La France périphérique ? Christophe Guilluy raconte n’importe quoi…

Dans notre dernière tribune pour Le Monde (voir ici ou ), Michel Grossetti et moi-même dénoncions un discours faisant de quelques grandes villes (les « métropoles ») l’alpha et l’omega de la création de richesses et d’emplois, en expliquant que ce discours sous-tendait deux idéologies, l’une « progressiste » (les métropoles sont l’avenir de la France, soutenons-les), l’autre « réactionnaire » (à soutenir les métropoles, on oublie la France périphérique qui se meurt et devrait se révolter).

Dans nos travaux mettant en débat ce discours, nous « entrons » par une critique de l’idéologie « progressiste », portée de manière plus ou moins nuancée par des chercheurs comme Davezies, Levy, Askenazy et Martin, … A plusieurs reprises, on m’a d’ailleurs demandé si on comptait s’attaquer un jour à l’autre idéologie, portée par Christophe Guilluy dans son ouvrage de 2015, « La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires », ou dans son dernier ouvrage, « Le crépuscule de la France d’en haut ».

J’explique alors, précisément, que les travaux de Guilluy ne sont que l’autre face de la même pièce, ce dernier reprenant la thèse des premiers (les métropoles concentrent et concentreront toujours plus les meilleurs emplois et les meilleurs revenus), mais lui se focalise ensuite sur les classes populaires, concentrées hors métropoles et délaissées par les élites. Il n’en demeure pas moins que pointer du doigt ses erreurs d’analyse, ou plus précisément les éléments de preuve empirique qu’il avance, comme nous l’avons fait pour la note Terra Nova de Davezies et Pech et celle d’Askenazy et Martin pour le CAE, par exemple, est loin d’être inutile.

Ça tombe bien : c’est l’exercice auquel vient de se livrer Olivier Galland, sur Télos, dans un billet synthétique et efficace, je vous recommande sa lecture. Et comme il s’agit, j’insiste, du même discours pour deux idéologies, ce que dit Galland de Guilluy, c’est autant d’éléments contre Davezies, Levy et consorts…

Graphiques du jour : le monde en 2050

En France, comme dans d’autres pays mais plus que dans d’autres pays, la mondialisation fait peur, elle est vue comme un processus destructeur d’emplois et de richesses pour notre économie. C’est pourquoi je présente souvent en préambule de différentes conférences et de différents enseignements que j’assure les deux ensemble de graphiques ci-dessous, tirés de ce document, qui permettent de recadrer les choses.

pibIl s’agit du PIB (en dollars 2010 constants) de différents pays, en 2010 (partie haute) et en 2050 (partie basse). Deux idées se dégagent, la première évidente, la deuxième un peu moins :

  • première idée, les grands pays émergents (les BRIC = Brésil, Russie, Inde et Chine) montent dans le classement pour occuper les premières places à horizon 2050, si la dynamique de croissance observée à l’échelle mondiale se poursuit,
  • deuxième idée, si vous êtes attentifs à la graduation de l’axe des ordonnées, vous constaterez que le PIB de tous les pays de l’échantillon augmente sur la période. Pour les Etats-Unis, par exemple, il passe de 15 000 milliards de dollars à environ 35 000 milliards.

Cette évolution fait souvent peur, les pays développés reculant dans le concert des nations en termes de production de richesse. Elle reflète pourtant une évolution souhaitable : de grands pays très peuplés se développent, compte-tenu de leur taille ils ont vocation à occuper à terme les premiers rangs dans la production de richesse.

D’ailleurs, dans un monde idéal, que l’on peut définir comme un monde où chaque habitant détiendrait le même niveau de richesse, que devrait peser chaque pays dans le PIB mondial ? Et bien ce qu’il pèse dans la population mondiale, ce qui pourrait ressembler à cette carte, publiée récemment :

carte_mondeDeuxième série de graphique, qui présente non plus le PIB mais le PIB par habitant des mêmes pays, aux mêmes dates :

pibhLà encore, plusieurs résultats :

  • contrairement à la première série, le classement des pays évolue peu, les pays développés restant en tête en terme de PIB par habitant,
  • conformément à la première série, on observe un accroissement du niveau de vie de tous les pays, signe que la croissance économique est supérieure à la croissance démographique. Le jeu économique n’est pas un jeu à somme nulle,
  • l’allure générale des deux graphiques est très claire : les inégalités entre les pays se réduisent fortement, on assiste à un processus de convergence des niveaux de vie des populations.

