La fonction NWDAF et les évolution pour l’automatisation intelligente du cœur de réseau
Introduction : vers un réseau qui se pilote lui-même
Cet article présente un ensemble de mécanismes et fonctions (NAE) que le 3GPP a standardisé pour permettre l’automatisation et l’intelligence du réseau 5G.
L’objectif est de permettre au réseau de :
- détecter, en temps réel, qu’une zone est surchargée,
- prédire les comportements anormaux d’équipements compromis,
- ajuster automatiquement la qualité de service d’un flux vidéo selon les conditions radio du moment
sans intervention humaine
Cet article présente l’évolution de cette architecture d’automatisation, telle que décrite dans la publication Highlights du 3GPP (décembre 2024), rédigée par les responsables du groupe de travail CT3 (Core Network and Terminals, Working Group 3). Nous couvrirons l’évolution de la Release 15 à la Release 19, en explicitant les concepts clés.
1. Pourquoi automatiser le réseau 5G ?
La 5G est conçue pour supporter une diversité de scénarios dont les KPI sont différents : communications ultra-fiables à faible latence (URLLC), connexions massives d’objets connectés (mMTC), et débits très élevés pour le grand public (eMBB). Cette diversité implique un volume de données d’exploitation et de supervision considérable, que les opérateurs ne peuvent plus gérer manuellement pour respecter les accords SLA.
L’enjeu est triple :
- Optimiser l’expérience utilisateur en temps réel (qualité de service perçue, MOS — Mean Opinion Score)
- Améliorer l’efficacité des ressources réseau (charge des fonctions réseau, sélection des nœuds les moins chargés)
- Détecter et prévenir les comportements anormaux (UE compromis, attaques, anomalies de signalisation)
C’est pour répondre à ces besoins que le 3GPP a introduit, dès la Release 15, une fonction dédiée à l’analyse des données réseau : la NWDAF.
2. La NWDAF : le cerveau analytique du cœur 5G
2.1 Principe général
La NWDAF (Network Data Analytics Function) est une fonction du cœur de réseau 5G (5GC) spécifiée dans TS 29.520. Elle joue le rôle d’un moteur d’analytiques centralisé : elle collecte des données provenant de multiples sources, les traite, et fournit des informations analytiques aux autres fonctions réseau qui en ont besoin pour prendre leurs décisions.
La NWDAF s’inscrit dans l’architecture orientée services (SBA — Service-Based Architecture) propre à la 5G : elle expose ses services via des interfaces HTTP/2 standardisées, exactement comme l’AMF, le SMF ou le PCF.
2.2 Fonctionnement : collecte, traitement, analytiques
Le cycle de fonctionnement de la NWDAF suit trois étapes :
- Collecte de données : la NWDAF récupère des données auprès de diverses sources — les fonctions réseau du cœur (NFs : AMF, SMF, UPF…), les fonctions applicatives (AF), et les systèmes d’exploitation et maintenance (OAM). Elle peut aussi collecter des métriques de performance radio (débit montant/descendant depuis l’OAM RAN) et des données de qualité d’expérience (QoE) depuis les fonctions applicatives.
- Traitement et modélisation : la NWDAF traite les données brutes, applique des algorithmes statistiques ou d’apprentissage automatique (ML), et produit des informations analytiques structurées.
- Exposition des analytiques : les consommateurs (PCF pour les politiques, NSSF pour la sélection de tranche réseau, AMF pour la mobilité…) souscrivent aux analytiques pertinentes et les utilisent pour leurs décisions.
Les analytiques produites peuvent être de deux natures :
- Statistiques : description d’événements passés (que s’est-il passé ?)
- Prédictives : anticipation d’événements futurs (que va-t-il se passer ?)
3. L’évolution release par release : de Rel-15 à Rel-19
Release 15 (2019) — La fondation
La NWDAF est introduite dans sa forme initiale. Elle est capable de collecter des données réseau et de produire des analytiques élémentaires. C’est une architecture monolithique : une seule entité logique gère à la fois la collecte, le traitement et l’exposition des résultats.
