Itinéraires, Journée d’études, CRHIA, La Rochelle, FE2C, 24 février 2012.

http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRNj0ATbSQ_EjQzSV5DVYj3IWO8KEDgvzXUv1ZxlpR6g_hKXiazgwCompte-rendu de la journée d’études « Itinéraires » du 24 février 2012, organisée par Martine Raibaud et Micéala Symington du CRHIA (La Rochelle) avec la participation de la Fédération pour l’Étude des Civilisations contemporaines (FE2C) à la Faculté de Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines (FLLASH) de l’Université de La Rochelle.

Cette journée a eu lieu dans le cadre d’un projet collaboratif entre membres des laboratoires de sciences humaines, de lettres et langues, des Universités de La Rochelle (CRHIA), Poitiers (MIMMOC), Limoges (EHIC, FRED), mais aussi de Tours (ICD) et de Clermont-Ferrand (EHIC), dont l’intitulé générale est « Politiques, cultures, identités dans les civilisations contemporaines » et qui comporte trois axes: Empire-Conflit-Itinéraires, financé par le PRES Limousin-Poitou-Charentes.

Selon les organisatrices, Martine Raibaud, Maître de conférences de langue et civilisation chinoise, et Micéala Symington, Professeur d’études anglophones, il s’agissait « d’explorer la dynamique de la formation et la transformation des identités culturelles, raciales, ethniques, nationales et transnationales. Dans le contexte de la mondialisation, l’analyse des civilisations peut être enrichie par une attention accrue portée à la circulation des textes et des personnes. Plutôt que d’envisager une culture, un texte littéraire, une oeuvre d’art ou une histoire comme une entité statique, il s’agit d’aborder des littératures et des manifestations culturelles en mouvement. La migration des personnes, écrivains, éditeurs traducteurs, artistes etc. permet de lire les transformations et les connexions entre différents pays et différents continents ».

La journée d’étude, riche d’une quinzaine d’interventions, était organisée en cinq ateliers qui abordèrent successivement les thèmes suivants : une introduction théorique suivi par l’évocation des enjeux critiques dans la matinée. L’après-midi fut consacrée aux enjeux littéraires d’itinéraires esthétiques, aux migrations professionnels, et, en fin de journée, un atelier plus spécifiquement à des itinéraires asiatiques, boucla les débats.  

 Laurent Vidal, directeur-adjoint du CRHIA, Professeur d’Histoire contemporaine, et les deux organisatrices, ont accueilli les participants en soulignant la liberté que le thème avait apporté et l’heureux croisement des disciplines visible dans la variété des communications proposées.  

La première session, consacrée à un début de réflexion théorique et épistémologique sur les pistes et approches suscitées par le thème « Itinéraires », fut présidée par Martine Raibaud (CRHIA, La Rochelle). Les trois interventions, proposées par Diego Jarak (Maître de conférences en Littérature hispanophone), Yvan DANIEL (Maître de conférences en Lettres modernes) et Antoine Huerta (Doctorant en Histoire) ont abordé successivement des aspects théoriques et méthodologiques de la thématique.

Diego JARAK évoqua les paradigmes épistémologiques  du cheminement qui, par une révélation du sublime, fait ressortir une théorie parmi d’autres, un choix somme toute esthétique plutôt que cartésienne. Les itinéraires sont donc à la base de toute exploration scientifique.  Yvan DANIEL décrivit l’angoisse de l’inconnu, la fin des aventures, la peur des trajets sans carte, dans les sociétés développés du vingt et-unième siècle, et, à travers les écrits et la vie de Pierre Loti, évoqua son « vertige mondial » et le rêve du chemin vierge.

Cette idée fut confirmée par Antoine Huerta qui proposa le cas de Pierre Deffontaines, http://ecx.images-amazon.com/images/I/41T0MHBCCCL._SL500_AA300_.jpggéographe français, explorateur du continent américain. Celui-ci, « éternel nomade », apparaît comme un apôtre de « la beauté du monde » qui, non content de la décrire et de la comprendre, devait aussi « chanter » ses découvertes    et la virginité du terrain. De nombreux textes de Pierre Deffontaines sont réunis dans le volume Les sentiers d’un géoagronome, Editions Arguments, 1998.