Du point de vue strictement économique, toutes ces évolutions sont positives et souhaitables ; elles témoignent de la sortie de la pauvreté de milliards d’habitants sur la planète, sans que ceci se fasse au détriment des habitants des pays développés.

Une nouvelle quantification des délocalisations

L’Insee vient de publier les résultats d’une nouvelle étude qui vise à mesurer les délocalisations opérées par des entreprises françaises. Les chiffres portent sur la période 2009-2011.

On y apprend que 4,2% des entreprises de 50 salariés ou plus ont délocalisé, chiffre qui monte à 8,8% dans l’industrie manufacturière et les services de l’information et de la communication. Ces délocalisations ont lieu majoritairement dans l’Union Européenne (55% des opérations), avant tout dans l’UE à 15 (38%). L’Afrique arrive derrière (24%), suivi de la Chine (18%) et de l’Inde (18%).

Quel impact sur l’emploi? L’enquête estime à 20 000 le nombre d’emplois détruits sur 2009-2011 pour motif de délocalisation, soit 6 600 en moyenne par an, soit encore 0,3% de l’emploi salarié en 2011. Parmi eux, 11 500 relèvent de l’industrie manufacturière, soit 0,6% de l’emploi salarié de l’industrie manufacturière.

L’étude réalisé a également été conduite dans d’autres pays de l’Union Européenne, ce qui permet de construire ce graphique :

deloc

La France est l’un des pays les moins touché de l’échantillon.

Tous ces chiffres sont globalement conformes à ceux produits par d’autres études. Les délocalisations existent, mais elles pèsent beaucoup moins qu’on l’imagine et contribuent beaucoup moins que d’autres processus aux destructions d’emplois.

Made in France et Made in Monde : de nouveaux chiffres

J’en ai parlé à plusieurs reprises (ici, et ) , la comptabilité traditionnelle des échanges extérieurs masque très largement la tendance croissante à la fragmentation des processus productifs. Petite illustration : une entreprise localisée en France exporte une voiture vers l’Allemagne, d’une valeur de 100. Dans la comptabilité traditionnelle, on comptera +100 pour les exportations françaises vers l’Allemagne dans le secteur automobile. Considérons maintenant la fragmentation des processus productifs : pour fabriquer cette voiture, l’entreprise importe des composants d’autres pays, par exemple des pays d’Europe Centrale et Orientale, disons de Slovaquie. Supposons que ces composants importés soient d’une valeur de 40. Une comptabilité en valeur ajoutée affectera +60 d’exportations de la France vers l’Allemagne et +40 d’exportations de la Slovaquie vers l’Allemagne. Supposons en outre que pour fabriquer cette voiture, l’entreprise achète des services à des entreprises localisées en France (design, recherche, communication, etc.), disons pour une valeur de +20. Dans la comptabilité traditionnelle, on compte +100 d’exportations de la France vers l’Allemagne dans le secteur automobile. Dans la comptabilité en valeur ajoutée, on comptera +60 d’exportations, dont +40 pour le secteur automobile et +20 pour les secteurs des services aux entreprises. On le voit, notre perception de la géographie des échanges et des secteurs exportateurs peut en être sensiblement modifiée.

L’OCDE et l’OMC se sont emparés du sujet depuis quelques temps. Ils viennent de mettre en ligne des données très intéressantes sur le sujet (merci à Xavier Desray pour l’info!), ainsi que des synthèses par pays. Ce document, notamment, montre ce que cela change pour la France : le déficit commercial vis-à-vis des Etats-Unis est sensiblement réduit, passant de 27 à 18 milliards de dollars. Idem, dans une moindre mesure, avec la Chine : le déficit passe de 12,3 milliards de dollars avec la comptabilité traditionnelle à 9,8 milliards avec la comptabilité en valeur ajoutée.

Une analyse non plus géographique mais sectorielle permet de souligner un autre point essentiel, qui ne va pas trop plaire aux obsédés de l’industrie mais que voulez-vous, c’est la vie : la France exporte essentiellement des services, qui sont incorporés dans les biens manufacturés. Dans l’ensemble des exportations brutes, la part des services est de 55%.

S’agissant des Etats-Unis, son déficit vis-à-vis de la Chine est réduit de 25%, au profit de l’Allemagne, du Japon et de la Corée du Sud. Les services pèsent 56% des exportations. Quant à l’Allemagne, son déficit commercial vis-à-vis des Etats-Unis se transforme en excédent avec cette nouvelle comptabilité. Les services pèsent également beaucoup dans leurs exportations, avec une part de 49%.

