L’avenir des Sciences Economiques à l’Université en France

Pierre-Cyrille Hautcoueur vient de remettre son rapport sur « l’avenir des sciences économiques à l’Université en France » à Geneviève Fioraso. Le rapport complet est téléchargeable ici. J’avais été auditionné par la commission, pour évoquer les innovations introduites à la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers (voir ici pour quelques éléments), certaines ayant pas mal diffusé (notamment lors des JECO).

Je viens de parcourir le résumé et les vingt propositions, elles me vont très bien. Je les reprends ici sans plus de commentaire, n’hésitez pas à réagir pour alimenter le débat.

Résumé

Le rapport dresse une analyse critique de la recherche et de l’enseignement supérieur en économie en France et un portrait statistique des étudiants et des enseignants-chercheurs. Il établit un grand nombre de propositions de réforme groupées en quatre parties distinctes.

1) Pour une formation centrée sur les étudiants et adaptée aux enjeux du monde contemporain

L’ambition est de proposer aux étudiants de premier cycle une formation pluri-disciplinaire, avec spécialisation progressive, et plus tournée vers la compréhension des faits et des institutions économiques. La pédagogie doit être revalorisée et plus innovante. Les étudiants doivent apprendre à maîtriser la construction et l’analyse critique des bases de données et indicateurs statistiques, être en mesure de comprendre et utiliser les différentes approches au sein de la discipline, et se confronter aux autres disciplines pour prendre conscience des limites des approches économiques.

2) Pour une recherche ouverte, internationale et innovante

Il est nécessaire de remédier aux dérives d’une évaluation unimodale de la recherche qui peut décourager les prises de risques scientifiques, les projets et publications interdisciplinaires et les études en prise directe avec les questions sociales et politiques. La communauté des économistes doit mieux préciser les critères de déontologie et de réplication des études aux conclusions politiques. Les commandes publiques d’évaluation doivent inclure des critères de transparence et de publicité.

3) Pour une gestion des carrières des enseignants-chercheurs

Il est souhaitable que les sciences économiques s’alignent sur la majorité des disciplines et que les universités puissent ainsi recruter des professeurs sans passer par le concours d’agrégation, qui ne deviendrait qu’une option possible parmi d’autres. Les critères de promotion au grade de professeur doivent être plus larges que ceux qui prévalent actuellement pour le concours d’agrégation, notamment en valorisant pleinement l’enseignement. Une modulation de service, pluri-annuelle et variable au cours de la carrière, et des décharges de services pour le développement de nouveaux cours et contenus permettraient une meilleure implication dans l’enseignement. Les universités doivent mettre en place une véritable politique de ressources humaines et de suivi des carrières. Le financement de la recherche par projet doit être réformé pour mettre fin aux contrats précaires.

4) Pour une réflexion critique informée sur la discipline

Les étudiants, les employeurs et les enseignants-chercheurs souffrent d’un manque d’information statistique sur la filière sciences économiques, ses débouchés, ses carrières. Il appartient au Ministère et aux universités d’effectuer un travail régulier et important pour que les débats sur les carrières universitaires et extra universitaires soient mieux informés et que les parcours et l’insertion des étudiants soient mieux connus afin de faciliter les orientations. Une réflexion sur l’enseignement et la circulation des contenus pédagogiques est nécessaire et peut être menée par l’Association française de science
économique en lien avec les multiples associations représentant les différents champs ou différentes approches de la discipline. La connaissance de l’histoire et de l’épistémologie de la discipline doit également être acquise au sein de la formation.

Propositions

1. Renforcer le caractère pluridisciplinaire du premier cycle et organiser une spécialisation progressive en économie.

2. Favoriser la construction et la critique des données et des faits stylisés par les étudiants dès le premier cycle, au sein des cours d’une part, et en les associant, en tant qu’assistants, à des projets de recherche d’autre part.

3. Donner une plus grande place à l’histoire, aux faits et au fonctionnement des institutions dans l’enseignement en économie.

4. Faciliter l’intégration des docteurs dans les corps de l’État et leur recrutement par les administrations publiques.

5. Élargir les critères d’évaluation de la recherche et prendre en compte différents supports et formats.

6. Renforcer les infrastructures de recherche sur les données et inciter les administrations et les établissements publics à mettre, via ces infrastructures, leurs données à la disposition des chercheurs, selon des modalités compatibles avec le respect de la vie privée.

