troy Smith, NCSA, University of Illinois, Urbana-Champagne.
Timothy Wheelan, Professor of English Studies, Georgia Southern University.

 

 

Renouveau du parti libéral? Les leçons de l’histoire

The fortunes of the Liberal Party between 1906 and 1924 can be summarized as having gone from the foremost political force with a landslide victory and triumphant government to the third party (which, in a bipartite electoral system, means the loser losses all) with little electoral support and no real influence on either politics or policy. The debate in the historiography has hinged on the reasons for what with hindsight can be termed terminal decline, leading to the disappearance of the great 19th century political force and tradition to a rump of a few dozen MPs (or less) having little impact on the course of affairs in the 20th century.

This decline was so marked that the first books which addressed the issue used the terms ‘death’ (George Dangerfield, The Strange Death of Liberal England 1910-1914, first published in 1935) or ‘downfall’. Trevor Wilson’s book, The Downfall of the Liberal Party, 1914-1935 (1966) provides an alternative timescale for the demise.2

That there was a decline there is no doubt. What caused it, and therefore when to date it back to, gives rise to much discussion. Was the Liberal Party the agent of its own predicament or was it merely a victim of circumstance? Analysts have detected reasons to believe that the internal workings of the Liberal Party either condemned it in advance or, on the contrary, show that the symptoms present in the early period were neither inevitable or irreversible. Alternative external factors are also brought in to explain the phenomenon, the principal ones among these being the rise of the Labour Party and the impact of the First World War.

George Dangerfield situates the beginning of the decline in 1910 : ‘(…) it was in 1910 that the fires long smouldering in the English spirit suddenly flared up, so that by the end of 1913 Liberal England was reduced to ashes.For Dangerfield, the problems that were responsible for the decline of the Liberal Party were the, mainly external, il-liberal attitudes and attacks from several quarters involving labour unrest, the suffragette movement and http://imagecache6.allposters.com/LRG/29/2949/XOURD00Z.jpgthe Irish nationalists. For Cook, on the other hand, the war appeared to have been if not the sole cause, then a catalyst, transforming the Liberal Party, plunging it into decline: ‘the very totality of the First World War had a profound and disastrous impact on the party. For whatever reasons, the Liberal Party was never again to be the same after 1914 as it had been before.’4 This analysis lays the blame for the decline of the Liberal Party on the impact of the war, an external cause hitting a weakened political force.

Kenneth Morgan places the date at 1916, with the internal crisis in the Liberal Party, partly provoked by war contingencies, which led Asquith to hand the premiership over to Lloyd
George .Since December 1916, the Liberals have played an increasingly peripheral role; never since then have they shown any sign of a convincing recovery as a party of power.’5 Others again date the point of reversal to the 1918 ‘coupon’ election and the pact between the Conservative Party and the Lloyd George Liberals. Herbert Gladstone, Chief Whip at the time, concluded: The result of 1918 broke the party not only in the House of Commons but in the country. Local associations perished or maintained a nominal existence. Masses of our best men passed away to Labour. Others gravitated to Conservatism or independence.6Or again, the 1922 elections can be seen to have heralded the dismal future with a Conservative government returned to office and a poor showing by the Liberals.

Half a century after the final throes of Liberal government, in the nineteen-seventies, at a time when Liberal Party fortunes had not recovered, Kenneth Morgan concluded that ‘The Liberal Party in the age of Lloyd George was both the main agent of change and the major victim of some of its consequences.7Was the Party responsible for its own demise? If so, what factors contributed to this? Or was it society that moved on? Are they to be sought in the First World War? In the social make-up and transformations of the times? Thus, on one hand, causes internal to the party – its own evolution, the changes it introduced, and, on the other, external factors over which it had little control – social evolution, other political parties, the war – must be considered. The contributions in this issue of Cahiers du MIMMOC look at reasons which can be adduced to explain this that range through the following explanations : unclear identity (Davis, MacDonald), contradictory and confusing
policies (Singeisen, Sloman), personal antagonism and ambition (Morgan, MacDonald), and failure to move with the times (Morgan, MacDonald).