Ce serait bien que les politiques français, à l’échelle nationale comme à l’échelle régionale, s’emparent de ces chiffres et modifient leurs politiques : plutôt que de prôner à longueur de discours le Made in France et de mettre en place des observatoires des relocalisations qui ne serviront strictement à rien, ils devraient prendre acte de cette fragmentation des processus productifs et s’interroger sur le positionnement des entreprises françaises dans les chaînes de valeur ajoutée déployées à l’échelle mondiale. Quels sont nos avantages comparatifs? Comment les renforcer? Comment se rendre indispensable sur certains créneaux, afin de pérenniser ces avantages? Dans le même sens, je leur conseille d’analyser l’ensemble des secteurs, de regarder d’un oeil neuf le secteur des services, de sortir de leur obsession pour l’industrie.

Je sais : c’est pas gagné…

L’économie mondiale en 2050

Goldman Sachs se livre régulièrement à un exercice intéressant : des prévisions de croissance économique à l’horizon 2050, pour un certain nombre de pays, l’accent étant mis sur l’évolution différenciée entre le club des six pays les plus développés (G6), composé des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne, de la France, du Royaume-Uni et de l’Italie, et les grands pays émergents, à savoir le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine (BRIC).

Premier exercice du genre, à ma connaissance, en 2003, résultats synthétisés dans ce document. Ils ont récidivé récemment (décembre 2011), en actualisant l’analyse, résultats ici. Bien sûr, les prévisions reposent sur différentes hypothèses (forme de la fonction de production, évolution démographique, taux de participation, investissement, progrès technique, etc.), mais les simulations faites sur la période passée sont plutôt convaincantes. Il ne s’agit de toute façon pas de déterminer la valeur du PIB pour tel ou tel pays à la virgule près, mais plutôt d’identifier des tendances.

Dans un premier temps, on peut s’amuser à se faire peur, en se focalisant sur le PIB des pays. On obtient alors ce premier graphique :

En 2050, le leader économique mondial, si l’on considère que le leadership est mesuré par le poids dans le PIB mondial, est la Chine. L’Inde est troisième, le Brésil quatrième et la Russie cinquième. La France, cinquième en 2010, rétrograde au dixième rang. On notera que, selon les projections de Goldman Sachs, la France est derrière l’Allemagne en 2010 mais devant l’Allemagne en 2050…

Même idée, sur un temps plus long, dans ce tableau :

Raisonner sur le PIB n’a cependant qu’un intérêt très limité du point de vue économique : c’est un indicateur de la taille des pays, pas du niveau de vie des habitants. Il convient donc plutôt de regarder les estimations faites sur une autre variable, le PIB par habitant. On obtient alors ce nouveau graphique :

Plusieurs remarques : i) les pays développés restent en tête du classement, avec quelques évolutions en leur sein (recul du Japon, progression du Royaume-Uni), ii) chez les BRIC, c’est la Russie qui progresse le plus, elle passe même devant l’Italie, iii) la forme générale du graphique laisse deviner un processus de convergence entre les pays, les écarts étant plus faibles.

Ce dernier point est confirmé par un dernier graphique :

Les deux graphiques montrent, chacun à sa manière, que le monde devient de moins en moins inégalitaire, conclusion plutôt rassurante.

Au final, la dynamique économique fait grimper dans le classement du PIB les pays dont la population pèse le plus dans la population mondiale, ce qui est une bonne chose : dans un monde égalitaire, après tout, chaque pays devrait peser dans le PIB ce qu’il pèse dans la population. Ceci ne se fait pas au détriment des pays de plus petite taille et/ou des pays développés, puisque les niveaux de vie de l’ensemble des habitants de la planète augmentent. La dynamique économique n’est pas un jeu à somme nulle mais, potentiellement, un jeu à somme positive. C’est aussi ce que montrent ces graphiques.

La fragmentation des processus productifs

J’en avais déjà parlé ici et , la comptabilité traditionnelle du commerce international masque la tendance à la fragmentation croissante des processus productifs : quand une entreprise française exporte une voiture pour une valeur de 100, on ajoute 100 aux exportations françaises, en négligeant le fait que cette voiture incorpore des composants importés par le fabricant français. Comment intégrer cette tendance? Il convient de mesurer le commerce en valeur ajoutée, autrement dit déduire des 100 exportés ce que le fabricant a acheté à l’étranger.

Robert Johnson et Guillermo Noguera viennent de publier sur Vox-Eu un billet présentant les résultats du travail qu’ils ont réalisé en ce sens. On y découvre que le déficit commercial des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine est réduit de 40% avec cette nouvelle comptabilité, car la Chine importe nombre des composants qu’elle assemble ensuite, une part importante de la valeur ajoutée lui échappe donc. Pour tous les pays, on observe que l’industrie pèse moins et les services pèsent plus qu’on l’imagine dans le commerce mondial. Les ratios calculés pour la France sont dans la moyenne des pays de leur échantillon.