7. Imposer aux organisations publiques de publier les évaluations des politiques publiques effectuées sur appel d’offre et de favoriser la réplication de ces évaluations.

8. Préciser les potentiels conflits d’intérêt des enseignants-chercheurs dans les publications, enseignements et rapports d’évaluation.

9. Faciliter les doctorats et projets interdisciplinaires en leur réservant un financement particulier et un mode de qualification adapté.

10. Éviter que les restrictions sur l’accréditation des masters défavorisent l’interdisciplinarité et l’innovation pédagogique.

11. Revaloriser les salaires des enseignants-chercheurs, notamment des maîtres de conférences, en particulier pour faciliter la circulation entre les classes préparatoires des lycées et l’Université et pour éviter la dispersion des activités des enseignants-chercheurs.

12. Permettre aux universités d’ouvrir librement des postes de professeur (supprimer l’agrégation du supérieur comme mode prioritaire de recrutement).

13. Permettre la modulation de services, modifiable au cours de la carrière, entre enseignement et recherche, dans le cadre d’une véritable gestion des carrières.

14. Valoriser l’enseignement et la recherche conjointement et au même niveau dans les recrutements et traitements.

15. Inciter à l’innovation pédagogique, notamment à travers les supports de cours, en dotant les enseignants de décharges temporaires de service.

16. Faire du CNRS une institution finançant principalement, en sciences économiques, des infrastructures de recherche, des contrats post-doctoraux et des délégations temporaires d’enseignants-chercheurs titulaires.

17. Simplifier et harmoniser les dossiers de candidature entre l’ANR et les agences européennes de financement et permettre à ces subventions de financer des contrats doctoraux ou des CDI.

18. Imposer aux universités et au Ministère de publier les statistiques sur les parcours et les débouchés des étudiants et sur les carrières des enseignants-chercheurs pour la discipline sciences économiques.

19. Aider les différentes associations professionnelles à coopérer, notamment par le rapprochement entre l’Association française de science économique et l’Association française d’économie politique.

20. Constituer un lieu de réflexion et de diffusion (revue et congrès annuel) sur la pédagogie en économie, et plus largement sur les transformations de la discipline.

L’attractivité de Poitou-Charentes : origine et trajectoire des étudiants

L’an dernier, j’avais été sollicité par Mutécos pour participer à des ateliers régionaux sur l’accompagnement et l’anticipation des mutations économiques. J’avais été à la fois intéressé et agacé : intéressé parce qu’il s’agissait de faire se rencontrer et de faire échanger des « producteurs de connaissance » (présentation d’analyses d’universitaires et d’études Insee), des responsables politiques et des acteurs socio-économiques ; agacé parce que le champ balayé était si large que les discussions avaient une légère tendance à se transformer en discussion de café du commerce…

Lors du séminaire final, j’avais donc indiqué, en concertation avec le Directeur Régional de l’Insee, la nécessité à la fois d’organiser de tels échanges et de réduire la focale. Proposition entendue en Région, qui se traduit par l’organisation d’une journée de travail sur une question assez précise, en gros : d’où viennent et que deviennent les étudiants de Poitou-Charentes ?

Il s’agira d’interroger des propos souvent entendus du type « les étudiants quittent le Poitou-Charentes », « il y a un faible taux d’accès des bacheliers aux formations du supérieur », « il y a un déficit de cadres dans les entreprises régionales », …, en présentant les résultats de différentes études et recherches et en provoquant des échanges entre chercheurs, institutionnels et représentants du monde socio-économique.

La matinée sera consacrée à la question de la poursuite d’études dans le supérieur. La Région Poitou-Charentes se caractérise en effet par un taux de poursuite particulièrement faible. Béatrice Milard plantera le décor en présentant les résultats d’une recherche sur les processus de production des disparités dans l’enseignement supérieur. L’Insee et le Rectorat présenteront des résultats originaux sur la Région. S’ensuivra une table ronde avec des acteurs qui œuvrent pour augmenter ce taux de poursuite.

L’après-midi sera consacrée à la question de l’insertion des étudiants. Sophie Orange ouvrira le bal en présentant les résultats de ses recherches sur les étudiants passés par des BTS. Comme pour la matinée, des résultats originaux seront ensuite présentés, résultats produits par les Universités de Poitiers et la Rochelle et l’Insee.

