Le saviez-vous ? Les “aires d’attraction des villes” ne sont pas des aires d’attraction des villes…

L’Insee a proposé il y a quelques mois un nouveau zonage du territoire français en “aires d’attraction des villes”, qu’il vient de remobiliser pour distinguer différents types de territoires ruraux (le rural sous l’attraction d’une ville et le rural hors attraction d’une ville en quelque sorte, j’y reviens plus loin). Or, cela pose un problème particulièrement important : les aires d’attraction des villes, en effet, ne sont pas des aires d’attraction des villes.

Je précise le problème : l’Insee s’est appuyé sur un indicateur et des procédures de calcul pour définir un nouveau zonage du territoire, suite à quoi il a décidé de donner un nom à ce zonage. Or, il y a un écart abyssal entre ce qui est mesuré et le nom attribué.

Ceci est tout sauf neutre : une fois le zonage défini, ce que vont retenir la plupart des personnes, c’est le nom retenu, pas l’indicateur sous-jacent, ni la procédure de calcul. Si je vous dis par exemple que la commune où vous résidez est dans l’aire d’attraction de telle ville, vous allez imaginez des choses, cela va contribuer à forger vos représentations des territoires et des relations qu’ils entretiennent entre eux. Tiens, prenez quelques instants avant de poursuivre la lecture de ce billet : qu’est-ce que vous imagineriez de ce qu’il pourrait y avoir comme relations entre votre commune de résidence (où celle d’une de vos connaissances si vous résidez dans une “grande” ville) et la “grande” ville d’à côté, si je vous dis que votre commune de résidence (où celle de votre connaissance)  est dans l’aire d’attraction de cette ville ? Jouez le jeu vraiment… ça y est ? Bien, poursuivons.

En fait, si l’on commence à lire la définition des aires d’attraction des villes, on se rend compte que l’objectif initial de l’Insee est ambitieux et vise en effet à identifier ce que l’on pourrait bien appeler des “aires d’attraction des villes” :

L’aire d’attraction d’une ville est un ensemble de communes (…) qui définit l’étendue de l’influence d’un pôle de population et d’emploi sur les communes environnantes

Sauf que cela n’est pas simple à mesurer, car l’influence peut être multidimensionnelle : si vous avez vraiment joué le jeu, vous vous êtes peut-être dit que si votre commune est dite dans l’aire d’attraction de la ville d’à côté, c’est sans doute parce que beaucoup de personnes de votre commune vont y faire leur courses, ou vont y travailler, ou bien c’est là qu’ils se rendent pour aller au cinéma, ou pour pratiquer telle ou telle activité sportive, ou s’impliquer dans telle ou telle association,ou pour se soigner, ce genre de choses.

En fait non, trop compliqué à mesurer et on n’a pas toutes les données. Donc l’Insee s’est appuyé sur un seul indicateur : les mobilités domicile-travail. Une commune va être considérée comme appartenant à l’aire d’attraction d’une ville si 15% au moins des habitants de cette commune en emploi travaillent dans cette ville. C’est très bien précisé dans la définition de l’Insee, bien sûr, mais je ne pense pas que les journalistes ou les politiques qui vont mobiliser les études parlant d’aire d’attraction de telle ou telle ville vont prendre le temps de revenir à la définition :

L’aire d’attraction d’une ville (…) définit l’étendue de l’influence d’un pôle de population et d’emploi sur les communes environnantes, cette influence étant mesurée par l’intensité des déplacements domicile-travail (souligné par moi)

Premier problème, donc, la méthode retenue par l’Insee ne permet au mieux de ne mesurer qu’une seule chose : l’attraction éventuelle exercée par une ville sur des communes environnantes vis-à-vis de l’emploi. Oubliez donc l’idée que cela mesure l’influence de la ville sur les lieux où les gens vont faire leurs courses, vont au cinéma, pratiquent leurs loisirs, vont se soigner, … , ce n’est pas le cas.

Mais ce n’est pas le seul problème. Ce dont dispose l’Insee, ce sont de données sur les individus en emploi, la commune où il résident et la commune où ils travaillent. Comme expliqué plus haut, dès lors que 15% des individus de telle commune travaillent dans telle ville, on va rattacher la commune à la ville. Mais on ne sait absolument rien de la trajectoire de ces individus, des raisons qui font qu’ils habitent à tel endroit et qu’ils travaillent à tel autre. Pourtant, le terme retenu par l’Insee, celui “d’attraction”, n’est pas neutre : il sous-entend que les individus qui résident dans telle commune ont été attirés par la commune où ils travaillent, pour l’emploi. Or, on n’en sait rien, derrière un fait, “monsieur ou madame X réside à tel endroit et travaille à tel autre”, peut se cacher tout un ensemble d’histoires différentes.