Made in France, again

Mathieu Magnaudeix, de Médiapart, m’a interviewé mercredi dernier sur le Made in France. Alexandre Delaigue et Jean-Luc Gaffard ont également été interrogés. L’objectif?
Synthétiser les analyses (largement convergentes) des économistes sur cette nouvelle mode du Made in France avant de recevoir François Bayrou, ce soir, entre 20h30 et 22h00.

L’article se trouve ici (€). Le débat sera diffusé là.

Made in France vs. Made in Monde

Je découvre dans cet article (via EcoInter View) le petit tableau ci-dessous, traduit et complété par mes soins.

Balance commerciale des Etats-Unis pour l’iPhone, en 2009 (millions de dollars)

Chine Japon Corée du Sud Allemagne Reste du Monde Monde
Mesure traditionnelle -1901.2 0 0 0 0 -1901.2
en % 100% 0% 0% 0% 0% 100%
Mesure en valeur ajoutée -73.5 -684.8 -259.4 -340.7 -542.8 -1901.2
en % 4% 36% 14% 18% 29% 100%

 

Il s’agit d’un tableau résumant la balance commerciale des Etats-Unis, en 2009, pour un seul produit, l’iPhone. La mesure traditionnelle du commerce montre que les Etats-Unis payent 1901.2 millions de dollars à la Chine, qui assemble ce produit. Une mesure révisée, en valeur ajoutée, modifie totalement notre perception : la Chine, pour assembler l’iPhone, importe beaucoup du Japon, de l’Allemagne, de la Corée du Sud et d’autres pays encore. Si l’on déduit des exportations chinoises d’iPhone les importations chinoises nécessaires, les Etats-Unis ne payent plus que 73.5 millions de dollars à la Chine, soit 4%, contre 36% au Japon ou 18% à l’Allemagne.

J’avais déjà parlé de l’importance de l’analyse du commerce international en valeur ajoutée ici et . Je voulais en remettre une couche, vu le débat politique actuel sur le fabriqué en France :

Sarkozy/Jego proposent de labelliser « Origine France Garantie » les produits dont plus de 50% de la valeur ajoutée est française. Bayrou a fait du « Fabriqué en France » un point essentiel de sa campagne. Sur la base de ce critère, on observe que l’iPhone est un produit Made in Nulle Part. Ou plutôt Made in Monde,

* Le Japon et l’Allemagne ne peuvent pas revendiquer que l’iPhone est un pays respectivement Made in Japan ou Made in Germany. Mais ils sont très bien positionnés dans la chaîne de valeur ajoutée de ce produit Monde,

* On peut donc opposer deux stratégies en matière de politique industrielle : i) la stratégie Sarkozy/Jego/Bayrou, qui vise à soutenir la production de biens Made in France vendus en France, ii) la stratégie Japonaise ou Allemande, qui vise à être bien placé dans les processus de production de produits Made in Monde vendus… partout dans le Monde.

Personnellement, je ne sais pas, mais alors absolument pas, quelle est la meilleure stratégie…

TVA Sociale et autres futilités…

Les médias s’emparent du sujet remis sur le tapis par le gouvernement. Hier, petite interview pour France Bleu Poitou (édition de 18h, mais c’est très court) et pour Le Parisien/Aujourd’hui en France (elle devrait figurer dans l’édition papier d’ajourd’hui).

Difficile en quelques secondes ou minutes de dire tout ce que j’en pense, je renvoie plutôt à mon billet d’il y a quelques années. Voir aussi les billlets des Econoclastes, ce billet de Mathieu Bronnec, ou encore celui-ci, d’un nouveau venu sur la blogosphère, Captain
Economics.

Sur Twitter, @petitesphrases cherchait des billets sur le sujet. Alexandre Delaigue l’a renvoyé sur certains des billets indiqués plus
haut. Question alors de @petitesphrases : « ok, je vais lire ça, mais pourquoi on le fait alors si c’est naze? ».

Réponse d’Alexandre Delaigue : « la politique ne consiste pas à régler les problèmes, mais à les gérer : c’est à dire, à créer
l’illusion de faire quelque chose. »

Certains trouveront la formule un peu cynique et/ou désespérante, mais je la trouve tellement vrai ces temps-ci, quand on voit ce qui
fait l’actualité : tva sociale, relocalisations, made in France, Seafrance…