Pour ma part, je présenterai les résultats d’une étude basée sur les données des enquêtes Génération du Cereq et d’autres issues du service statistique de l’Université de Poitiers, qui montre que, oui, les mobilités sortantes de Poitou-Charentes sont plus fortes que dans d’autres régions, mais les mobilités entrantes aussi, que globalement la mobilité est faible, et que, quand elle a lieu, c’est surtout vers les régions limitrophes (rôle de la proximité géographique) ou qu’elle s’inscrit dans des stratégies de retour (des étudiants originaires de la région A viennent en Poitou-Charentes pour finir leurs études et cherchent à retourner dans leur région d’origine pour y travailler – résultat non spécifique à Poitou-Charentes). La présentation des données des Universités Picto-Charentaises sur l’insertion des étudiants permettra également de déconstruire le mythe selon lequel faire des études ne sert à rien, que l’Université ne prépare pas à l’obtention d’un emploi ou seulement à de mauvais emplois, etc.

Échanges ensuite entre représentants des entreprises, des Universités et des Institutions. Il y a de mon point de vue de vraies problématiques à traiter, liées à la sur-représentation de PME en Région, au poids des espaces ruraux, à l’absence de grande métropole, qui expliquent une bonne part des constats que l’on peut faire.

Cette journée aura lieu à la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers, le 20 juin prochain, avec le soutien de la Direccte et grâce à l’organisation particulièrement efficace de l’ARFTLV . L’entrée est libre et gratuite.

Vous n’y perdrez rien. Au pire, quelques idées reçues. Pour vous inscrire, c’est ici.

Dis-moi quelles études tu fais, je te dirai combien tu gagnes…

Le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche a publié les résultats de l’enquête à 30 mois des diplômés de 2010. D’où mon précédent post commentant un article de Challenge sur la comparaison Grandes Ecoles / Universités.

Les tableaux du ministère étant assez indigestes, et comme je vous imagine avachis sur votre canapé, repus de chocolat et autre joyeuseté pascale, je vous livre quelques graphiques synthétisant les principaux résultats.

Sur le taux d’insertion, d’abord, avec une distinction selon le niveau d’études (DUT, Licence professionnelle, Master) et le domaine d’étude (DEG = Droit, économie, gestion ; LLA = Lettres et Langues et Arts ; SHS = Sciences Humaines et Sociales ; STS = Sciences, Technologies, Santé), qui montre que les taux sont assez hétérogènes selon les niveaux et les domaines, mais globalement plutôt bons : 82% pour le score le plus faible.

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Comme je le dis souvent aux lycéens que j’accueille : les études dans l’enseignement supérieur protègent bien contre le risque de chômage, pas de différences très fortes sur ce point entre études courtes et études longues.

Deuxième graphique, sur la part des cadres et professions intermédiaires dans l’ensemble des emplois occupés.

cpiPour tous les domaines, cette part augmente avec le niveau d’étude. Les écarts sont assez faibles en STS, plutôt forts en DEG. Il faudrait des statistiques plus précises pour discriminer entre professions intermédiaires et cadres, voire cadres supérieurs, mais les données ne sont pas disponibles.

Troisième graphique, sur le salaire net médian des emplois à temps plein par domaine et niveau d’étude.

snmLà encore, la « hiérarchie » des niveaux de sortie est marquée. Le salaire net médian d’un DUT du domaine Droit, économie, gestion est de1390€, celui d’une licence professionnelle du même domaine est de 1 560€, pour un Master, c’est 2 000€. Différences non négligeables…

On peut construire des graphiques plus précis par discipline. Je me limite à ce dernier indicateur, le salaire net médian pour les emplois à temps plein.

snm_detailDifférences fortes selon la filière plus précise, entre moins de 1 500€ pour Archéologie/Ethnologie/Préhistoire ou Arts, d’un côté, et plus de 2 100€ pour mathématiques et Génie Civil. L’économie se situe plutôt bien, avec 2 000€, devancée seulement, dans le grand domaine DEG / SHS / LLA par les sciences de gestion de 60 euros mensuels.

Je répète cependant ce que j’ai dit dans mon billet précédent : les différences observées ne sont pas seulement liées à la différence dans la qualité des formations, elles peuvent s’expliquer en partie, voire totalement, par les choix d’orientation des lycéens  et leur niveau de base.

