Les métropoles ruissellent moyen…

France Stratégie et le CGET viennent de publier une note intitulée « Dynamique de l’emploi dans les métropoles et les territoires avoisinants », coécrite par Boris le Hir et Cécile Altaber, issue d’un travail de recherche mené par Marc Brunetto, Denis Carré, Nadine Levratto et Luc Tessier du laboratoire EconomiX (rapport complet disponible ici).

Le sujet est d’actualité : face aux contestations du discours pro-métropolitain, certains nuancent le propos et aimeraient bien montrer que soutenir les métropoles ne serait pas en défaveur des autres territoires.

Davezies et Pech (2014) en parlaient déjà dans leur note, avec leur notion de système productivo-résidentiel : en gros, le productif dans les métropoles, le résidentiel dans leur hinterland pour que les actifs des grandes villes aillent passer leur week-end, faire du tourisme et/ou se reposer lors du passage à la retraite. Pour Askenazy et Martin (2015), les autres territoires ne seraient pas lésés par un soutien accru à quelques métropoles, la croissance supplémentaire obtenue grâce à ce type de politique permettant de solvabiliser les transferts sociaux qu’on leur accorderait. D’autres enfin se disent que, même côté productif, les autres territoires peuvent en profiter, s’ils font l’effort de se connecter aux métropoles, afin de bénéficier de leur ruissellement.

C’est bien gentil tout ça, mais on manque d’éléments de preuve, d’où l’étude commanditée à Economix. Et les résultats montrent que ça dégouline ruisselle moyen.

Premier résultat, qui ne vous surprendra pas, fidèles lecteurs : si en moyenne le paquet des 13 métropoles étudiées bénéficie d’une croissance de l’emploi supérieure à la moyenne (1,4% contre 0,8% sur 2009-2014), cette moyenne masque de fortes disparités. Quelques métropoles sont très dynamiques, d’autres ont une croissance moyenne, d’autres sous-performent (ce qui rend cocasse en passant la formule des auteurs de la note de France Stratégie et du CGET, qui indiquent que « la dynamique métropolitaine est évidente » pour signaler immédiatement après que en fait non. Ce n’est pas dit comme cela dans le rapport des chercheurs. On résout comme on peut ses problèmes de dissonance cognitive…).

Deuxième résultat, le plus important : sur les effets d’entrainement, c’est un peu le bazar… La dynamique de Lyon, Nantes et Aix-Marseille semble profiter aux territoires voisins ; pas d’effet sur Lille, Toulouse et Montpellier ; dynamique inversée (les territoires voisins croissent plus vite que la zone métropolitaine) sur Grenoble et Strasbourg ; mauvaise dynamique partout sur Rouen et Nice. Je veux bien qu’on parle de modèle métropolitain après ça…

J’ai souligné le mot « semble » dans le point ci-dessus, car l’analyse menée par les chercheurs est une analyse statistique/économétrique qui teste l’existence de corrélations spatiales. En gros, il s’agit de voir si la croissance d’un territoire est significativement liée, du point de vue statistique, à la croissance des territoires voisins. On a vu le résultat : ça dépend.

Mais au-delà, comme toujours, corrélation ne veut pas dire causalité (ce sur quoi les auteurs alertent, d’ailleurs, mais j’imagine que certains vont lire trop vite). Une relation même positive peut indiquer qu’un territoire non métropolitain tire sa croissance de la métropole voisine, ou bien que c’est la métropole qui tire une partie de sa croissance des territoires voisins, ou bien encore qu’une variable cachée (le contexte macro-régional par exemple, comme signalé par les auteurs) agit favorablement sur les deux, ou bien que la dynamique des deux territoires considérés va dans le même sens mais pour des raisons différentes (Nantes et le bocage vendéen vont tous les deux biens, je ne pense pas que ce soit en raison d’une quelconque interdépendance).