This paper looks at the different explanations for the unsuccessful attempt by the Liberal Party to renew itself by looking first at the political philosophy and party organisation of the
Liberals, and secondly, the Liberal Party’s response to challenges it encountered between 1906 and 1924, under two main headings: social and political change, and competition from the Left and Right. […]

To read on :

Les concepts de mixité et d’hybridité – analyse comparée

Par Susan Trouvé-Finding et Vincent Latour    Cahiers du MIMMOC, 4, 2007

Résumé

Les termes de mixité et d’hybridité peuvent sembler synonymes. Comment ces termes se sont-ils trouvés au cœur des questions sociales des sociétés contemporaines ? Les questions qui sont posées à leur propos s’inscrivent dans le cadre de la recherche sur l’identité. Les articles réunis dans ce numéro analysent le sens de ces termes à travers leur application dans les domaines de la sociologie et de la politique en France, au Royaume Uni et en Espagne. Les regards portés sur les connotations de la mixité et de l’hybridité dans les domaines de l’action sociale, des politiques de quartier, de l’éducation, de la politique sont autant d’éclairages sur les différences et les similitudes dans les approches de l’intégration dans les sociétés contemporaines. La question interpelle les chercheurs français, et plus particulièrement, ceux qui s’intéressent au Royaume-Uni. Le modèle britannique d’intégration, sujet d’ouvrages récents en France1, sert, en la matière, à éclairer la pratique française d’un point de vue contrasté.

Abstract

The terms ‘mixité’ (no direct translation is satisfactory) and hybridity may appear to be synonymous. How did these terms come to be at the centre of social issues in contemporary societies? The questions raised around these issues are situated within the sphere of research on the theme of identity. The articles to be found in this volume examine the meanings given to the two terms as applied in sociology and politics in France, Britain and Spain. The analyses of the connotations given to ‘mixité’ and hybridity in the realms of social policy, community action, education and politics, serve to illustrate the differences and similitudes in approaches to integration in contemporary societies. The issue is of importance to French researchers, in particular to those working on Britain. The British model of integration, subject of recent publications in France, is used to cast a contrasting light on French practice.

Pour lire l’article : Jalons pour une analyse comparée des concepts de mixité et d’hybridité

Qu’est-ce que l’exclusion?

http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcTWG3z1rHuHMIalhkve9bUHjkyMzOx0tlLmDbEJAbK54unKhxGtygQu’entend-on par « exclusion » aujourd’hui ? Les occurrences les plus nombreuses du terme de nos jours lui adjoignent un attribut, « exclusion sociale », formule apparue en français depuis 1990, ce qui témoigne des préoccupations dans la dernière décennie du XXe siècle1. Cette forme d’exclusion est définie comme « situation de personnes mises à l’écart dans la société2 ». Les exclus sont écartés, éloignés d’un centre, au sens propre et au sens figuré. La distance qui les sépare du centre décisionnel, de la société, peut se mesurer en gradations concentriques de cercles successifs, une figure déjà construite par Dante pour décrire l’Enfer dans La Divine Comédie3. Ainsi le centre serait le noyau de la société, un lieu de privilèges, le lieu de l’élite, et par extension, du conformisme maximum vis-à-vis des normes établies ; plus on s’éloigne de ce centre, de ce modèle prescrit, plus on devient ex-centré (dont l’axe n’est plus centré) et excentrique (« dont le centre s’éloigne d’un point donné4 »).

L’excentricité est ainsi une « manière d’être, de penser, d’agir qui s’éloigne de celle du commun des hommes » et l’excentrique une « personne dont l’apparence, le comportement s’écarte volontairement des habitudes sociales5. » L’affirmation à contre-courant par une volonté de se démarquer, de se différencier ou de se distinguer du groupe majoritaire, hégémonique, est courante, dans les milieux artistiques en particulier. Toute recherche d’identité individuelle qui valorise les écarts par rapport aux règles de comportement et aux codes vestimentaires (par exemple les mouvements punk, « grunge », gothique) est ainsi mise en avant.