Universités contre Grandes Ecoles

Challenges vient de publier un article intitulé « Pourquoi les Universités n’ont plus rien à envier aux grandes écoles ». Les statistiques publiées par le Ministère montrent en effet que les écarts sont faibles : en gestion, 93% des diplômés de Master sont en emploi à 30 mois, avec un salaire annuel moyen de 32 100 € bruts. Côté écoles de commerce, les chiffres (à 18 mois) sont de 92% et de 34 533€ (les chiffres sur d’autres filières des Universités ne sont pas indiqués dans l’article, mais sont disponibles dans ce document : pour les sciences économiques, les chiffres sont de 91% et 31 200€ brut. C’est sensiblement plus faible dans d’autres filières). Sachant que les frais d’inscription ne sont pas les mêmes d’un côté et de l’autre, je vous laisse faire les calculs sur l’intérêt d’une formation plutôt que l’autre…

J’ai vu passer sur les réseaux sociaux quelques commentaires indiquant que côté Université, « d’accord pour Dauphine et TSE mais bon, pour le reste… » ou encore que « côté Ecoles, HEC, l’ESSEC ou l’ESCP étaient indétrônables ». Commentaires critiquables sur la base des chiffres cités plus haut, qui indiquent les moyennes pour l’ensemble des facs de gestion et d’économie d’une part et l’ensemble des écoles de commerce d’autre part. Mais aussi et surtout pour un autre point insuffisamment mentionné dans toutes les comparaisons telles que celle de l’article de Challenge, d’où ce billet.

Les comparaisons entre les taux d’insertion et les salaires moyens d’HEC et d’une faculté d’économie de province, disons, au hasard, Poitiers, sont à prendre avec beaucoup de précaution pour une raison toute simple : le biais de sélection. Je m’explique : HEC sélectionne à l’entrée des étudiants de très bon niveau. De l’autre côté, il n’y a pas de sélection à l’entrée de la faculté d’économie de Poitiers. Dès lors, une question se pose : les différences de performance côté insertion des étudiants d’HEC versus Faculté d’économie de Poitiers s’expliquent-elles par les différences dans la qualité des formations, ou par les différences de niveau à l’entrée de ces formations?

A ma connaissance, il n’existe pas d’étude de ce type en France. J’avais vu passer les résultats d’une étude sur le cas américain, sur le blog des Econoclastes je crois, mais je n’arrive pas à remettre la main dessus (Stéphane ou Alexandre, passez moi le lien si vous le retrouvez!) [EDIT : voici le papier que je cherchais, merci Alexandre!] : des chercheurs ont analysé la trajectoire d’élèves américains, en contrôlant de manière plutôt astucieuse ce biais de sélection pour mieux analyser les performances des établissements plus ou moins sélectifs. Résultat des courses : pas de différence en termes de revenu après leurs études, qu’ils aient choisi un établissement très sélectif ou un établissement moins sélectif. Les très bons réussissent très bien, où qu’ils soient, ce que les auteurs résument en conclusion par cette citation :

« The C student from Princeton earns more than the A student from Podunk not mainly because he has the prestige of a Princeton degree, but merely because he is abler. The golden touch is possessed not by the Ivy League College, but by its students

Sur un sujet proche, j’avais publié un billet sur un article montrant qu’il vaut mieux être un très bon étudiant d’une fac américaine moyenne, qu’un étudiant moyen de Harvard. Vive l’élitisme, quoi.

Je rêve d’une étude sur données françaises qui s’intéresserait à la trajectoire des bacheliers mention « très bien » par exemple : quelles différences en termes d’insertion, de salaire et de carrière, en fonction de la formation choisie ? L’étude américaine (si je ne me trompe pas dans les résultats) montre qu’il n’y en a pas. Possible qu’en France, les résultats diffèrent : je reste marqué par le souvenir d’une personne d’une soixantaine d’années, me tendant sa carte de visite, sur laquelle était indiquée le nom de sa promotion à l’école polytechnique, intégrée 40 ans plus tôt…

Digressions complémentaires :

  • Un collègue sociologue, intervenant dans l’une des plus grandes écoles françaises, commençait son intervention en demandant à son auditoire à quel moment ils avaient fait un choix? Pour leur montrer qu’ils n’avaient jamais fait de choix : bons élèves, ils avaient opté pour un bac S, meilleur que tous les autres, bien sûr. Ensuite, prépa, c’est tellement mieux. Ensuite encore, « choix » pour la « meilleure école » dans le classement. Conclusion : vous n’avez donc jamais fait de choix…
  • personnellement, prof d’une fac d’économie de province, ma plus grande satisfaction n’est pas dans l’obtention de postes prestigieux par des étudiants d’excellent niveau qui auraient réussi n’importe où ailleurs. C’est dans la réussite d’étudiants de niveau a priori moyen, que l’on accompagne, qui se révèlent et qui, à la fin, obtiennent un job qu’ils n’auraient pas pu obtenir sans nous.