Le deuxième atelier, présidée par Micéala Symington (CRHIA), fut consacré aux enjeux critiques. Jean BESSIERE, Professeur émérite de littérature comparée à l’Université de Paris 3 Sorbonne, ancien président de l’Association internationale de Littérature comparée, auteur de  Le roman contemporain ou la problématicitié du monde, Paris, PUF, 2010, se proposa d’analyser des dynamiques de la littérature monde et les questions traitées par ce genre. Il identifia trois dynamiques en opération : la dynamique pédagogique, historique et celle des jeux de centre-périphérie. Dans la première, la littérature monde est une littérature où les oeuvres littéraires de tous les pays et de tous les temps ont des droits égaux. Dans la deuxième font face, d’une part, un jeu d’influence, d’expansion temporelle et spatiale, bref, une littérature impérialiste, dont la littérature française est un archétype, et d’autre part, une littérature dont l’identité est plus stable et souple, où un jeu de coalescence et d’adjonction est visible, ce qui caractérise la littérature allemande. Dans la troisième dynamique, par un renversement ironique de l’histoire, la littérature globale appartient aux anciens dominés. Dans cette littérature monde sont peu traitées les questions de circulation : de transferts, d’influence et de réception, mais aussi des genres et du statut de la réflexivité, de la constructions du récit et de la lecture même d’une littérature monde qui est différenciée selon le contexte culturel du lecteur.

L’intervention d’Elise CANTIRAN (Doctorante en Littérature comparée de l’Université de Paris 3 Sorbonne) poursuivit cette dernière question en examinant la relation entre l’écrivain et le lecteur dans trois oeuvres de trois auteurs de différentes cultures : Luigi Pirandello (Mondo di Carta), Henry James (The Figure in the Carpet) et de Ryonusuke Akutagawa (L’Illumination créatrice). Ces trois oeuvres évoquent toutes la solitude de l’écrivain, la création littéraire et illustrent comment l’auteur devient sa propre création littéraire.

L’examen des enjeux littéraires des itinéraires continua dans la première séance de l’après-midi présidé par Yvan DANIEL, dans laquelle furent confrontée trois époques et trois genres de littérature française: les traités de civilités médiévaux l’oeuvre romantique de Chateaubriand et l’oeuvre contemporaine de J.M.G. Le Clézio.  Tatiana CLAVIER (ATER à l’Université de La Rochelle et doctorante de l’Université de Saint-Etienne) aborda  la construction des identités de genre à la renaissance et exposa comment l’écrit fut mis à contribution dans le contexte de l’exclusion des femmes du pouvoir à la Renaissance. Les traités de civilité ou de ‘politesse’ servaient à policer les attitudes à des fins normatives pour conforter une exclusion de droit.

Serge LINKES s’appuya sur trois textes de René-François de Chateaubriand, http://www.laprocure.com/cache/couvertures_mini/9782253049296.jpgLes Natchez, René, Atala, ou les amours de deux sauvages dans le désert (1801). Dans ces textes de Chateaubriand, le rêve d’Amérique décrite par De Toqueville, celui de la réussite du colon blanc, est opposé au rêve d’une Amérique d’avant, d’une nature gigantesque et inquiétante. La plume de d’auteur donne une résonance à ses descriptions et devient un icône, à tel point que les peintres du Salon de Paris en 1802 s’en empare, comme en témoigne la couverture de la version brochée moderne. Son oeuvre contribue à la création d’une identité imaginaire de l’Amérindien qui devient une figure du romantisme. 

Autre « passeur de des arts et des cultures », l’écrivain français contemporain, Le Clézio, ou plus précisément, l’exposition qui lui fut consacrée au Louvre, en novembre 2011, Le Louvre invite J. M. G. Le Clézio – Le Musée monde, fut l’objet de l’intervention de Marina SALLES (chercheur associé, Université de La Rochelle), co-directrice http://pur-editions.fr/couvertures/1277109930.jpg de l’ouvrage Le Clézio, passeur des arts et des cultures, avec Thierry Léger et Isabelle Roussel-Gillet, aux Presses Universitaires de Rennes, 2010. « Prenant le contre-pied d’une modernité qui a valorisé en art l’expression individualiste, il [Le Clézio] met en avant les créations anonymes et les formes d’art collectif. » selon Isabelle Roussel-Gillet et Marina Salles dans l’Introduction à cet ouvrage, ‘Fécondité des Confluences’.