« A une époque – les années 1970 – où le phénomène hippy ou beatnik ébranlait la société occidentale, on insistait sur la dimension volontaire de la marginalité. Par marginaux, on entend des populations se situant en-deçà de la ligne imaginaire de fracture sociale. Ils sont encore partie prenante du contrat social, même s’ils participent à de formes évidentes de transgression 6. »

Encore faut-il que la société accepte de tels écarts, que le niveau de tolérance soit suffisamment grand pour « respecter l’exclusion volontaire qui refuse
la normalisation imposée7. » L’acceptation des différences, voire de l’excentricité, dans les comportements sexuels par exemple, pose souvent problème. L’exclusion serait ainsi l’expression de la peur d’une atteinte à l’identité : la xénophobie et l’homophobie en sont des exemples manifestes.

À la différence de la marginalité, qui définit davantage un état, l’exclusion se caractérise par un processus8. Ceux qui ne sont pas les acteurs de leur propre exclusion, ceux qui la subissent involontairement sont ainsi privés de droits de cité (civis) et considérés comme hors norme, non conformes aux modèles. Ils sont définis comme atypiques, anormaux, apatrides, asociaux, à l’inverse des agents de l’exclusion. Les préfixes privatifs « a- » accumulés reprennent à la fois l’idée de dépossession9 et d’étapes successives, multiples. En privant ces individus de droits civiques, de patrie, de moyens d’existence, de foyer, de langue, de vue (couper la langue et crever les yeux, ne furent-ils pas des châtiments appliqués à ceux qui outrepassaient les normes, et donc les bornes ?), l’exclusion se décline sous des formes multiples : politiques, sociales, économiques, culturelles, qui se croisent et s’additionnent chez l’exclu.

L’exclusion semble s’étendre au-delà de la périphérie, au-delà des marges et aller vers un terrain de plus en plus ex-centré. Les marginaux sont, d’une certaine façon, tolérés, alors que les exclus, par définition, ne le sont pas. Le terme de banlieue, lieu marginal par rapport à la cité, loin du centre, prend racine dans cette notion de frontière, de marge : « l’espace d’environ une lieue, autour d’une ville, dans lequel l’autorité faisait proclamer les bans et avait juridiction10. » Ainsi le ban convoquait les vassaux à se rassembler autour du suzerain, à se réunir, alors que, par antonymie, mettre quelqu’un au ban de la société signifiait un rejet, et marquait une expression d’opprobre et d’indignité.

L’exclusion semblerait être la forme la plus poussée d’une manifestation de cohésion identitaire. D’une part, elle resserre les liens entre ceux qui excluent ou repoussent la différence, d’autre part, elle crée une nouvelle identité chez les exclus. L’exclu est « autre » : mis au ban de la société, rejeté comme indigne, méprisé, oublié, banni ou exilé, privé d’une identité. L’on pense aux premières lois sur l’immigration aux États-Unis en 1882, la Chinese Exclusion Actet la loi fermant les portes de la nation américaine aux pauvres, aux aliénés et aux criminels. L’exclusion est une forme en creux de l’affirmation d’une identité. L’exclu (on notera la forme du participe, celui qui subit) est interdit de séjour,
interdit de participer, interdit d’expression (censuré) au sein d’un groupe qui définit sa propre identité en rejetant l’autre (voir les contributions de Sanja Boskovic et de Marie-Catherine Chanfreau). Paradoxalement, ceux qui privent d’identité les exclus en les repoussant hors de leur cadre, leur en procurent une nouvelle en leur conférant une identité de hors-la-loi. Montrés du doigt, exposés au regard des autres, cloués au pilori, marqués au fer rouge, les individus interlopes sont comme réifiés pour être reconnaissables11.  […]

Pour lire plus loin : Variations autour de l’exclusion Par Susan Trouvé-Finding Cahiers du MIMMOC, 1/2006.

 1. A. Rey, Dictionnaire Historique de la Langue Française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1998.

2  F. Gérardin, D. Morvan, A. Rey, J. Rey-DeboveLe Robert, Dictionnaire pratique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert-Vuef, 2002.

3  Pour mémoire – I : Limbes ; II : Luxure ; III : Gourmandise ; IV : Avares et prodigues ; V : Colère et accide ; VI : Hérésie ; VII : Violence ; VIII : Fraude ; IX : Traîtres.