Bref, une étude bien faite, aux résultats conforment à ce que j’observe (il n’y a pas de modèle), qui appelle surtout à d’autres recherches plus qualitatives pour identifier la nature des interdépendances territoriales et leur diversité. Si elle peut permettre d’éviter de tomber dans une nouvelle mode, c’est bien…

« Petit » énervement sur la politique « Enseignement Supérieur et Recherche » de la France

Hier matin Frédérique Vidal a twitté ce message :

Je n’ai pas lu l’interview (payante), mais le message suffit à comprendre que la politique de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche vise à continuer à mettre le paquet sur un nombre limité de site pour que la France rayonne, rayonne, rayonne (ou bien que le tweet n’est pas représentatif du contenu, ce qui serait au mieux ballot).

Quelques observations, je ne développe pas outre mesure :

  1. Cette politique de concentration des moyens sur quelques sites est en grande partie le produit du buzz médiatique autour du classement de Shanghai depuis le début des années 2000, dont les faiblesses ne sont plus à démontrer, voir par exemple les travaux d’Yves Gingras,
  2. L’analyse de l’évolution de la géographie de la recherche, à l’échelle mondiale, montre que la tendance lourde et générale est à la déconcentration de la recherche, voir les travaux de Maisonobe, Grossetti, Milard, Jegou, Eckert dont le CNRS s’est fait l’écho mais pas jusqu’au sommet du Ministère apparemment,
  3. Se donner pour objectif de monter dans le classement de Shanghai ou dans quelque autre classement, cela me fait penser à l’objectif que se fixent quelques grandes villes d’être plus grosses que leurs voisines ou leurs concurrentes supposées, parfois depuis un demi-siècle. La question est : pourquoi ?
  4. Marion Maisonobe a réagi au tweet de notre ministre avec une question et une carte, on attend la réponse :

  1. Je suggère à nos politiques de suivre les recommandations de base d’un économiste niveau débutant : un investissement se juge sur l’effet marginal. Un euro supplémentaire dépensé à Albi, à Corte ou à Niort, j’en fais le pari, sera plus utile qu’un euro supplémentaire dépensé à TSE. On peut généraliser,
  2. Le plus drôle, pour finir : la France veut monter dans le classement de Shangaï, pour attirer des étudiants étrangers. Une fois formés à moindre coût (car, en France, la puissance publique prend en charge l’essentiel des dépenses), on dira à une bonne partie de ces étudiants qu’ils ne peuvent pas rester, car, vous comprenez, il y a du chômage, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, ce genre de choses… Bref : on investit dans la formation de personnes de qualité à qui on demandera d’aller voir ailleurs après la fin de leurs études, au bénéfice de pays qui vont récupérer sans coût le fruit de notre investissement. La France est un pays futé.

Mon sentiment : l’enjeu majeur n’est pas de monter dans le classement de Shangaï, ou dans un autre classement, mais de faire monter le niveau général de formation de la « jeunesse », plus globalement de la population. Sortir des classements stupides, des comparaisons stériles, entre territoires, Universités, etc., au profit de politiques plus trop à la mode mais un peu importantes d’équipement des territoires, de formation des personnes, du plus grand nombre de personnes possibles, toussa, toussa, je ne sais pas vous, mais moi, ça me semble plus utile.

Vous allez m’entendre…

Vous allez m’entendre, enfin si vous le voulez bien :

  • lundi 4 décembre, à partir de 18h30, lors d’une conférence débat à l’IAE de Poitiers, en compagnie de Catherine Lathus (chef d’entreprise) et Sacha Houlié (député de la Vienne et vice-président de l’Assemblée Nationale), avec pour thème « La Vienne, à l’heure de la reprise économique ? ». Entrée libre mais inscription obligatoire par ici,
  • mardi 12 décembre, à partir de 12h30, sur Radio Pulsar, autour de la vie de chercheur et de la parution de mon dernier ouvrage,
  • bientôt, sur Xerfi Canal, toujours autour de mon dernier ouvrage (je monte dans la capitale demain pour gagner en productivité et accessoirement enregistrer la séquence),
  • jeudi 21 décembre, à partir de 17h, sur Bordeaux, comme « grand témoin » lors de la présentation par le CESER Nouvelle-Aquitaine de sa dernière étude « Faire territoire(s) », à l’Hôtel de Région.