Le quatrième atelier, présidé par Susan FINDING (MIMMOC, Université de Poitiers), fut consacré aux articulations entre une identité première et une identité traduite ou transférée. Brigitte Bastiat (enseignante d’anglais à l’Université de La Rochelle), en présence de son co-traducteur, Frank Healy, Maître de conférences, et du metteur en scène, présenta la nouvelle traduction en français d’une pièce de théâtre Mojo Mickybo d’ Owen McCafferty. Á ce propos, voir Virginie Privas-Bréauté, «Mojo Mickybo de Owen McCafferty», Agôn [En ligne], Points de vue & perspectives, mis à jour le : 13/12/2010, consulté le 25/02/2012.  

L’auteur nord-irlandais, dramaturge des classes populaires a été primé au Royaume-Uni. Brigitte Bastiat fit était des paradoxes et des difficultés que pose un texte ancré dans une culture spécifique, dans une époque, qui utilise l’argot très particulier des rues de Belfast. Sa présentation donna un aperçu de la technicité et de l’esthétique d’une telle tâche, et de l’impossible fidélité d’une traduction à l’original. La première de la version française sera donné le 12 mars 2012 à Tours dans le cadre du Congrès annuel de la Société française d’études irlandaises (SOFEIR) par le Théâtre Toujours à l’Horizon de La Rochelle.

Gregory Corps, doctorant à l’Université de La Rochelle, évoqua les transferts culturels d’un autre genre, et, à travers l’histoire d’un franco-brésilien, Auguste Duprat, tenta d’établir une typologie des liens qui relient les migrants à leur terre d’origine, typologie basée sur les supports culturels, les crochets que sont les retours vers le pays d’origine. La vie d’Auguste Duprat illustre la difficulté d’être un ‘entre-deux’ en voulant conserver la culture du pays de ses ancêtres, français au Brésil, brésilien en France, ce fonctionnaire français en France et brésilien au Brésil, est témoin d’identités en mouvement et d’itinéraires de vie cosmopolite.

Au cours du dernier atelier de la journée, présidée par Charles ILLOUZ, Professeur d’anthropologie, Doyen de la Faculté de Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines (FLLASH) de l’Université de La Rochelle, quatre contributions autour d’itinéraires asiatiques confrontèrent des perspectives littéraires, anthropologiques et didactiques. Si Frédéric MANTIENNE et Laurent METZGER (Maître de conférences de malais-indonésien) analysèrent tour à tour l’oeuvre d’un http://pmcdn.priceminister.com/photo/Rong-Jian-Le-Totem-Du-Loup-Livre-893726508_ML.jpgauteur chinois, Jiang Rong, et d’un auteur malais, Pramoedya Ananta Toer.
Les deux auteurs, http://ecx.images-amazon.com/images/I/514SS1FZ88L._SS500_.jpgles deux oeuvres, à différents degrés, sont représentatifs d’itinéraires de résistance contre un pouvoir central et oligarchique, et reflètent différentes facettes de la périphérie, des marges : peuple mongol nomade colonisé dont l’habitat et la culture disparaît sous la pression démographique de la Chine du sud dans le premier, femmes en souffrance, romans composés en prison pour l’autre, qui peut être comparé sous plusieurs aspects à un Solzhenitsyn malais. 

La présentation par Chandra NuraÏni et Philippe Grangé, Maitres de conférences en sciences du langage et civilisation indonésiennes, sur le peuple Bajos, nomades marins, examinèrent la langue et les mythes de ce peuple, nomades des mers, aux huit langues, vivant dans l’archipel malais, dont la terre d’origine reste inconnue, diaspora sans espoir de retour. À partir de l’observation des rites et des mythes de ce peuple, la répartition en deux groupes clairement distincts apparaît : l’une au Nord de l’aire géographique de peuplement, autour des côtes du nord du Bornéo, avec comme mythe fondateur la Princesse de Johor; l’autre au Sud, autour des côtes des iles de Timor et de la Souche, pour qui l’arbre original sert de mythe de la création.