Mon sentiment, pour finir : on ajoute beaucoup plus de valeur dans les universités françaises que dans la plupart des écoles prétendues grandes…

L’Université n’est pas en crise

C’est le titre d’un ouvrage co-écrit par deux sociologues, Romuald Bodin et Sophie Orange, qui a vocation à chasser les idées reçues qui circulent sur l’Université et sous-tendent certaines des politiques qui lui sont appliquées. Rue89 résume les six idées démontées par ces chercheurs :

  1. On va à l’Université faute de mieux
  2. Les étudiants n’ont pas de projet professionnel précis
  3. Les bacs pro et techno envahissent la fac
  4. L’Université ne forme que des chômeurs
  5. Les abandons en fin de première année sont un fléau
  6. Une sélection à l’entrée serait préférable

Je vais m’empresser d’acheter l’ouvrage qui me semble particulièrement intéressant et bien documenté (gros travail empirique). Les éléments présentés dans l’article de Rue89 me semblent convaincants, j’émettrai juste une réserve sur le point 3 : certes, les bacs pro et techno n’envahissent pas la fac, ils restent largement minoritaires, mais ceux qui y vont ont des taux de réussite très faibles et côté bac pro, plus de la moitié de ceux ayant demandé un BTS en 1er voeu n’ont pu y accéder, voir le billet que j’avais écrit sur ce sujet, il y a donc une vraie problématique à traiter.

Je vais regarder plus précisément ce qu’ils en disent, note de lecture à suivre!

Petits arrangements entre amis…

Série de billets par Anne L., à ne surtout pas manquer. Responsable d’une licence professionnelle banque, finance, assurance de l’Université d’O., elle a reçu plusieurs courriers demandant un réexamen de la situation de candidats non retenus. Elle publie depuis quelques jours ses réponses, toutes plus savoureuses les unes que les autres.

Réponse à un Conseiller Général, réponse à un Directeur d’Agence, réponse à une candidate « malheureuse », réponse à un Maire.

Autant de ressources précieuses pour les collègues enseignants-chercheurs confrontés à de telles situations. La réponse à Sabrina peut également être très utile aux étudiants qui souhaitent à terme postuler à des formations sélectives…

La mobilité des enseignants-chercheurs : Paris est-elle attractive?

Baptiste Coulmont a exploité des données du Ministère de l’Enseignement Supérieur sur les demandes de mutation des Maîtres de Conférences et des Professeurs des Universités. Il montre notamment la forte attraction de l’Académie de Paris, qui accueille plus de 450 personnes sur la période 2004-2011. Educpros en a tiré une interview, logiquement intitulée « la région parisienne reste très attractive pour les enseignants-chercheurs ».

Je précise que Baptiste Coulmont se borne à faire parler les chiffres disponibles, en précisant leurs limites et sans interprétation particulière. Mais bien sûr, certains vont y voir une validation de l’évidente supériorité des Universités parisiennes (elles attirent car elles sont attirantes, plus jolies, quoi), pour preuve le titre d’Educpros.

Interprétation beaucoup trop hâtive à mon goût… J’ai rapidement posté un commentaire sur le blog de Baptiste Coulmont, pour proposer l’interprétation suivante : les Universités parisiennes continuent à « produire » beaucoup de docteurs, mais les dynamiques démographiques favorisent plutôt la création de postes hors Ile de France. De ce fait, de nombreux docteurs franciliens trouvent un premier poste hors Ile de France. Ils demandent ensuite, dès qu’ils le peuvent, une mutation dans leur région d’origine. Michel Grossetti, dans un autre commentaire du même billet, attire l’attention sur un point complémentaire, qui pourrait fortement biaiser les résultats : les mutations vers l’Académie de Paris pourraient provenir pour une bonne part de personnes issues de l’Académie de Créteil ou Versaille. Dans les deux cas, on en viendrait à la conclusion que l’Ile de France attirerait avant tous… les parisiens…