Prenons l’exemple d’un jeune couple en fin d’études universitaires, qui réside sur Bordeaux (ou sur Toulouse, ou sur Poitiers, …, pensez à la ville que vous souhaitez). A la fin de leurs études, ils trouvent du travail dans leur commune de résidence. Quelques années plus tard, ils ont un enfant, leur logement est trop petit, ils veulent en changer pour un logement plus grand. Problème, les prix sont trop élevés sur Bordeaux, ils décident donc de louer ou d’acheter un logement dans une commune à distance de Bordeaux mais continuent d’y travailler. Supposons qu’ils soient assez nombreux dans le même cas dans leur nouvelle commune de résidence (allez, disons au moins 15% des personnes en emploi). Cette commune sera alors dite dans l’aire d’attraction de Bordeaux. Mais si on y réfléchit, et si cette petite histoire résume la tendance dominante, on ne devrait pas parler “d’aire d’attraction de la ville”, mais “d’aire de répulsion de la ville” (“d’aire de répulsion résidentielle de la ville” si on veut être plus précis)  : la ville n’a pas attiré pour l’accès à l’emploi, elle a repoussé pour l’accès au logement, en raison de prix trop élevés. Pourquoi l’Insee n’a pas choisi de baptiser son zonage “aire de répulsion des villes” ? Cela aurait été tout aussi cohérent (donc tout aussi réducteur et tout aussi trompeur).

On peut prendre une autre petite histoire : en fait, le couple dont je viens de parler avait les moyens d’accéder à un logement sur Bordeaux, mais ils avaient envie de s’installer à la campagne, dans une commune dite rurale, pour des raisons qui leur sont propres (et qui peuvent elles-mêmes être très diverses). Ils ont donc décidé d’y louer ou d’y acheter un logement. Idem, supposons que ce type de processus domine : on ne devrait pas parler d’aire d’attraction de la ville, mais “d’aire d’attraction du rural”, plus précisément “d’aire d’attraction résidentielle du rural”.

Le terme “aire d’attraction des villes” englobe en fait tous ces phénomènes, sans que l’on sache l’importance respective de chacun. On peut sans grand risque de se tromper se dire que ces différents processus sont à l’œuvre (la ville attire, la ville repousse, la campagne attire, la campagne repousse, du point de vue de l’emploi, ou du point de vue du travail) et que leur importance relative est sans doute variable dans le temps et dans l’espace. Des études permettant de révéler et de quantifier la diversité des trajectoires à la fois géographiques, résidentielles et professionnelles des individus seraient dans cette perspective particulièrement intéressantes (si certains ont vu passer des choses, je suis preneur). En attendant, aucun des termes que j’ai proposé ne permet d’embrasser cette complexité du monde social, donc autant ne pas l’y réduire.

Quelle alternative ? L’Insee aurait dû retenir un terme plus neutre, pour ne pas biaiser les représentations des acteurs.A minima, il aurait mieux valu parler “d’aires d’influence des villes” que “d’aires d’attraction des villes”, pour signifier que l’influence peut être positive (ce que laisse penser le terme “attraction”) ou négative (“répulsion”). C’est d’ailleurs un peu ce que vient de faire l’Insee pour caractériser la diversité des mondes ruraux : l’institut a croisé la nouvelle définition du rural (qui pour le coup me semble satisfaisante, j’en parle ici) au zonage en aires d’attraction des villes, mais, curieusement, il ne parle pas de “rural sous l’attraction d’une ville”, mais de “rural sous l’influence d’un pôle”. Le terme d’attraction a disparu, remplacé par celui d’influence, et on ne parle pas de “la ville” mais “d’un pôle”, alors pourtant que c’est bien le zonage nommé “aires d’attraction des villes” qui a été utilisé. Ajouter immédiatement et systématiquement “sous l’influence d’un pôle d’emploi” aurait été encore un peu mieux. On aurait alors un zonage en “aires d’influence des pôles d’emploi” plutôt qu’en “aires d’attraction des villes”. Convenez que ce n’est déjà pas pareil quand on entend ces termes.