Détails à suivre quand j’ai les infos. Après, vacances. Et après les vacances d’autres dates suite à des invitations pour présenter mon livre, sur Paris, Pau, Toulouse et même en Corse…

Penser ce qui relie

C’est la conclusion de mon livre, son fil conducteur, aussi : plutôt que de considérer les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres, il faut les voir comme des parties prenantes de systèmes interdépendants.

Le problème, c’est qu’on dispose de quantité de données par territoire, on est donc vite tenté de produire des classements sur tel ou tel indicateur de performance, se comparer à l’autre. A contrario, on dispose de peu de données sur les flux, sur tout ce qui traverse les territoires.

On dispose de peu de données, mais cela ne signifie pas qu’il n’en existe aucune. Il en existe sur les mobilités domicile-travail, sur les flux touristiques, sur les liens entre sièges sociaux et établissements, etc.

Parmi les chercheurs qui travaillent sur ce type de données, Nadine Catan. Le Monde vient de consacrer un article très bien fait relatif à une étude à laquelle elle a participé pour la Datar. L’article est visible ici (€), une synthèse de l’étude là.

Je souscris totalement à ce passage :

Passer de ville à système urbain permet de changer nos grilles de lecture des dynamiques territoriales et ainsi de modifier nos politiques publiques. Elus et développeurs sont appelés à mettre l’accent, non plus sur l’accumulation des populations et des emplois à un endroit donné, mais sur les connexions entre les différents lieux (…). Il faut aujourd’hui penser les villes, les métropoles, en termes de complémentarités et non plus se focaliser sur leurs avantages concurrentiels.

Je souscris et je me désole, dans le même temps, du peu de connaissance que les acteurs en charge de tel ou tel territoire ont de ces flux, de leur difficulté à comprendre que c’est ce qui importe. Au risque d’être lourd, j’insiste : l’enjeu n’est pas de penser ce qui sépare, mais de comprendre ce qui relie.

Bordeaux, ton million m’interroge (message à d’autres, en passant)

En 2011, Alain Juppé, maire de Bordeaux, qui allait se succéder à lui-même quelques années plus tard, assignait un objectif simple à ses équipes : faire de Bordeaux une ville millionnaire, « comme Valence (Espagne) ou Zürich (Suisse), un objectif ambitieux et réaliste sur les 10 ou 15 prochaines années » (source).

Une quinzaine d’années plus tard, Bordeaux s’affole : les autocollants « Parisien rentre chez toi » ont défrayé la chronique, les prix au mètre carré flambent (source), les trajets domicile-travail s’allongent, les inégalités augmentent. Le comble étant que les projections réalisées par l’agence d’urbanisme nous apprennent que l’objectif du million pour 2030 risque de ne pas être atteint (source).

De quand date cet objectif ? De 2011, sous Juppé ? Pas du tout : j’ai retrouvé cette archive de l’INA, datée de 1965, savoureuse (en complément voir aussi cette vidéo de Chaban Delmas, sur le même thème, même année).

Chaban Delmas rêvait d’un Bordeaux millionnaire en 1965. Juppé, un demi-siècle plus tard, a fait le même rêve. Son successeur le vivra sans doute, et gageons qu’il visera alors le million et demi, où s’il est un peu fou, la barre des deux millions. Ce n’est pas réservé à Juppé, qui se rêve plus gros que Valence ou Zürich. Ni aux politiques bordelais : Paris veut être plus gros que Londres, n’est-ce pas. Poitiers se compare à Tours, la Rochelle ou Limoges, et réciproquement. Chaque agglomération, chaque ville moyenne, chaque petit village se compare à quelques points de référence, en espérant le dépasser.