La dernière intervention de cet atelier fut présentée par Shu Changying,  docteur, INALCO. Elle a réalisé une enquête auprès de quarante enseignants de chinois non natifs pour comprendre leur itinéraire, leur choix du chinois.  C’est un travail sociologique inédit. En appliquant les théories de Bourdieu, elle distingue d’une part, le « capital hérité » (influence de la famille), d’autre part, le capital individuel qui se décline en trois paramètres : la recherche de l’altérité (l’envie, le besoin d’un « dépaysement mental et intellectuel (Garigue, 2004), la construction de la personne (le cheminement personnel, un défi et un gai psychologique,  la prise de l’autonomie, de l’espace individuel), et l’orientation disciplinaire. Comme l’ensemble des interventions, celle-ci a suscité un débat parmi l’auditoire sur le choix et la prédétermination.

Au final, un certain nombre de notions centrales et de mots-clés communs peuvent être retenus de ces communications diverses et variées des domaines des études de littérature, des études anglophones, hispanophones, indonésiennes, de l’histoire et de l’anthropologie. Mouvement, migration, errance, déambulation, pérégrination et cheminement sont les termes qui relèvent du déplacement, dont le terme latin, translatio, rappelle le déplacement d’une langue à l’autre des connaissances et de la culture, via, entre autres, la traduction, ou translation en anglais. Si l’itinérant n’a pas de domicile fixe, comme les nomades, qui « n’ont pas d’histoire, seulement une géographie » selon Pierre Deffontaines, géographe, lui-même éternel nomade, l’itinéraire peut au contraire s’établit d’un point fixe, spatial, culturel, chronologique, à un autre. Il constitue un fil d’Ariane, un lien, un tracé, et devient paradoxalement, un ancrage en lui-même, un « itinéraire mémorial », un « itinéraire tragique », comme l’a fait remarquer Yvan Daniel.  Les contributions à cette journée d’études ont éclairé ce concept et ont été à leur tour exposées aux notions, à l’épistémologie et à la méthodologie des disciplines différentes réunies sous la thèmatique d’Itinéraires.

Saskia Sassen, ancienne étudiante à l’Université de Poitiers

Attribution du Doctorat honoris causa à Mme. Saskia Sassen

par l’Université de Poitiers, le 14 octobre 2010.

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 Éloge prononcé par Mme. le Professeur Susan Finding, Directrice du MIMMOC

Saskia Sassen occupe la chaire Robert S. Lynd de Sociologie à l’Université de Columbia. Lorsque Mme la professeure a accepté l’invitation de prononcer la conférence d’ouverture du colloque Décentralisation, Devolution, Autonomie, (Con)Fédération : La gouvernance territoriale de l’Etat-nation et de revenir à l’Université de Poitiers où elle a naguère étudié (1), nous avons tout de suite pensé que l’Université se devait d’honorer un des siens.

Vous revenez régulièrement en France, pays où vous avez entamé, pour ainsi dire, votre carrière universitaire. La France : pays régalien, nation républicaine, état centralisé qui se décentralise petit à petit, abandonnant difficilement ses prorogatifs mais qui participe activement à cette nouvelle géographie stratégique que vous analysez dans vos travaux. C’est un clin d’œil à l’histoire, à votre parcours et à vos travaux.

Votre parcours d’abord est déjà transnational. Vous avez quitté votre pays de naissance, les Pays-Bas, avez vécu en Argentine, puis en Italie, avez étudié en France à l’Université de Poitiers, aux Etats-Unis aux Universités de Notre Dame (Indiana) et de Chicago où vous avez été ensuite enseignante. Vous êtes actuellement professeure à l’Université de Columbia.

