La mythologie Came, version 2.0

Depuis mars dernier, notre texte « la mythologie CAME : comment s’en désintoxiquer ? » a largement diffusé, nous l’avons présenté à de nombreuses reprises, devant des collègues chercheurs ainsi qu’auprès de publics hors sphère académique, un peu partout en France. Notre sentiment est que la critique adressée aux discours autour de la compétitivité des territoires, de l’attractivité, de la métropolisation et de l’excellence a porté. Souvent, cependant, est revenue dans les discussions la question de l’alternative à la CAME, que nous n’avions fait qu’esquisser dans le texte.

Nous avons donc décidé de compléter la version initiale de notre article, en développant principalement sur ce point. Pour être plus précis, nous avons procédé à quelques modifications plutôt mineures dans l’ensemble du texte, nous avons introduit un point plus développé dans la première partie sur la notion d’économie d’agglomération en apportant de premiers éléments de critique de son utilisation (pages 12-14) et, surtout, donc, nous avons introduit un nouveau point sur l’alternative au discours dominant (pages 18-25).

En cohérence avec notre propos général, il ne s’agit bien sûr pas de proposer un nouveau modèle de développement des territoires, mais de présenter des éléments de méthode pour analyser autrement les territoires, identifier les problèmes et les opportunités éventuelles, et mettre en œuvre le cas échéant des politiques publiques adaptées. Nous préconisons notamment d’oublier les catégories « métropole », « périphérie », « ville globale », …, d’entrer en matière de développement économique par l’activité, en identifiant ce que nous appelons les « mondes économiques » dans lesquels sont insérés les acteurs, de s’interroger sur les arrangements entre acteurs (ce que certains qualifient de gouvernance locale), de réfléchir à d’autres façons de fabriquer les politiques publiques, afin de se prémunir de la tentation du modèle.

Nous nous sommes efforcés, comme dans la première version du texte, de le rendre accessible à un large public, en illustrant nos propositions d’exemples tirés de nos travaux de terrain. Nos préconisations s’adressent donc aussi et peut-être surtout aux acteurs en charge du développement des territoires, aux différentes échelles (nationale, régionale, locale), car nous sommes convaincus qu’il est possible d’agir autrement et de manière plus pertinente, dès lors que l’on se débarrasse des représentations erronées qui sous-tendent encore trop souvent l’action publique.

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Poitiers 2020 : saison 1, épisode 3 (l’aéroport)

Je participe à un nouveau groupe de réflexion, Nouvelles d’Aliénor (page Facebook ici), dont l’objectif est de mettre sur la table des sujets d’intérêt pour Poitiers et les territoires alentours (à noter que la Nouvelle République s’en est fait l’écho ce matin). La première note que nous avons décidé de diffuser se penche sur la question de l’aéroport de Poitiers, vous pouvez la lire ici, j’en résume l’essentiel et complète un peu dans ce billet.

Comme la plupart des petites structures aéroportuaires, l’aéroport de Poitiers est déficitaire. Il ne survit donc que grâce aux subventions publiques ou parapubliques. Jusqu’à présent, les plus gros contributeurs sont la CCI (Chambre de Commerce et d’Industrie) de la Vienne, le département, et Grand Poitiers, qui apportent chacun environ 700 000€ par an, soit plus de 2 millions d’euros à eux trois. Chaque année. Difficultés financières obligent, la CCI se retire. La question non tranchée est donc la suivante : le département de la Vienne et Grand Poitiers doivent-ils continuer à subventionner cet aéroport, en augmentant leurs contributions pour faire face au retrait de la CCI ? Pour l’instant, ni le département, ni Grand Poitiers n’ont voulu se prononcer.

Pour se prononcer sur l’intérêt de continuer à subventionner cette infrastructure, il convient de faire un peu d’évaluation : combien cela coûte ? Pour quel service ? A-t-on des solutions alternatives pour assurer ce service ? Si l’on arrête, que pourrait-on faire de l’argent public ainsi économisé ? L’utilité de ce redéploiement serait-elle plus importante ?

Les réponses même partielles que l’on peut apporter sont sans équivoque : i) l’aéroport coûte cher, environ 2 millions d’euros par an, comme indiqué plus haut, ii) le service est rendu pour partie à des retraités britanniques qui ont une résidence dans le sud Vienne ou alentours, pour partie à des dirigeants d’entreprises, des universitaires, bref des CSP+, qui voient là un moyen intéressant de faire des réunions à la journée sur Lyon ou de profiter de ce hub, pour une autre partie enfin à des touristes aux revenus suffisants pour se rendre en Corse l’été, 400€ le trajet aller-retour par personne environ, iii) les alternatives sont nombreuses, car Poitiers est loin d’être un territoire enclavé : Paris et Bordeaux sont à 1 à 2h de train, le réseau autoroutier est bien développé pour accéder à ces deux villes ainsi qu’à Tours et Nantes, l’ensemble de ces villes disposant d’aéroports, etc.

Subventionner localement un équipement qui coûte cher, qui bénéficie peu à la population locale, pour lequel on dispose d’alternatives moins onéreuses au prix de menus inconvénients (j’ai utilisé personnellement la ligne Poitiers-Lyon, très confortable, mais y aller en TGV m’oblige simplement à passer une nuit d’hôtel sur Lyon, ce qui n’est pas insurmontable), cela ne semble pas très pertinent. On pourrait ajouter, au-delà de l’argument économique, la question environnementale (est-ce pertinent de subventionner le transport aérien à de tels niveaux ?) et la question sociale (j’ai cru voir que les conditions de travail chez Ryanair… comment dire…).

On peut aller plus loin : le point clé sur lequel on insiste dans la note, c’est que pour juger de la pertinence d’un investissement, il ne faut pas seulement s’interroger sur « combien ça coûte ? », mais aussi sur ce que l’on pourrait faire de l’argent ainsi économisé. Comme déjà dit à d’autres occasions, il n’y a pas de repas gratuit : quand Grand Poitiers et le département de la Vienne mettent chacun, chaque année, 700 000€ dans l’aéroport, c’est de l’argent qu’ils ne mettent pas ailleurs. Il s’agit donc de mesurer ce que l’on appelle en économie un coût d’opportunité.