Que se passe-t-il dans la tête d’un politique pour s’assigner pour objectif d’être plus gros que son voisin, proche ou lointain ?

J’hésite entre des interprétations psychanalytiques, peu flatteuses pour le genre masculin, et d’autres qui renvoient aux recherches en sciences sociales. Je vais me contenter des dernières.

Interprétation « géographie économique », d’abord : la diffusion des discours sur la concurrence territoriale, la disponibilité de données de plus en plus nombreuses pour se comparer à d’autres, conduit à la multiplication des classements, facilite les points de comparaison, conduit à se focaliser sur quelques indicateurs dont on n’interroge plus le sens. Tout ce qui compte, c’est de croître plus que l’autre, d’être le premier dans le classement. On assimile à tort économie et compétition sportive (je ne développe pas ici, mais la différence essentielle est la suivante : l’économie est un jeu à somme positive, d’où l’intérêt de jouer avec l’autre et de gagner avec lui, les compétitions sportives sont des jeux à somme nulle, d’où l’intérêt de jouer contre l’autre et de le battre), on se rêve premier d’un classement qui n’a plus aucun sens, au risque de s’en étouffer.

Interprétation « économie de l’entreprise », ensuite : dans les années 1960, des travaux menés par des psychologues et des économistes interrogeaient les dirigeants des grandes entreprises sur leurs motivations. Ce qui les motivait, c’était le prestige, le pouvoir, le sentiment de domination, de hauts revenus (arrivait ensuite, mais plus loin, un objectif de compétence). Des objectifs plutôt bien corrélés avec la taille de l’entreprise, d’où l’envie de manager de très grandes entreprises (je renvoie de nouveau à l’analyse psychanalytique, vu le côté genré des directions d’entreprises). Sans doute que la croissance des villes laisse penser à leur premier édile que leur prestige, pouvoir, sentiment de domination, …, augmente d’autant.

Bref : que Bordeaux s’assigne pour objectif de dépasser le million d’habitants m’interroge. Enfin quand je dis m’interroge…

Au risque de paraître naïf, je me dis que si les responsables de nos villes et de nos campagnes se donnaient pour objectif de faire en sorte que leurs administrés puissent couvrir leurs besoins, se sentir bien là où ils sont, s’engager dans les activités qui les motivent, et bien… ce serait pas mal… pas besoin de grandir pour cela, ni d’être plus gros que le voisin.

Plaidoyer pour Eric le Boucher

Stéphane Ménia a publié un billet un brin énervé suite à la chronique d’Eric le Boucher paru dans les Echos. N’écoutant que mon courage, j’ai décidé de le défendre (Eric, pas Stéphane).

  1. Eric le Boucher raconte n’importe quoi, c’est clairement documenté dans le billet de Stéphane Ménia, mais il a le mérite de la constance : cela fait des années que ça dure. Ne vaut-il pas mieux un incompétent constant qu’un compétent inconstant ? (je plaisante : les vrais arguments sont à suivre).
  2. Il s’adresse à des lecteurs, on est donc face à un problème offre/demande : qu’attendent les lecteurs des chroniques d’Eric le Boucher ? Mieux comprendre le monde ? Pas sûr. Question généralisable aux lecteurs de l’Humanité, de Libération, du Figaro, …, bref : à chacun d’entre nous. Sans doute cherchent-t-ils avant tout une sorte de prêt-à-penser allant dans le sens de leurs a priori, pour briller lors de soirées plus ou moins arrosées auprès de personnes partageant les mêmes a priori.
  3. S’adresse-t-il d’ailleurs à ses lecteurs ? Il y a des marchés ou les offreurs se désintéressent de la demande, ils regardent les autres offreurs et cherchent à trouver une niche confortable, leur permettant de se positionner dans l’espace des possibles, on est donc face à un problème offre/offre (d’où la référence à Denis Clerc dans le billet de le Boucher, sans doute). Eric le Boucher a trouvé une niche dans l’espace des chroniqueurs économiques, il ressasse les mêmes discours pour marquer son territoire, il ne s’adresse pas à ses lecteurs, mais à ses concurrents ou ceux qu’il juge comme tels.