En parcourant plus attentivement le document utilisé par Baptiste Coulmont, je me suis ensuite aperçu que les auteurs de l’étude posaient la même hypothèse, confirmée par ailleurs par une étude précédente : “Pour s’en tenir aux mutations des PR, ces dernières années, les auteurs ont avancé une tentative d’explication envisageant un mouvement circulaire : des MCF parisiens sont recrutés PR dans des universités de province et, quelques années plus tard, reviennent à Paris et en Ile-de-France par la voie d’une mutation. L’étude consacrée au bilan des recrutements des MCF dans le corps des PR entre 1993 et 2007 a confirmé cette hypothèse” (haut de la page 21).

Avec ce type de remarque, il s’agit d’attirer l’attention sur le fait que tous les débats sur la mobilité géographique des enseignants-chercheurs ne devraient pas se focaliser uniquement sur le mode de fonctionnement du système universitaire pour analyser les comportements de mobilité observés : la demande de mobilité (ou de non-mobilité) résulte aussi de déterminants sociaux très classiques, on peut penser par exemple qu’elle sera plus faible si le candidat est marié, que son conjoint travaille, qu’ils ont des enfants, etc. (En passant, c’est assez cocasse que ce soit un économiste qui attire l’attention sur ce point en commentant des analyses de sociologues). C’est un des points essentiels sur lequel j’insiste dans un article co-écrit avec Bastien Bernela, que nous venons de finaliser, qui prend pour point de départ le débat autour du localisme. La faible mobilité des enseignants-chercheurs résulterait sans doute moins des pratiques localistes que de la préférence pour l’inertie spatiale des docteurs.

Bastien Bernela continue dans cette direction, en analysant les comportements de mobilité géographique des sortants du système d’éducation, en fonction du niveau de diplôme, avec un focus sur les docteurs. Les données mobilisées sont les enquêtes génération du Cereq 2001, 2004 et 2007. Le focus sur les docteurs consiste à distinguer, parmi les docteurs d’une génération, ceux qui, trois ans après, sont dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche (docteursESR), ceux qui sont au chômage (docteursCho) et ceux qui travaillent hors Enseignement Supérieur et Recherche (DocteursNonEsr). On aboutit à ce graphique.

Taux de mobilité interrégionale trois ans après l’obtention du dernier diplôme (%)

bb

Plusieurs résultats intéressants, je trouve :

  • la mobilité géographique augmente dans le temps, pour tous les niveaux de diplôme et ce de manière substantielle sur une période aussi courte,
  • la mobilité est logiquement croissante avec le niveau de diplôme, mais seulement jusqu’au niveau Master, elle décroît ensuite pour les docteurs. Dans l’article déjà cité, nous montrons que ceci s’explique notamment par des déterminants sociologiques : par exemple, le fait d’avoir un enfant au moment de l’obtention de son diplôme réduit significativement la probabilité d’observer une mobilité trois ans après,
  • résultat le plus surprenant peut-être : la mobilité géographique des docteurs ESR est plus grande que celle des docteurs non ESR, elle-même plus forte que celle des docteurs au chômage.

Il reste bien sûr beaucoup de travail pour bien comprendre les déterminants de ces résultats (Bastien, arrête de regarder Game of Thrones, retourne au boulot!). Mais ils me semblent suffisamment saisissants pour s’interroger autrement sur la question de l’attractivité des Universités ou sur celle du localisme…

La réussite des bacs professionnels et des bacs technologiques à l’Université (complément au billet précédent)

Dans mon billet précédent, j’indiquais que la probabilité de réussite des bacheliers professionnels et des bacheliers technologiques à l’Université hors IUT était quasi-nulle pour ne pas dire nulle.

Yannick Lung m’a transmis une infographie très intéressante du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, présentée par Geneviève Fioraso lors de son déplacement à Reims le 7 mars dernier, qui permet de nuancer un (petit) peu et de compléter le diagnostic sur d’autres points (l’infographie est aussi disponible directement sur le site du ministère).