Ce n’est cependant pas suffisant, car cela reste urbano-centré (c’est forcément “la ville” ou “le pôle” qui influence). Si l’on veut être précis et nommer ce que mesure véritablement l’Insee, le zonage devrait s’appeler quelque chose comme “aires légèrement préférentielles domicile-travail”. Je dis “légèrement préférentielle”, car le seuil de 15% est relativement bas (en creux, en effet, cela signifie que jusqu’à 85% des personnes en emploi ne travaillent pas dans la ville d’à côté). Retenir le terme “domicile-travail” signale qu’on ne s’appuie que sur des données qui résument le lien à l’emploi, à travers des données sur les mobilités domicile-travail, pas sur d’autres liens, qui sont potentiellement nombreux, et qu’on ne sait pas si c’est le lieu d’emploi qui a été décisif, ou le lieu d’habitation. Enfin, je n’emploie pas le terme d’attraction, ni de répulsion, car on ne sait pas ce qui se cache derrière les choix de lieux de résidence et de travail des personnes concernées. S’agissant de la volonté de caractériser la diversité du monde rural, on ne devrait pas parler de “rural hors influence d’un pôle” ou de “rural sous l’influence d’un pôle”, mais de “rural situé au sein d’une aire (légèrement) préférentielle domicile-travail” et de rural situé en dehors de telles aires.

Peut-être peut-on trouver mieux comme termes, mais vous comprenez l’idée. Et j’insiste, ce n’est pas une question anecdotique : les mots ont du sens, ils influent sur les représentations des acteurs, notamment des politiques, qui vont, sur la base de leurs représentations, se forger une vision du monde et définir en conséquence des politiques publiques. Changer les mots, c’est changer les représentations et donc l’action concrète.

Territoires zéro chômeur de longue durée : rapport final du Comité Scientifique

Le rapport final du Comité Scientifique d’évaluation de l’expérimentation “territoires zéro chômeur de longue durée” vient d’être mis en ligne. Il est composé de différents documents :

Nous avions terminé le rapport intermédiaire par un ensemble de pistes d’amélioration (voir les pages 14 et 15 du rapport intermédiaire). Nous terminons le rapport final sur des points d’attention, sur lesquels le Comité Scientifique a convergé :

Les structures créées ont vraisemblablement contribué à améliorer la trajectoire en emploi, et plus largement le bien être, des bénéficiaires de l’expérimentation (santé, insertion sociale, confiance en soi, etc.). Le rôle joué par le CDI dans cette dynamique d’amélioration est probablement majeur dans l’horizon lointain et le sentiment de sécurité professionnelle et financière qu’il confère. Dans une logique d’efficience des dispositifs publics, cet effet positif sur l’emploi doit encore être comparé avec celui induit par d’autres dispositifs d’insertion professionnelle (contrats aidés, insertion par l’activité économique notamment) ;

La notion de privation durable d’emploi permet une grande souplesse dans les embauches et peut ainsi permettre de tenir compte des aspects protéiformes de la précarité professionnelle. Dans cette perspective, une standardisation des pratiques d’embauche impliquant les comités locaux d’emploi reste à trouver pour permettre une transparence des modalités de recrutement et une réelle équité sur l’ensemble du territoire.

Les objectifs fixés aux structures (donner du travail à toutes les personnes privées d’emploi, non concurrence, impératif de dégager des résultats financiers) peuvent apparaître en contradiction entre eux et induire des tensions fortes au sein des structures, ce qui a contraint certaines EBE à des ajustements. Si certaines évolutions par rapport au modèle initial semblent les bienvenues (notamment en matière de professionnalisation des équipes encadrantes et de structuration de management), d’autres peuvent susciter des interrogations et appellent à une attention soutenue (malgré une politique d’embauche plus ciblée il subsiste quelques recrutements dont l’éloignement à l’emploi pose question ; le critère de non-concurrence des activités semble soumis à une interprétation variable).

Les externalités territoriales existent peut-être à un niveau très fin, mais apparaissent à ce stade trop limitées pour avoir un effet réellement significatif. Si l’insertion institutionnelle au niveau local joue un rôle primordial pour le développement et la bonne insertion dans le maillage économique local, les dernières évolutions soulignent la nature parfois fluctuante de cette implication institutionnelle. Dès lors, un engagement financier des collectivités territoriales doit permettre d’assurer une implication de ces acteurs sur la durée. Par ailleurs, si les effets territoriaux ne semblent pas se matérialiser à ce stade, des effets en termes de concurrence peuvent exister, voire s’amplifier en cas de forte extension de l’expérimentation. Des travaux d’évaluation supplémentaires sur ce point pourraient être entrepris ultérieurement et les gardes fous à établir dans les territoires pourraient être renforcés.

