IMT-2030 : de la vision aux objectifs de conception — les exigences techniques de performance pour la 6G

En novembre 2023, l’UIT-R officialisait la Recommandation ITU-R M.2160 [1], socle de la vision IMT-2030 (autrement dit la 6G). Ce document fondateur définit six scénarios d’usage et quinze capacités cibles pour la prochaine génération de systèmes mobiles. Mais une vision, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffit pas à guider les ingénieurs qui devront concevoir les interfaces radio de demain. Il faut des chiffres : des valeurs mesurables, comparables, opposables.

C’est précisément l’objet du rapport ITU-R M.[IMT-2030.TECH PERF REQ], finalisé par le Groupe de travail WP 5D de l’UIT-R en février 2026 [2][3]. Ce document — actuellement en attente d’approbation formelle par le Groupe d’étude 5 (SG 5) lors de sa réunion de décembre 2026 — spécifie les Exigences Techniques de Performance (Technical Performance Requirements, TPR) minimales que toute technologie d’interface radio (RIT) devra satisfaire pour se voir reconnaître la désignation IMT-2030.

Cet article en propose une synthèse des cas d’usages et des indicateurs de performances.

Du scénario d’usage à l’environnement de test

Les six scénarios d’usage IMT-2030

IMT-2030 prolonge et étend les trois scénarios d’IMT-2020 (eMBB, URLLC, mMTC) en les réorganisant et en ajoutant trois nouveaux :

Scénario IMT-2030 Équivalent / Évolution IMT-2020
IC — Immersive Communication Évolution de eMBB
HRLLC — Hyper-Reliable and Low-Latency Communication Évolution de URLLC
MC — Massive Communication Évolution de mMTC
UC — Ubiquitous Connectivity Nouveau
AIAC — AI and Communication Nouveau
ISAC — Integrated Sensing and Communication Nouveau

L’introduction de UC, AIAC et ISAC marque un tournant : la 6G n’est plus seulement une radio plus rapide, c’est un système intégrant nativement la localisation, la détection d’environnement, et l’intelligence artificielle dans l’interface radio elle-même.

Les exigences héritées d’IMT-2020 et renforcées

IMT-2030 reprend quatorze items TPR d’IMT-2020 avec des niveaux relevés. La Figure 1 (ci-dessous) en donne le détail complet.

[Figure 1 — Exigences techniques minimales IMT-2030 — à insérer ici]

Performances du scénario IC (Immersive Communication)

Débit crête et efficacité spectrale crête. Le débit de données théorique en crête est fixé à 36 Gbit/s en voie descendante (DL) et 18 Gbit/s en voie montante (UL), pour une bande agrégée de 600 MHz. L’efficacité spectrale crête correspondante atteint 60 bit/s/Hz (DL) et 30 bit/s/Hz (UL). Ces valeurs constituent un plafond théorique, évalué dans des conditions idéales sans erreur de transmission.

Efficacité spectrale au 5e percentile. Cet indicateur caractérise l’expérience des utilisateurs en bordure de cellule. En environnement Dense Urban-IC, le débit au 5e percentile est exigé à 300 Mbit/s (DL) et 50 Mbit/s (UL). En Indoor Hotspot-IC, l’efficacité spectrale au 5e percentile atteint 0,9 bit/s/Hz (DL) et 0,63 bit/s/Hz (UL).

Efficacité spectrale moyenne et capacité de trafic surfacique. En Indoor Hotspot-IC, la capacité de trafic surfacique doit dépasser 40 Mbit/s/m². L’efficacité spectrale moyenne atteint 27 bit/s/Hz (DL) et 20,25 bit/s/Hz (UL) dans ce même environnement.

Mobilité. Le système doit maintenir la qualité de service jusqu’à 500 km/h (scénario Rural-IC, avec un débit normalisé de 0,675 bit/s/Hz à cette vitesse). Le temps d’interruption de mobilité doit être minimisé : il est fixé à 0 ms pour les transitions entre TRxP d’une même station de base.

Efficacité énergétique. L’exigence est exprimée en consommation relative par rapport à un cas de référence à pleine charge. Elle doit être évaluée au minimum pour le cas déchargé (L = 0 %) et un cas partiellement chargé (0 % < L ≤ 30 %).

Performances des scénarios HRLLC et MC

Latence du plan utilisateur. La latence en plan utilisateur (aller simple, interface radio, conditions non chargées) est fixée à 1 ms pour HRLLC (comme en 5G) et 4 ms pour IC. La latence du plan de contrôle (transition depuis l’état le plus économe en énergie vers le transfert continu) est fixée à 20 ms pour HRLLC et IC.

Fiabilité. En environnement Indoor Factory-HRLLC, la probabilité de succès de transmission d’une PDU de 32 octets dans une latence de 1 ms doit atteindre 1 – 10⁻⁵ (soit 99,999 %) comme en 5G.

Densité de connexions. Le scénario MC exige 10⁶ dispositifs par km² en maintenant un niveau de qualité de service spécifié (comme en 5G).

Bande passante. La bande passante agrégée minimale requise pour l’évaluation IMT-2030 est de 400 MHz.

Les six nouvelles exigences spécifiques à IMT-2030

En plus des quatorze items renforcés, IMT-2030 introduit six nouveaux TPR qui couvrent des dimensions absentes d’IMT-2020.

Exigence composite (scénario IC)

C’est l’une des innovations conceptuelles majeures de ce rapport. L’exigence composite évalue la satisfaction simultanée de plusieurs KPI — débit, latence et probabilité de succès de paquet — pour un nombre donné d’utilisateurs actifs par point de transmission (TRxP).

En Dense Urban-IC, la cible est de 6 utilisateurs par TRxP, chacun recevant au moins 30 Mbit/s (DL) / 10 Mbit/s (UL), avec une latence DL ≤ 10 ms et UL ≤ 30 ms, et une probabilité de succès de paquet d’au moins 99 %.

Cette exigence traduit une réalité fondamentale des services immersifs (XR, téléprésence, holographie) : il ne suffit pas d’être rapide ou fiable ou réactif — il faut l’être simultanément.