A ce titre, il me semble que, si l’on reste sur la question de la mobilité, il pourrait être intéressant que Grand Poitiers redéploie ces 700 000€ sur la question de la mobilité interne à son territoire d’intervention (amélioration des réseaux de bus, par exemple, cf. l’épisode 1 de la saison, mais aussi les enjeux autour des flux  au sein de la Communauté Urbaine entre Poitiers, le Futuroscope, Buxerolles, Saint-Benoît, les quartiers de Poitiers, …) et que le département de la Vienne les redéploie pour améliorer les mobilités entre Poitiers et Châtellerault, deux territoires très interdépendants. Histoire d’apporter des éléments de réponse aux contestations en cours, qui ne sont pas sans lien avec ces problèmes de mobilité.

Il existe sans doute d’autres pistes de redéploiement. Le plus rationnel, me semble-t-il, serait d’acter la non-pertinence du subventionnement de l’aéroport, à charge pour les candidats aux élections de se positionner sur ce qu’ils aimeraient faire de l’argent ainsi économisé.

Qu’est-ce que New-York a de plus que Poitiers ?

C’est un petit complément à mon billet sur la concurrence territoriale calamiteuse entre Poitiers et Châtellerault, autour de l’implantation de Forsee Power. J’avais bien précisé dans mon billet que cette concurrence n’était pas l’apanage de ces deux territoires, qu’elle était assez généralisée, mais j’ai cru comprendre que mes propos avaient vexés certains.

Qu’ils se rassurent, New-York ne fait pas mieux : on apprend ici qu’elle a versé 1,5 milliards de dollars pour qu’Amazon s’y implante. Pour favoriser, donc, une délocalisation des Etats-Unis vers les Etats-Unis.

Ce qui a fait réagir Dani Rodrik (un économiste de Harvard) sur twitter :

Je traduis : « Même si vous pensez que les incitations fiscales créent parfois de bons emplois, cela n’a aucun sens. Un territoire américain en concurrence avec d’autres territoires américains alloue des ressources de contribuables à la troisième entreprise la plus riche du monde ».

La réponse à la question posée en titre est donc : rien. Poitiers peut être fière.

Poitiers 2020 : saison 1, épisode 2 (Forsee Power)

Résumé des épisodes précédents : la série Poitiers 2020 est constituée de billets évoquant des sujets d’intérêt pour ce territoire, dans la perspective des élections municipales. Vous trouverez le pitch des épisodes, au fur et à mesure, dans cet onglet de mon blog. L’épisode 1 était consacré à la question des horaires de bus lors des vacances scolaires. L’épisode 2, un peu plus lourd (âmes sensibles, s’abstenir), pose la question des politiques d’attractivité à partir du cas récent de l’implantation de l’entreprise Forsee Power. 

L’entreprise Forsee Power, fabricant de batteries intelligentes, trop à l’étroit en région parisienne, a décidé il y a quelques mois de s’implanter à Chasseneuil-du-Poitou, au sein de la Communauté Urbaine de Grand Poitiers, après avoir hésité un temps relativement bref avec un site sur Valenciennes, et un autre temps un peu plus long avec un site sur Châtellerault. Les échanges avec les collectivités l’ont conduit à opter pour Grand Poitiers.

Comme l’indique un article de La Nouvelle République de mars dernier, cette décision a été suivie d’actions rapides :

La course contre la montre continue. La communauté urbaine de Grand Poitiers doit très rapidement acquérir le site, engager son désamiantage et mettre en place une structure provisoire pour permettre à Forsee Power de commencer à installer ses premières lignes de production dès le mois de juin pour une mise en service avant la fin du mois d’août.

(…) Le défi du recrutement est également considérable. Sans attendre l’annonce officielle, les équipes de Pôle Emploi ont commencé à se mobiliser et les équipes des ressources humaines de Forsee Power devaient enchaîner les rendez-vous hier après-midi. Une centaine de postes doivent être pourvus cette année et plus de trois cents d’ici fin 2021.

On apprend dans le même article que la Région Nouvelle-Aquitaine n’est pas restée les bras ballants dans cette opération : elle a accompagné Forsee Power avec 1,9 million d’euros au titre de la recherche et du développement et 500 000€ pour la formation. Dans un autre article, on nous informe qu’une personne de l’Agence de Développement et d’Innovation (ADI) de Nouvelle-Aquitaine a été mise à disposition. Les Echos chiffrent plus précisément les sommes injectées par les collectivités :

L’investissement dépasse les 55 millions d’euros sur trois ans, dont plus de 10 millions apportés par la communauté urbaine de Grand Poitiers et la région Nouvelle Aquitaine et 45 millions par la société.

Soit près de 20% d’argent public. Sud Ouest nous apprend par ailleurs que tout au début du processus, 12 sites étaient en compétition, dont un à l’étranger (en Pologne). On peut sans crainte de se tromper considérer que l’entreprise avait pour objectif prioritaire de se localiser en France, l’hypothèse polonaise ayant sans doute vocation à faire bouger en France, ce que les 11 territoires français n’ont pas manqué de faire pour attirer l’investissement.

Or, la concurrence que se livrent les territoires pour attirer des entreprises n’est pas sans poser problème. Pour le dire vite : cela conduit la puissance publique à prendre en charge tout un ensemble de dépenses que les entreprises privées prenaient en charge auparavant. Dans le cas de Forsee Power, la recension presse mentionne les aides de la Région, l’accompagnement de Pôle Emploi, la mise à disposition de la personne de l’ADI, ainsi que l’ensemble des aides de Grand Poitiers (acquisition du site, désamiantage, …). Et comme l’argent public est limité, c’est forcément au détriment d’autres dépenses, qui pourraient être plus utiles (je ne développe pas ici, mais certaines dépenses peuvent être légitimes, d’autres moins, j’y reviendrai à l’occasion. Dans l’ensemble, et dans le cas précis qui nous occupe, cependant, beaucoup ne le sont pas).