4  F. Gérardin, D. Morvan, A. Rey, J. Rey-Debove, op. cit.

5  F. Gérardin, D. Morvan, A. Rey, J. Rey-Debove, op. cit.

6  André Gueslin, « Introduction », André Gueslin, Dominique Kalifa, (dir.), Les exclus en Europe : 1830-1930, Actes du Colloque Paris VIII, Paris, Les Éditions de l’atelier – Éditions ouvrières, 1999, p. 10.

7  Hélène Menegaldo, « Réflexions dans les marges », Figures de la Marge, Marginalité et identité dans le monde contemporain, Rennes, PUR, 1999, p. 39.

8  Castel R. Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995, p. 15 ; Guillaume Marche, « Marginalité, exclusion, déviance. Tentative de conceptualisation sociologique. » H. Menegaldo, op. cit. p. 46.

9  « Les dépossédés. Figures du refus social. » Marginales. Propos périphériques. Revue de littérature et critique. 3 / 4, Hiver 2004-2005.

10 F. Gérardin, D. Morvan, A. Rey, J. Rey-Debove, op. cit.

11  Pascale DrouetLe vagabond dans l’Angleterre de Shakespeare, ou l’art de contrefaire à la ville et à la scène, Paris, L’Harmattan, 2003, II. Coercition et ostentation : le système punitif appliqué aux vagabonds ; Alexandre Vexliard, Introduction à la sociologie du vagabondage, Paris, L’Harmattan, 1997.

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Les Cahiers du MIMMOC Numéro 1 – Février 2006
Figures de l’exclusion et de l’exil

Etudes réunies et présentées par Susan Trouvé-Finding

Les coulisses du pouvoir et la démocratie parlementaire au Royaume-Uni

Les coulisses du pouvoir, métaphore spatiale pour les hautes sphères des instances politiques, soustraites au regard du public, sont un espace privilégié et réservé. L’analyse du fonctionnement des antichambres des principaux partis politiques britanniques et des rapports en coulisse entre l’exécutif, le législatif et l’administratif fait ressortir le rôle et l’efficacité des coulisses du pouvoir comme lieu de régulation des tensions engendrées dans le jeu des différents composantes des pouvoirs politiques. L’évolution des technologies de la communication, le déplacement de pouvoirs vers des instances « dépolitisées » et le décloisonnement des sphères politiques annoncent une transformation de ce lieu de pouvoir et une redéfinition des coulisses.

Introduction

En politique, l’envers du décor1, les coulisses de la scène publique, sont synonymes des lieux où le jeu du pouvoir s’exerce de façon mystérieuse, peu transparente voire occulte. Dans le présent volume, les études de cas particuliers qui évoquent les couloirs de Westminster et de Whitehall, ainsi que les coulisses des nouvelles instances mises en place depuis 1998, à savoir, le Parlement écossais, l’exécutif gallois et la mairie de Londres, font état de tractations et de compromis. Ces lieux de pouvoir, espace privilégié, réservé et restreint, et souvent mal connus, forment le substrat de la démocratie parlementaire britannique où les réseaux politiques se font et se défont. Ces coulisses forment un labyrinthe – ne parle-t-on pas des arcanes du pouvoir ? – dans lequel les auteurs se sont aventurés pour essayer d’en explorer la structure, le rôle et le
fonctionnement.

Le terme anglais ‘corridors of power’ désigne les plus hautes sphères du pouvoir exécutif, les lieux où se prennent les décisions de la plus haute importance2 et la notion, traduite en français par l’expression ‘coulisses du pouvoir’3, fut inventée par le scientifique, romancier et haut fonctionnaire britannique, C.P. Snow4, habitué de ces lieux, dans un roman datant de 1956, intitulé Homecomings. Il utilisa à nouveau cette appellation dans le roman éponyme 