Détection et localisation radar (scénario ISAC)

Le scénario ISAC introduit des exigences sur la détection d’objets non connectés par le système radio :

Paramètre Indoor Factory-ISAC Urban Macro-ISAC
Probabilité de détection 95 % 95 %
Probabilité de fausse alarme 5 % 5 %
Précision de localisation horizontale 2 m 5 m
Précision de localisation verticale N/A 8 m
Précision de vitesse 2 m/s 4 m/s

Ces exigences font de la 6G un système capable d’assurer des fonctions de type radar — avec des implications directes pour la robotique industrielle, la sécurité en usine, et les véhicules autonomes.

Précision de positionnement (scénario ISAC)

Distincte de la localisation radar (qui cible des objets non connectés), la précision de positionnement concerne les terminaux connectés. La valeur retenue est le 90e percentile de l’erreur de positionnement :

  • 0,75 m en Indoor Factory-ISAC
  • 6 m en Urban Macro-ISAC

Pour rappel, IMT-2020 visait déjà des précisions sub-métriques en intérieur dans certaines configurations (TS 22.261 Rel-16). IMT-2030 ancre cette ambition dans une exigence de performance minimale qui ne peut être respecter que si l’on exploite toute la largeur de bande de 400 MHz.

Exigence IA (scénario AIAC)

L’exigence relative à l’IA est de nature qualitative : l’interface radio 6G doit supporter un ou plusieurs mécanismes liés aux fonctions d’IA, parmi : collecte de données, traitement distribué, apprentissage distribué, entraînement de modèles, inférence, ou d’autres capacités IA à déclarer par le proponent. Cette approche flexible reconnaît que l’intégration native de l’IA dans l’interface radio est encore en cours de standardisation à 3GPP (Study Items actifs en Rel-20).

Résilience et connectivité étendue (scénario UC)

L’exigence UC couvre deux dimensions complémentaires :

  • Résilience : maintien du service en cas de perturbation (panne d’alimentation, défaillance d’infrastructure). L’interface radio 6G doit supporter des mécanismes permettant la continuité ou la restauration rapide des communications.
  • Connectivité étendue : fourniture de services dans des zones non couvertes ou peu couvertes (zones rurales, maritimes, zones de catastrophe). Les solutions envisagées incluent les plateformes haute altitude (HAPS), les relais, les nœuds embarqués sur véhicules ou aéronefs.

Cette exigence est directement alignée avec les travaux NTN (Non-Terrestrial Networks) de 3GPP, actifs depuis Rel-17 et en extension significative en Rel-18/19.

Distance de liaison (Link Distance)

Enfin, un sixième item nouveau exige que le proponent déclare, via une analyse de bilan de liaison, la distance maximale à laquelle un débit donné peut être soutenu. Cet indicateur reflète l’équilibre performance/couverture, particulièrement pertinent pour les déploiements ruraux et NTN.

Le calendrier IMT-2030 / 3GPP : où en sommes-nous ?

La séquence normative est maintenant bien établie :

Période Étape
2023 Publication de Rec. ITU-R M.2160 (framework IMT-2030)
Fév. 2026 Finalisation du rapport TPR par WP 5D
Déc. 2026 Approbation prévue par SG 5 (ITU-R)
2024–2026 Définition des critères d’évaluation (M.[IMT-2030.EVAL] et M.[IMT-2030.SUBMISSION])
2025–2027 Études 6G dans 3GPP Rel-20 (study items RAN1/SA1)
2027–2029 Spécifications normatives 3GPP Release 21 (premier ensemble de specs 6G)
Début 2029 Soumission des RIT/SRIT candidates à l’ITU-R
2030 Désignation IMT-2030 et publication des spécifications finales

Concrètement, 3GPP Release 21 sera le premier ensemble de spécifications 6G. Son calendrier a été approuvé lors de TSG RAN #112 (juin 2026) : gel Stage 3 prévu en décembre 2028, gel ASN.1/OpenAPI en mars 2029 — délibérément calé juste avant la deadline ITU-R pour les propositions de candidats.

Conclusion : ce que ces exigences signifient pour la recherche

Les TPR IMT-2030 ne sont pas de simples jalons administratifs. Ils définissent l’espace de conception dans lequel toute technologie 6G devra évoluer. Quelques lectures transversales s’imposent :

Sur la couche physique : atteindre 36 Gbit/s en DL avec 600 MHz de bande agrégée implique des efficacités spectrales très élevées (60 bit/s/Hz en crête), ce qui présuppose des systèmes MIMO massifs multi-couches, très probablement avec une dimension spatiale exploitant des fréquences au-delà de la FR2 actuelle — voire au-delà de 100 GHz (domaine sub-THz).

Sur la localisation et le sensing : les exigences ISAC confèrent à la couche radio une double fonction — communications et détection radar — avec des niveaux de précision qui dépassent les capacités des systèmes PRS actuels de 5G NR (TS 38.215). Des architectures nouvelles seront nécessaires, probablement basées sur des signaux de référence dédiés au sensing.

Sur l’IA native : l’exigence AIAC est encore ouverte, mais elle formalise l’idée que l’IA doit être un composant de l’interface radio, pas seulement un outil de gestion réseau. C’est un changement de paradigme par rapport à 5G NR, où l’IA reste principalement dans la couche de gestion (O-RAN, NWDAF).

Sur les NTN : les exigences UC (résilience, connectivité étendue) sont directement adressées par les satellites LEO, les HAPS et les UAV-BS — un domaine dans lequel des travaux de recherche sont en cours au LIAS.

Les TPR IMT-2030 traduisent une vision en objectifs chiffrés. La prochaine étape — et c’est là que les communautés de recherche entrent en jeu — est de démontrer que des technologies concrètes peuvent les atteindre.

Références

[1] ITU-R, Framework and overall objectives of the future development of IMT for 2030 and beyond, Recommandation ITU-R M.2160-0, Union Internationale des Télécommunications, Genève, novembre 2023. Disponible : https://www.itu.int/rec/R-REC-M.2160/en

[2] L. Ma, M. Grant, H. Lin, J. Sköld, R. Liu, J. Shao, « From Vision to Design Targets: Technical Performance Requirements for IMT-2030 », IEEE Communications Magazine, juin 2026.

[3] ITU-R WP 5D, Draft New Report ITU-R M.[IMT-2030.TECH PERF REQ] — Minimum Requirements Related to Technical Performance for IMT-2030 Radio Interface(s), Document ITU-R 5/116, février 2026. (Approbation par SG 5 prévue en décembre 2026.)