Pourquoi les territoires jouent-ils à ce drôle de jeu, alors ? L’objectif de ce nouvel épisode est de vous l’expliquer, et de réfléchir sur les moyens de sortir de ce jeu calamiteux (mais sortir de ce jeu est particulièrement difficile, je le précise d’emblée).

Considérons une entreprise qui souhaite investir dans une nouvelle unité de production, et qui hésite entre une localisation dans une ville A et une localisation dans une ville B, en tous points identiques. Pour faire son choix, le plus simple sera sans doute qu’elle joue à pile ou face. Si, à chaque période, une entreprise est confrontée au même choix, et qu’elle procède de la même façon, on comprend assez vite que les villes A et B vont accueillir chacune la moitié des nouvelles entreprises. Ces dernières devront alors procéder aux dépenses de construction de leurs nouveaux établissements, aménager les accès, procéder aux recrutements, former leur nouveau personnel, etc.

Supposons maintenant que l’édile de la ville A, soucieux d’attirer sur son territoire plus d’entreprises que sur le territoire voisin (la ville B), pour des raisons qu’il conviendrait d’interroger (je pense qu’il s’agit là d’une des questions fondamentales à poser aux futurs candidats, j’y reviendrai à l’occasion), propose aux entreprises de prendre en charge une partie des coûts de leur installation, disons 10%. Les entreprises, que l’on peut supposer rationnelles, vont toutes décider de s’implanter en A, pour profiter de l’aubaine. L’édile de la ville B, pas fou, va réagir, et proposer à son tour de prendre en charge une partie des frais d’installation, disons 11%, histoire d’embêter son voisin. A va réagir, B à son tour, et ainsi de suite, jusqu’à atteindre les limites des budgets mobilisables et/ou ce que la loi permet. Supposons que le montant maximum que A et B peuvent engager correspond à 20% du montant de l’investissement des entreprises : l’une et l’autre vont rapidement le proposer, les entreprises vont de nouveau choisir « à pile ou face » entre A et B, chaque territoire accueillera donc la moitié des entreprises nouvellement installées, comme dans la configuration sans apport public. La seule différence, c’est que des dépenses qui auraient été assurées par les entreprises privées si aucun territoire n’avait fait de proposition de prise en charge vont être maintenant assumées par la puissance publique. Au détriment d’autres dépenses, j’insiste, car, comme on dit en économie, il n’y a pas de repas gratuit (ce que l’on investit dans un domaine, c’est de l’argent qu’on n’investit pas ailleurs).

Le problème, c’est que ce jeu est particulièrement pervers, d’où la difficulté d’en sortir : si l’un des territoires décide de sortir du jeu, il perd (toutes les entreprises vont dans l’autre territoire), s’il joue au jeu et que tous les autres jouent, il ne gagne rien (tous les territoires jouent, ils prennent en charge de plus en plus de dépenses initialement assumées par le privé, mais leurs positions restent au final inchangées).

Et bien c’est à ce jeu que se livrent les territoires français, quand un investisseur décide de s’y localiser : un jeu payant (du montant de l’argent public investi), une sorte de pile ou face, où si la pièce tombe sur pile, je perd, et si la pièce tombe sur face, je ne gagne rien. On a fait plus vendeur.

Mais que l’on comprenne bien : que Poitiers, Châtellerault, Valenciennes, la région Nouvelle-Aquitaine, les Haut-de-France, etc., jouent à ce jeu n’est pas condamnable en soi, c’est même rationnel à l’échelle de chacun des acteurs, même si c’est totalement irrationnel si l’on raisonne à l’échelle de l’ensemble : pour en sortir, il faudrait en effet que tout le monde arrête en même temps, sinon, il faut continuer à jouer. Avec le prix à payer, très lourd, de plus en plus lourd, en termes d’argent public.

Quelle est l’alternative, alors ? L’alternative est simple sur le papier, mais complexe en pratique : il conviendrait de sortir de l’idée que l’ensemble des territoires sont en concurrence les uns avec les autres, pour jouer la carte des coopérations. Comme il y a peu de chances qu’ils le fassent par eux-mêmes, sans doute y-a-t-il besoin d’une régulation à des échelles géographiques supérieures (régulation régionale pour éviter la guerre entre les territoires de la région, régulation nationale pour éviter la guerre entre les régions françaises, régulation européenne pour éviter la guerre entre les pays européens). Sauf qu’à toutes ces échelles de territoires, la mode est à la compétitivité et à l’attractivité, si bien qu’on laisse les territoires se faire la guerre, et cela coûte très cher.

Une préconisation peut cependant être formulée dans la perspective des élections locales de 2020 : que les territoires de Poitiers et de Châtellerault décident par eux-mêmes de sortir de cette logique de concurrence pour privilégier la coopération. Puisque, vers la fin du processus, seuls les deux sites étaient en concurrence, une démarche coopérative aurait permis de faire le choix du site le moins coûteux en termes d’argent public. Et de redéployer l’argent public ainsi économisé vers d’autres dépenses plus utiles. D’autant plus que le bassin de recrutement de l’entreprise Forsee Power traverse allègrement les frontières des deux territoires concernés, si bien que Poitiers comme Châtellerault profitent de cette implantation. Éviter la guerre entre les territoires, au moins à cette échelle, ce serait déjà un peu d’argent économisé. Mais ce n’est pas ce qui a été fait. Si j’ai bien compris, je crois même que c’est l’inverse qui s’est produit : le site finalement choisi a été le plus coûteux en termes d’investissement public. Je serais journaliste, je demanderais aux candidats présents ou à venir ce qu’ils pensent de cette concurrence territoriale, et est-ce qu’ils sont prêts, ou non, à en sortir. A charge ensuite aux citoyens de les départager.

Pour finir, inutile de dire que cette question de la concurrence territoriale ne concerne pas que les projets d’implantation d’entreprises industrielles comme Forsee Power : elle est au cœur également de ce qui se fait en matière d’offre commerciale, ou d’aménagement des zones économiques. Sur ces points, ce qui a été fait sur les territoires de Poitiers, du Futuroscope et de Châtellerault, comme un peu partout en France, me laisse plutôt songeur. Ce sera l’objet d’un prochain épisode.