Au final, si l’évaluation menée a permis de faire apparaître des résultats tangibles, celle-ci n’a pu aborder tous les aspects couverts par cette expérimentation complexe : en particulier, les enjeux en termes d’aménagement du territoire et d’impact sur le tissu économique local restent des questions d’évaluation à instruire pour la suite. Cela pourrait justifier un élargissement du champ d’action de l’évaluation au-delà de l’axe central conféré jusqu’à présent sur le retour à l’emploi.

Je remercie très sincèrement l’ensemble des membres du Comité Scientifique, les personnes de la Dares pour l’énorme travail réalisé, ainsi que les équipes mandatées pour les travaux de terrain, qui ont également fait un travail remarquable cette année encore, ans un contexte pour le moins difficile. Je vous encourage à ce titre à lire attentivement leurs rapports, qui ont été une source essentielle de notre analyse.

L’impact territorial de la crise : une actualisation

Nous avions produit une première analyse de l’impact territorial de la crise à fin juin 2020, à l’échelle des zones d’emploi,  en exploitant les données de l’Urssaf sur l’emploi privé hors agriculture. Ces données à fin juin étaient disponibles fin septembre. Nous avons actualisé le travail pour évaluer l’impact à fin septembre 2020, à partir des données disponibles fin décembre 2020 sur le site open data de l’Urssaf. Attention dans l’interprétation des résultats  nous travaillons sur le sous-ensemble de l’emploi privé hors agriculture, et le choc sur l’emploi a été fortement atténué par les mesures prises par la puissance publique au sens large, à toutes les échelles territoriales.

Ceci nous a pris un peu de temps, car au-delà de la production de l’analyse, nous souhaitons mettre à disposition des documents de qualité, compréhensible par un public le plus large possible. Un gros travail de définition d’une charte graphique, puis de “traduction” des résultats, d’infographie, …, a donc été réalisé. Le délai pour réaliser la première note a donc été assez long, il fallait que l’on teste différentes choses. Désormais, nous allons être en mesure de produire des documents de ce type rapidement après la production “brute” des notes (merci à Patricia et aux collègues impliqués pour ce qu’ils ont fait, travail remarquable je trouve!).

Trois documents sont désormais disponibles sur le portail des territoires, à la rubrique études et prospective :

S’agissant du fond, sur la dernière note relative à l’impact de la crise à fin septembre, l’idée était de s’interroger sur l’impact de la reprise de l’été. en voici le résumé :

Le troisième trimestre 2020 s’est traduit par une forte reprise, de +1,77% France entière, soit 323 109 emplois privés hors agriculture supplémentaires. Cette reprise ne com-pense pas les pertes des deux premiers trimestres, de plus de 620 000 emplois. Le solde reste donc négatif sur l’ensemble de la période (297 307 emplois en moins), soit un taux de croissance trimestriel moyen de -0,53%, équivalent au taux observé lors de la crise de 2008-2009,

Toutes les régions sans exception ont bénéficié de la reprise, à commencer par les deux les plus touchées au premier semestre, la Corse et PACA. En dehors de ces deux cas, on n’observe cependant pas de relation très forte pour l’ensemble des régions entre la dynamique des deux premiers trimestres et celle du troisième trimestre. La Nouvelle-Aquitaine se situe en 8ème position au T3, alors qu’elle était au troisième rang des régions les moins touchées au premier semestre. Ces évolutions en T3 n’ont pas modifié le classement global des régions lorsqu’on compare le classement des deux premiers trimestres et celui des trois premiers trimestres, la Nouvelle-Aquitaine restant la 3ème région la moins touchée,

A l’échelle des secteurs, on retrouve la même idée : les secteurs ayant le plus souffert au premier semestre ont connu des dynamiques très fortes, notamment l’intérim, l’hébergement-restauration et les « Arts, spectacles et activités récréatives ». En dehors de ces secteurs, on n’observe cependant pas de relation générale très forte entre les évolutions du premier semestre et celle du troisième trimestre. Comme pour les régions, la reprise n’a pas modifié le classement des secteurs sur l’ensemble de la période,

A l’échelle des zones d’emploi, on observe une relation négative plus forte, pour un plus large ensemble de territoires, entre la période 2019T4-2020T2 et 2020T2-2020T3 : les zones d’emploi ayant le plus souffert ont le plus bénéficié de la reprise, les zones d’emploi ayant le moins souffert en ont le moins bénéficié. Ceci est vrai, avec une intensité plus forte, en Nouvelle Aquitaine,

Parmi les zones d’emploi de notre région, Sarlat-la-Canéda demeure une de celles qui a le plus souffert sur l’ensemble de la période, mais Parthenay présente désormais un score plus faible. Marmande reste la zone la moins touchée. Certains territoires (Bayonne, Pauillac, Bressuire et Périgueux) ont connu des dynamiques très favorables, elles se situent désormais parmi les zones les moins touchées. A l’inverse, Parthenay, Pau et Rochefort sont impactées très fortement et reculent nettement dans le classement des zones.