[4] ITU, « IMT-2030: Technical requirements for the 6G future », communiqué ITU, 17 mars 2026. Disponible : https://www.itu.int/hub/2026/03/imt-2030-technical-requirements-for-the-6g-future/

La vision de la 6G par SK Telecom

Vers la 6G : quelles évolutions pour l’architecture des réseaux mobiles ?

Même si les déploiements de 5G-Advanced se poursuivent, les experts 3GPP travaillent maintenant sur les études de la 6G (Rel 20) dont la commercialisation est généralement projetée après 2032.

En France, le hub collaboratif France6G a pour objectif de cartographier les acteurs de la 6G et de définir les orientations scientifiques et les verrous techniques à lever.

Les grands équipementiers et opérateurs publient régulièrement des feuilles de route qui, sans constituer des normes, dessinent un consensus assez net sur la direction que devrait prendre l’architecture des réseaux mobiles dans la prochaine décennie.

Cet article propose une synthèse pédagogique de ces grandes tendances, en s’appuyant notamment sur l’une des feuilles de route les plus complètes publiées récemment, « ATHENA », le troisième livre blanc 6G de l’opérateur sud-coréen SK Telecom, publié le 23 février 2026, disponible en ligne.

Il faut garder à l’esprit que ce type de document relève de la vision industrielle, pas du standard : il ne s’agit ni d’une spécification 3GPP, ni d’une architecture normalisée par l’O-RAN Alliance, mais d’une prospective qui dialogue avec les travaux de standardisation en cours sans s’y substituer. C’est néanmoins une lecture précieuse pour comprendre vers quoi convergent les opérateurs, et pour anticiper les sujets qui structureront vraisemblablement les prochaines releases 3GPP et les futurs travaux de l’O-RAN Alliance.

1. Quatre ruptures attendues à l’horizon 2030

Les feuilles de route 6G s’accordent généralement sur quatre évolutions majeures de l’environnement réseau de la décennie à venir.

La première est la convergence entre intelligence artificielle et réseaux, souvent résumée par le slogan « AI Everywhere ». Elle se décompose en deux axes complémentaires : AI for Network, c’est-à-dire l’IA mise au service de l’amélioration des performances réseau, et Network for AI, c’est-à-dire le réseau repensé pour porter et accélérer la diffusion des services d’IA eux-mêmes.

La deuxième rupture est l’essor massif de nouveaux usages : généralisation des véhicules autonomes et de la réalité augmentée/virtuelle multimodale héritées de la 5G, mais aussi émergence de l’« IA physique », incarnée notamment par les robots humanoïdes, identifiée comme un relais de croissance majeur du trafic mobile de la 6G.

La troisième rupture concerne l’architecture système elle-même : diversification des services, virtualisation et ouverture des réseaux, et renforcement des exigences de protection des données personnelles imposent une refonte structurelle plutôt qu’un simple empilement de nouvelles fonctions.

La quatrième, enfin, est davantage organisationnelle : les évolutions démographiques et sociétales (pénurie de compétences techniques, vieillissement des effectifs d’exploitation réseau) imposent de revoir les paradigmes d’exploitation, d’où l’insistance des opérateurs sur l’automatisation poussée et l’autonomie des réseaux.

2. Les objectifs qui guident cette évolution

Les feuilles de route 6G articulent généralement trois objectifs : l’efficacité opérationnelle (réduction du coût total de possession, gains de productivité), l’expérience client (amélioration perçue de la qualité de service, stabilité opérationnelle) et la monétisation (nouveaux modèles d’affaires liés à l’IA, augmentation du revenu moyen par utilisateur). L’enjeu pour les opérateurs est de trouver la zone d’intersection où une même brique technologique sert simultanément ces trois objectifs, plutôt que de les traiter séparément.

3. Les briques technologiques structurantes de la 6G

En croisant les feuilles de route publiées par plusieurs grands acteurs du secteur, six familles de technologies reviennent systématiquement comme structurantes pour la 6G.

L’IA d’abord : intelligence cognitive, AI-RAN, IA native au réseau, autonomie complète, efficacité énergétique pilotée par apprentissage automatique.

Le cloud ensuite : virtualisation poussée, RAN entièrement « cloudifié », infrastructure extensible à la demande, sobriété énergétique.

L’ouverture : interfaces ouvertes type Open RAN, exposition d’API réseau, plateformisation des actifs de l’opérateur.

La connectivité : intégration satellite-terrestre, continuité de service, hyperconnectivité, réseaux sensibles au temps (time-sensitive networking).

La sécurité : architecture Zero Trust, résilience, détection cognitive des menaces.

Et enfin la convergence des générations et des services : cohabitation 4G/5G/6G sur une même infrastructure, diversité croissante des terminaux, multiplication des services immersifs.

4. Six grandes visions pour le réseau 6G

Ces six familles de technologies se projettent à leur tour sur six visions d’architecture qui reviennent, sous des formulations proches, dans la plupart des feuilles de route 6G actuelles.

Le réseau AI-native est un réseau qui intègre nativement l’intelligence artificielle dans ses principes de fonctionnement, selon les deux axes déjà cités AI for network et Network for AI. Côté AI for network, l’objectif est un réseau pleinement intelligent, capable d’auto-optimisation en temps réel et d’automatisation de bout en bout (exploitation, optimisation de performance, prédiction et résolution d’incidents), avec une intervention humaine réduite au minimum. Côté Network for AI, il s’agit de concevoir une infrastructure télécom à faible latence et haute performance capable d’héberger elle-même des charges de travail d’IA, le même matériel pouvant servir à la fois la communication et le calcul IA. L’infrastructure IA (XPU : GPU, DPU, NPU) n’est pas discutée dans cet article.

Le réseau cloud-native correspond à l’extension de la virtualisation à l’ensemble du réseau télécom, afin de pouvoir étendre, réduire et redistribuer dynamiquement les ressources selon les profils de trafic, avec un pilotage de bout en bout sur tous les domaines (accès radio, cœur, transport, couche service).

Le réseau ubiquitaire vise une infrastructure « agnostique à la génération », c’est-à-dire non figée sur la 5G ou la 6G, capable de faire coexister organiquement les générations technologiques et d’offrir une couverture continue, y compris via les réseaux non terrestres (NTN).