Cas d’usage type : analytiques de charge des tranches réseau (network slice load level), utilisées par le PCF pour affiner ses décisions de politique QoS, ou par le NSSF pour orienter la sélection de tranche.
Release 16 (2020) — Élargissement des sources de données
Le 3GPP étend les sources de données accessibles par la NWDAF : désormais, elle peut interroger n’importe quelle NF du cœur 5G, les fonctions applicatives (AF), et les systèmes OAM. Cette extension permet de couvrir des scénarios plus complexes.
Cas d’usage ajouté : détection de comportements anormaux des équipements utilisateurs (UE). Par exemple, la NWDAF peut détecter un phénomène de ping-pong handover (un UE oscillant entre deux cellules), ou identifier un UE compromis (piraté) et déclencher des mesures de protection — blocage des communications ou alerte — en quasi-temps-réel.
Release 17 (2022) — Décomposition fonctionnelle et nouvelles fonctions d’infrastructure
C’est la release charnière pour la maturité de l’architecture d’automatisation. Deux évolutions majeures :
a) Décomposition de la NWDAF en deux fonctions logiques :
- MTLF (Model Training Logical Function) : chargée d’entraîner les modèles d’apprentissage automatique (ML). Elle expose des services d’entraînement aux consommateurs.
- AnLF (Analytics Logical Function) : chargée de l’inférence, c’est-à-dire d’utiliser les modèles entraînés pour dériver des analytiques et les exposer aux consommateurs.
Cette séparation est importante : elle permet de spécialiser les ressources de calcul (les phases d’entraînement ML sont très gourmandes en ressources, différentes des phases d’inférence en production), et d’organiser la chaîne ML de façon modulaire.
b) Nouvelles fonctions d’infrastructure d’automatisation :
| Fonction | Spécification | Rôle |
|---|---|---|
| DCCF (Data Collection Coordination Function) | TS 29.574 | Coordonne et optimise la collecte de données entre les sources et les consommateurs d’analytiques, évitant les collectes redondantes |
| MFAF (Messaging Framework Adaptor Function) | TS 29.576 | Adaptateur de framework de messagerie, facilitant la distribution des données entre fonctions via des mécanismes de publish/subscribe |
| ADRF (Analytics Data Repository Function) | TS 29.575 | Stockage persistant des données analytiques, permettant de les réutiliser sans recollecte |
Ces trois fonctions renforcent l’efficacité de toute la chaîne : collecte moins redondante, distribution plus flexible, réutilisation des données.
Release 18 (2024) — Intelligence augmentée et apprentissage fédéré
La Release 18 (première release de la 5G-Advanced) apporte plusieurs enrichissements substantiels :
Analytiques pour la description des flux applicatifs (PFD Determination) : la NWDAF peut analyser le trafic du plan utilisateur et les descriptions de flux de paquets (PFD — Packet Flow Description) pour en déduire de nouvelles PFDs, permettant une classification applicative plus fine et dynamique.
Métriques de précision des modèles ML : la NWDAF peut désormais calculer et exposer des indicateurs de fiabilité de ses modèles ML et de ses analytiques. Cela permet aux consommateurs d’évaluer la confiance accordée à une prédiction avant de l’utiliser pour une décision critique.
Apprentissage fédéré (Federated Learning) : plusieurs instances NWDAF (déployées dans différents domaines réseau, ou chez différents partenaires) peuvent entraîner collaborativement un modèle ML sans partager leurs données brutes locales. Chaque instance entraîne localement et ne partage que les mises à jour de modèle (les gradients ou poids). C’est une approche préservant la confidentialité des données, particulièrement utile dans des scénarios d’itinérance (roaming) ou de fédération d’opérateurs.
Analytiques en situation d’itinérance : la gestion des analytiques et des échanges de données en contexte roaming est formalisée, permettant à un opérateur visité de bénéficier de l’intelligence analytique de l’opérateur domicile.
Release 19 (en cours) — Vers l’IA au service des cas d’usage verticaux
La Release 19, activement développée par le groupe CT3 au moment de la publication de cet article, étend encore les capacités vers de nouveaux cas d’usage :
- Amélioration du positionnement assistée par IA : la NWDAF peut contribuer à l’amélioration de la précision de localisation des UEs en exploitant des données analytiques complémentaires aux techniques radio classiques (TDOA, AoA…).