Les analyses structurelle-résiduelle que nous avons menées, à l’échelle des régions comme à l’échelle des zones d’emploi, montrent que les effets locaux dominent toujours les effets structurels. L’effet local positif de la Nouvelle-Aquitaine s’explique pour une bonne part par une dynamique moins défavorable de l’intérim, du commerce et par une dynamique plus favorable de l’industrie agro-alimentaire.

N’hésitez pas à nous faire part de tout retour, sur la forme et sur le fond, à l’adresse suivante : ditp(at)nouvelle-aquitaine(dot)fr

Qu’est-ce que le “rural” ? Analyse des nouveaux zonages

Au sein du service “Etudes et Prospective” du pôle Datar de la Région Nouvelle-Aquitaine, nous avons vocation à produire des connaissances utiles à l’action, pour l’institution régionale bien sûr (autres directions et services du Pôle Datar, autres Pôles, Directions et Services de la Région, …), pour les territoires infra-régionaux de Nouvelle-Aquitaine, pour d’autres partenaires extérieurs, et plus généralement pour toute personne qui peut trouver un intérêt à notre travail pour sa propre activité. D’autant plus que, autant que faire se peut, les études que nous produisons mobilisent des données statistiques France entière, qui permettent de situer les territoires néo-aquitains dans l’ensemble national, certes, mais dont les résultats peuvent être mobilisés par d’autres territoires et d’autres régions. Nous mettrons en ligne au fur et à mesure nos études sur le portail des territoires de la Région, au sein d’une rubrique “études et prospective” qui va rapidement s’enrichir. Vous pouvez y accéder en cliquant ici.

Dans cette perspective, nous venons de mettre en ligne une nouvelle note intitulée “Qu’est-ce que le “rural” ? Analyse des nouveaux zonages”, qui diffère de celle déjà parue sur l’impact de la crise à fin juin 2020, et de celles qui vont paraître par la suite (teasing : l’actualisation de l’impact territorial de la crise à fin septembre sur données Urssaf publiées fin décembre est prévue dans la semaine), en ce qu’elle est de nature plus méthodologique : il s’agit d’interroger la nouvelle définition du “rural” et d’en montrer l’intérêt par rapport à la façon dont il était traditionnellement défini. En voici le résumé :

L’objectif de ce document est de proposer des éléments de réflexion autour de la nouvelle définition du rural proposée par l’Insee, qui repose sur la grille communale de densité, et autour de la suggestion de combiner cette définition à celle du nouveau zonage en aires d’attraction des villes, pour distinguer différents types de territoires ruraux. Nous interrogeons également la méthode d’agrégation proposée par l’Insee pour définir des grilles de densité supra-communales. Les principales conclusions auxquelles nous parvenons sont les suivantes :

  • La nouvelle définition des territoires ruraux, qui repose sur la grille communale de densité, est bien meilleure que les définitions précédentes dérivées du zonage en aires urbaines et du zonage en unités urbaines : alors que ces deux dernières définissaient le rural « en creux » (est rural un territoire qui n’est pas urbain), la nouvelle définition est « en plein ». Elle s’appuie sur un critère morphologique, la densité, et considère qu’un territoire est dit rural s’il est peu dense ou très peu dense, et qu’il est dit urbain s’il est de densité intermédiaire ou très dense,
  • La part de la population rurale dans l’ensemble de la population, estimée à moins de 5% si l’on part du zonage en aires urbaines et autour de 20% si l’on part du zonage en unités urbaines, monte à 33% avec cette nouvelle définition, selon les données du recensement millésime 2017. En Nouvelle-Aquitaine, ces chiffres sont respectivement de 10% (zonage aires urbaines), autour de 34% (zonage unités urbaines) et 51% (zonage basé sur la grille communale de densité),
  • Cette définition du rural, dérivée de la définition proposée à l’échelle européenne, ne rend cependant pas compte de la diversité des mondes ruraux. Seules des études complémentaires permettraient d’intégrer cette diversité ainsi que les interdépendances entre les différents espaces. La proposition de la combiner au zonage en aires d’attraction des villes ne semble pas appropriée, pour différentes raisons,
  • La méthode d’agrégation de la grille de densité proposée par l’Insee permet d’identifier l’orientation rurale ou urbaine de territoires supra-communaux (EPCI, territoires de contractualisation, départements, …). Si elle peut présenter un certain intérêt, nous préconisons, plutôt que de s’en remettre à une distinction binaire rural vs. urbain, de prendre acte du fait que la population de la quasi-totalité des territoires supra-communaux est pour partie urbaine et pour partie rurale,
  • Il serait donc préférable dans la définition des politiques et dans l’orientation des fonds à destination du monde urbain ou du monde rural de partir non pas de l’orientation générale du territoire, mais de la composition précise du territoire en habitants dits urbains et en habitants dits ruraux.

