De quoi le PIB par habitant de l’Ile-de-France est-il le nom ?

L’INSEE vient de publier sa dernière analyse des PIB régionaux, où l’on apprend que le PIB par habitant, qui est en moyenne de 34 100€ en France, est de 57 600€ en Ile-de-France, contre 29 175€ ailleurs en France métropolitaine, soit un rapport du simple au double. Est-ce à dire qu’on est deux fois plus performant quand on est en Ile-de-France plutôt qu’ailleurs dans le pays ? Non, le PIB par habitant, dans sa déclinaison régionale, n’est pas le nom de la performance économique, pour plusieurs raisons que je vous propose de développer [1].

La première est que tous les habitants ne contribuent pas à la création de richesses, car tous ne sont pas en âge de travailler, et pour ceux qui le sont, tous ne travaillent pas. D’où la nécessité de décomposer le PIB par habitant en deux parties : le PIB par emploi (appelé aussi la productivité apparente du travail, plus proche de l’idée de performance économique, même si nous allons avoir ensuite que pas totalement, loin de là), d’un côté, et le ratio emploi par habitant, de l’autre. Le PIB par habitant est le produit de ces deux termes.

On constate alors que le PIB par emploi de l’Ile de France (111 073€) n’est plus égal à deux fois celui du reste de la France métropolitaine (72 886€), il est 1,5 fois plus élevé. Même si elle reste très importante, la différence est divisée par deux. Le reste est dû au ratio emploi par habitant, qui est 1,3 fois plus élevé en Ile-de-France (51,9 emplois pour 100 habitants) que dans le reste de la France métropolitaine (40 emplois pour 100 habitants). Le PIB par habitant est donc le nom, en partie, de choses très éloignées de la performance économique, en lien avec le rapport observé sur un territoire donné entre le nombre d’emplois et le nombre d’habitants, rapport sur lequel je reviendrai plus loin.

La deuxième raison est liée aux effets de spécialisation : un PIB par emploi supérieur en A à ce qu’il est en B peut résulter du fait non pas qu’on est plus performant en A qu’en B, mais que la région A est plus spécialisée que B dans les secteurs à forte productivité apparente du travail. Le PIB par habitant de l’Ile-de-France est donc le nom, aussi, de la division régionale du travail, avec certains secteurs plus présents dans la région capitale, et d’autres plus présents dans les autres régions, secteurs qui comprennent des établissements qui travaillent ensemble et qui rendent donc indissociables des territoires qu’on a trop tendance à séparer. L’agriculture est environ 20 fois moins présente en Ile-de-France qu’ailleurs, l’industrie 1,6 fois moins présente (notamment l’industrie agro-alimentaire plus de 3 fois moins présente), tandis que le secteur de l’information-communication y est près de deux fois plus présent et celui de la banque, de la finance et des assurances 1,8 fois plus.  Nous avions fait le calcul dans un article pour la revue de l’OFCE, à l’époque ces effets de composition réduisaient d’un tiers environ la surperformance apparente de l’Ile-de-France, on tomberait donc avec les chiffres actuels à un rapport autour de 1,3 fois le PIB par emploi hors effets de composition (ce serait à vérifier bien sûr, ça a pu changer un peu).

La troisième raison, non évoquée par l’INSEE, est d’une importance  cruciale : en fait, il n’est pas possible de calculer un PIB régional stricto sensu, c’est-à-dire de faire la somme des valeurs ajoutées des entreprises d’une région, parce que beaucoup d’entreprises détiennent des établissements dans plusieurs régions, et qu’on ne dispose pas d’une comptabilité par établissement, mais par entreprise. Comment calculer malgré tout un PIB régional ? Ce que fait l’INSEE, et c’est la moins mauvaise solution, c’est de ventiler la valeur ajoutée localisée au siège social de l’entreprise au prorata de la masse salariale versée dans ses différents établissements.

Cette façon de faire est acceptable si on considère que les différences de salaires correspondent à des différences de productivité, mais c’est une hypothèse quelque peu héroïque, notamment quand on parle des traders de la finance, de l’état-major des grands groupes, du salaire des superstars, …, pratiquement tous localisés en France dans la région capitale : toujours dans le même article, nous avions montré que les deux-tiers des 1% des salaires les plus hauts et les quatre cinquièmes du 0,1% des salaires les plus hauts étaient localisés en Ile-de-France. Ajoutons à cela le fait que les salaires parisiens sont en moyenne plus élevés parce que le niveau des prix est également plus élevé, d’environ 9% estime l’INSEE (voir ici par exemple), sans lien, là encore, avec les niveaux de productivité des salariés.

Pour autant, comme les masses salariales sont la clé de répartition de la valeur ajoutée, la région Ile-de-France récupère beaucoup de la valeur ajoutée des entreprises, si bien que le calcul de la productivité apparente du travail (le terme « apparent » devient particulièrement important) s’appuie sur des différences de salaires censées en rendre compte, alors que, pour partie, ces différences n’ont rien à voir avec elle. On peut donc dire que le PIB par habitant de l’Ile-de-France est aussi, pour partie, le nom de la concentration géographique de l’élite du pays (élite économique, artistique, médiatique ou encore de la haute administration), qui bénéficie de salaires peu liés à une quelconque productivité et plus généralement des inégalités de revenu issu du travail non liées totalement aux différentiels de productivité.

La ventilation de la valeur ajoutée au prorata des rémunérations versées pose un autre problème quand on veut parler de productivité : elle désavantage les régions où les processus productifs sont plus intensifs en capital et, en dynamique, celles pour lesquelles l’intensité capitalistique augmente. Imaginez une entreprise qui détient deux sites, dans deux régions différentes A et B. Le site de production en B investit dans de nouvelles machines, automatise le processus, réduit ses effectifs. Le site de commandement en A est inchangé. Implication : hausse de la valeur ajoutée et de la productivité apparente en A et baisse de la valeur ajoutée et de la productivité apparente en B. Pour pallier ce problème important, il faudrait évaluer la productivité totale des facteurs, mais on ne dispose pas des données pour cela à l’échelle des régions.

Revenons à l’autre ratio qui influe sur les différences de PIB par habitant : le ratio emploi par habitant. Il dépend lui-même de plusieurs éléments (sa décomposition est précisée dans le document), notamment du rapport entre le nombre d’emplois et le nombre d’actifs occupés, et le rapport entre le nombre de personnes en âge de travailler et le nombre d’habitants, deux ratios plus élevés en Ile-de-France que dans le reste de la France métropolitaine.

S’agissant du rapport entre nombre d’emplois localisés en Ile-de-France et nombre d’actifs occupés résidant en Ile-de-France, la valeur élevée du ratio (1,05 en Ile-de-France contre 0,96 ailleurs en France métropolitaine) s’explique par le fait que de nombreuses personnes travaillent dans la région capitale mais résident dans des régions limitrophes. Mécaniquement, ceci fait monter le ratio emploi par habitant et donc le PIB par habitant. J’ai cependant un problème avec la façon dont l’INSEE en parle, en disant que Paris « attire des travailleurs résidant dans les régions voisines, notamment en Bourgogne-Franche-Comté, Centre-Val de Loire et dans les Hauts-de-France », affirmation reprise par certains médias, par exemple ici. C’est aller bien vite en besogne d’affirmer que « Paris attire », car on peut tout aussi bien dire que « Paris repousse » des personnes qui travaillaient sur Paris, qui ne peuvent plus y vivre compte-tenu du prix de l’immobilier et qui donc s’éloignent, se localisent dans les régions limitrophes, en allongeant ce faisant leurs trajets domicile-travail. On ne peut pas trancher entre les deux processus, celui d’attraction par l’emploi ou de répulsion résidentielle, les deux existent, ils conduisent tous deux à l’augmentation du ratio emploi par habitant et donc à celui du PIB par habitant, qui est pour partie le nom des mobilités interrégionales domicile-travail. A noter que ce n’est pas la première fois que la façon dont l’INSEE mobilise le terme “attractif” me pose problème, j’en avais parlé au sujet de ce que je considère comme les très mal nommées “aires d’attraction des villes”.