Le réseau ouvert est un écosystème non captif d’un fournisseur unique, fondé sur du matériel COTS (Commercial Off-The-Shelf) et des interfaces ouvertes, qui doit aussi permettre d’exposer les données et actifs du réseau à des tiers, dans une logique de Network as a Platform.

Le réseau Zero Trust ne fait confiance par défaut à aucune entité et vérifie en continu chaque connexion, selon le principe « trust nothing, verify everything ». Cette vision se décline en réalité de façon transversale dans chacune des autres : détection automatique d’anomalies et ajustement dynamique des politiques dans le réseau AI-native, contrôle d’accès fin par micro-service et conteneur dans le réseau cloud-native, authentification et surveillance temps réel des API dans le réseau ouvert.

Le réseau orienté client enfin est pensé prioritairement autour de l’expérience utilisateur plutôt que de la commodité opérationnelle de l’exploitant, avec un objectif de taux de panne proche de zéro et une attention particulière portée aux nouveaux types de terminaux attendus en 6G (robots humanoïdes, véhicules autonomes, lunettes AR).

5. Le RAN devient un nœud de calcul intelligent

Au niveau de l’accès radio, la 6G est généralement envisagée selon deux axes complémentaires : l’IA au service de l’optimisation radio (AI for RAN) et le RAN comme infrastructure de calcul IA (RAN for AI). Cinq exigences de conception en découlent.

L’intégration de l’IA suppose un matériel générique doté de processeurs spécialisés (GPU, NPU…) capable de traiter en parallèle, sur les mêmes ressources virtualisées, le trafic de communication et des charges de calcul IA. Cette capacité de calcul sert à la fois à optimiser intelligemment le traitement du signal aux couches hautes et à la couche physique (adaptation de lien, interface air native-IA, économie d’énergie pilotée par prédiction de trafic), et à héberger des services d’IA tiers directement en périphérie, à faible latence, ce qui ouvre la voie à de nouveaux modèles économiques.

L’automatisation et l’optimisation reposent sur un contrôleur intelligent du RAN (un RIC, au sens où l’entend l’O-RAN Alliance), qui collecte et analyse en temps réel les données réseau pour réaliser, via des agents IA, une auto-optimisation fondée sur l’intention : équilibrage de charge, optimisation de couverture, réglage de paramètres, économies d’énergie, sans intervention directe de l’exploitant. Chaque solution exécutée dans ce contrôleur prend la forme d’une application fondée sur des interfaces ouvertes — on retrouve ici le concept de rApp et de xApp tel que défini par l’O-RAN Alliance. Deux cas d’usage illustrent bien cette logique : l’optimisation de paramètres assistée par IA, où un modèle entraîné sur les données réseau propose le meilleur jeu de paramètres par cellule sous contrainte de taux de coupure, et la mise en veille MIMO assistée par IA, où le modèle décide cellule par cellule des fenêtres de sommeil/réveil sans dégrader la qualité perçue.

La virtualisation vise à découpler complètement matériel et logiciel pour permettre un redéploiement flexible des composants RAN, avec des techniques de mutualisation de ressources (resource pooling) telles que le scale-in en cas de faible charge ou le scale-up/cell pooling en cas de pic de trafic, et la capacité à faire cohabiter 4G, 5G et 6G sur une même plateforme matérielle.

L’ouverture des interfaces s’appuie sur les standards de l’O-RAN Alliance, créée en 2018, pour permettre l’interopérabilité d’équipements multi-fournisseurs aussi bien entre équipements (interfaces externes) qu’au sein même d’un équipement (interfaces internes). L’objectif est de sécuriser des données réseau et terminal de haute qualité, granulaires et normalisées, exposées ensuite vers le NWDAF, l’OSS de l’opérateur, ou des tiers pour de l’analyse ou de l’entraînement de modèles IA.

L’architecture Zero Trust, enfin, devient un principe transversal au RAN : authentification mutuelle continue et chiffrement du trafic entre fonctions internes et entre équipements, surveillance continue des attaques avec automatisation des politiques de sécurité, isolement des ressources et des charges de travail pour limiter la propagation d’une intrusion en environnement virtualisé, et arbitrage explicite entre sécurité et performance pour les services sensibles à la latence (XR, contrôle industriel temps réel, V2X) déployés en périphérie.

6. Le cœur de réseau vers l’autonomie complète

Le cœur de réseau de la 6G est généralement envisagé au-delà de la simple connectivité (« Beyond Connectivity ») : il intégrerait nativement IA, capacité de calcul et sécurité Zero Trust, avec une structure de protocoles simplifiée entre terminaux et réseau et une communication inter-fonctions nettement plus efficace que dans le cœur 5G actuel.

Cinq leviers reviennent fréquemment dans les feuilles de route pour atteindre ce but : un pilotage fondé sur l’intention (intend based), où l’opérateur ne fixe que des objectifs (latence, disponibilité, coûts) et les agents IA traduisent ensuite en plans d’action par domaine ; une coopération entre agents spécialisés (supervision, diagnostic, qualité, sécurité) capable d’orchestrer des scénarios complexes ; une boucle fermée fiable s’appuyant sur un jumeau numérique réseau pour pré-valider les modifications avant déploiement, combinée à des stratégies de déploiement progressif (Canary Update, Rolling Upgrade) ; une analyse de cause racine systématisée croisant journaux, métriques et politiques ; et l’exposition de capacités réseau (QoS, sécurité, localisation, événements) sous forme d’API ouvertes monétisables, dans une logique de Network as a Platform.

Sur le plan de la transformation cloud-native, l’objectif est un environnement de fonctions réseau entièrement cloud-native, fondé sur une architecture en microservices portable entre clouds multiples ou hybrides. L’IA y joue un rôle de résilience marquant : détection des signes avant-coureurs de panne, isolement et récupération automatique de la fonction défaillante sans intervention humaine ni interruption perçue par le client — l’idée d’un cœur de réseau « qui ne meurt pas, même quand il meurt » —, l’horizon visé étant celui des réseaux dits « de niveau 4 » d’autonomie.

Côté ouverture de services, on distingue généralement trois niveaux de maturité pour l’exposition réseau : l’appel API simple, l’exposition contextuelle (qui tient compte de la situation de l’utilisateur) et l’exposition fondée sur l’intention (où le réseau traduit lui-même l’intention de service en politiques). S’y ajoutent des services d’itinérance en périphérie (Roaming Edge), avec des fonctions de plan utilisateur déployées dans le cloud à l’étranger mais pilotables depuis le réseau d’origine, pour rapprocher le traitement des données des clients en itinérance.