J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une “simple” réflexion académique : de nombreuses politiques visent le monde dit rural ou le monde dit urbain, la question de la définition de ces espaces est donc essentielle, car cela peut tout changer en termes d’allocation des moyens. Vous pouvez télécharger la note au format pdf en cliquant ici. Toute remarque est bienvenue.

L’impact économique de la crise sur les territoires de Nouvelle-Aquitaine

C’est le titre du premier document produit par le service que je pilote, au sein du Pôle Datar de la Région Nouvelle-Aquitaine. En voici le résumé :

Nous analysons dans ce document l’impact de la crise en nous appuyant sur les données les plus récentes disponibles, relatives à l’évolution de l’emploi privé hors agriculture entre le dernier trimestre 2019 et le deuxième trimestre 2020.

Les points à retenir sont les suivants :

  • France entière, le choc actuel a conduit à la destruction de 638 019 emplois entre fin décembre 2019 et fin juin 2020, soit un rythme trimestriel moyen de  ‑1,71%,  plus de trois fois supérieur au rythme observé lors de la crise de 2008-2009 (-0,54% par trimestre à l’époque),
  • Plus de la moitié des destructions d’emploi est concentrée dans trois secteurs : l’intérim (32,6% des destructions), la restauration (14,1%) et l’hébergement (7,0%). D’autres secteurs, qui pèsent moins dans l’économie mais qui sont particulièrement impactés, relèvent des activités de la culture et des loisirs,
  • La Nouvelle-Aquitaine fait partie des régions relativement moins touchées (2ème région de France métropolitaine la moins impactée), avec une baisse trimestrielle moyenne de 1,54% (44 673 emplois détruits),
  • Les zones d’emploi de Nouvelle-Aquitaine sont touchées de manière différenciée, la baisse trimestrielle moyenne variant de -0,73% pour la zone de Marmande à -4,96% pour celle de Sarlat-la-Canéda, soit un rapport de près de 7 pour 1,
  • La baisse légèrement moins forte en Nouvelle-Aquitaine que France entière s’explique pour partie (pour 13%) par un positionnement sectoriel plus favorable, mais surtout (pour 87%) par des effets dits « locaux » ou « résiduels » positifs,
  • On retrouve l’importance de ces effets locaux, plus que des effets de spécialisation, dans les différences de trajectoire observées à l’échelle des zones d’emploi.

Vous pouvez télécharger le document complet ici. Nous mettons également à la disposition de tout un chacun un fichier excel qui reprend les résultats par secteur, par région et par zones d’emploi.

Nous travaillons actuellement sur d’autres jeux de données pour mesurer l’impact territorial de la crise. Nous travaillons également sur d’autres thématiques, dont je vous ferai part au fur et à mesure. Un espace dédié sur le site de la Région Nouvelle-Aquitaine est en cours de construction, sur lequel nous mettrons à disposition l’ensemble des documents, ainsi que des outils de datavisualisation. Plein de choses passionnantes à venir, donc, en 2021.

Je suis un mec plutôt détaché…

Après plus de vingt ans comme enseignant-chercheur en poste à l’Université de Poitiers (j’ai été recruté comme maître de conférences en septembre 1999), je viens de commencer un détachement au sein du Conseil Régional de Nouvelle-Aquitaine, pour diriger un nouveau service études et prospective du pôle Datar.

Cette volonté de changement s’explique sans doute en partie par une certaine lassitude du monde universitaire et de la drôle de façon dont il évolue. Il s’explique surtout par mon envie de me rapprocher de la fabrication des politiques publiques : après avoir beaucoup écrit sur les dynamiques territoriales, sur d’autres façons de les analyser, de repérer les problèmes à traiter ou les opportunités à saisir, j’aimerais voir dans quelle mesure il est possible de passer du discours aux actes. Travailler au sein d’une institution régionale, en lien avec les territoires infra-régionaux, me semble être une bonne façon de le tester.

Lorsque cela sera compatible avec mes nouvelles fonctions, je vous informerai des avancées en la matière.