S’agissant du rapport entre personnes en âge de travailler et nombre d’habitants, si sa valeur est forte sur l’Ile-de-France (65,5% contre 61,3% ailleurs en France métropolitaine), c’est aussi parce que les retraités quittent la capitale lors du passage à la retraite pour couler des jours heureux ailleurs, notamment sur les littoraux de l’Ouest et du Sud. Là encore, ceci se traduit par un PIB par habitant plus élevé que pour une région qui ne connait pas une telle « fuite » de ses retraités, le PIB par habitant est cette fois, pour partie, le nom des mobilités résidentielles des personnes passant à la retraite.

Au total, le PIB par habitant de l’Ile-de-France est le nom de processus géographiques complexes, non réductibles à une question de performance économique : il est le nom d’un vaste marché du travail où exercent des personnes qui pour partie résident ailleurs, par choix ou par nécessité ; il est le nom d’une région dans laquelle on ne reste pas pour finir ses vieux jours ; il est le nom de l’éclatement géographique des processus productifs et des spécialisations territoriales associées ; il est le nom de la concentration géographique de l’élite économique, politique, médiatique, …, à très hautes rémunérations ; il est le nom des inégalités de salaires non liées aux différentiels de productivité ; il est le nom de prix à la consommation plus élevés sur Paris qu’ailleurs. Avec comme enjeu évident l’analyse fine de ces processus complexes et interdépendants, et la nécessité d’en tirer des implications en termes d’action. Je ne suis pas sûr que cela soit réellement fait.


[1] Je m’appuie pour cela sur une analyse et une décomposition du PIB par habitant que nous avions proposée avec Michel Grossetti dans un article pour la Revue de l’OFCE, décomposition que l’INSEE reprend en partie.

Le vote le Pen, un vote rural ?

Les résultats du vote à peine tombés, les analyses se multiplient. J’ai entendu, entre autres choses, à de nombreuses reprises, des commentateurs indiquer que le vote le Pen augmentait à mesure que l’on s’éloignait des villes. Est-ce bien le cas ? La réponse peut sembler en apparence paradoxale : oui, le vote le Pen est plus important dans le monde rural, mais non, ce n’est pas parce qu’on vit dans le monde rural qu’on vote plus le Pen. Or je pense qu’au moins certains commentateurs, et sans doute certains de ceux qui les écoutent, font la confusion entre ces deux idées.

Pour bien comprendre ce que je veux dire, je vous propose d’analyser la géographie du vote, à l’échelle des communes de France métropolitaine, en me focalisant sur le cas de Marine Le Pen, donc, et en comparant les résultats aux deux tours de l’élection, pour 2017 et pour 2022.

Mon objectif étant d’identifier l’influence éventuelle du degré de ruralité sur le vote, il convient de définir ce que l’on entend par commune rurale et par commune urbaine. Le mieux est de s’appuyer sur la nouvelle définition de la ruralité définie par l’Insee, définition basée sur la grille communale de densité : une commune rurale est une commune très peu dense ou peu dense, une commune urbaine est une commune très dense ou de densité intermédiaire (voir ici pour une présentation de cette nouvelle définition).

88% des communes sont rurales, elles concentrent 33% de la population au sens du recensement millésime 2019 et 37% des inscrits au 2ème tour de l’élection présidentielle de 2022.

Fort de cette définition, on peut comparer la moyenne des scores obtenus par Marine le Pen aux deux tours des deux dernières élections présidentielles. Commençons par comparer les résultats bruts, en dehors de toute autre considération.

Le tableau se lit de la façon suivante : le fait d’être une commune rurale plutôt qu’une commune urbaine augmente le score de Marine le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 de 6,6 points de pourcentage en moyenne.  En 2022, l’augmentation est en moyenne de 8,6 points de pourcentage. Résultats sans aucune ambiguïté : les scores de la candidate du rassemblement national sont en moyenne bien plus importants dans le monde rural que dans le monde urbain, de 7 à 9 points aux premiers tours, de plus de 10 points aux deuxièmes tours.

Il y a cependant une autre information importante contenue dans le tableau : la part expliquée par le caractère rural des communes dans l’ensemble des différences de scores que l’on observe entre ces mêmes communes. On constate alors que les différences moyennes de résultats entre communes rurales et communes urbaines sont certes importantes, mais cette caractéristique n’explique qu’une part relativement faible de l’ensemble des différences constatées, moins de 20% dans tous les cas. Dit encore autrement : entre 81% et 88% des différences de scores entre rural et urbain s’expliquent par autre chose que le caractère rural ou urbain des communes.

Par ailleurs, une analyse plus satisfaisante des différences de scores entre communes consiste à intégrer non seulement leur dimension rurale ou urbaine, mais aussi des variables permettant de saisir les différences de composition sociale des territoires. Supposons pour illustrer que le vote le Pen soit en moyenne moins important chez les jeunes. Si la part des jeunes est plus faible dans les communes rurales, on s’attendra à ce que le score de Marine le Pen y soit plus fort, toute chose égale par ailleurs, non pas en raison du caractère rural de la commune stricto sensu, mais parce que la composition par âge y est différente.

Dans cette perspective, j’ai  comparé à nouveau les moyennes de scores entre communes rurales et communes urbaines en neutralisant certains de ces effets de composition, à l’aide d’un nombre volontairement réduit de variables : la part des diplômés du supérieur, la part des personnes de 65 ans et plus, la part des personnes de 15 à 29 ans et la part des immigrés dans la population. J’ai également introduit une indicatrice régionale. La question est de savoir si, à caractéristiques sociales introduites dans le modèle égales, et à région identique, on observe encore, ou non, des différences entre communes urbaines et communes rurales.

L’introduction de ces nouvelles variables change tout : l’effet ruralité est significativement réduit, le fait d’être une commune rurale plutôt qu’une commune urbaine n’augmente le score de Marine le Pen que, au plus, d’un peu plus d’un point de pourcentage. On constate également que l’introduction de ces variables améliore considérablement l’explication des différences de vote qui atteint voire dépasse les 80%. Il s’avère donc que, à caractéristique sociale identique, le fait de vivre dans une commune rurale plutôt que dans une commune urbaine ne conduit que très peu à voter plus le Pen.

Pour mesurer plus précisément le jeu des différentes variables, vous trouverez ci-dessous le tableau complet des résultats. Le coefficient associé à chaque variable vous donne l’effet de la variable sur le score de Marine le Pen (tous les coefficients sont statistiquement significatifs).

Guide de lecture : quand la part des diplômés du supérieur augmente d’un point de pourcentage, le score de Marine le Pen diminue de 0,5 point au premier tour de 2017 et de 0,7 point au deuxième tour de 2022. Le fait d’être une commune bretonne plutôt qu’une commune d’Auvergne-Rhône-Alpes diminue en moyenne de 7,8 points de pourcentage son score au premier tour de 2017 et de 11,2 points au deuxième tour de 2022.

On constate que le vote de Marine le Pen diminue quand la part des diplômés augmente, quand la part des jeunes ou des personnes âgées augmente, et quand la part des immigrés dans la population augmente. On observe également des effets régionaux marqués : effet très négatif sur son score d’être une commune de Bretagne, des Pays de la Loire, puis de Nouvelle-Aquitaine, effet très positif sur son score d’être une commune de PACA, de Corse, des Hauts-de-France ou de Grand Est.