La fusion des régions : inutile, coûteuse et irréversible

France Culture vient de mettre en ligne les résultats d’une enquête sur la région Occitanie, fusion des anciennes régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon, qui montre que les frais de fonctionnement ont explosé (dans une vidéo France Inter insérée dans l’article, on apprend que les frais de fonctionnement sont passés de 2,4 à 3,5 milliards). En fin d’article, il est également mentionné que, après fusion, les budgets régionaux restent tous petits : 30 milliards pour l’ensemble des régions françaises, contre 23 milliards pour la seule Catalogne.

Résultats tout sauf surprenant.

Cette fusion des régions, d’abord, était inutile : elle a été menée sous le prétexte que les régions françaises étaient trop petites, qu’il fallait absolument se rapprocher du modèle des länder allemands (les régions allemandes font rêver, pas la structure urbaine allemande, plus équilibrée que la structure française, soit dit en passant), car des régions plus grandes, effets « masse critique » obligent, seraient plus performantes. Pour réduire le « millefeuille » institutionnel français, ensuite, en supprimant la clause de compétence générale et en spécialisant les collectivités (les départements ne pouvant plus faire de développement économique notamment). Sur le premier point, après fusion, les régions françaises restent des nains, comme cela a été indiqué dès 2016. Sur le deuxième point, on ne peut pas dire que l’on ait beaucoup avancé, quand on observe la résistance des conseils départementaux pour continuer à exister sur le volet développement économique. De plus, rien n’empêchait de spécialiser les collectivités sans passer par une fusion des régions.

Une réforme coûteuse, ensuite, ce qui était également très prévisible : le cas de l’Occitanie est bien documenté par France Culture. Pour voir régulièrement ce qu’il en est en Nouvelle-Aquitaine, je dirais que le problème est au moins de même niveau, voire pire. J’ajouterais que le problème n’est pas que comptable : oui, les budgets de fonctionnement ont explosé après fusion, vu les déplacements que les agents doivent faire, mais en plus, ça épuise physiquement, ces déplacements. Ajoutons les problèmes de gouvernance liés à la gestion impossible d’organisations de si grande taille. Ce dernier élément est d’ailleurs assez cocasse : la plupart des réformes récentes dans la fonction publique visent à introduire des éléments de gouvernance dérivé de ce qui se fait dans le privé (définition d’indicateurs de performance, orientation des moyens en fonction de ces indicateurs, etc.), mais on oublie que dans le privé, vous ne trouverez plus d’entreprises de grande taille, vu les problèmes d’organisation interne que cela pose. Dans le public, que l’on parle des régions ou des universités, on fait strictement l’inverse, d’où un renforcement de la bureaucratie. L’idée selon laquelle en fusionnant on va disposer d’entités de plus grande taille qui vont pouvoir faire des économies d’échelle est de mon point de vue contestable : on aurait mieux fait de favoriser les collaborations interrégionales pour grouper certaines commandes publiques et profiter d’économies d’échelle sans faire tomber tout le monde dans un tel bazar organisationnel.

Inutile, coûteuse, mais irréversible : il en va ainsi de certaines réformes, on s’aperçoit assez vite de leurs lacunes, mais faire machine arrière coûterait plus cher, donc il faut s’en accommoder. Ce ne serait pas inutile, quand on décide d’une nouvelle politique, de mesurer son degré d’irréversibilité, et de ne mettre en œuvre ladite politique que si l’on a pris le temps d’évaluer précisément son intérêt. En l’occurrence, avoir mis en œuvre une politique à la fois inutile, coûteuse et irréversible, comment dire… ça relève de l’exploit.

Poitiers 2020 : saison 1, épisode 1 (les horaires de bus)

Les élections municipales, à Poitiers comme ailleurs, approchent à grand pas. J’ai décidé d’y consacrer quelques billets, non pas pour prendre parti pour tel ou tel candidat, mais pour évoquer des sujets d’intérêt pour ce territoire, en mobilisant pour cela des réflexions plus générales tirées de mes travaux de recherche.

Il ne s’agit pas de délivrer une vérité absolue, d’indiquer « ce qu’il faut faire », mais de participer au débat en apportant des analyses et en partageant des conclusions que je peux tirer des études que je mène sur différents territoires de France métropolitaine, ou que mènent d’autres collègues chercheurs. Après tout, si mes travaux mettant en débat les notions de concurrence, d’attractivité, de métropolisation et d’excellence (pour citer les plus récents) ont une certaine portée générale, ils doivent permettre de dire des choses sur un territoire particulier, en l’occurrence celui de Poitiers.

Autant que faire se peut, j’essaierai également de développer des réflexions permettant de déboucher sur des préconisations concrètes, afin de ne pas rester sur des considérations trop générales sans portée opérationnelle. Ce premier billet, vous allez le découvrir, traite d’un tout petit sujet, en apparence anecdotique, mais peut-être pas tant que cela, plutôt symptomatique. Mais, ce faisant, facile à régler me semble-t-il.

Partons d’une réflexion générale, donc : dans les derniers travaux auxquels j’ai participé avec mon collègue Michel Grossetti, nous dénonçons notamment le culte de l’attractivité, qui suppose que la survie d’un territoire passe par la capacité à attirer des talents, des créatifs, des startups, …, ce qui conduit un nombre non négligeable de territoires à mettre en œuvre des politiques de marketing territorial, pour proposer à ceux que l’on souhaite attirer plus que ce que propose le territoire voisin. Ce qui fait beaucoup d’argent public dépensé en France. Notre critique s’appuie sur des éléments de preuve empiriques, qui révèlent d’une part que les acteurs (entreprises et ménages) sont moins mobiles qu’on le pense, et que, d’autre part, lorsqu’ils sont mobiles, ce n’est pas pour les raisons qu’on imagine. Si bien qu’on peut très sincèrement douter, pour ne prendre qu’un exemple un peu radical qui ne sera sans doute jamais mis en œuvre, de l’intérêt d’une campagne de publicité dans les métros parisiens pour attirer les talents de demain.