Au final, Eric le Boucher me semble défendable : il raconte des inepties en s’appuyant au mieux sur des références périmées, qui caressent dans le sens de leurs convictions certains lecteurs, et préserve ce faisant son positionnement stratégique dans l’arène des chroniqueurs économiques. Il ne lira pas la chronique de Stéphane Ménia, et s’il la lit, il s’en moquera : pas plus que ses lecteurs, il ne cherche à comprendre le monde.

Après, si ce que vous voulez c’est mieux comprendre le monde, lisez le billet de Stéphane Ménia et les références associées.

Dynamiques territoriales au format ebook

La version ebook de mon ouvrage « Dynamiques territoriales : éloge de la diversité » est désormais disponible sur Kobo, Amazon, Fnac, Apple Store. Prix de vente : 4€99. A ce prix, les stocks vont vite disparaître, dépêchez-vous de commander.

Pour la version papier, bien plus agréable à manipuler que la version électronique, c’est toujours à cette adresse que vous pouvez le commander, au prix de 10€50.

Je vous rappelle que j’en ferai une présentation mercredi 22 novembre 2017 de 18h à 20h sur le site poitevin de Sciences Po Paris, des exemplaires seront en vente pour les rares personnes au monde ne l’ayant pas encore acheté.

Actualités d’éloge

Stéphane Ménia a rédigé une jolie note de lecture de mon dernier ouvrage, à lire ici.

Joli article également, dans la Nouvelle République datée d’aujourd’hui (dimanche 22 octobre), par Didier Monteil.

Mercredi 22 novembre, de 18h à 20h, le site poitevin de Sciences Po Paris m’a invité à présenter mon livre, entrée libre et gratuite, 49 place Charles de Gaulle, amphithéâtre Bolivar, Poitiers, circulation fluide : on n’est pas à Bordeaux.

Produit dérivé : exposition à l’espace Mendès-France, jusqu’au 21 janvier, 14 panneaux et une vidéo sur la décomposition du PIB par habitant. Exposition qui va se balader en France, à Niort, ce week-end, salon de l’ESS, dans le Béarn, ensuite, et puis encore ailleurs, je vous dirai.

A suivre : une recension dans Alternatives Economiques, une interview Xerfi Canal, des conférences à Angers, à Paris et à Lyon. Je fais le service après-vente. Et je rédige mon tout prochain ouvrage, livraison l’an prochain.

La Catalogne, moteur économique de l’Espagne ?

Lors de sa déclaration d’indépendance-enfin-on-sait-pas-trop, Carles Puigdemont a affirmé que depuis la mort de Franco, la Catalogne était le moteur économique de l’Espagne.

Cet argument économique, même s’il n’est pas le seul, est souvent repris par les régions pour revendiquer leur indépendance. En gros, l’idée est la suivante : on en a marre de créer les richesses, de se les faire piquer par l’État central qui les redistribue aux régions pauvres peuplées de fainéants. Cf. l’Italie du Nord (vs. l’Italie du Sud), la Flandre (vs. la Wallonie), la Catalogne (vs. les autres régions espagnoles).

Mais, dans le cas de la Catalogne et de la période actuelle, est-ce le cas ? Pour en juger, on peut collecter des données sur les PIB, le nombre d’habitants, l’emploi, etc., calculer les PIB par habitant, les décomposer en PIB par emploi et emploi par habitant, en suivant la méthodologie que Michel Grossetti et moi avions proposé pour le cas français dans cet article de la Revue de l’OFCE.

C’est à cet exercice que nous nous sommes livrés avec Emmanuel Nadaud, en nous concentrant sur les pays de l’Union à quinze, soit 214 régions NUTS2, avec des données 2011. Nous en avons tiré un article présenté en juillet dernier à Athènes, qui insiste sur la diversité des contextes régionaux.