Au final, contrairement à ce qu’une analyse sommaire de la géographie des votes pourrait laisser penser, le fait de vivre dans le rural ne conduit pas à voter plus pour Marine le Pen, pas plus que le fait de vivre dans l’urbain ne conduit à voter moins pour elle. Si le score de Marine le Pen augmente quand on s’éloigne des villes, c’est avant tout lié à la composition sociale des territoires, ainsi qu’à des effets macro-régionaux.

Un « exode métropolitain » ? Une comparaison des inscriptions scolaires et des réexpéditions définitives du courrier

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Assiste-t-on à un déménagement massif de personnes des plus grandes villes vers les villes moyennes et/ou les territoires ruraux ? Pour répondre à cette question, nous avons exploité, dans un travail précédent, les données sur les inscriptions scolaires avant crise et depuis la crise qui montrait que, sans pouvoir parler d’exode urbain, il se passait quelque chose, avec en apparence des mobilités de couples avec de jeunes enfants des plus grandes villes vers les villes moyennes et les territoires ruraux (voir cet article du Monde (€), cette map story et ce document de travail pour des précisions).

Parallèlement, des chercheurs ont travaillé sur le sujet, dans le cadre d’une étude pilotée par le Réseau Rural Français et le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA), étude intitulée « Exode urbain : impacts de la pandémie de COVID-19 sur les mobilités résidentielles ». Les premiers résultats viennent d’être publiés sous la forme d’une note joliment titrée « Exode urbain ? Petits flux, grands effets ».

Parmi ces travaux, le plus proche du nôtre du point de vue méthodologique, réalisé par Marie Breuillé, Camille Grivault, Julie Le Gallo et Olivier Lision, a consisté à exploiter des données sur les réexpéditions définitives du courrier, qui permettent de calculer des soldes migratoires par territoire. Cette source peut sembler encore plus satisfaisante que celle sur les inscriptions scolaires, car elle concerne également des personnes sans enfant scolarisé.

L’une des questions que l’on se pose immédiatement est la suivante : les résultats de l’analyse des données sur les inscriptions scolaires et ceux sur les réexpéditions définitives de courrier sont-ils convergents ?

Pour y répondre, nous avons procédé à de nouveaux calculs sur les inscriptions scolaires, afin de nous caler sur des choix faits par les collègues chercheurs : i) nous avons calculé les taux de croissance des inscriptions aux mêmes dates qu’eux (2018-2019, 2019-2020 et 2020-2021)[1], ii) nous avons repris leur typologie de territoires, basé sur le découpage en aires d’attraction des villes, qui permet de distinguer 16 ensembles de communes.

Pour analyser l’effet de la crise Covid sur les comportements de mobilité, nous avons alors comparé l’évolution des taux de croissance des inscriptions scolaires d’une part, et des soldes migratoires des réexpéditions définitives du courrier, d’autre part, entre la période 2018-2019 et la période 2020-2021.

Prenons l’exemple d’une des catégories de territoires, l’ensemble des communes hors de l’aire d’attraction des villes, pour bien comprendre la démarche. Le taux de croissance des inscriptions scolaires de cette catégorie de communes était de ­‑2,29% entre la rentrée 2018 et la rentrée 2019, et de ‑1,37% entre la rentrée 2020 et la rentrée 2021[2]. L’évolution du taux de croissance est donc de ‑1,37% ‑ (‑2,29%) = +0,92%. Du côté des réexpéditions définitives du courrier, le solde migratoire pour cette catégorie de communes était de +7,4 pour mille ménages entre mars 2018 et mars 2019, il est passé à +9,7 pour mille entre mars 2020 et mars 2021, soit une variation de +9,7 – (+7,4) = +2,30 pour mille.

comparaison de l’évolution des dynamiques d’inscriptions scolaires dans le 1er degré et des dynamiques de réexpédition définitive du courrier avant et après crise

Le tableau ci-dessus synthétise les résultats pour les 16 catégories de communes (les dynamiques pour chaque sous-période et pour chacun des deux indicateurs sont reprises en annexe). Les deux premières colonnes reprennent les variations des taux de croissance des inscriptions scolaires d’une part et les variations des soldes migratoires des réexpéditions définitives du courrier, d’autre part. Les deux colonnes suivantes correspondent aux rangs de classement des différentes catégories de territoires : les communes hors aires d’attraction des villes sont celles qui ont connu l’évolution la plus favorable sur les deux indicateurs (rang 1 à chaque fois), la commune-centre de l’aire de Paris est celle qui a connu l’évolution la plus défavorable sur les deux mêmes indicateurs (rang 16 à chaque fois).

Qu’il s’agisse des inscriptions scolaires ou des réexpéditions définitives du courrier, les territoires de petite taille semblent en moyenne le mieux tirer leur épingle du jeu, qu’il s’agisse des communes hors des aires d’attraction des villes ou des communes des aires de moins de 50 000 habitants (commune-centre, communes de la couronne et autres communes du pôle principal de ces aires).  Viennent ensuite les communes de la couronne de Paris et les communes de la couronne des aires de 200 à moins de 700 000 habitants. A l’autre extrême, les communes centres et les autres communes du pôle principal des plus grandes aires d’attraction des villes (aires de plus de 700 000 habitants et aire de Paris) sont celles qui subissent les évolutions les moins favorables.

Dans tous les cas on constate que les rangs sont très proches entre les deux classements, qu’il s’agisse du classement sur les inscriptions scolaires ou de celui sur les réexpéditions de courrier. L’écart de rang ne dépasse que dans un cas la valeur de 3. Cette bonne corrélation est confirmée par le nuage de points ci-dessous et par le coefficient de corrélation de rang entre les deux séries de chiffres (r=0,87).

On observe cependant une exception, pour les communes de la couronne de l’aire de Paris : la variation de la dynamique de réexpédition semble très favorable (plus forte dynamique sur 2020-2021) alors que la variation de la dynamique des inscriptions est moins bonne (7ème rang).

Comment expliquer cet écart ? L’hypothèse que l’on peut formuler est que les mobilités observées dans la région capitale, profit des communes de la couronne francilienne, concerneraient pour une part non négligeable des personnes sans enfant scolarisés dans le premier degré.

Au final, les enseignements que nous avions tirés de l’analyse des inscriptions scolaires sont confirmés par les chiffres sur les réexpéditions définitives du courrier : la crise Covid semble se traduire par des mobilités de certaines des plus grandes villes vers certains territoires de taille moyenne et/ou ruraux.

Pour avoir une vue plus précise des évolutions à l’œuvre, il conviendrait d’analyser les deux séries de données non pas à l’échelle de ces grandes catégories de territoires, mais à l’échelle des communes. Il conviendrait également de croiser ces résultats avec d’autres, notamment sur les prix de l’immobilier : d’autres travaux de l’étude pilotée par le Réseau Rural Français et le PUCA, plus qualitatifs, montrent en effet que certains territoires voient les prix de l’immobilier augmenter sans que l’on assiste à des déménagements, l’achat des biens correspondant plutôt à des logiques d’investissement. Il serait donc utile de repérer les territoires où se conjuguent hausse des prix de l’immobilier et déménagements (donc hausse des inscriptions scolaires et des réexpéditions de courrier) et ceux pour lesquels on assiste seulement à une hausse des prix de l’immobilier.

[1] Il reste une légère différence cependant : les collègues ont travaillé sur des données de réexpédition de mars à mars, nous avons travaillé sur des données sur les inscriptions à la rentrée scolaire, soit de septembre à septembre.

[2] Rappelons que les inscriptions scolaires s’inscrivent dans un contexte de baisse générale depuis 2016, en raison, pour l’essentiel, de la dynamique démographique du pays.

Annexe

données sur les inscriptions scolaires dans le premier degré et sur les réexpéditions définitives de courrier

[version pdf de cet article disponible ici]

Géographie du monde d’après : assiste-t-on à un “exode urbain” ?