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Corridors of Power de 1964, dont l’action se situe à l’époque de la crise de Suez, pendant la Guerre froide. Il est lui-même devenu, de 1964 à 1966, parliamentary secretary du Ministre de la Technologie du gouvernement Wilson, Frank Cousins, incarnant ainsi un des personnages dont il avait esquissé les traits. L’intrigue se déroule dans ce contexte historique et évoque les luttes byzantines dans le cercle fermé des ministres et des hauts fonctionnaires. Sous-jacentes à cette notion sont donc les idées de lieu clos et d’influences secrètes alors que le personnage principal, Roger Quaile, opposé à la course à l’armement nucléaire, tente d’élargir son rayon d’action et d’asseoir le pouvoir qu’il exerce en tant que ministre. Comme l’explique
Snow dans son avant-propos5, l’auteur et critique Rayner Heppenstall remarqua le terme, l’utilisa comme titre pour un compte-rendu de Homecomings6. C’est ainsi que le public et Snow lui-même adoptèrent la notion et le choisit comme titre de son futur roman. Le terme est devenu courant avant même la publication de ce dernier. La résonance particulière du terme répondait, sans doute, au besoin de nommer et ainsi de reconnaître l’existence de cette réalité, politique, d’identifier en quelque sorte le phénomène comme objet d’étude

Sous le libellé de coulisses du pouvoir, on évoque la machinerie du gouvernement élu et celle de son support administratif dans les ministères, mais aussi, et surtout, ses aspects cachés, l’envers de la scène publique : les conseillers officiels et officieux des hommes et femmes de pouvoir, qu’ils soient fonctionnaires, éminence grise ou ‘spin doctor’, ainsi que les divers types de groupes de pression7. Le terme même de lobby8 fait référence aux couloirs des Chambres du Parlement où les députés sont sollicités, où des négociations, dont le contenu et la manière peuvent être tendancieux, sont conduites. En français « faire antichambre » ne signifie-t-il pas attendre une faveur ?

À Westminster comme à Whitehall, mais aussi dans d’autres lieux de pouvoir, délocalisés, « dévolus », le pouvoir s’exerce dans les lieux de débat public et dans des lieux moins accessibles. L’exercice du pouvoir dans les parlements écossais et gallois, les autorités locales et régionales, les mairies, les partis politiques, les syndicats, les
entreprises, les organisations fédératrices (comme le Trade Union Congress, la Confederation of British Industry ou l’Union Européenne), ou encore les organisations non-gouvernementales, à l’intérieur même des lobbies, est ainsi plus ou moins transparent selon la tradition, la politique et les mœurs de ces instances.

Le travail présenté ici, sans prétendre être exhaustif, nous amène à examiner les rapports de pouvoir, les stratégies diverses, les conflits d’intérêts, la négociation et les compromis, la transparence ou non de la démocratie élective et les pouvoirs occultes qui s’y exercent. Certains épisodes parlementaires évoqués dans ce volume – les débats sur Maastricht en 1993, sur l’Irak en 2003, sur les droits du citoyen et les libertés individuelles en 2005 – illustrent ce propos. Ces questions, posées depuis une vingtaine d’années, ont suscité un
débat de fond sur la réforme des institutions britanniques, réforme qui concerne plusieurs composantes de la constitution, comme en témoignent les réformes entreprises depuis dix ans par le gouvernement Blair. Celles-ci comprennent la décentralisation des pouvoirs, « devolution », (1998), les droits de l’homme (1998), la Chambre des Lords (1999), la gestion des partis politiques et des élections (2000), l’accès à l’information (2000), le pouvoir judiciaire (2005). Un certain nombre de ces réformes sont évoquées directement ou indirectement dans les contributions qui suivent, toutes liées par la même interrogation sur les lieux de pouvoir dans une démocratie moderne. On évoquera tour à tour les composantes du pouvoir politique que sont les partis politiques, l’administration centrale et les nouvelles institutions démocratiques mises en place dans les régions depuis 1998.

Depuis la parution de ce numéro en 2008, les réformes constitutionnelles continuent au Royaume-Uni.

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Lords’ Constitutional Reform Committee 2010

  • 1  Thème du XXe congrès de la Société des Anglicistes de l’Enseignement Supérieur (SAES) tenu en Avignon (…)
  • 2  Cambridge International Dictionary of Idioms, 1998.
  • 3  Le terme ‘couloirs du pouvoir’ est cependant utilisé par Yvan Levaï, La République des mots : De M (…)
  • 4  (1905–1980) Physicien à l’université de Cambridge, haut fonctionnaire responsable de la sélection (…)
  • 5  C.P. Snow, Corridors of Power, Londres, Macmillan, 1964 (Penguin, 1966), 7, Author’s note to the o (…)
  • 6 Times Literary Supplement, 7 September 1956, 524 voir Nicholas Tredell, “Corridors of Power”, The L (…)
  • 7  Il n’est pas du ressort de ce présent volume d’examiner ce point particulier. Les think tanks font (…)
  • 8  Selon le Online Etymology Dictionary le sens de « grande entrée d’un bâtiment public » du terme lo (…)