L’architecture Zero Trust appliquée au cœur insiste particulièrement sur la fonction d’exposition réseau et la passerelle API, identifiées comme points de vulnérabilité majeurs où se croisent menaces externes et internes : vérification continue de chaque appel API (origine, validité du certificat, intégrité du message, expiration du jeton), principe de moindre privilège granularisé jusqu’au niveau de l’endpoint, chiffrement systématique des échanges (IPSec, TLS récents), et gouvernance de sécurité intégrant sécurité de la chaîne logicielle d’approvisionnement et micro-segmentation.

7. Le réseau de transport, moteur discret de la performance 6G

Le réseau de transport est hors-scope de la 3GPP, alors qu’il conditionne directement la latence et la capacité de bout en bout. Plusieurs évolutions s’y dessinent.

Le pilotage de bout en bout assisté par IA repose sur un orchestrateur combinant un module de collecte de données, un cadre d’inférence IA (gestion des modèles, exécution de l’inférence, optimisation de performance) et un cadre d’automatisation qui agit en temps réel sur le réseau à partir des résultats d’analyse — avec, à la clé, un temps de détection et de résolution d’incident pouvant être ramené à l’ordre de la seconde sur des réseaux comptant plusieurs milliers de routeurs.

L’évolution vers des réseaux tout-optiques convergés vise à s’affranchir de la dépendance aux équipementiers en migrant vers des équipements convergés couches 1 à 3, une architecture de fronthaul nouvelle génération combinant fibre optique transparente et PON, et des architectures « White Box » à bas coût pour le matériel d’accès optique. Le pilotage de cet ensemble multi-fournisseurs s’appuie sur un modèle de données de gestion commun et des API ouvertes, notamment pour piloter les multiplexeurs optiques reconfigurables nouvelle génération (NG-ROADM), capables de débits supérieurs à 200 Gbit/s par longueur d’onde. La capacité par lien de fronthaul, actuellement de l’ordre de 25 Gbit/s, est en cours de migration vers 50 Gbit/s et au-delà, ce qui impose le recours à des modulations plus complexes (PAM4) et à l’optique cohérente numérique pour compenser la pénalité de dispersion liée à la montée en débit.

La sécurisation post-quantique du transport constitue l’un des chantiers les plus structurants pour la décennie à venir. Face à la menace que la maturation de l’informatique quantique fait peser sur les schémas de chiffrement classiques, les opérateurs envisagent une architecture de sécurité double : la distribution quantique de clés (QKD), qui repose sur l’installation d’équipements dédiés aux points névralgiques du réseau (centres de données, sites B2B, centraux), combinée à des algorithmes de cryptographie post-quantique (PQC) sur les liaisons de transmission. Ces services sont d’abord ciblés sur la synchronisation de données massives entre centres de données et sur des liaisons dédiées B2B dans des secteurs sensibles (finance, santé, secteur public, industrie).

Le dimensionnement du transport pour les services xPU anticipe l’arrivée massive de l’IA en répartissant les rôles entre des centres de données IA dédiés à l’entraînement de grands modèles (concentration de GPU, TPU, FPGA) et des clusters répartis en périphérie du réseau, dédiés à l’inférence en temps réel et faible latence, au plus près des usages (analyse vidéo, reconnaissance vocale, traitement de données IoT). Des essais pilotes de clustering GPU longue distance entre sites, combinant routeurs ouverts, modules optiques 400G et cartes réseau RDMA, sont déjà en cours pour évaluer les performances de transmission et d’entraînement sur des réseaux RoCE.

Enfin, le jumeau numérique du réseau de transport (Network Digital Twin) ambitionne de répliquer fidèlement, dans l’espace numérique, l’ensemble des éléments du réseau réel — structure, ressources, trafic, historique de pannes, politiques d’exploitation — afin de permettre simulation, automatisation, optimisation, prédiction et vérification avant tout changement sur le réseau de production.

8. La donnée réseau, nouvelle brique d’architecture à part entière

Un trait marquant des feuilles de route 6G les plus récentes est l’émergence d’un domaine d’architecture entièrement consacré à la valorisation de la donnée réseau, au même rang que l’accès radio, le cœur et le transport. Le constat de départ est connu des opérateurs : la donnée générée par le réseau (localisation, trafic, qualité radio…) est déjà exploitée commercialement — analyse de fréquentation en temps réel, services de positionnement, analyse de zones commerciales — mais la multiplication des cas d’usage en 6G rend intenable la construction d’un pipeline de données indépendant pour chaque service, en raison de la redondance des coûts de développement, de la complexité opérationnelle croissante et de la difficulté à maintenir des politiques de sécurité cohérentes.

Une plateforme de ce type s’organise généralement autour de quatre principes. Une architecture hybride edge-cloud combine un moteur d’exécution en périphérie, capable de fonctionner de manière autonome y compris en cas de coupure temporaire avec le cloud — un point critique pour des environnements industriels (automatisation d’usine, télémédecine) — et capable d’appliquer de l’apprentissage fédéré pour entraîner des modèles sans faire transiter de données sensibles hors du site, avec un moteur d’exécution centralisé dans le cloud responsable de la supervision globale, de la gestion des politiques (souvent via une approche Infrastructure as Code fondée sur Git) et de la conformité réglementaire (RGPD notamment).

Le développement de services pilotés par l’IA s’appuie sur le traitement automatique du langage naturel pour traduire une expression de besoin métier en attributs de données nécessaires, sur des pipelines de feature engineering automatisés, et sur la génération et le réglage automatiques de modèles candidats, orchestrés ensuite avec des mécanismes de résilience désormais classiques en architecture distribuée (circuit breaker, tentatives de relance, délais d’expiration).

L’exploitation autonome assistée par IA se matérialise par des copilotes d’exploitation combinant grand modèle de langage (LLM) et génération augmentée par récupération (RAG), s’appuyant sur une collecte d’observabilité standardisée (métriques, journaux, traces, selon le standard OpenTelemetry), des moteurs de détection d’anomalies et d’analyse de cause racine, et des bases de connaissances indexées des incidents passés pour proposer, après validation humaine, des actions correctives automatisées — avec, à terme, des mécanismes d’auto-réparation pour les pannes mineures.