Difficile de répondre à cette question, car on ne dispose pas de données récentes sur les mobilités résidentielles. Pour contourner le problème, j’ai eu l’idée de travailler sur les inscriptions scolaires dans le premier et dans le second degré, avant la crise sanitaire (entre la rentrée 2016 et la rentrée 2019) et depuis le début de la crise (entre la rentrée 2019 et la rentrée 2020 puis entre la rentrée 2020 et la rentrée 2021).

J’en ai tiré une tribune que le Monde vient de publier. Résultat principal ? Si on ne peut évidemment pas parler d’exode urbain, il se passe quelque chose, malgré tout, notamment pour les inscriptions dans le premier degré (donc plutôt pour des couples jeunes) : alors que la dynamique des inscriptions des 22 métropoles était significativement supérieure à la moyenne avant la crise, elle est devenue significativement inférieure entre la rentrée 2020 et la rentrée 2021. Réciproquement, la dynamique observée dans les communautés de communes, significativement inférieure à la moyenne avant la crise, est maintenant dans la moyenne, et donc plus favorable que celle des métropoles (ceci dans un contexte de baisse globale des inscriptions).

Taux de croissance annuel moyen des inscriptions scolaires dans le premier degré (données Ministère, traitements Région Nouvelle-Aquitaine) – source.

Comme précisé dans la tribune, cette tendance moyenne masque des disparités : parmi les 22 métropoles, 12 connaissent une baisse plus faible que la moyenne et 10 une baisse plus forte, à commencer par Paris, qui est sans trop de surprise la métropole la plus affectée, mais aussi Grenoble, Clermont, Nancy et et Lyon.

En complément, j’ai regardé s’il y avait un lien entre évolution des inscriptions et proximité aux métropoles, la réponse est non, aucun lien statistique significatif, des territoires proches des métropoles et d’autres plus lointain ont des dynamiques plus favorables et d’autres moins favorables. La carte ci-dessous (version dynamique ici) permet de confirmer, vous pouvez y voir les intercommunalités dont les effectifs sont en croissance entre la rentrée 2020 et la rentrée 2021 (elles sont au nombre de 269, sur un total de 1231 intercommunalités).

Intercommunalités dont les effectifs ont augmenté entre la rentrée 2020 et la rentrée 2021 – version dynamique ici

Pour des développements sur ce que l’on a fait, vous pouvez regarder, en plus de la tribune, ce document de travail. Pour information également, je présenterai ces résultats dans le cadre d’un webinaire organisé par l’Observatoire des Impacts Territoriaux de la Crise, qui aura lieu jeudi 13 janvier de 10h30 à 12h30, inscriptions ici.

Des métropoles plus performantes ? Petit bilan du monde d’avant

Je suis régulièrement interrogé sur la dynamique des territoires avant crise et après-crise, la question de la dynamique comparée des métropoles, des villes moyennes et du rural revenant régulièrement sur la table. Dans l’esprit de beaucoup des personnes qui m’interrogent, le monde d’avant était celui du triomphe des métropoles, la question étant de savoir si ce sera toujours le cas dans le monde d’après, ou bien si l’on va assister à la revanche des villes moyennes, ou du rural, etc.

Ce faisant, je commence souvent par rappeler que non, le monde d’avant n’était pas synonyme de triomphe des métropoles, que c’était plus compliqué que cela, et que cela devrait continuer à être plus compliqué que ce que certains voudraient, qu’il convient de rejeter les « modèles à une variable » censés tout expliquer du monde qui nous entoure.

Cela m’a donné envie de rédiger un petit billet, pour faire le point sur la situation relative des métropoles juste avant la crise, pour savoir d’où l’on part, sur la base de l’analyse statistique de quelques indicateurs : 1) le taux de croissance de la population, 2) la composante naturelle du taux de croissance de la population, 3) la composante migratoire du taux de croissance de la population, 4) le taux de croissance de l’emploi, 5) le taux de chômage.

J’ai utilisé à chaque fois les données du recensement, les deux derniers comparables disponibles, à savoir le recensement millésime 2018 et le recensement millésime 2013. Pour rappel, le recensement se fait au 1/5 chaque année, donc le recensement millésime 2013 couvre la période 2011-2015 et le recensement millésime 2018 couvre la période 2016-2020 (le début de l’année à chaque fois). C’est donc la période début 2011- début 2020 qui est couverte par ces données.

Chaque observation correspond à un EPCI (un Etablissement Public de Coopération Intercommunal, soit une intercommunalité en langage courant) : les 22 métropoles, les 14 communautés urbaines, les 221 communautés d’agglomération et les 992 communautés de communes, soit 1249 EPCI France entière (hors Mayotte).L’ensemble de ces données est disponible librement au téléchargement, par exemple sur le site de l’observatoire des territoires, à cette adresse.

Comment analyser la situation des métropoles ? La méthode la plus simple consiste à calculer la moyenne des indicateurs pour l’ensemble des métropoles, à la comparer à la moyenne pour l’ensemble des territoires, puis de conclure. Certes mais danger, comme expliqué à maintes reprises : la moyenne d’une catégorie peut masquer des différences fortes au sein de la catégorie, il convient donc de regarder d’une façon ou d’une autre si ces différences de moyenne ont du sens.

Commençons par calculer les moyennes :

moyenne des indicateurs pour les 22 métropoles et pour l’ensemble des EPCI

Il s’avère qu’en moyenne, les métropoles ont une croissance démographique supérieure, qui s’explique par un solde naturel plus grand, qui fait plus que compenser le solde migratoire inférieur (et même négatif). Le taux de croissance de l’emploi est également supérieur, et le taux de chômage inférieur. Tout les indicateurs semblent au vert pour les métropoles, si ce n’est le solde migratoire (ce qui n’est pas rien, soit dit en passant, les métropoles étant censées tirer leur force de leur plus grande attractivité).

Mais ces différences de moyenne ont-elles du sens ? Pour en juger, étant donné que ce qui nous intéresse, ce sont les 22 métropoles, le plus simple est de regarder les données pour chacune d’entre elles, et de voir comment elles se situent par rapport à ces moyennes. : sur les 22 métropoles, 10 ont un taux de croissance inférieur au taux de croissance moyen, 6 un solde naturel inférieur, 10 un solde migratoire inférieur, 7 un taux de croissance de l’emploi inférieur et 8 un taux de chômage supérieur.

nombre de métropoles dont la situation est moins bonne qu’en moyenne

Il ne s’agit pas d’une ou deux exceptions, mais d’un nombre importants de cas, qui font qu’on ne peut pas dire que les métropoles sont plus “performantes” que les autres territoires sur l’un de ces indicateurs. Tout ce que l’on peut dire, c’est que certaines métropoles sont plus “performantes” que la moyenne et d’autres non (et c’est vrai des autres catégories de territoires).

En complément, on peut regarder, dans l’ensemble des 22 métropoles, combien sont plus “performantes” sur tous les indicateurs : elles sont au nombre de 6, il s’agit de Bordeaux, Lyon, Nantes, Rennes, Orléans, Toulouse. Six autres métropoles ont un seul indicateur inférieur à la moyenne (Aix-Marseille, Clermont, Dijon, Montpellier, Strasbourg et Toulon). Deux métropoles sont moins “performantes” pour deux indicateurs (Brest et Paris), deux pour trois indicateurs (Grenoble et Lille), cinq pour quatre indicateurs (Metz, Nancy, Nice, Rouen, Tours) et une métropole pour tous les indicateurs (Saint-Etienne). Très difficile de parler d’avantage économique métropolitain, il n’y a plus que 6 métropoles sur les 22 qui semblent dans les clous.