Vos études à Poitiers se sont déroulées au sein du tout nouveau Centre de Recherche et de documentation sur Hegel et Marx, créé en 1969-1970, à l’initiative du Professeur Jacques D’Hondt. Vous avez étudié sous sa direction et obtenu une maîtrise de sciences humaines en 1974. Nous le saluons aujourd’hui bien qu’il n’a pas pu répondre à notre invitation. Après un doctorat à l’Université de Notre Dame, vos premiers travaux portent sur les communautés de migrants et vous conduisent à l’étude des villes d’accueil. La sociologie urbaine est le fil conducteur de vos recherches et sert de toile de fond à vos interventions et aux nombreuses invitations comme chercheuse et comme expert sur des questions qui convergent toutes vers l’étude de la globalisation.La salle de conseil de l'Université de Poitiers

Photo: Salle des conseils de l’Université de Poitiers, cérémonie d’attibution de Doctorat Honoris causa à Saskia Sassen.                  De gauche à droite: J.P. Gesson, Président de l’Université de Poitiers, S. Finding, Directrice du MIMMOC, S. Sassen, O. Bonneau, Vice-président à la Recherche, D. Moncond’huy, Doyen de l’UFR Lettres et Langues.

Vous avez été membre du Groupe de recherches sur la restructuration économique aux États-Unis et au Japon, financé par le United Nations Centre on Regional Development et le MIT (1988-1990); des groupes de travail du Social Science Research Council sur la ville de New York City, financé par la Russell Sage Foundation (1985-1990) et sur les politiques publiques envers la communauté hispanique, finance par la Ford Foundation (1987-1991). Vos travaux comparatistes sur New York et Londres ont été financés par l’Economic Social Research Council du Royaume-Uni et soutenu par le Woodrow Wilson Center, Washington DC (1992-on). Vous avez travaillé sur un projet d’immigration et de sociologie économique financé par la Fondation Russell Sage (1992-1995) et sur un projet de l’Université de Stanford sur les relations entre le Méxique et les Etats-Unis.

Vous faîtes partie des chercheurs impliqués dans le programme scientifique du Groupe de Lisbon de l’Union européenne et de la Fondation Gulbenkian  (Portugal 1993-). Vous dirigez le projet « villes globales et réseaux transfrontaliers » de l’Institute of Advanced Studies, de la United Nations University à Tokyo et le projet quinquennal « Governance and Accountability in a World Economy ». Vous êtes expert auprès du Ministère de la ville du gouvernement français et de l’Agence sur la science et la technologie auprès du Premier Ministre belge. Vous avez été chercheuse invitée au Wissenshaftszentrum Berlin, à l’Institute for Advanced Studies, Vienne, Autriche, et professeure invitée à la London School of Economics.

Votre recherche couvre des domaines aussi variés que les marchés financiers, la numérisation, les ONG, les industries de l’information et l’économie d’entreprise avancée, « l’économie informelle » et les « nouvelles géographies de la marginalité » (2009, 123) et dépasse les frontières géographiques, politiques et disciplinaires, dans une « lecture décloisonnée » du monde d’aujourd’hui (Gilles Bastin, « Saskia Sassen, sociologue globale », Le Monde des Livres, 27 mars 2009).

Vous avez publié huit ouvrages dans des presses universitaires de Cambridge, Columbia et Princeton, ainsi qu’une trentaine d’articles dans des revues internationaux. Vous avez écrit autant de chapitres d’ouvrages scientifiques et dirigé trois ouvrages collectifs dans les dix dernières années. Vos travaux sont traduits en seize langues. Un aperçu de vos travaux par le biais de ceux qui sont traduits en français suffit à donner une idée de l’envergure de votre pensée : Critique de l’État : Territoire, Autorité et Droits de l’époque médiévale à nos jours, chez Démopolis et Le Monde Diplomatique, 2009; La globalisation. Une sociologie chez Gallimard, 2009; La ville globale – New York –  Londres – Tokyo, chez Descartes, 1996.

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Photo: Saskia Sassen signe le Livre d’Or en présence de J.-P. Gesson, Président deb l’Université de Poitiers, O. Bonneau, Vice-Président à la Recherche, D. Moncond’huy, Doyen de l’UFR Lettres et Langues.

Sortir du cadre semble être votre mot d’ordre: sortir du cadre de l’État-nation (objet d’études) et sortir du cadre disciplinaire (méthodologie). Vous étudiez les communautés transnationales, les réseaux internationaux et infranationaux, dont les universités constituent un exemple historique. Penser l’État, la nation, l’économie, les institutions autrement, mais aussi repenser les cadres des disciplines de la géographie, de la sociologie, et des sciences politiques.