Source : Nadaud E., Bouba-Olga O., 2017, « La richesse des régions européennes : au-delà du PIB par habitant », Colloque ASRDLF, Athènes, juillet. Lien : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01533348/document

[Edit : paragraphe modifié, erreur de lecture de la carte, c’est corrigé (17/10/2017)] Les zones en rouge correspondent aux régions présentant les plus faibles valeurs de l’indicateur concerné (1er quintile), les zones en vert foncé présentent les plus fortes valeurs (5e quintile). La Catalogne est quant à elle dans une situation médiane (3ème quintile) pour le PIB par habitant et pour le ratio emploi par habitant. Deuxième quintile en revanche pour le PIB par emploi (la productivité apparente du travail). Plusieurs régions espagnoles sont visiblement dans une meilleure situation.

Je suis retourné aux chiffres précis, en rapportant les valeurs observées pour les régions espagnoles à la moyenne de l’Union à 15 pour construire des indices qui valent 100 si la valeur observée dans la région est égale à la valeur observée en moyenne.

Le PIB par habitant de l’Union à 15 est de 30 219€ en 2011, le PIB par emploi monte à 66 814€. La Catalogne est sensiblement en dessous, avec des indice de 89 pour le premier indicateur (le PIB par habitant de la Catalogne est donc égal à 89% du PIB par habitant de l’Union à 15) et de 87 pour le deuxième.

Surtout : la Catalogne arrive en quatrième position des 19 régions espagnoles pour le PIB par habitant, derrière la région de Madrid (indice de 103), le Pays Basque (99) et la Navarre (95). Elle passe même au 5ème rang pour la productivité apparente du travail : le Pays Basque est en première position (indice de 95), devant la région de Madrid (93), la Navarre (92) et la Rioja (88).

Difficile, dès lors, d’affirmer que la Catalogne est le moteur économique de l’Espagne.

C’est grave docteur ? Non. Comme expliqué dans mon petit livre, il faudrait sortir de ces analyses qui voient les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres. Les processus productifs traversent les frontières, chaque territoire pouvant être vu comme un petit bout de petit monde, spécialisé de manière plus ou moins avantageuse sur des fragments de processus productifs. Plutôt que de penser ce qui sépare, mieux vaut comprendre ce qui relie.

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Bordeaux, une ville moyenne (la plus moyenne).

Comme promis, je vais écrire quelques billets en lien avec la sortie de mon dernier livre. Pas pour redire ce qu’il y a dedans, ce serait ballot : il faut que je maximise mes droits d’auteur. Plutôt pour faire des variations sur les mêmes thèmes.

Dans le chapitre trois (titré « des petits bouts de petits mondes ». J’adore ce titre. C’est mon préféré avec celui du chapitre de conclusion. Que je ne vous dirai pas. Cf. paragraphe précédent), j’insiste sur l’idée que pour comprendre les territoires, il faut repérer leurs spécialisations (les spécialisations des entreprises présentes, plutôt), voir comment ces entreprises s’insèrent dans des chaînes de valeur ajoutée de plus en plus fragmentées, s’interroger sur la qualité de leur spécialisation, etc.

Pour cela, on peut procéder de différentes manières. Dans l’ouvrage, j’insiste sur l’idée de commencer par regarder les activités plus présentes à tel endroit qu’ailleurs, l’hypothèse étant que ce ne doit pas être que le fruit du hasard. Puis de regarder plus précisément, en allant sur le terrain, quelles sont ces activités, ce que font les entreprises, comment elles sont positionnées sur leurs marchés.

Aujourd’hui, j’ai décidé de brasser autrement les statistiques, en comparant le profil global de spécialisation des territoires français par rapport à la moyenne France entière. L’idée est de repérer les territoires dont le profil est très atypique (ils sont spécialisés dans des secteurs beaucoup moins présents ailleurs) et d’autres territoires moins atypiques (le poids des différents secteurs est assez peu différent de ce qu’on observe en moyenne).