Une autre façon de juger de l’effet métropolitain consiste à voir ce que cette appartenance explique dans les différences de taux de croissance ou de taux de chômage entre EPCI, en effectuant ce que l’on appelle des tests de comparaison de moyenne. J’ai réalisé ces tests, et j’ai effectué les mêmes pour juger d’un autre élément : l’effet de l’appartenance régionale. Ceci permet de voir si ce qui compte dans les “performances”, c’est plutôt d’être métropole, ou plutôt d’appartenir à telle ou telle région. Ou ni l’un ni l’autre, ou bien les deux.

variance expliquée par le fait d’avoir le statut de métropole et l’appartenance régionale, en % de la variance totale

Résultat des courses ? Le fait d’être métropole plutôt que communauté urbaine, communauté d’agglomération ou communauté de communes explique au mieux 2% des différences territoriales observées, autrement dit pratiquement rien. En revanche, l’appartenance régionale joue : très fortement sur le taux de chômage, fortement sur les soldes naturels et migratoires, et plus faiblement sur le taux de croissance de la population et de l’emploi. Dans tous les cas, les effets régionaux sont très supérieurs aux effets métropoles, comparativement négligeables. Pour le dire autrement, si vous voulez savoir quelque chose de la “performance” d’un territoire, mieux vaut savoir dans quelle région il se trouve, plutôt que de savoir s’il s’agit d’une métropole ou non.

Pour finir je vous propose ci-dessous le tableau complet pour les 22 métropoles, classées de la plus peuplée en 2013 à la moins peuplée. Les cellules surlignées correspondent aux valeurs des indicateurs inférieures à la moyenne pour l’ensemble des territoires, ce qui vous permet de visualiser les variables pour lesquelles les métropoles “sous-performent”.

valeurs de différents indicateurs pour les 22 métropoles instituées et pour l’ensemble des EPCI. En jaune les valeurs inférieures aux moyennes pour les taux de croissance et supérieures à la moyenne pour le taux de chômage

La renaissance des campagnes

Vincent Grimault livre un ouvrage bienvenu et particulièrement stimulant intitulé « la renaissance des campagnes ». Loin des discours binaires opposant la France des métropoles à la France périphérique, il propose une enquête approfondie au sein des campagnes françaises, pour en montrer leurs fragilités mais aussi leurs forces.

Après un premier chapitre qui montre la difficulté à définir le monde rural, sa diversité, ainsi que la nécessité de le penser en articulation avec le monde urbain, trois chapitres s’organisent autour de l’histoire singulière d’un ou de plusieurs terrain d’études : le chapitre deux se focalise sur les campagnes fragiles et les exemples de Saint Flour, Saales et Brioude, le chapitre trois sur la renaissance des campagnes et l’exemple de la vallée de la Drôme, le chapitre quatre sur les campagnes productives et les exemples des Herbiers et d’Albi. Le chapitre cinq cherche enfin à identifier les ingrédients de la réussite des territoires, l’auteur insistant notamment sur la qualité de la gouvernance locale, la capacité des acteurs à valoriser des ressources locales spécifiques, ou encore la qualité de l’accompagnement public.

L’une des forces indéniables de l’ouvrage tient au fait que Vincent Grimault appuie son argumentation sur un ensemble large de matériaux complémentaires :  les statistiques disponibles, les résultats des travaux académiques des économistes, géographes ou urbanistes, complétés par des entretiens auprès de chercheurs spécialistes du sujet, des enquêtes approfondies sur les différents terrains choisis nourries là encore d’entretiens auprès d’acteurs, le tout restitué dans un style clair et efficace.

L’un des autres intérêts de l’ouvrage tient au fait qu’il fourmille de mille « petites histoires », d’entreprises, d’individus, de territoires, que l’auteur met en perspective pour monter en généralité. A la lecture, on découvrira notamment les secrets de la renaissance de la lentille blonde à Saint-Flour, les raisons du succès plus probant du Comté par rapport à celui du Cantal, les ressorts du miracle vendéen, et bien d’autres choses encore.

L’ouvrage est résolument optimiste et il est vrai que son contenu nous y invite : y compris dans les campagnes fragiles, il se passe des choses passionnantes, initiées par des acteurs créatifs. Nul doute qu’il passionnera les personnes intéressées par le monde rural, plus généralement par la vie économique des territoires.

Les journalistes racontent n’importe quoi (mais c’est un peu la faute de l’Insee)

L’Insee vient de publier les chiffres de la population 2016 par commune et en a profité pour mettre en ligne une étude France entière et des études par région sur l’évolution de la population 2011-2016, comparée à la période 2006-2011. L’étude France entière s’intitule “Entre 2011 et 2016, les grandes aires urbaines portent la croissance démographique française”, vous la trouverez ici.

La presse s’en est fait l’écho, et le moins qu’on puisse dire, c’est que certains racontent n’importe quoi. Mon sentiment : c’est en partie la faute de l’Insee et en partie en lien avec le déficit de formation en statistique des journalistes. La prise de Came ne doit pas être totalement étrangère au problème, également.

Reuters, les métropoles et les grandes aires urbaines : un problème de vocabulaire

Premier exemple, un article de Reuters intitulé “Les métropoles polarisent la population mais Paris se vide”, où l’on peut lire ceci :

En écho au mouvement des “Gilets jaunes” parfois présenté comme la confrontation entre la France rurale et des villes petites et moyennes et celle des grandes métropoles, cette étude souligne que la croissance des grandes aires urbaines a porté la croissance démographique de la France entre 2011 et 2016.

Où est le problème ? Dans le vocabulaire. L’Insee brasse des statistiques par aire urbaine (771 France entière) et distingue, parmi elles, les grandes aires urbaines, dont vous trouverez la définition, plutôt complexe, ici : “un ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclave, constitué par un pôle urbain (unité urbaine) de plus de 10000 emplois, et par des communes rurales ou unités urbaines (couronne périurbaine) dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci”.

Reuters considère que grande aire urbaine = métropole. Peut-on vraiment les en blâmer ? Sans doute pas, d’où mon sentiment que l’Insee, pour le coup, est fautif. En effet, les grandes aires urbaines sont au nombre de 241. On y trouve Paris, Lyon et Marseille, bien sûr, mais aussi Ancenis (10 000 habitants), les Herbiers (19 000), Figeac (26 000), etc. Bref, beaucoup de villes que la plupart d’entre vous considèrent, à juste titre, comme moyennes voire petites.

Elles concentrent 78% de la population en 2016 d’après les chiffres de l’Insee. On trouve en leur sein, comme précisé dans la définition, de nombreuses communes rurales, si bien qu’avoir choisi le terme d’aires urbaines pour parler de territoires composés en partie d’espaces à faible ou très faible densité, c’est moyen… Cela laisse penser que le “rural” se réduit à peau de chagrin (4,5% de la population hors influence des aires urbaines si l’on retient la typologie de l’Insee), ce qui est pour le moins contestable, comme expliqué en détail ici.

Les statistiques, la Croix et la bannière

Deuxième exemple, un article de la Croix intitulé “La banlieue attire de moins en moins d’habitants”, où l’on peut lire en sous-titre de la photo “les périphéries des grandes villes se vident au profit des « grands pôles urbains » de plus de 300 000 habitants” et dans le corps du texte : « les villes de banlieues attirent de moins en moins, au profit des centres-villes… qui se repeuplent » [Edit 29/12 : le journaliste de la Croix m’a écrit pour m’indiquer qu’il avait modifié la légende de la photo suite à la lecture de mon billet].

Petite devinette pour comprendre l’erreur : Pierre et Jacques font la course, qui consiste à faire deux fois le tour d’un stade. Pierre va beaucoup plus vite que Jacques lors du premier tour de piste (disons 4 fois plus vite). Lors du deuxième tour, Pierre ralentit alors que Jacques maintient son allure, de telle sorte que maintenant, Pierre ne court pas 4 fois plus vite que Jacques, mais seulement deux fois plus vite. Question : lors du deuxième tour, qui va plus vite, Pierre ou Jacques ?