Soucieux de proposer des alternatives, il nous semble plus pertinent d’investir dans les services utiles à l’ensemble de la population présente : tout un ensemble de personnes viennent sur Grand Poitiers pour des raisons indépendantes des actions de marketing territorial (parce qu’ils ont de la famille ici, des amis ici, qu’ils viennent finir leurs études ici, qu’ils ont trouvé un travail ici, …), un ensemble encore plus grand y vit parce qu’ils y sont nés et qu’ils y ont grandi. Autant alors garantir à l’ensemble de ces personnes des services de qualité, sans se soucier de savoir d’où ils viennent.

Dans cette perspective, s’il y a bien une spécificité à Poitiers, c’est son Université : environ 30 000 étudiants pour une ville moyenne d’environ 130 000 habitants, soit près d’un quart des habitants, c’est plutôt atypique (sur le nombre d’habitants de Poitiers, tout dépend du périmètre choisi : 88 000 environ à l’échelle de la commune, 130 000 environ à l’échelle de l’unité urbaine, 190 000 environ à l’échelle de Grand Poitiers, etc. J’ai retenu ici, arbitrairement, l’échelle de l’unité urbaine). Une bonne partie de ces étudiants (beaucoup ne sont pas originaires de Poitiers) suit ses études sur le Campus universitaire, situé dans la proche périphérie. Une part non négligeable réside en ville et vient sur le Campus en bus (je peux témoigner, c’est mon moyen de locomotion pour me rendre de mon habitation à mon lieu de travail, chaque matin, et il y a du monde dans les bus, et c’est très bien), en empruntant la ligne 1, qui permet de relier le Centre-Ville au Campus en moins de 10 minutes, ce qui est très confortable (ne dites pas aux jeunes de Bordeaux, de Nantes ou d’ailleurs, qu’on peut relier son logement au Campus en moins de 10 minutes à Poitiers, que les logements étudiants sont très accessibles, que les profs « ben ça dépend, comme toujours, mais il y en a de très bons, et puis c’est plus facile d’échanger avec eux ici », … : c’est bien qu’il n’y ait pas trop d’étudiants, pour maintenir la qualité).

Mais :  les bus poitevins ont deux grilles horaires, l’une appliquée en période scolaire, l’autre appliquée lors des vacances scolaires. Problème : il se trouve que les vacances universitaires et les vacances scolaires ne coïncident pas toujours. C’est le cas notamment cette semaine : les élèves sont en vacances, pas les étudiants. Mais comme les bus fonctionnent sur la grille « vacances scolaires », la fréquence des bus de la ligne 1 est dramatiquement réduite.

Ceci conduit à de « légères » perturbations, que j’ai pu constater lorsque je dirigeais la faculté d’économie : ces semaines-là, le nombre d’étudiants déboulant à l’accueil de la fac pour expliquer que « plusieurs bus bondés leur étaient passés sous leur nez sans s’arrêter (logique puisqu’ils étaient bondés), que donc ils étaient en retard, que donc le prof ne les avait pas acceptés en TD, que donc mince comment on fait, etc. », étaient assez nombreux.

Ce problème n’est pas récent. A vrai dire, je crois qu’il a toujours existé. Je pense qu’il pourrait être réglé assez facilement, en assurant un service de bus non pas calé sur les vacances scolaires, mais sur les vacances universitaires. Compte-tenu de la spécificité poitevine, ce serait la moindre des choses, ne serait-ce que pour que les étudiants venant d’ailleurs gardent une bonne image de notre cité, impératif d’attractivité oblige. Bien sûr, conserver la même fréquence pendant les vacances scolaires-non universitaires, au moins sur cette ligne 1, la plus empruntée par les étudiants, a un coût. Il convient donc de le calculer. S’interroger ensuite sur les moyens de financer ce surcoût. Je ne pense pas qu’il soit prohibitif, mais au cas où, j’ai des idées de redéploiement. Ce sera l’occasion d’un billet à venir.

Le PDG du CNRS accro à la CAME

Je découvre via le blog de Sylvestre Huet qu’Antoine Petit, PDG du CNRS, est accro à la CAME.

Pour rappel, la CAME (Compétivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) est le terme que nous avons employé avec Michel Grossetti pour résumer une mythologie qui considère que l’avenir de la France passe par le soutien à quelques métropoles attractives vis-à-vis des personnes excellentes, capables de rivaliser dans un contexte de concurrence territoriale exacerbée.

Inutile de dire que la CAME ne diffuse pas que parmi les personnes s’intéressant aux territoires, on trouve pas mal de personnes qui prennent des doses conséquentes dans le monde de la recherche.

Dernier exemple en date, donc, les propos d’Antoine Petit lors du 6e colloque annuel des vice-présidents recherche et valorisation de la CPU (Conférence des présidents d’université). Il déclare :

Il faut qu’on accepte de s’attaquer à un tabou qui est que, comme disait Coluche, “tout le monde est pareil mais il y en a qui sont plus pareils que d’autres“. Il y a les enseignants-chercheurs et chercheurs normaux, soit l’immense majorité. Et puis il y a les stars. Dans notre pays, on ne s’est pas donné les moyens pour attirer et garder les stars. Parce que ça s’attaque à deux tabous : est-ce qu’on payera différemment les gens selon les disciplines, ou selon leur niveau d’excellence ?

Un peu plus tard, il précise :

On ne peut pas dire qu’on veut que la France garde sa place sur la scène internationale mais que la seule chose qu’on propose c’est un peu de pinard et des jolis monuments. Ça ne marche pas ! On peut aussi dire qu’on continue avec ce système de rémunération mais alors il faut arrêter de dire qu’on va gagner des places dans le classement de Shanghai. C’est l’un ou c’est l’autre, c’est à nous de décider.