Enfin, un modèle de gouvernance à deux plans distingue généralement un plan de gouvernance centralisé, qui gère les politiques de manière déclarative avec validation et déploiement automatisés via CI/CD, d’un plan de livraison en périphérie, qui packages et déploie rapidement les services conteneurisés avec des capacités de retour arrière rapide et de déploiement progressif — le tout sous une architecture Zero Trust cohérente entre edge et cloud.

9. Une vision industrielle à mettre en perspective avec la standardisation

Trois précautions de lecture s’imposent lorsqu’on exploite ce type de feuille de route à des fins pédagogiques ou de veille.

D’abord, il s’agit toujours d’une vision d’opérateur ou d’équipementier, pas d’un standard : chaque acteur y développe sa propre nomenclature de fonctions et d’architectures, qui ne préjuge en rien de ce qui sera effectivement retenu par le 3GPP ou l’O-RAN Alliance. Ces feuilles de route sont d’ailleurs souvent accompagnées d’une clause de réserve explicite rappelant qu’elles sont fournies à titre d’information et ne constituent aucun engagement sur une technologie ou un service réellement livré.

Ensuite, ces documents mêlent délibérément des registres différents : une part de prospective pure (« devrait évoluer », « est attendu ») et une part de R&D réelle, mais à des stades de maturité très variables — certains éléments déjà déployés en commercial, d’autres encore au stade de la preuve de concept ou du pilote en laboratoire. Une lecture rigoureuse impose de toujours vérifier à quel stade de maturité se situe l’élément cité avant de le présenter comme une réalité opérationnelle.

Enfin, ces visions s’inscrivent explicitement dans un dialogue avec les instances de standardisation en cours — 3GPP (notamment les travaux des Releases 19 et 20), O-RAN Alliance (SMO, RIC, interfaces O1/O2/R1), ETSI NFV, AI-RAN Alliance, GSMA — sans pour autant s’y substituer. Elles constituent à ce titre un bon point d’entrée pour suivre, dans les prochaines releases, lesquelles de ces propositions seront effectivement retenues, et lesquelles resteront propres à l’écosystème d’un opérateur donné.

10. Conclusion

Au-delà des appellations propres à chaque opérateur, un panorama assez cohérent se dégage des feuilles de route 6G publiées ces dernières années : un réseau pensé nativement pour l’IA — à la fois optimisé par elle et conçu pour l’héberger —, entièrement virtualisé et orchestré de bout en bout, ouvert à l’interopérabilité multi-fournisseurs, sécurisé selon les principes Zero Trust à chaque couche, et dont la donnée elle-même devient un domaine d’architecture à part entière. Pour qui enseigne ou pratique la veille sur les réseaux 5G-Advanced et 6G, ces documents constituent une référence utile à croiser avec les travaux de standardisation du 3GPP et de l’O-RAN Alliance qui, seuls, détermineront in fine ce qui sera réellement déployé.


Glossaire des principaux sigles

Sigle Signification
AI-RAN Artificial Intelligence – Radio Access Network
COTS Commercial Off-The-Shelf
DCO Digital Coherent Optics
LCM Life Cycle Management
NG-ROADM Next-Generation Reconfigurable Optical Add-Drop Multiplexer
NTN Non-Terrestrial Network
NWDAF Network Data Analytics Function
O-RAN Open Radio Access Network
PAM4 Pulse Amplitude Modulation 4-level
PQC Post-Quantum Cryptography
QKD Quantum Key Distribution
RIC RAN Intelligent Controller
RoCE RDMA over Converged Ethernet
SBA Service Based Architecture
vRAN Virtualized Radio Access Network
xPU terme générique pour GPU/NPU/TPU/FPGA
ZTA Zero Trust Architecture

Pour aller plus loin

SK Telecom, 2026 SK Telecom 6G White Paper – Vision on Future Network Architecture, ATHENA, 23 février 2026 : news-static.sktelecom.com/…/2026-SKT-6G-White-Paper-ATHENA_Eng.pdf

6G Progress Report, GSMA, May 2026, https://www.gsma.com/solutions-and-impact/technologies/networks/wp-content/uploads/2012/10/GSMA-6G-Progress-Report-May-2026.pdf

 

6G IA native

Définition d’un réseau AI-natif

1 Qu’est-ce que l’AI-natif ?

Un réseau AI-natif est un réseau dans lequel l’intelligence n’est pas une application externe ou un outil d’optimisation, mais une propriété native de l’architecture et des opérations du réseau. En pratique, cela signifie que les algorithmes d’IA et les fonctions d’apprentissage sont intégrés à toutes les couches et domaines du réseau, depuis l’interface radio jusqu’au cœur, depuis les appareils utilisateurs jusqu’aux serveurs cloud. Le réseau est conçu, dès la phase de conception, pour exploiter les données et la prise de décision basée sur l’IA à chaque opportunité.

Lors de la journée France6G, organisée par Hakima Chaouchi le 20 mars 2026, Dorin Panaitopol (Thales) a présenté une architecture 5G-NTN avec une vision 6G et une intégration de l’IA à tous les niveaux, même satellitaire.

Dans un réseau 5G AI-assisté, si l’on retire le modèle d’apprentissage automatique qui optimise les paramètres de handover, le réseau continue de fonctionner. Dans un réseau 6G AI-natif, certaines boucles de contrôle et optimisations n’ont pas d’algorithme de repli déterministe, parce qu’elles sont conçues pour être gérées par des agents IA en apprentissage continu.

2 Caractéristiques clés d’un réseau AI-natif

  • Intelligence distribuée et hiérarchique : des agents IA au niveau des appareils (edge), des stations de base, des clouds de périphérie et des centres de données centraux, tous coordonnés de manière cohérente.
  • Apprentissage fédéré : les instances d’IA collaborent et fédèrent leur apprentissage sans centraliser les données brutes, préservant ainsi la confidentialité.
  • Boucle fermée autonome : le réseau capte en continu les données de télémesure, les alimente dans des algorithmes d’apprentissage, et ajuste de manière autonome les configurations ou politiques réseau.
  • Écosystème de support IA intégré : orchestration des modèles, cycle de vie (entraînement, déploiement, surveillance, retrait), gestion des données et référentiel de connaissances.
  • Interfaces basées sur des intentions (Intent-Based) : les opérateurs formulent des objectifs de haut niveau (« assurer une latence vidéo < 20 ms pour cet événement »), et les agents IA déterminent comment les atteindre.