Question stupide, n’est-ce pas ? Pas tant : les journalistes de la Croix se sont plantés dans la réponse, en tout cas. Ce que montre l’Insee, en effet, ce n’est pas que les grands pôles urbains (les “centre-villes” pour la Croix) croissent plus vite que leur couronne (les “banlieues” pour la Croix), elles croissent toujours moins vite (0,4% pour les premières contre 0,8% pour les dernières), mais l’écart s’est réduit, le taux de croissance n’est plus que 2 fois supérieur, contre 4 fois supérieur entre 2006 et 2011 (0,3% contre 1,2%), d’où mon exemple. Donc affirmer que les périphéries se vident au profit des grands pôles urbains, comment dire…

Des commentaires moyens sur les moyennes

Le vocabulaire associé à la typologie de l’Insee me semble très critiquable, je l’ai dit. Le fait ensuite de comparer des moyennes par paquet d’aires urbaines l’est tout autant, car il masque l’hétérogénéité au sein de chaque catégorie.

Quand l’Insee affirme que les grandes aires urbaines portent la croissance de la population entre 2006 et 2011, c’est parce que cette catégorie a connu un taux de croissance de 0,5% en moyenne, contre 0,4% France entière. Sauf que les taux varient, au sein de cette catégorie, entre -1,6% et +2,6%.

Si l’on restreint aux 20 plus grandes aires urbaines, ce qui correspond sans doute mieux à ce que l’on pense être les “métropoles”, idem, ça varie beaucoup, comme le montre ce graphique tiré du document :

Vous remarquerez que parmi les 20 plus grandes aires urbaines, 11 ont un taux de croissance de la population inférieur ou égal au taux de croissance France entière (0,4%)… (En complément, je me suis amusé, à partir des données mises en ligne, à tester le lien entre la taille des départements et leur taux de croissance, j’ai fait de même pour les 241 grandes aires urbaines, cela ne donne rien, on ne trouve pas d’effet taille).

Petite recommandation à l’Insee, de ce fait : quand vous présentez des moyennes dans un tableau, indiquez également l’écart-type. Faites des petits tests de comparaison de moyenne, également, pour éviter des commentaires trop rapides.

La Came, encore et toujours…

S’intéresser à la géographie des taux de croissance de la population n’est pas totalement inutile. Mais il faut toujours faire attention aux catégories et aux indicateurs que l’on utilise. A ce titre, ce que montrent avant tout les chiffres publiés par l’Insee, c’est qu’on retrouve plutôt des dynamiques macro-régionales, avec des territoires (grands, moyens et petits) dynamiques à l’Ouest et au Sud, et d’autres (grands, moyens et petits) moins dynamiques dans un grand quart Nord-Est. Quand l’Insee affirme ensuite que “la proximité d’une grande métropole favorise la croissance de population départementale”, ça manque d’éléments de preuve : je ne suis pas sûr que la dynamique vendéenne soit lié à la proximité de Nantes, ni que la Haute-Savoie croisse en lien avec Lyon…

Mais même cet exercice de comparaison de taux de croissance est critiquable : plus ou moins consciemment, on considère qu’un territoire qui connaît une croissance de la population plus forte va bien, et que celui qui connaît une croissance plus faible va mal. Or, la croissance forte observée à Bordeaux, Nantes, Montpellier, …, n’est pas sans poser problème en terme d’effets de congestion et de montée du prix du foncier, je ne suis pas sûr qu’un territoire moins “dynamique” soit en plus mauvaise position et que sa situation soit moins enviable…

Comparer les taux de croissance, enfin, c’est considérer, là encore plus ou moins consciemment, que les territoires sont en concurrence les uns avec les autres dans le cadre d’une sorte de tournoi de foot. Or, ce n’est pas le cas, les territoires sont traversés par des processus socio-économiques, des interdépendances qui les dépassent, qu’il faut identifier, et s’interroger sur la façon de mieux régler les problèmes que cela pose.

Je fais le vœu que l’année 2019 soit sous le signe de la cohésion des territoires, plutôt que sous celui, calamiteux, de la concurrence entre eux. Cela passe par des réflexions sur la façon dont on les regarde, et sur les représentations qui sous-tendent notre regard.

Une analyse des gilets jaunes sous prise de Came

[Edit 15/12/2018 : en italique quelques ajouts/compléments]

Le mouvement « gilets jaunes » m’interpelle, comme dirait l’autre, disons qu’il me fait me poser des questions sur ce qu’il signifie, quelles réponses apporter, ce genre de choses. Je ne le crois pas anecdotique, plutôt une sorte de révélateur de problèmes plus profonds, qu’il faut interroger.

J’imagine que je n’échappe pas au biais inévitable consistant à interpréter un évènement à la lumière de ce que j’ai en tête, de mes travaux récents, sans doute est-ce que je vais vous livrer des analyses biaisées, partielles, mais je me rassure en me disant qu’il ne s’agit pas pour moi de vous expliquer que « j’avais raison », ou encore que « je vous l’avais bien dit », mais plutôt de vous faire part de quelques interrogations, en essayant de lier le mouvement « gilets jaunes » à mes réflexions sur la Came (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) co-écrites avec Michel Grossetti, et puis de m’interroger avec vous sur « vers où on va ? », et puis surtout « que peut-on faire ? ». C’est cette dernière question, au fond, qui m’intéresse.

J’ai lu plein de choses intéressantes, sur le sujet des gilets jaunes : Aurélien Delpirou, qui explique que les gilets jaunes ne sont pas ceux qu’on croit (Edit : voir aussi ce billet plus récent, très punchy), Stéphane Ménia, qui donne de précieuses clés de lecture, Pierre Rosanvallon, assez inévitable, sur ce que ça signifie, et puis comment réenchanter le monde, parce que c’est la seule question qui compte.

Petits prolégomènes, d’abord. Dans nos articles sur la Came, ce que l’on essaye d’expliquer, c’est qu’il y a un ensemble de notions mises ensemble, en partie ou en totalité, qui structurent les représentations de bon nombre d’acteurs, sur tous les territoires, et qui influent ensuite sur les discours et sur les décisions prises. Des propositions du genre que, dans un contexte de mondialisation, il faut être compétitif, que pour cela, il faut arrêter de soutenir tous les territoires, se concentrer sur les plus performants, que les plus performants ce sont les métropoles, qu’il faut donc mettre le paquet sur elles, à charge de dédommager les perdants, et/ou de leur trouver un rôle, une petite place, quoi, histoire que tout le monde soit content, à la fin..

Suite au mouvement des « gilets jaunes », après avoir repensé à notre texte, à sa réception, à tout un ensemble d’échanges un peu partout en France, je me dis, qu’en fait, il y a deux niveaux dans la Came, deux effets différents :

  • la Came comme description du monde réel,
  •  la Came comme description du monde vers lequel on va, vers lequel il faut aller, vers lequel on rêve d’aller, je ne sais pas trop quelle expression employer. Disons la Came comme description d’un monde inéluctable,

Certains collègues chercheurs considèrent que la Came correspond bien à ce monde inéluctable. C’est comme cela que j’interprète le texte Askenazy-Martin pour le CAE (à chaque fois que j’en parle je précise que je me demande ce que Philippe Askenazy, dont j’apprécie tant les analyses, est venu faire ici : il faudra qu’il clarifie, un jour), qui préconise d’arrêter de faire de l’aménagement du territoire, de mettre le paquet sur les meilleurs, ce genre de choses. Pour les autres territoires, si on met le paquet sur les meilleurs, on créera plus de richesses, on collectera plus d’impôts, on pourra donc dédommager les perdants, ne vous inquiétez pas, tout va bien. Comme Philippe Martin préside désormais le Conseil d’Analyse Economique, je me dis que son avis n’est pas qu’un avis d’universitaire lu par quelques personnes, qu’il est un peu influent.