Territoires zéro chômeur : ce que dit le comité scientifique

A l’heure où députés et sénateurs débattent sur une proposition de loi d’extension de l’expérimentation “territoires zéro chômeur de longue durée”, j’ai souhaité rédiger une tribune sur les principales conclusions et recommandations autour desquelles les membres du comité scientifique que je préside ont convergé. Le Monde a accepté de la publier, elle est visible ici (€). J’ai également donné une interview pour Alternatives Economiques, visible ici (€).

Les principaux messages sont les suivants :

  • l’expérimentation est très positive pour les bénéficiaires, sur leur vie professionnelle et personnelle. Sur les impacts hors travail, parmi les derniers résultats que nous avons obtenu grâce à la passation de deux vagues d’enquête auprès des bénéficiaires, on montre notamment qu’ils renoncent moins aux soins et qu’ils ont un sentiment de bien être significativement supérieur à des personnes ayant les mêmes caractéristiques mais n’ayant pas bénéficié de l’expérimentation,
  • nous avons observé cependant tout un ensemble de problèmes de mise en œuvre sur les premiers territoires, liés sans doute pour partie à la volonté des porteurs de projet d’atteindre rapidement l’exhaustivité (c’est-à-dire de recruter l’ensemble des personnes durablement privés d’emploi) : problème de management, difficulté à atteindre un niveau suffisant d’activité, anticipation insuffisante des besoins de formation et d’accompagnement, … Certains de ces problèmes ont été réglés chemin faisant, il convient que les futurs territoires les anticipent,
  • s’agissant du modèle économique, l’objectif de neutralité financière n’est pas atteint, pour partie car le chiffre d’affaires des entreprises créées est inférieur à ce qui était escompté, pour partie en raison du fait qu’une part non négligeable des personnes recrutées ne percevaient pas avant embauche d’allocations chômage ou de prestations sociales, si bien que l’Etat économise moins que prévu suite à leur retour à l’emploi. C’est ce point qui fait débat, y compris au sein du comité scientifique : certains considèrent qu’il y a un problème de ciblage qu’il convient de régler ; d’autres (la grande majorité des membres du comité scientifique) considèrent que c’est en partie lié à des phénomènes de non recours, il convient donc d’assumer que cette expérimentation coûte plus que prévu et ne soit pas neutre financièrement, au moins à court et moyen terme.

Sur la base de ces résultats, le comité scientifique recommande une extension prudente de l’expérimentation, à un nombre limité de territoires suffisamment prêts. Dans cette perspective, il nous semble important que le cahier des charges auquel devront se conformer les nouveaux territoires intègre nos recommandations, notamment : i) bien anticiper et remédier aux problèmes de mise en oeuvre, ii) impliquer l’ensemble des acteurs potentiellement concernés (y compris les acteurs de l’insertion par l’activité économique et les entreprises privées) et s’assurer d’une gouvernance locale de qualité, iii) anticiper l’ensemble des besoins de financement (pour l’investissement dans les locaux, les machines, les besoins de formation et d’accompagnement des personnes) et avoir une idée claire de la trajectoire financière, iv) procéder à une sélection rigoureuse des bénéficiaires pour éviter une rupture d’égalité entre les territoires.

Pour ce qui est du modèle économique, enfin, ce qu’il convient de viser c’est sans doute moins la neutralité financière que la capacité de l’expérimentation à ramener vers l’emploi des personnes qui en ont été durablement privées, et à maximiser les effets positifs sur ces personnes, leur entourage et leur territoire d’appartenance.

La renaissance des campagnes

Vincent Grimault livre un ouvrage bienvenu et particulièrement stimulant intitulé « la renaissance des campagnes ». Loin des discours binaires opposant la France des métropoles à la France périphérique, il propose une enquête approfondie au sein des campagnes françaises, pour en montrer leurs fragilités mais aussi leurs forces.

Après un premier chapitre qui montre la difficulté à définir le monde rural, sa diversité, ainsi que la nécessité de le penser en articulation avec le monde urbain, trois chapitres s’organisent autour de l’histoire singulière d’un ou de plusieurs terrain d’études : le chapitre deux se focalise sur les campagnes fragiles et les exemples de Saint Flour, Saales et Brioude, le chapitre trois sur la renaissance des campagnes et l’exemple de la vallée de la Drôme, le chapitre quatre sur les campagnes productives et les exemples des Herbiers et d’Albi. Le chapitre cinq cherche enfin à identifier les ingrédients de la réussite des territoires, l’auteur insistant notamment sur la qualité de la gouvernance locale, la capacité des acteurs à valoriser des ressources locales spécifiques, ou encore la qualité de l’accompagnement public.