Conclusion

Un réseau AI-natif ne désigne pas simplement un réseau qui offre un bon support pour les applications IA (c’est un concept complémentaire souvent formulé comme « réseaux pour l’IA »). Il ne signifie pas non plus « entièrement autonome dans l’absolu » : les humains conservent la définition des objectifs, politiques et contraintes. En revanche, l’IA détermine les moyens de les satisfaire, sans intervention manuelle sur les contrôles de bas niveau.

 

Les Réseaux Autonomes : Appréhender une évolution vers la 6G

La Transformation Digitale des Réseaux

Cet article vous propose de découvrir cette évolution majeure qui va redéfinir la manière dont les opérateurs télécoms gèrent leurs infrastructures et répondre principalement à ces deux questions :

  1. Comment les réseaux peuvent-ils devenir « autonomes »
  2. Quel rôle joue l’Intelligence Artificielle dans cette transformation ?

Le Contexte : Des Réseaux Entièrement Numériques

Aujourd’hui, les réseaux de communications sont quasiment tous numériques et basés sur l’IP (par exemple, nous avons assisté au déploiement de la TNT et actuellement au DAB+). Les opérateurs interagissent entre eux et avec leur client via des solutions SDWAN.

Ces réseaux transportent du contenu numérisé et la transmission s’appuie sur des protocoles de signalisation numérique.

Dans ce contexte, les Réseaux Autonomes représentent la prochaine étape logique. L’objectif est ambitieux : capturer une connaissance détaillée et en temps réel du réseau pour intégrer le contrôle directement dans son comportement natif. Autrement dit, faire en sorte que le réseau puisse se gérer lui-même, de manière autonome.

Les 5 Niveaux d’Autonomie : Une Progression vers l’Intelligence

Le TM Forum [1] a défini un cadre structuré autour de 5 niveaux d’autonomie. Comprendre ces niveaux permet de mesurer où nous en sommes et vers quoi nous nous dirigeons.

Niveau 0 : Gestion Manuelle

À ce stade, il n’y a aucune automation. Tout est géré manuellement par les opérateurs humains : configurations, interventions, modifications. C’est lent, coûteux et sujet aux erreurs. Heureusement, ce niveau appartient de plus en plus au passé.

Niveau 1 : Automation Assistée

Les premières briques d’automation apparaissent. Quelques tâches répétitives sont automatisées grâce à des scripts simples, mais toujours sous supervision humaine. L’opérateur décide, le système exécute. On commence à gagner en efficacité, mais le potentiel reste limité.

Niveau 2 : Automation Partielle

L’automation s’étend à des domaines spécifiques du réseau avec l’introduction de systèmes en boucle fermée. Le réseau peut analyser certaines situations et prendre des décisions dans des périmètres bien définis. C’est ici qu’apparaissent les premiers réseaux auto-organisants (SON – Self-Organizing Networks) dans le domaine radio, capables d’optimiser automatiquement certains paramètres ou de se « guérir » face à des problèmes connus.

Niveau 3 : Autonomie Conditionnelle

Nous entrons dans une dimension nouvelle : l’automation devient cross-domaine. Le système peut gérer de manière autonome plusieurs domaines du réseau et prendre des décisions complexes. L’Intelligence Artificielle et le Machine Learning font leur apparition pour prédire les comportements et optimiser les performances. L’opérateur ne définit plus comment faire, mais ce qu’il veut obtenir : on parle alors de pilotage par intention (intent-based networking).

Niveau 4 : Haute Autonomie

Le réseau devient largement autonome avec une intelligence cognitive avancée. Il s’auto-optimise en continu, s’auto-guérit de manière sophistiquée, et s’adapte dynamiquement aux conditions changeantes. L’opérateur définit simplement les objectifs business, et le réseau se gère lui-même pour les atteindre. C’est ce niveau que visent actuellement les opérateurs, car c’est là que se trouvent les gains les plus significatifs.

Niveau 5 : Autonomie Complète

La vision ultime : une autonomie totale du réseau dans tous les domaines et toutes les situations. Le réseau possède une capacité cognitive complète, apprend en continu, anticipe les besoins futurs et s’adapte même à des situations jamais rencontrées. Le rôle humain devient minimal, se concentrant sur la stratégie globale et les principes éthiques. Cette vision à long terme n’est pas encore atteinte, mais elle guide les développements actuels.

Le Rôle Central de l’Intelligence Artificielle

Une précision importante s’impose : conceptuellement, les Réseaux Autonomes n’impliquent pas nécessairement l’Intelligence Artificielle. Les concepts fondamentaux sont indépendants :

  • Les capacités Self-X (auto-configuration, auto-optimisation, auto-guérison)
  • Les boucles fermées (Closed Loop) qui permettent au système d’observer, décider et agir
  • Le pilotage par intention (Intent-driven)
  • L’intelligence réseau distribuée

Cependant, dans la pratique, l’IA représente un catalyseur extraordinaire pour accélérer la progression vers l’autonomie complète. Sans IA, atteindre les niveaux 4 et 5 serait extrêmement difficile, voire impossible. L’apprentissage automatique permet notamment de :

  • Analyser des volumes massifs de données en temps réel
  • Détecter des patterns complexes invisibles à l’œil humain
  • Prédire les pannes avant qu’elles ne surviennent
  • Optimiser automatiquement des milliers de paramètres simultanément
  • Adapter le réseau à des situations nouvelles jamais programmées

L’Intent-Based Networking : Parler Business, Pas Technique

Au cœur des Réseaux Autonomes se trouve un changement de paradigme fondamental incarné par l’Intent-Based Networking (IBN), ou réseau piloté par intention.

Le Changement de Perspective

Traditionnellement, un opérateur devait spécifier précisément comment configurer le réseau :

« Configure le VLAN 100 sur les ports 1-24, active la QoS avec priorité 5, configure le routage OSPF avec area 0, ajuste les paramètres de bande passante à 10 Gbps… »

Avec l’approche Intent-Based, l’opérateur exprime simplement ce qu’il veut obtenir :

« Je veux que l’application vidéo du service client ait une latence inférieure à 50ms et une disponibilité de 99,9% »

Le système se charge ensuite automatiquement de traduire cette intention en configurations techniques concrètes sur tous les équipements concernés.