On retrouve dans ces propos la notion de compétitivité, mesurée dans le domaine de la recherche à l’aune du classement de Shangaï, dont on sait qu’il ne rime à rien, mais bon, il fait désormais « convention » pour reprendre les termes de l’économie du même nom, si bien qu’il structure les propos du PDG du CNRS, du Ministère et de nombreux responsables du monde de l’ESR. Il structure les propos mais aussi, hélas, certaines de leurs décisions. L’attractivité et l’excellence sont également très présentes, puisque l’enjeu, nous dit-il, est que l’on soit en capacité d’attirer des stars internationales, le moyen identifié étant de faire monter leur rémunération. Seul manque le terme de métropole, mais on imagine bien que dans l’esprit de notre PDG, les laboratoires excellents ne peuvent se trouver que dans les plus grandes villes de notre beau pays.

Sylvestre Huet s’attaque aux propos d’Antoine Petit en indiquant que malgré tous les maux dont on accuse la France, elle compte de nombreuses « stars » et que le problème est sans doute moins de recruter des « stars » à prix d’or que d’assurer un financement correct de l’ESR et des perspectives de carrière aux jeunes chercheurs.

Je complète un peu la critique.

Précisons d’abord que la vocation de l’ESR est bien sûr de produire de la recherche de qualité et d’accueillir dans de bonnes conditions les étudiants étrangers qui veulent venir se former (la France y parvient plutôt bien), mais aussi de former l’ensemble des jeunes sortant de l’enseignement secondaire pour faire monter le niveau de formation des futurs actifs. A force de se focaliser sur l’attractivité de la France, les stars internationales et les étudiants internationaux, on en oublie un peu, me semble-t-il, cette mission au moins aussi essentielle. Les deux ne sont pas incompatibles, bien sûr, mais elles peuvent le devenir, si par exemple on préconise de concentrer les ressources financières disponibles sur un ensemble limité d’universités ou de laboratoires, sous prétexte d’excellence, au détriment d’autres sites (car l’argent public est limité paraît-il), qui font aussi de la recherche de qualité soit dit en passant, et qui participent à l’effort de formation des jeunes.

La notion d’excellence défendue par Antoine Petit, qui serait confinée dans les cerveaux de quelques stars, est en contradiction totale avec le fonctionnement de la science, ce qui est un comble pour un chercheur, qui devrait lire un peu les travaux de chercheurs s’intéressant à ce sujet (je suis toujours surpris de l’ignorance des chercheurs des sciences dites dures des travaux de sciences humaines et sociales consacrés à ce domaine, ils devraient les lire, ça ne fait pas mal). Pour reprendre la formule attribuée à Newton, « nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants », formule qui peut s’entendre de deux façons : i) les chercheurs d’aujourd’hui sont des nains juchés sur les épaules des géants d’hier, pour signaler le caractère cumulatif de la science (caractère cumulatif qu’il convient parfois d’interroger…) et l’importance des connaissances accumulées dans le passé, ii) le travail des géants d’aujourd’hui (les « stars » pour reprendre la terminologie) est la partie la plus visible d’un immense travail collectif réalisé par l’ensemble des « nains » de la communauté scientifique. Dans le dernier cas, les géants ne sont rien sans les nains.

Toujours sur l’excellence, l’autre erreur d’Antoine Petit est de croire que l’on peut identifier l’excellence de demain, dans le cadre d’une activité, la recherche, qui se caractérise par une incertitude radicale. Devant l’impossibilité de l’identifier, tout ce que l’on récompense, en fait, c’est l’excellence d’hier : on attire des stars auréolées d’un prix ou d’une reconnaissance quelconque, qui viennent occuper provisoirement une chaire et bénéficier des avantages annexes, puis repartent dans leur pays d’origine (car même les stars ont une famille et des amis auxquels ils tiennent) sans avoir véritablement fait ruisseler autour d’eux (j’ai quelques échos des effets potentiellement négatifs des chaires d’excellence, qui ont tendance à déprimer les collègues qui voient arriver des personnes déchargées de cours, à qui l’on donne des moyens considérables, qui repartent après les avoir mobilisés, ce qui fait dire à certains que sans doute on ne les a pas payé assez chers et que c’est pour cela qu’ils repartent, qu’on va donc augmenter leurs émoluments, ce qui va déprimer encore un peu plus les collègues alentour, etc.).

Manuel Tunon de Lara, président de l’Université de Bordeaux le reconnait d’ailleurs lors de la même conférence en indiquant que :

bien qu’il « y ait probablement une action commune à avoir au niveau de l’Idex, cela reste compliqué de garder les stars ».« J’ai l’impression que les environnements qu’on est susceptible de proposer pèsent plus que le salaire directement. Nous, cela nous a conduits à changer : comme tout le monde nous avons dit « on veut être dans les premiers, on va recruter des stars », mais à mi-parcours on s’est dit qu’il était par exemple plus intéressant de viser des chercheurs plus jeunes susceptibles de devenir des stars. »

Derrière ces propos, on devine que la compétition dans laquelle les universités sont plongées pour attirer des « stars » les conduit à s’engager dans ce que l’on appelle une course aux armements, où l’on cherche à accorder toujours plus de moyens aux personnes que l’on vise afin de doubler l’université voisine, ou, à l’échelle de la France, le pays voisin.

Dans cette compétition, Jean-Paul Moatti, P-DG de l’IRD, explique que :

Il y a aujourd’hui une conjoncture internationale dans un certain nombre de domaines avec la politique américaine qui fait que des gens peuvent être incités à venir si on leur propose des ‘packages” intéressants combinant de plus grosses rémunérations avec d’autres avantages

Et de citer l’exemple du programme Make Our Planet Great Again (mopga) lancé en 2017 par Emmanuel Macron. Ce à propos de quoi Yves Lévy, P-DG de l’Inserm, interroge :

A-t-on aujourd’hui le nom des “stars” recrutées avec Mopga ? Ce sont vraiment des stars ?

Et notre pauvre Jean-Paul Moatti de concéder :

Non, pas toutes

Les PDG du CNRS et de l’Inserm font vraiment peur, je trouve.