On y apprend que le taux de réussite des bacs professionnels en Licence est de 4,5% et celui des bacs technologiques est de 13,5%. En appliquant ces taux, le nombre de sacrifiés est donc de 33000, non pas de 37000 :

Bacs professionnels Bacs technologiques Ensemble
effectifs 2011  12 829  24 259  37 088
taux de réussite 4,60% 13,50%
taux d’échec 95,40% 86,50%
nombre de « sacrifiés »  12 239  20 984  33 223

On y apprend également que dans l’ensemble des bacs professionnels ayant demandé d’entrer en STS en 1er voeu, seuls 43,3% ont été retenu. Soit près de 45000 bacs professionnels qui n’y accèdent pas. Pour les bacs technologiques souhaitant aller en IUT, les ratios sont un peu meilleurs : 61% de ceux ayant émis comme 1er voeu d’aller en IUT y accèdent. Cela fait cependant 7505 lycéens souhaitant y accéder mais n’y accédant pas. C’est pour une bonne part ces bacheliers que l’on retrouve à l’Université hors IUT.

Dans son intervention, Geneviève Fioraso insiste sur la nécessité de donner la priorité aux bacs technologiques en IUT et aux bacs professionnels en STS. Je souhaite vivement qu’elle y parvienne. Très rapidement. Ce serait bien pour les dizaines de milliers de lycéens qui, sinon, vont échouer sur les bancs de la fac.

L’évaporation académique : les qualifiés non postulants

Billet intéressant de Baptiste Coulmont sur l’évaporation académique. Petite explication : pour décrocher un poste à l’Université, il faut, avant de postuler, passer par une phase de qualification en déposant un dossier auprès du CNU. Si on est qualifié, on peut candidater là où des postes sont ouverts.

Baptiste Coulmont a collecté des statistiques sur le site du Ministère sur le nombre de candidats à la qualification, le nombre de personnes qualifiées, le nombre de personnes qui candidatent une fois qualifiées et le nombre de poste, le tout par section disciplinaire. A partir de ces chiffres, il est possible de calculer différents ratio :

  • le taux de qualification, rapport entre le nombre de personnes qualifiées et le nombre de candidats à la qualification,
  • le taux d’évaporation, rapport entre le nombre de candidats qualifiés qui ne postulent pas ensuite et le nombre total de candidats qualifiés,
  • le taux de pression, rapport entre le nombre de candidats qualifiés postulant et le nombre de postes ouverts.

En quelques graphiques, Baptiste Coulmont montre que le taux d’évaporation est corrélé postivement au taux de qualification : les sections les plus « laxistes » sont celles pour lesquelles l’évaporation est la plus forte. Il est également corrélé positivement au taux de pression : plus le ratio candidats/postes est fort, plus l’évaporation est forte, des personnes qualifiées ne prennent sans doute pas la peine de postuler lorsqu’ils savent que les chances de décrocher un poste sont particulièrement faibles. Il semble cependant que le lien soit plus fort entre taux d’évaporation et taux de qualification qu’entre taux d’évaporation et taux de pression, ce que je me suis empressé de vérifier en construisant une petite matrice des corrélations :


tx_evap tx_qua~f tx_pre~n
tx_evap 1.0000
tx_qualif 0.7156 1.0000
tx_pression 0.4604 0.4759 1.0000

Intuition vérifié, le coefficient est sensiblement plus fort. Cependant, à bien y regarder, il y a une section atypique dans l’ensemble des sections disciplinaires : la section 72 (Epistémologie, histoire des sciences et des techniques). Elle prend des valeurs « aberrantes », aussi vaut-il mieux l’exclure des calculs (Baptiste Coulmont l’a d’ailleurs enlevée pour construire ses graphiques). On obtient cette nouvelle matrice :


tx_evap tx_qua~f tx_pre~n
tx_evap 1.0000
tx_qualif 0.7357 1.0000
tx_pression 0.6439 0.4850 1.0000

L’écart se réduit sensiblement. On note également que la corrélation entre taux de qualification et taux de pression reste assez faible.

Dans son graphique le plus abouti, Baptiste Coulmont représente les trois indicateurs :

En abscisse ce que j’appelle le taux de pression, en ordonnée le taux d’évaporation, les codes couleurs permettent de différencier les taux de qualification.