Les Quatre Piliers de l’IBN

Un système Intent-Based repose sur quatre composantes essentielles :

1. La Traduction
Le système traduit les intentions de haut niveau (souvent exprimées en termes business) en configurations techniques détaillées. Une intention comme « assurer une connectivité sécurisée entre le site A et le datacenter B » se transforme automatiquement en VPN, règles de pare-feu, QoS, routage et chiffrement.

2. L’Activation
Une fois la traduction effectuée, le système configure automatiquement tous les équipements nécessaires : routeurs, switches, pare-feu, mais aussi ressources cloud et fonctions virtualisées.

3. Le Monitoring Continu
Le système surveille en permanence que l’intention est bien respectée. Il mesure les indicateurs clés (latence, débit, disponibilité) et détecte toute dérive par rapport à l’objectif fixé.

4. L’Assurance et l’Auto-correction
Si l’intention n’est plus respectée, le système se corrige automatiquement : réoptimisation des chemins réseau, allocation dynamique de ressources, auto-guérison en cas de panne.

Un Exemple Concret : Le Network Slicing 5G

Imaginons qu’un opérateur veuille créer un service pour les véhicules connectés. Avec l’approche Intent-Based, il exprime simplement son intention :

« Créer un network slice pour véhicules connectés avec une ultra-faible latence (< 10ms), une haute fiabilité (99,999%), une isolation totale du trafic, et une couverture sur les autoroutes de la zone Sud »

Le système Intent-Based va alors automatiquement :

  • Allouer les ressources radio nécessaires (RAN slicing)
  • Configurer le cœur de réseau dédié (Core slicing)
  • Mettre en place la QoS end-to-end
  • Assurer l’isolation et la sécurité
  • Activer un monitoring spécifique pour vérifier en permanence que les objectifs sont atteints

Tout cela sans que l’opérateur n’ait eu à configurer manuellement des milliers de paramètres sur des centaines d’équipements.

Les Bénéfices Business : Pourquoi Investir dans l’Autonomie ?

Une enquête récente menée auprès des principaux opérateurs télécoms révèle que l’objectif prioritaire est d’atteindre le niveau 4 d’autonomie. Pourquoi cet engouement ? Parce que c’est à ce niveau que se trouvent les gains business les plus significatifs :

Réduction des Coûts Opérationnels

L’automation avancée permet de réduire drastiquement les coûts d’exploitation. Moins d’interventions manuelles signifie moins d’erreurs, moins de temps perdu, et des équipes qui peuvent se concentrer sur des tâches à plus forte valeur ajoutée plutôt que sur des opérations répétitives.

Amélioration de la Durabilité

Les Réseaux Autonomes optimisent en permanence la consommation énergétique. L’IA peut, par exemple, désactiver temporairement des cellules radio peu utilisées, ajuster les puissances d’émission, ou optimiser les flux de climatisation dans les datacenters. Dans un contexte où la sobriété énergétique devient cruciale, ces gains sont essentiels.

Nouveaux Services et Agilité

La capacité à déployer rapidement de nouveaux services devient un avantage compétitif majeur. Avec l’Intent-Based Networking, ce qui prenait des semaines de configuration peut se faire en quelques minutes. Les opérateurs peuvent ainsi répondre plus rapidement aux demandes de leurs clients entreprises et proposer des services innovants.

Amélioration de l’Expérience Client

Un réseau qui s’auto-optimise en permanence, qui prévoit les pannes avant qu’elles n’affectent les utilisateurs, et qui s’adapte automatiquement à la charge, c’est l’assurance d’une meilleure qualité de service. L’expérience utilisateur s’améliore sans que le client ne s’en rende compte.

Les Technologies Clés à Maîtriser

Pour réaliser cette vision des Réseaux Autonomes, plusieurs briques technologiques doivent converger :

  • L’Intelligence Artificielle et le Machine Learning : pour l’analyse prédictive, l’optimisation et la prise de décision
  • Les boucles fermées (Closed-Loop Automation) : pour observer, décider et agir de manière autonome
  • SDN et NFV : pour rendre le réseau programmable et flexible
  • La télémétrie en temps réel : pour avoir une vision précise et instantanée du réseau
  • L’orchestration multi-domaine : pour coordonner tous les éléments du réseau

Où en Sommes-nous Aujourd’hui ?

La majorité des opérateurs se situent actuellement entre les niveaux 1 et 2 d’autonomie. Les investissements se concentrent massivement sur l’atteinte des niveaux 3 et 4, où se trouvent les gains les plus importants. Le niveau 5 reste une vision à long terme, mais il guide dès aujourd’hui les choix technologiques et architecturaux.

La progression n’est pas linéaire. Certains domaines du réseau peuvent atteindre un niveau d’autonomie élevé (par exemple, l’optimisation radio) tandis que d’autres restent plus manuels. L’objectif est d’harmoniser progressivement l’ensemble vers une autonomie cross-domaine.

Conclusion : Une Révolution en Marche

Les Réseaux Autonomes ne sont pas une simple évolution technologique : ils représentent un changement profond dans la manière de concevoir, d’exploiter et de gérer les infrastructures de télécommunications. En libérant les opérateurs de tâches manuelles complexes, en optimisant continuellement les performances, et en permettant une agilité sans précédent, ils ouvrent la voie à une nouvelle ère des télécommunications.

L’Intelligence Artificielle joue un rôle de catalyseur essentiel dans cette transformation, même si elle n’est pas conceptuellement indispensable aux principes d’autonomie. Couplée au pilotage par intention, elle permet aux opérateurs de se concentrer sur leurs objectifs business plutôt que sur les détails techniques de mise en œuvre.

La route vers l’autonomie complète (niveau 5) est encore longue, mais le chemin est tracé. Les bénéfices observés dès le niveau 4 justifient amplement les investissements actuels. Dans les années à venir, nous verrons probablement émerger des réseaux toujours plus intelligents, capables non seulement de s’adapter à notre monde en constante évolution, mais aussi de l’anticiper.

La 6G sera autonome, intelligente et pilotée par l’intention.

Références

[1] https://www.tmforum.org/topics/an-resources/