L’alternative à cette vision de la recherche est relativement simple : la recherche est une activité éminemment collective qui se nourrit des collaborations entre chercheurs, à toutes les échelles géographiques. Tout ce qui peut favoriser les échanges et les collaborations entre chercheurs est donc une bonne chose. Les Nobels et lauréats de la Médaille Fields ne disent rien d’autres dans leur courrier adressé aux autorités britanniques et européennes : n’entravez pas les collaborations scientifiques. Les « stars » françaises signataires de ce courrier ne disent pas « youpi, profitons-en pour attirer dans nos laboratoires les stars britanniques ! », ils plaident pour un maintien voire un renforcement des collaborations.

L’enjeu n’est donc pas de concentrer les moyens sur quelques stars, d’autant moins qu’on ne sait pas quelles seront les stars de demain, mais d’assurer des moyens suffisants à l’ensemble de la communauté et de favoriser au maximum la circulation de l’ensemble des chercheurs, notamment des jeunes chercheurs : on est sûr qu’en leur sein se trouvent les « stars » de demain, mais on ne peut pas l’anticiper, alors donnons des moyens à l’ensemble et laissons leur le temps de développer leurs recherches. Ce sera une utilisation beaucoup plus rationnelle des deniers publics.

Chère Noémie

Chère Noémie,

Alors que je me rends tranquillement à Sète depuis Poitiers (quand je dis tranquillement, j’euphémise, car le trajet est un peu long et pénible, un peu plus de 7h de train pour tout vous dire), je découvre le mail que vous venez de m’adresser :

Bonjour,

Nous sommes une start-up civique qui édite un journal innovant : Le Drenche. Il s’agit d’un journal de débat dans lequel vous pouvez lire le « Pour » et le « Contre » de chaque sujet. Le but de ce journal est de permettre aux lecteurs de se forger leur propre opinion.

Le Drenche, c’est également l’assurance d’une tribune qui ne sera ni modifiée, ni tronquée, et de toucher de nombreux lecteurs sur internet et les réseaux sociaux. Nous imprimons également une version papier tirée à 80 000 exemplaires et distribuée aux étudiants.

Pour vous faire une idée, vous pouvez visiter notre site : https://ledrenche.fr/ ou lire une de nos dernières publications : https://ledrenche.fr/2018/09/agriculture-sans-pesticides-possible-1557/

Dans le cadre du débat actuel, nous souhaitons traiter la question : « Allocations chômages : doivent-elles être dégressives pour les cadres ? ».

Étant donné votre légitimité sur le sujet, nous aimerions beaucoup que vous défendiez le « Pour » dans un article de 350 à 400 mots (environ 1/2 page word) qui paraîtra sur notre site Le Drenche et celui de LCI ; votre tribune est à remplir dans le formulaire word ci-joint. Vous aurez bien sûr un contradicteur qui défendra l’avis opposé.

Il nous faudrait votre tribune pour ce soir au plus tard, est-ce possible pour vous ?

Merci beaucoup, et n’hésitez pas à me contacter pour toute information complémentaire.

Bonne journée,

Je me permets donc de vous répondre ceci :

  • non, ce n’est pas possible pour moi : je vais arriver tard à Sète, j’ai autre chose à faire que de répondre à un mail reçu à 16h30 pour le soir même, mais je vous remercie pour la sollicitation, dites à LCI que je ne suis pas dispo, disons que j’ai piscine,
  • considérer que sur tout sujet, mettre en débat le « pour » et le « contre », le livrer à l’ensemble des lecteurs, croire que cela permettra à chacun de se forger sa propre opinion, est une excellente idée. J’ai vu par exemple que vous aviez proposé comme sujet des choses sur la légalisation de la prostitution, ou le rétablissement de la peine de mort, je vous encourage donc à poursuivre. Peut-être que quelque chose autour de la lapidation des femmes adultères serait une bonne idée ? N’hésitez pas à me solliciter pour des contacts,
  • J’ai vu dès le début de votre message que vous étiez une « startup » éditant un journal « innovant » (sur votre site, j’ai pu voir que vous vous réclamiez de la « french tech » et de l’ « économie sociale et solidaire », et à plein d’autres partenaires), j’imagine donc que vous récoltez tout un ensemble de fonds permettant d’assurer votre développement, ce qui est une bonne chose : que deviendrait notre beau pays sans des startups innovantes telles que la votre ?

Jean Viard, nouveau revendeur de Came

Je sillonne actuellement les territoires français (prochaine date à Bordeaux le 16 octobre), pour présenter l’analyse de ce que nous avons appelé la mythologie CAME (acronyme de Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) dans le texte co-écrit avec Michel Grossetti.

Dans la partie consacrée au recensement des « revendeurs de Came », j’ai ajouté une diapositive sur Jean Viard, suite à la lecture du texte publié par la Fondation Jean Jaurès en mai dernier, intitulé « Pour une politique disruptive du territoire : vers un nouveau pacte territorial national ». Il faut dire qu’on y trouve plusieurs formules savoureuses.

Pour rappel, dans notre texte, nous expliquons que différents chercheurs et think tank considèrent que l’avenir de la création de richesses et d’emplois se trouve désormais dans quelques métropoles, qui attirent les « talents », les « créatifs », les « startups »,  à la base des innovations de demain. Il convient donc de soutenir ces métropoles et, en leur sein, les personnes ou organisations « excellentes », afin de renforcer la compétitivité de notre pays.

L’analyse diffère sur ce que peuvent bien devenir les territoires hors métropoles : pour certains, ce n’est pas un problème, le supplément de croissance obtenu grâce aux métropoles permettra de collecter plus d’impôts et donc de solvabiliser les transferts sociaux à destination des « immobiles » de la périphérie (Cf. Askenazy et Martin dans leur note pour le CAE ou la tribune de Geoffard dans Libération qui appelle l’élite métropolitaine à consentir à l’impôt – les références précises sont dans notre texte). Pour d’autres, les territoires non métropolitains doivent se spécialiser dans l’activité dite présentielle pour servir l’élite qui vient se reposer le week-end, pendant leurs vacances, ou lors de son passage à la retraite (Davezies et Pech dans leur analyse des systèmes productivo-résidentiels). Pour d’autres encore, il conviendrait de mieux connecter la périphérie aux métropoles pour assurer leur ruissellement (c’est ce qu’aimerait France Stratégie, même si le ruissellement n’est pas au rendez-vous, comme le montre l’étude commandée à Nadine Levratto et ses collègues).