- Apprentissage fédéré vertical : extension du Federated Learning à des scénarios impliquant des acteurs verticaux (industrie, santé, transport) au-delà des seuls opérateurs.
- Recommandation de politique QoS : la NWDAF peut suggérer proactivement au PCF des ajustements de politique QoS basés sur ses prédictions d’usage et d’expérience.
- Atténuation et prévention de comportements anormaux réseau : évolution des mécanismes de détection vers une posture plus proactive, avec des actions préventives automatisées.
4. Cas d’usage illustratifs
Cas 1 : L’expérience de service (MOS)
Un opérateur souhaite mesurer en continu la qualité perçue (Mean Opinion Score) d’un service de streaming vidéo sur ses tranches réseau. La NWDAF collecte les métriques QoE depuis la fonction applicative (délai moyen de paquets, taux de perte, débit), les données de flux QoS depuis les NFs du cœur, et les métriques radio (débit RAN) depuis l’OAM. Elle produit des analytiques à différentes granularités : par UE individuel, par groupe d’UEs, par application, par type d’accès, par tranche réseau. L’opérateur identifie ainsi les goulots d’étranglement et les opportunités d’optimisation réseau ciblées.
Cas 2 : Analytiques de charge des fonctions réseau (NF Load)
Un AMF doit sélectionner un SMF pour gérer une nouvelle session PDU. Plutôt que de choisir au hasard parmi les SMFs disponibles, l’AMF interroge la NWDAF pour connaître la charge actuelle et prévisionnelle de chaque SMF (usage CPU virtuel, mémoire, disque, charge de trafic). La NWDAF collecte ces informations auprès du NRF (registre des NFs) et de l’OAM, et produit un résultat structuré incluant le statut, la charge courante et la charge de pointe de chaque SMF. L’AMF sélectionne ainsi le SMF le moins sollicité, améliorant l’efficacité globale du réseau. Le même principe s’applique à la sélection de l’UPF par le SMF.
5. Points clés à retenir
L’architecture NAE illustre une tendance de fond dans la normalisation 5G : l’intégration native de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatique dans les protocoles cœur, et non plus comme une surcouche externe. Quelques points structurants :
- La NWDAF est une NF standardisée du 5GC, pas un produit propriétaire ni une surcouche OAM. Elle s’intègre via les mêmes interfaces SBI (HTTP/2) que toutes les NFs.
- La décomposition MTLF/AnLF (Rel-17) est une architecture ML-native : séparation entraînement/inférence pour permettre flexibilité et spécialisation des ressources.
- L’apprentissage fédéré (Rel-18) répond à des contraintes de souveraineté et de confidentialité des données, particulièrement importantes dans les contextes multi-opérateurs et multi-domaines.
- L’évolution de Rel-15 à Rel-19 suit une progression cohérente : collecte → enrichissement des sources → décomposition ML → qualité des modèles → apprentissage distribué → cas d’usage verticaux.
Références normatives
- TS 29.520 — 5G System; Network Data Analytics Services; Stage 3 (NWDAF)
- TS 29.574 — 5G System; Data Collection Coordination Services; Stage 3 (DCCF)
- TS 29.575 — 5G System; Analytics Data Repository Services; Stage 3 (ADRF)
- TS 29.576 — 5G System; Messaging Framework Adaptor Services; Stage 3 (MFAF)
- TS 23.501 — System Architecture for the 5G System (architecture SBA globale)
- TS 23.288 — Architecture enhancements for 5G System to support network data analytics services (stage 2 NWDAF)
Source principale :
[1] 3GPP Highlights Issue 09 (décembre 2024) — « Network Automation Enablers in 5GS », Yali Yan (CT3 Chair), Zhenning Huang (China Mobile), Xuefei Zhang (Huawei). https://www.3gpp.org/technologies/nae-5gs-ct3

Figure 1 : Évolution de l’architecture d’automatisation des réseaux et définition des cas d’utilisation typiques [1]
Figure 2 : Architecture NAE