D’autres collègues défendent des positions assez proches, ils partagent l’idée que l’avenir, dans une économie mondialisée, va aux grandes métropoles, mais qu’il y a une place, au-delà de la redistribution, pour les autres territoires. Ce sont les histoires de systèmes productivo-résidentiels mises en avant dans la note de Davezies et Pech, reprises de manière délicieuse par Jean Viard, dans un texte pour la fondation Jean Jaurès, où il explique que « le fait d’être délaissés va favoriser le rôle [des territoires non métropolitains] dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles ». Je trouve intéressante cette répartition des rôles : je vais aller chausser mes bottes, et mettre mes gants de jardiniers.

Premiers messages aux gilets jaunes, donc, si je résume : « ne vous inquiétez pas, on va vous verser des allocations » (version redistribution), ou bien « plantez des arbres, et tondez vos pelouses » (version complémentarité productivo-résidentielle).

Bref, un premier ensemble de discours qui considèrent la Came comme le monde inéluctable, que le monde réel n’en est pas si loin, qu’il faut s’en approcher, un peu plus vite.

Face à eux, Christophe Guilluy. Il considère pour sa part que la Came est une bonne description du monde réel, mais il dénonce le fait que cela soit considéré comme le monde idéal, ou bien inévitable, il en appelle en gros à la révolte des oubliés. C’est la star des médias actuellement (interview Figaro, Europe 1, le Nouvel Obs, …). Je l’ai écouté ici, environ 15 minutes. Il inspire, me semble-t-il, la France Insoumise, le Rassemblement National, Vauquiez, …, sur l’échiquier politique. Il inspire tout le monde, je crois, si les propos rapportés par le Canard Enchaîné sont exacts, qui font dire à Macron que « Il ne faut sûrement pas désespérer la France périphérique, mais il ne faut pas non plus désespérer celle des métropoles ». Guilluy structure le a imposé un langage (métropoles contre France périphérique). Il structure donc les représentations. Par suite, l’action publique.

Que dire face à cela ? J’ai la conviction que la Came, l’idée selon laquelle, pour faire simple, l’avenir est aux métropoles et que la seule question qui vaille est celle du dédommagement, est fausse, non fondée empiriquement, qu’il faut donc décaler la focale. Je renvoie donc Askenazy, Martin, Davezies, Pech, Viard, Guilluy, …, tous ces collègues à l’influence non négligeable, qui relaient de différentes façons ces discours, vers la même question : où sont vos éléments de preuve ? Ils sont très friables, très contestables, autant que je puisse en juger. Mettons-les donc sur la place publique, et acceptez qu’on en discute ensemble. Arrêtez de croire que l’histoire est écrite, que l’innovation se joue simplement au sein des grandes villes, allez-vous promener, un peu, en France, regardez les richesses qui s’y trouvent. Arrêtez de résumer, de caricaturer, arrêtez de vous contenter de brasser quelques chiffres derrière vos ordinateurs, ou de vous réfugier derrière vos constructions intellectuelles : brassez vos chiffres, c’est important, je le sais, je les brasse, moi aussi, mais allez rencontrer les gens dont vous parlez, parfois, combinez à vos traitements statistiques, à vos constructions intellectuelles, des analyses qualitatives, de terrain, pour mieux comprendre vos “objets” de recherche.

La difficulté, selon moi : je conteste la vision Came, comme description du monde réel, elle ne tient pas la route, je pense pouvoir aligner de nombreux éléments de preuve pour vous le démontrer. Mais je la conteste aussi comme vision d’un monde souhaitable, ou bien inévitable. Je renvoie donc dos-à-dos Laurent Davezies et Christophe Guilluy, pour parler des plus médiatiques, ou des plus diffusés, ou des plus influents, à leur corps défendant, parfois. Je valide l’existence de fractures sociales, nombreuses et que l’on doit entendre, et que l’on doit traiter, mais je conteste la transposition géographique de ces fractures sociales, avec de nombreux autres (Rosanvallon, déjà cité, mais aussi Pierre Veltz, dans cette tribune).

Mais une fois cela dit, que fait-on ?

Je vous livre quelques intuitions sur les enjeux en termes d’action publique :

  • on a besoin de règles et de régulations macroéconomiques, un peu globales. Faire en sorte que chaque personne, où qu’elle se trouve, puisse se former, se soigner, se déplacer, de manière un peu simple. L’Etat a donc un rôle à jouer, pour assurer, à tous, des services publics de qualité, de base, autour des questions de santé, d’éducation, de mobilité. Ce sont des choses qui vont peser de plus en plus, parce que la population vieillie, que les besoins de formation augmentent, donc l’enjeu, c’est de savoir comment on trouve des compromis acceptables, entre nous, comment on mutualise, quelles réponses on apporte pour répondre à ces besoins-là. L’Etat-nation a plein de choses à faire, à cette échelle,
  • S’agissant des politiques conjoncturelles, de comment faire quand un choc affecte très fort le Monde, l’Europe, la France… on connait la réponse : il faut agir à l’échelle où se jouent les interdépendances.  Pour la France, ça se joue à l’échelle de l’Europe, parce que, pour l’essentiel, on exporte/importe à cette échelle-là, sauf que jusqu’à présent, on ne peut pas dire qu’on est capable de construire des réponses un peu collectives. L’initiative portée par Piketty et consorts pour un nouveau traité européen me semble très bonne pourtant, dans cette perspective, mais elle est passée inaperçue, je crois (http://tdem.eu/). C’est pourtant à l’échelle européenne que l’on doit penser les politiques conjoncturelles, ainsi que certaines politiques structurelles évoquées dans le premier point,
  • on a aussi besoin de réponses « locales », locales au sens un peu métaphorique, du genre trouvons des choses à faire ensemble, avec ceux avec qui je partage des choses à faire, qui sont parfois éloignées, qu’il faut aller chercher. Je suis assez convaincu que sur tous les sujets, on a des choses à faire ensemble, dans la proximité, qu’il faut rassembler les ressources et puis les énergies.

La question clé, au final, relève des représentations : doit-on se considérer comme rival, en concurrence, en compétition, …, quand on préside aux destinées d’un territoire, s’interroger sur comment tirer son épingle du jeu ? Ou doit-on, à l’inverse, s’interroger sur ce que l’on peut faire ensemble, avec qui travailler, pour régler nos problèmes communs ? La réponse est contenue dans la question, elle sonne comme l’évidence. Acceptons l’évidence, et travaillons ensemble.

Si l’on accepte l’évidence, il convient de réfléchir en termes d’action publique, plus généralement de réinvention de l’action démocratique. D’où mon sentiment que le problème n°1, celui qu’il faut régler, pour lequel on doit trouver des réponses, c’est celui évoqué par Pierre Rosanvallon :

Les représentants sont élus avec un si faible pourcentage aujourd’hui que leur légitimité de départ peut vite s’affaisser, et qu’il faut donc la renforcer par des épreuves permanentes de légitimation. L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique.

(…)

Mais le problème est davantage aujourd’hui celui d’une violence qui se substitue à une capacité stratégique défaillante. Cette violence a un fort pouvoir de séduction car elle donne un sentiment de renaissance et de puissance ; elle apparaît comme le signe d’une parole directement faite action, immédiatement efficace donc.

D’où sa légitimation croissante par des individus qui ne sont en rien des hérauts d’une improbable révolution. Dans ce cas, c’est donc au pouvoir en place, ainsi qu’aux partis et aux syndicats, de savoir être responsables pour deux.