Jean Viard s’inscrit plutôt dans le deuxième courant, et il n’y va pas par quatre chemins. Il affirme d’abord :

Notre société est entraînée par une révolution numérique, collaborative et culturelle qui regroupe l’innovation, la mobilité, la liberté individuelle et la richesse dans une classe créative souvent concentrée au cœur des très grandes métropoles. Là sont produits 61 % du PIB français.

Je ne sais pas où il a trouvé ce chiffre de 61% du PIB français concentré au cœur des très grandes métropoles : au mieux, on dispose du PIB à l’échelle des régions (Eurostat le publie aussi à l’échelle des départements, ce que l’Insee refuse de faire en France car cela pose de sérieux problèmes méthodologiques). Et même la régionalisation du PIB, opérée sur la base des salaires versés, interdit d’en faire un indicateur de performance économique, comme expliqué ici ou .

Il poursuit ensuite sur le rôle dévolu aux autres territoires :

La lumière a basculé vers les métropoles, et le hors-métropoles est au bord de la révolte politique populiste (sic). (…) Le fait d’être délaissés va favoriser le rôle de ces territoires dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles »

Sur l’interprétation du vote suite aux différentes élections, nous avions expliqué dans une tribune pour le Monde l’importance des effets de composition dans les résultats obtenus, qui mettent à mal cette prétendue opposition entre urbain et rural. Dans une autre tribune pour le Monde, Frédéric Gilli a montré que les résultats étaient beaucoup moins marqués qu’on l’imagine. Sur la suite, on retrouve en sous-jacent l’analyse productivo-résidentielle : territoires périphériques, bossez sur un joli cadre de vie, que l’élite métropolitaine vienne se reposer chez vous.

Jean Viard innove cependant sur un point, car je n’avais encore jamais vu passer une telle proposition. Soucieux que tous les territoires aient un « droit à la métropole », il préconise notamment en fin de texte :

Les départements sans métropole pourraient construire des cités universitaires dans les métropoles pour leurs jeunes.

C’est bien connu : étudier dans une université située dans une grande métropole fait que l’on est beaucoup mieux formé que dans des universités hors métropole. Universités de Poitiers, Pau, Limoges (pour ne parler que de la Nouvelle-Aquitaine), vous qui n’êtes pas situées dans une métropole, fermez vos portes et investissez dans Bordeaux, si vous voulez sauver vos jeunes.

Un nouveau revendeur de Came, donc, avec, point essentiel, aucun élément de preuve en appui à ses affirmations.

Variations sur les variations

Suite à mon dernier post, où je montrais notamment que la croissance de l’emploi était plus forte aux Herbiers qu’à Paris, le commentaire suivant a été posté sur Linkedin :

Pour me faire l’avocate de la partie adverse : peut-on vraiment comparer les taux de croissance de deux zones de taille si différente ? 1000 emplois créés aux Herbiers ça vous booste le taux de croissance (parce que c’est beaucoup par rapport au stock d’emplois initial), alors que c’est quasi invisible dans le taux de croissance parisien…

Ce n’est pas la première fois que l’on me fait cette remarque. J’ai donc posté sur twitter un sondage, voici le résultat :

Plus de 80% des sondés répondent le territoire A. La variation absolue est la même (création de 20 emplois pour chaque territoire), mais la variation relative est bien supérieure en A : taux de croissance de l’emploi de 20% en A et de seulement 0,4% en B. Or, ce qui compte, c’est bien la variation relative, donc la majorité a raison.

Pourquoi ? Parce qu’une partie de l’activité économique est liée à la population présente. Petit exemple pour le comprendre : supposons que pour vivre correctement, un coiffeur a besoin de 10 clients par jour et que la population se rend deux fois par mois chez le coiffeur. Supposons en outre qu’aucun résident ne dispose des compétences de base pour vous coiffer. En A, cela va « attirer » 1 coiffeur (100 personnes, 2 rendez-vous par mois, répartis sur 20 jours ouvrables : (100*2)/20= 10 clients par jour en moyenne, soit de quoi faire vivre un coiffeur). En B, 50 ((5000*2)/20=500, soit potentiellement 50 coiffeurs). Soit, un passage de 100 à 101 personnes en A, et de 5000 à 5050 en B. Variation absolue supérieure en B, mais taux de croissance similaires (1%).

Une autre partie de la croissance n’est pas liée à la population, mais à la capacité des acteurs à vendre des produits à des consommateurs localisés hors de leur territoire. Si la probabilité de créer une telle entreprise performante est la même pour tous les territoires, on observera un nombre d’entreprises performantes proportionnel, une fois encore, à la taille initiale des territoires.

Cette relation de proportionnalité n’est pas toujours vérifiée : dans certains cas, la grande taille confère un avantage, dans d’autres cas, elle pénalise. Pour le savoir, on peut par exemple estimer des lois d’échelle (voir mon dernier article pour un exemple d’application) :

e=αpβ

Avec e l’emploi, p la population, α et β des paramètres à estimer. Si l’emploi est strictement proportionnel à la taille de la population, β est égal à 1. C’est le cas avec mon exemple des coiffeurs (α étant quant à lui égal à 1%).Si β est supérieur à 1, cela signifie que l’emploi est plus que proportionnel à la taille des territoires, on parlera d’économies d’agglomération ; symétriquement, si β est inférieur à 1, on parlera de déséconomies d’agglomération.

Dès lors, ceux qui pensent qu’il est plus facile de créer de l’emploi au sein de territoires de plus petites tailles font l’hypothèse, sans s’en rendre compte je pense, que β est inférieur à 1, donc qu’il existerait des déséconomies d’agglomération. Dans les faits, cela dépend des activités : la recherche, par exemple, est surreprésentée dans le haut de la hiérarchie urbaine, alors que l’agriculture et l’industrie y sont sous-représentées.

Au final, Les Herbiers sont donc bien plus performants que Paris, sans que l’on puisse affirmer que cela est plus facile pour eux.