Pour aller un cran plus loin, j’ai testé une petite régression avec comme variable expliquée le taux d’évaporation et en variables explicatives le taux de qualification et le taux de pression. J’ai également introduit une variable par grande discipline (Droit, Lettres, Sciences, Pharmacie), pour savoir s’il existait, au-delà de ces taux, des spécificités disciplinaires. La section 72 est toujours exclue des calculs. On obtient ceci :


Coefficient Ecart-type
tx_qualif 0,383 0,123 ***
tx_pression 0,012 0,003 ***
Lettres référence
Droit -0,063 0,055
Pharmacie 0,121 0,067 *
Sciences 0,084 0,039 **
Constante 0,011 0,076

Le modèle est plutôt bon, il explique près de 70% de la variance des taux d’évaporation. Les deux taux (taux de qualification et taux de pression) influent positivement sur le taux d’évaporation. On remarque également que par rapport aux sections « Droit », les sections « Sciences » et « Pharmacie » influent positivement sur le taux d’évaporation. Pas de différence entre Droit et Lettres, en revanche.

J’ai testé le même modèle en introduisant une nouvelle variable pour intégrer la taille des sections. J’ai simplement ajouté le nombre de personnes qualifiées pour intégrer cet élément. Les résultats sur les autres variables sont peu modifiés, la variable introduite est elle-même significative et joue négativement : plus une section est grande, moins le taux d’évaporation est élevé.


Coefficient Ecart-type
tx_qualif 0,381 0,119 ***
tx_pression 0,011 0,003 ***
qualif -0,0003 0,000 **
Lettres référence
Droit -0,068 0,053
Pharmacie 0,122 0,065 *
Sciences 0,133 0,045 ***
Constante 0,056 0,077

Je ne pense pas qu’on puisse aller plus loin dans l’analyse avec les statistiques disponibles, mais comme suggéré dans le document du Ministère, une analyse plus poussée de ce phénomène d’évaporation ne serait pas inintéressant, une enquête auprès d’une cohorte de personnes concernées serait sans doute la meilleure stratégie dans ce sens.

Le recrutement local dans les Universités : rien ne change

La question du localisme semble retrouver une certaine actualité en France. Pour ceux qui l’auraient oublié, cette question avait suscité pas mal de débats en 2008, suite à l’étude de Godechot et Louvet, étude dont j’avais fait une analyse critique avec Michel Grossetti et Anne Lavigne. Plus récemment, j’avais posté un billet qui décalait quelque peu le débat, en présentant les résultats d’une étude s’intéressant moins aux pratiques de recrutement qu’à la mobilité géographique (inter-régionale) des enseignants-chercheurs.

Je viens de recevoir les résultats d’une autre étude empirique de Didier Chauveau et Stéphane Cordier, qui analysent l’Indice de Mobilité Académique (IMA) qui est publié par le ministère de la recherche et l’enseignement supérieur depuis 4 ans. Ils montrent que le taux de localisme est stable dans le temps et variable selon les disciplines. Sur le premier point, ils ont construit le graphique suivant, en distinguant les Professeurs des Universités et les Maîtres de Conférences :

L’endorecrutement des PU tourne autour de 50%, celui des MCF est autour des 20-25%. Tout corps confondus, il a été de 32%, 36 %, 27% et 28 % entre 2008 et 2011. Dans tous les cas, pas d’évolution statistiquement significative, précisent les auteurs.

Ils insistent ensuite sur le cas particulier des mathématiques, qui s’interdisent depuis pas mal d’années de recruter localement les MCF, ce que l’on retrouve logiquement dans les chiffres. Le pourcentage d’endorecrutement est également faible dans cette discipline au niveau des PU, mais là, un complément serait utile : étant donné que les recrutements locaux sont rares, n’assiste-t-on pas, lors du passage au corps des PU, à un retour plus important que la moyenne des autres disciplines à l’Université de soutenance de la thèse? Je ne suis pas sûr que les données mobilisées permettent de répondre à cette question, je transmets cependant aux auteurs, qu’ils n’hésitent pas à répondre en commentaire s’ils le souhaitent.

Je reviendrai bientôt sur le sujet, car nous sommes en train de finaliser une nouvelle version de notre article, qui complète le précédent sur un point essentiel : la faible mobilité géographique des enseignants-chercheurs est-elle spécifique à notre monde professionnel? Les docteurs ne s’engageant pas ensuite dans le monde de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche sont-ils plus mobiles géographiquement que ceux qui s’y engagent? Vous pouvez faire un pronostic en commentaire, réponse dans quelques jours…