Mon sentiment est qu’une fraction large, de plus en plus large, des citoyens, en ont marre des discours élitistes, qui percolent à toutes les échelles de territoire, discours selon lesquels il faudrait concentrer les efforts sur une élite économique (les startups, les talents, les créatifs), académiques (les “meilleurs” chercheurs), territoriale (les métropoles), … Je crois que nombre de politiques n’ont pas conscience de l’effet produit. Des citoyens prennent la parole pour s’opposer à ce discours, parfois de manière maladroite et contestable quand ils dérivent vers des discours populistes et xénophobes. Mais le problème essentiel ne relève pas de ces dérives : la question, c’est celle des représentations des acteurs en responsabilité, et des réponses qu’ils peuvent proposer. Je crois qu’elle n’ont rien d’évident. Mais elles me semblent urgentes.

La mythologie Came, version 2.0

Depuis mars dernier, notre texte “la mythologie CAME : comment s’en désintoxiquer ?” a largement diffusé, nous l’avons présenté à de nombreuses reprises, devant des collègues chercheurs ainsi qu’auprès de publics hors sphère académique, un peu partout en France. Notre sentiment est que la critique adressée aux discours autour de la compétitivité des territoires, de l’attractivité, de la métropolisation et de l’excellence a porté. Souvent, cependant, est revenue dans les discussions la question de l’alternative à la CAME, que nous n’avions fait qu’esquisser dans le texte.

Nous avons donc décidé de compléter la version initiale de notre article, en développant principalement sur ce point. Pour être plus précis, nous avons procédé à quelques modifications plutôt mineures dans l’ensemble du texte, nous avons introduit un point plus développé dans la première partie sur la notion d’économie d’agglomération en apportant de premiers éléments de critique de son utilisation (pages 12-14) et, surtout, donc, nous avons introduit un nouveau point sur l’alternative au discours dominant (pages 18-25).

En cohérence avec notre propos général, il ne s’agit bien sûr pas de proposer un nouveau modèle de développement des territoires, mais de présenter des éléments de méthode pour analyser autrement les territoires, identifier les problèmes et les opportunités éventuelles, et mettre en œuvre le cas échéant des politiques publiques adaptées. Nous préconisons notamment d’oublier les catégories “métropole”, “périphérie”, “ville globale”, …, d’entrer en matière de développement économique par l’activité, en identifiant ce que nous appelons les “mondes économiques” dans lesquels sont insérés les acteurs, de s’interroger sur les arrangements entre acteurs (ce que certains qualifient de gouvernance locale), de réfléchir à d’autres façons de fabriquer les politiques publiques, afin de se prémunir de la tentation du modèle.

Nous nous sommes efforcés, comme dans la première version du texte, de le rendre accessible à un large public, en illustrant nos propositions d’exemples tirés de nos travaux de terrain. Nos préconisations s’adressent donc aussi et peut-être surtout aux acteurs en charge du développement des territoires, aux différentes échelles (nationale, régionale, locale), car nous sommes convaincus qu’il est possible d’agir autrement et de manière plus pertinente, dès lors que l’on se débarrasse des représentations erronées qui sous-tendent encore trop souvent l’action publique.

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Jean Viard, nouveau revendeur de Came

Je sillonne actuellement les territoires français (prochaine date à Bordeaux le 16 octobre), pour présenter l’analyse de ce que nous avons appelé la mythologie CAME (acronyme de Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) dans le texte co-écrit avec Michel Grossetti.

Dans la partie consacrée au recensement des “revendeurs de Came”, j’ai ajouté une diapositive sur Jean Viard, suite à la lecture du texte publié par la Fondation Jean Jaurès en mai dernier, intitulé “Pour une politique disruptive du territoire : vers un nouveau pacte territorial national”. Il faut dire qu’on y trouve plusieurs formules savoureuses.

Pour rappel, dans notre texte, nous expliquons que différents chercheurs et think tank considèrent que l’avenir de la création de richesses et d’emplois se trouve désormais dans quelques métropoles, qui attirent les “talents”, les “créatifs”, les “startups”,  à la base des innovations de demain. Il convient donc de soutenir ces métropoles et, en leur sein, les personnes ou organisations “excellentes”, afin de renforcer la compétitivité de notre pays.

L’analyse diffère sur ce que peuvent bien devenir les territoires hors métropoles : pour certains, ce n’est pas un problème, le supplément de croissance obtenu grâce aux métropoles permettra de collecter plus d’impôts et donc de solvabiliser les transferts sociaux à destination des “immobiles” de la périphérie (Cf. Askenazy et Martin dans leur note pour le CAE ou la tribune de Geoffard dans Libération qui appelle l’élite métropolitaine à consentir à l’impôt – les références précises sont dans notre texte). Pour d’autres, les territoires non métropolitains doivent se spécialiser dans l’activité dite présentielle pour servir l’élite qui vient se reposer le week-end, pendant leurs vacances, ou lors de son passage à la retraite (Davezies et Pech dans leur analyse des systèmes productivo-résidentiels). Pour d’autres encore, il conviendrait de mieux connecter la périphérie aux métropoles pour assurer leur ruissellement (c’est ce qu’aimerait France Stratégie, même si le ruissellement n’est pas au rendez-vous, comme le montre l’étude commandée à Nadine Levratto et ses collègues).

Jean Viard s’inscrit plutôt dans le deuxième courant, et il n’y va pas par quatre chemins. Il affirme d’abord :

Notre société est entraînée par une révolution numérique, collaborative et culturelle qui regroupe l’innovation, la mobilité, la liberté individuelle et la richesse dans une classe créative souvent concentrée au cœur des très grandes métropoles. Là sont produits 61 % du PIB français.

Je ne sais pas où il a trouvé ce chiffre de 61% du PIB français concentré au cœur des très grandes métropoles : au mieux, on dispose du PIB à l’échelle des régions (Eurostat le publie aussi à l’échelle des départements, ce que l’Insee refuse de faire en France car cela pose de sérieux problèmes méthodologiques). Et même la régionalisation du PIB, opérée sur la base des salaires versés, interdit d’en faire un indicateur de performance économique, comme expliqué ici ou .

Il poursuit ensuite sur le rôle dévolu aux autres territoires :

La lumière a basculé vers les métropoles, et le hors-métropoles est au bord de la révolte politique populiste (sic). (…) Le fait d’être délaissés va favoriser le rôle de ces territoires dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles »

Sur l’interprétation du vote suite aux différentes élections, nous avions expliqué dans une tribune pour le Monde l’importance des effets de composition dans les résultats obtenus, qui mettent à mal cette prétendue opposition entre urbain et rural. Dans une autre tribune pour le Monde, Frédéric Gilli a montré que les résultats étaient beaucoup moins marqués qu’on l’imagine. Sur la suite, on retrouve en sous-jacent l’analyse productivo-résidentielle : territoires périphériques, bossez sur un joli cadre de vie, que l’élite métropolitaine vienne se reposer chez vous.

Jean Viard innove cependant sur un point, car je n’avais encore jamais vu passer une telle proposition. Soucieux que tous les territoires aient un “droit à la métropole”, il préconise notamment en fin de texte :

Les départements sans métropole pourraient construire des cités universitaires dans les métropoles pour leurs jeunes.

C’est bien connu : étudier dans une université située dans une grande métropole fait que l’on est beaucoup mieux formé que dans des universités hors métropole. Universités de Poitiers, Pau, Limoges (pour ne parler que de la Nouvelle-Aquitaine), vous qui n’êtes pas situées dans une métropole, fermez vos portes et investissez dans Bordeaux, si vous voulez sauver vos jeunes.

Un nouveau revendeur de Came, donc, avec, point essentiel, aucun élément de preuve en appui à ses affirmations.