Pour cela, on peut s’appuyer sur l’indice de Krugman (n’ayez pas peur, c’est très simple) : on regarde ce que pèse chaque secteur d’activité dans une zone, on compare à ce qu’il pèse France entière, si à chaque fois le poids est le même, à la fin l’indice vaut 0%, si à l’inverse les poids sont très différents, il tend vers 100%. Plus l’indice est élevé, plus la zone est atypique, plus l’indice est faible, plus la zone est proche de la moyenne.

J’ai calculé ces indices à l’échelle des zones d’emploi (304 en France métropolitaine, ce découpage est intéressant car basé sur une variable économique : les déplacements domicile-travail, en gros une bonne partie des gens qui y habitent y travaillent aussi), sur des données en 88 secteurs d’activité (les spécialisations se jouent à des échelles sectorielles assez fines), pour l’ensemble des actifs occupés (données Insee clap 2013) et pour le sous-ensemble du secteur privé (données Acoss de 2008 à 2016).

Plusieurs constats :

  • les résultats sur l’ensemble de l’emploi (Insee) ou sur le sous-ensemble de l’emploi privé (Acoss) sont très bien corrélés (r=95%). L’introduction de l’emploi public ne modifie donc pas substantiellement les résultats sur les différences de spécialisation des territoires,
  • la moyenne et la médiane des indices sont cependant plus faibles quand on raisonne sur l’ensemble public + privé (moyenne et médiane de 24%) que si on se contente de regarder le privé (moyenne et médiane de 27%) : l’activité publique lisse donc un peu les différences de spécialisation, d’exposition aux chocs qui affectent tel ou tel secteur, donc,
  • je me suis amusé à regarder si le fait d’être très différent de la moyenne en termes de spécialisation, ou au contraire très proche de la moyenne, lors d’une année donnée (en l’occurrence en 2008) avait une incidence sur la croissance de l’emploi sur la période d’après (sur 2008-2016). La réponse est non, corrélation très faible (r=-12%) : des zones atypiques ont une bonne dynamique, d’autres non, et réciproquement.

Au-delà de ces constats généraux, l’idée était de voir quels étaient les territoires dont la structure de spécialisation était la plus proche de la moyenne France entière, et ceux dont la structure était la plus éloignée.

Sur les plus éloignées, on trouve Sablé-sur-Sarthe, indice de Krugman de 49% en 2008, et bonne dynamique : croissance de l’emploi privé de 9% entre 2008 et 2016. Juste derrière, même région, la Ferté-Bernard, indice de Krugman de 47%, mais mauvaise dynamique, baisse de 11% de l’emploi privé.

A l’autre extrême, la zone d’emploi la plus proche de la moyenne française, c’est Bordeaux : indice de 8% (bonne dynamique en même temps, 9%, identique à Sablé-Sur-Sarthe. Bordeaux et Sablé-sur-Sarthe, en termes de dynamique, sont donc très proches : le hasard statistico-politique).

Vous voulez savoir à quoi ressemble la France, en moyenne ? Regardez Bordeaux. Je l’avais constaté à l’échelle régionale, en analysant les différences de PIB par habitant et en les décomposant : en ex-Aquitaine, rien ne ressortait. L’ex-Aquitaine, c’est la France en plus petit.

Bordeaux est donc une ville moyenne. C’est même la plus moyenne des villes de France, sur l’aspect spécialisation. Ce qui n’est pas très grave : on peut être dynamique tout en étant moyen.

Pour compléter un peu, même si Bordeaux ressemble grave à la moyenne française, on peut détecter les secteurs qui contribuent le plus à cet indice de 8%, les secteurs qui s’écartent donc le plus du poids moyen de France métropolitaine. Pour Bordeaux, les deux secteurs les plus atypiques sont « cultures et production animale », d’une part, et « industries alimentaires », d’autre part. A eux deux (sur près de 90 secteurs), ils expliquent 27% de l’écart. Bordeaux ressemble étrangement à la France, mis à part le Bordeaux.