La ville est pour vous à la fois l’objet d’étude, le terrain, et l’outil pour mener à bien l’analyse issue de vos hypothèses. La « ville globale », concept dont vous êtes l’auteure, constitue pour vous le « nœud pour les nouveaux alignements politico-économiques » (2007, 129). Permettez-moi de vous dire que vos travaux sont un nœud pour de nouveaux alignements
intellectuels.

Au sein de l’Université, et pour ramener celle-ci à son expression locale, de l’Université de Poitiers, vos travaux font école. Ils servent de cadre théorique et de positionnement épistémologique aux géographes, aux économistes, aux sociologues, aux juristes, et à tous ceux qui utilise les méthodes de ces sciences. Les domaines spécifiques d’études à Poitiers que vos travaux étudient et éclairent sont l’économie des villes, le développement territorial, les migrations internationales, l’intégration économique, les cultures et les sociétés occidentales, le droit international, intellectuel et commercial.

Dans un souci de clarté, vous poussez la pédagogie dans vos livres jusqu’à prévoir des résumés intitulés « conclusion pour lecteur pressé ». Mais un lecteur pressé passera à côté de la richesse de votre pensée, à la fois heuristique et interdisciplinaire. Vous soulignez à chaque étape de votre démonstration « les défis théoriques et empiriques » que posent vos sujets d’étude. En effet, si le sujet de votre réflexion est la globalisation et le local, les études de territoire, votre pensée est à la fois globale et spécifique.

Vous identifiez des zones de tension entre l’État, la nation et le supra / trans / infra / inter-national. Vous identifiez par exemple la concentration de la gestion des entreprises et l’intégration économique, forces centripète, et l’éclatement ou la dispersion de la production, force centrifuge. Certes, ces phénomènes ne sont pas inconnus, mais votre analyse étudie ceux-ce à la fois dans le détail et dans l’ensemble. Vous vous êtes penchée sur le sort des travailleurs migrants, des la féminisation de cette main d’œuvre, sur l’impact de la numérisation, sur les réseaux inter-frontaliers économiques, culturels, sociaux, sur l’extraterritorialité et les politiques de concurrence, et sur la globalisation des standards occidentaux. Ce faisant vous soulevez des questions d’éthique et de philosophie politique. Vous vous intéressez ainsi au déficit démocratique et à l’autorité étatique des sociétés contemporaines (2009, 85), aux sources de l’inégalité structurelle du développement interne de l’État (2009, 81), à la dénationalisation de classes sociales et de l’activité de l’état (2009, 182, 190). Vous identifiez des « microstructures localisées de la société civile globale » (2009, 195) et vos analyses ont contribué à l’émergence d’une sociologie géopolitique et d’une « contre-géographie de la globalisation »
(2009, 320, note 7). 

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Photo: De droite à gauche : Saskia Sassen, Philippe Cauvet, (Poitiers) Pascale Drouet (Poitiers), Philippe Poirier (Coordinateur du Programme de Recherche sur la Gouvernance Européenne, Université du Luxembourg), Philip McCann (The University of Groningen Endowed Chair of Economic Geography,  Special Adviser to Johannes Hahn, European Commissioner for Regional Policy), Susan Finding.

Au final, vous nous obligez à reconsidérer les angles d’étude de nos propres sujets de recherche. Plutôt que résoudre des paradoxes, répondre aux interrogations, prouver les postulats, vous posez les questions, dégagez des pistes de réflexion et évoquez des hypothèses. Comme vous le dîtes vous-même, vous vous efforcez de « dessiner une problématique conceptuelle plutôt que de fournir les réponses ». Fidèle à votre formation première, vous apportez une dimension philosophique à des questions contemporaines hautement techniques. Vous nous faîtes honneur en tant qu’ancienne étudiante de philosophie ici même il y trente ans et vous nous honorez de nouveau par votre présence parmi nous aujourd’hui.  Pour vous citer, on peut dire que vous êtes « partout une étrangère, partout chez vous » et en particulier ici.

(1) Poitiers ou le parcours dialectique de Saskia Sassen, entretien avec Alexandre Duval, L’Actualité Poitou-Charentes, janvier-mars 2011.