Londres à la fin du 19e siècle

Real and imaginary topography in News from Nowhere
Susan Trouvé-Finding, Université de Poitiers

Forget six counties overhung with smoke,
Forget the snorting steam and piston stroke,
Forget the spreading of the hideous town ;
Think rather of London, small, and white, and clean,
The clear Thames bordered by its gardens green

Stanza from the Prologue, The Earthly Paradise, William Morris, 1865

News from Nowhere, written after seven years of intense and pre-eminent political activity (some say overly so (EPT, 572)) in the funding and organising of various permutations of
the nascent socialist movement, can be read as an account of his own personal journey of discovery, a parable of his own life rooted in Morris’s personal and political lieux de mémoire. In the novel, Morris maps out the future, laying an imaginary mappa mundi Morrisi over the topography of the Thames Valley upriver from sea to source, tidal reaches to little; stream. Taking the form of a voyage of discovery in the best utopian tradition, the novel recounts a trip into Terra Cognita, the capital city adventuring into the hinterland beyond. Morris turns certain conventions upside-down, topsy-turvy, reversing the methods of contemporary social investigators such as Andrew Mearns and General Booth, whose footsteps he followed. The reader is translated not into the reality of Outcast London (Mearns 1883), or Darkest England (Booth, 1890) unknown to the well-off middle classes, but into a transformed but known world, where major landmarks serve as signposts and symbols. Despite the fictional pretence of foreignness (p.49), ‘a place very unlike England’ (p.49), everything is done to enable the reader to recognise the setting, from the opening pages where Hammersmith is identifiable from the street names (The Broadway, The Creek, King’s Street), the river (Chiswick Eyot, Putney, Barn Elms, Surrey Banks), the peregrination through London, and upstream past towns and landmarks to the upper reaches of the Thames. This transparent transposition is anchored on the real loci of Morris’s own world from Kelmscott House, Hammersmith to Kelmscott Manor, Oxfordshire.

To read on:

Paper given at Day Conference organized by François Poirier at the Univeristy of Paris I3 in January 2005 published on line  : http://www.univ-paris13.fr/ANGLICISTES/POIRIER/Morris/STrTopography2.pdf and by the William Morris Society in the United States.

Les politiques sociales aux Etats-Unis et ailleurs

http://www.harmattan.fr/catalogue/couv/j/9782296127395j.jpgLes politiques sociales aux Etats-Unis sont le sujet d’une présentation dans l’ouvrage   MARGINALITÉ ET POLITIQUES SOCIALES Réflexions autour de l’exemple américain, co-dirigé par Taoufik Djebali et Benoit Raoulx, paru chez l’Harmattan en 2011.

1.  Les régulations sociales   INTRODUCTION  Susan Finding (p.25-27)

La définition fonctionnelle de la politique sociale, définition qui correspond au mode de pensée et à la pratique empiriques anglo-saxons, se limite à l’analyse de la fourniture de services sociaux, l’efficacité et les moyens d’intervention adoptés. La définition institutionnelle met l’accent sur la relation entre les acteurs institutionnels [1]. Les deux approches utilisées dans les analyses présentes démontrent comment les régulations sociales américaines contribuent à renforcer l’idée d’un modèle social néo-libéral outre-Atlantique.

En période de crise économique, les gouvernements interviennent pour préserver leurs populations des effets dévastateurs par une protection sociale plus étendue. En période de croissance le désengagement de l’État de cette même protection sociale semble avéré. Le taux de chômage en baisse, le nombre d’assistés devient moins critique. Le désengagement de l’État de domaine social, pour des motifs idéologiques plus que pragmatiques lors des périodes de croissance, amène dans son sillon des changements importants.