L’une des forces indéniables de l’ouvrage tient au fait que Vincent Grimault appuie son argumentation sur un ensemble large de matériaux complémentaires :  les statistiques disponibles, les résultats des travaux académiques des économistes, géographes ou urbanistes, complétés par des entretiens auprès de chercheurs spécialistes du sujet, des enquêtes approfondies sur les différents terrains choisis nourries là encore d’entretiens auprès d’acteurs, le tout restitué dans un style clair et efficace.

L’un des autres intérêts de l’ouvrage tient au fait qu’il fourmille de mille « petites histoires », d’entreprises, d’individus, de territoires, que l’auteur met en perspective pour monter en généralité. A la lecture, on découvrira notamment les secrets de la renaissance de la lentille blonde à Saint-Flour, les raisons du succès plus probant du Comté par rapport à celui du Cantal, les ressorts du miracle vendéen, et bien d’autres choses encore.

L’ouvrage est résolument optimiste et il est vrai que son contenu nous y invite : y compris dans les campagnes fragiles, il se passe des choses passionnantes, initiées par des acteurs créatifs. Nul doute qu’il passionnera les personnes intéressées par le monde rural, plus généralement par la vie économique des territoires.

Géographie des hauts salaires : une photographie du monde d’avant

Je ne sais pas à quoi ressemblera le monde d’après Covid, s’il se distinguera beaucoup du monde d’avant, en attendant la note que vient de publier l’Insee sur les hauts salaires en France permet de voir d’où l’on part.

On y apprend que le top 1% des salariés du privé est constitué de 163000 salariés équivalent temps plein, qui touchent au moins chaque mois  8680€ net, qu’il est constitué majoritairement de dirigeants et de cadres, qu’il concentre 8% de la masse salariale du secteur privé, part qui augmente depuis trente ans alors qu’elle avait baissé des années 1960 aux années 1980.

S’agissant de la géographie des salaires, si l’on regarde ce qu’ils pèsent dans deux des 101 départements français, Paris et les Hauts-de-Seine, le constat est édifiant :

Ces deux départements, qui représentent 5,8% de la population de France métropolitaine au 1er janvier 2020, concentrent une part déjà plus importante des salaires du privé, part qui croît pour atteindre des sommets quand on se focalise sur les très hauts salaires.

Ces résultats sont similaires à ceux que nous avions observé avec Michel Grossetti il y a deux ans de cela : nous montrions plus précisément que les différences géographiques de salaires en France étaient relativement faibles, en dehors précisément de ces deux départements, qui concentrent des métiers en lien avec l’activité des sièges sociaux, de la banque et de la finance.

Il convient de garder en tête ces chiffres quand on s’amuse ensuite à comparer les PIB par habitant des régions françaises : les PIB sont en effet régionalisés sur la base des salaires versés, le fait que l’Ile-de-France connaissent un PIB par habitant bien supérieur aux autres régions tient pour partie à cette concentration des très hauts salaires. Difficile dès lors de parler de “surproductivité” de l’Ile-de-France comme le font de trop nombreux commentateurs, c’était l’un des messages de notre article.

On peut s’interroger également sur le calibrage de notre système fiscal, sa progressivité, en se disant que ce serait bien qu’il résorbe un peu mieux qu’aujourd’hui les inégalités de niveau de vie, qui dépendent au moins pour partie de ces inégalités de salaire. On pourrait aussi s’interroger sur la pertinence de cette concentration atypique des pouvoirs économiques, politiques, médiatiques dans la région capitale. Bref, quelques sujets pour le monde d’après.

Impact économique de la crise sanitaire : actualisation (épisode 34)

L’Insee vient de publier une version actualisée au 27 mai de l’impact économique de l’épidémie, à l’échelle du pays. Les choses vont un peu mieux : la perte estimée à -33% au 7 mai est ramenée à -22% au 27 mai. Ci-dessous le détail par secteur.

Comme les fois précédentes, j’ai territorialisé l’analyse, en appliquant les taux de perte sectoriels aux poids des secteurs observé à l’échelle des départements, puis des EPCI.

La situation relative des territoires bouge peu, la corrélation entre les taux de perte aux différentes dates est très forte, on retrouve Paris, les Hauts-de-Seine, la Savoie parmi les départements les plus affectés, la Lozère, la Creuse et la Meuse comme départements les moins affectés. Je vous redonne les chiffres précis par département et par EPCI dans ce fichier.