http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcTg1bD7sUmnxFS-Jkiq-3YGM58sHTll0iw2HbGkCxOtW5lb1KLYxwDans les politiques sociales étudiées, on constate le transfert du soutien de l’État, en particulier de mères célibataires, aux réseaux de solidarité informels et aux ONG (retour vers les formes anciennes d’aide aux pauvres), l’alignement des salaires sur un minimum déterminé par le marché, en l’absence de salaire minimum réglementé, le travail intermittent des assistés et une couverture sociale et médicale réduite. Si, aux Etats-Unis, la Personal Responsibility and Work Opportunity and Reconciliation Act (1996) réussit à « réconcilier » l’assistance et le travail au lieu de les opposer, -les handicapés britanniques, français et américains bénéficient dorénavant de programmes d’insertion au travail en plus de prestations compensatoires (Advielle) – ni la famille ni le travail semblent avoir été renforcées par les mesures (Djebali).

Le travail, part essentiel du rêve américain, est malmené par les effets de la globalisation. La prestation américaine, la Trade Adjustment Assistance, à l’origine, une concession aux syndicats pour faire avaler la pilule de la libéralisation des accords d’échange dans les années 1960, pèse de plus en plus lourde.  Conséquences directes de la foi placée dans les bienfaits de la libre-échange, les pertes d’emplois sont concentrées dans les secteurs manufacturiers et dans les états où, en raison des compétences peu élevées requises par ces, industries, les travailleurs sont peu rémunérés. Mesure politique permettant de faire adopter une libéralisation croissante, sa genèse, sa mise en œuvre, son coût élevé et sa faible portée en font moins une mesure de protection sociale qu’un maquillage habile des effets néfastes d’une politique essentielle à la doctrine consensuelle au cœur du projet économique national.

L’étude de l’économie politique des soins confirme cette réflexion sur ‘la prééminence idéologique et politique des intérêts économiques dans la société américaine’ (Oueslati). L’histoire de l’assurance maladie aux Etats-Unis au 20e siècle se caractérise par une opposition continue entre les groupes d’assurés d’un côté, et la profession et l’industrie médicale de l’autre. Cette dernière réussit, dans le contexte de faiblesse des institutions fédérales et de manque de soutien des associations syndicales pour le projet des progressistes de Roosevelt à Clinton, à faire rejeter l’instauration d’une couverture maladie étendue organisée par l’état fédéral. Celle-ci est dépeinte comme contraire aux valeurs américaines, divisant l’unité nationale. L’American Medical Association (Oueslati) et les compagnies d’assurance (Pihet) mobilisent des moyens de communication exceptionnels au service d’un message calqué sur la culture dominante mettant l’accent sur l’opposition fondamental entre l’individu et l’état. L’industrie médicale s’adjuge ainsi le soutien des forces politiques conservatrices et chrétiennes et met en œuvre un lobbying puissant qui utilise l’argument anti-big government (Pihet) et une conception minimaliste du rôle de l’État (Advielle). La mobilisation des groupes favorables à la réforme est plus difficile à coordonner face à la multiplicité des facettes de l’impact de la réforme (Oueslati) L’intérêt général est sacrifié à l’intérêt particulier dès lors que la puissance d’un lobby particulier s’avère plus puissante que celle, plus diffuse, des groupes défendant des intérêts divers.  

Le ‘semi-État providence’ du modèle états-unisien réunit protection sociale fédérale, locale faible et protection privée développée. La couverture maladie n’y est pas un droit mais une éventualité. Un système de santé ‘exceptionnel’ où les inégalités et les ruptures sont nombreuses actent l’impossible réforme des programmes fédéraux Medicare et Medicaid (Oueslati, Pihet). L’augmentation des dépenses de santé publiques et privées est répercutée sur les assurés, la couverture se réduit. On estime qu’en 2003, 40% des américains se retrouvent sans assurance santé complète (Pihet). Cette exclusion médicale suit les contours socio-géographiques de la population, comme la Trade Adjustment Assistance (Azuelos). La inverse care law décrite par Julian Tudor Hart (The Lancet, 27 February 1971) est toujours opérante. Paradoxalement, en période de croissance économique, le désengagement de l’État américain, accompagné par un discours mettant en avant les valeurs du travail et de l’insertion, contribue au délitement des liens sociaux, à une exclusion accrue de populations faibles.


[1] KLEINMAN (Mark) A European Welfare State? European Union Social
Policy in Context
, Londres: Palgrave, 2002, p. 1.