Les journalistes racontent n’importe quoi (mais c’est un peu la faute de l’Insee)

L’Insee vient de publier les chiffres de la population 2016 par commune et en a profité pour mettre en ligne une étude France entière et des études par région sur l’évolution de la population 2011-2016, comparée à la période 2006-2011. L’étude France entière s’intitule « Entre 2011 et 2016, les grandes aires urbaines portent la croissance démographique française », vous la trouverez ici.

La presse s’en est fait l’écho, et le moins qu’on puisse dire, c’est que certains racontent n’importe quoi. Mon sentiment : c’est en partie la faute de l’Insee et en partie en lien avec le déficit de formation en statistique des journalistes. La prise de Came ne doit pas être totalement étrangère au problème, également.

Reuters, les métropoles et les grandes aires urbaines : un problème de vocabulaire

Premier exemple, un article de Reuters intitulé « Les métropoles polarisent la population mais Paris se vide », où l’on peut lire ceci :

En écho au mouvement des “Gilets jaunes” parfois présenté comme la confrontation entre la France rurale et des villes petites et moyennes et celle des grandes métropoles, cette étude souligne que la croissance des grandes aires urbaines a porté la croissance démographique de la France entre 2011 et 2016.

Où est le problème ? Dans le vocabulaire. L’Insee brasse des statistiques par aire urbaine (771 France entière) et distingue, parmi elles, les grandes aires urbaines, dont vous trouverez la définition, plutôt complexe, ici : « un ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclave, constitué par un pôle urbain (unité urbaine) de plus de 10000 emplois, et par des communes rurales ou unités urbaines (couronne périurbaine) dont au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille dans le pôle ou dans des communes attirées par celui-ci ».

Reuters considère que grande aire urbaine = métropole. Peut-on vraiment les en blâmer ? Sans doute pas, d’où mon sentiment que l’Insee, pour le coup, est fautif. En effet, les grandes aires urbaines sont au nombre de 241. On y trouve Paris, Lyon et Marseille, bien sûr, mais aussi Ancenis (10 000 habitants), les Herbiers (19 000), Figeac (26 000), etc. Bref, beaucoup de villes que la plupart d’entre vous considèrent, à juste titre, comme moyennes voire petites.

Elles concentrent 78% de la population en 2016 d’après les chiffres de l’Insee. On trouve en leur sein, comme précisé dans la définition, de nombreuses communes rurales, si bien qu’avoir choisi le terme d’aires urbaines pour parler de territoires composés en partie d’espaces à faible ou très faible densité, c’est moyen… Cela laisse penser que le « rural » se réduit à peau de chagrin (4,5% de la population hors influence des aires urbaines si l’on retient la typologie de l’Insee), ce qui est pour le moins contestable, comme expliqué en détail ici.

Les statistiques, la Croix et la bannière

Deuxième exemple, un article de la Croix intitulé « La banlieue attire de moins en moins d’habitants », où l’on peut lire en sous-titre de la photo « les périphéries des grandes villes se vident au profit des « grands pôles urbains » de plus de 300 000 habitants » et dans le corps du texte : « les villes de banlieues attirent de moins en moins, au profit des centres-villes… qui se repeuplent » [Edit 29/12 : le journaliste de la Croix m’a écrit pour m’indiquer qu’il avait modifié la légende de la photo suite à la lecture de mon billet].

Petite devinette pour comprendre l’erreur : Pierre et Jacques font la course, qui consiste à faire deux fois le tour d’un stade. Pierre va beaucoup plus vite que Jacques lors du premier tour de piste (disons 4 fois plus vite). Lors du deuxième tour, Pierre ralentit alors que Jacques maintient son allure, de telle sorte que maintenant, Pierre ne court pas 4 fois plus vite que Jacques, mais seulement deux fois plus vite. Question : lors du deuxième tour, qui va plus vite, Pierre ou Jacques ?

Question stupide, n’est-ce pas ? Pas tant : les journalistes de la Croix se sont plantés dans la réponse, en tout cas. Ce que montre l’Insee, en effet, ce n’est pas que les grands pôles urbains (les « centre-villes » pour la Croix) croissent plus vite que leur couronne (les « banlieues » pour la Croix), elles croissent toujours moins vite (0,4% pour les premières contre 0,8% pour les dernières), mais l’écart s’est réduit, le taux de croissance n’est plus que 2 fois supérieur, contre 4 fois supérieur entre 2006 et 2011 (0,3% contre 1,2%), d’où mon exemple. Donc affirmer que les périphéries se vident au profit des grands pôles urbains, comment dire…

Des commentaires moyens sur les moyennes

Le vocabulaire associé à la typologie de l’Insee me semble très critiquable, je l’ai dit. Le fait ensuite de comparer des moyennes par paquet d’aires urbaines l’est tout autant, car il masque l’hétérogénéité au sein de chaque catégorie.

Quand l’Insee affirme que les grandes aires urbaines portent la croissance de la population entre 2006 et 2011, c’est parce que cette catégorie a connu un taux de croissance de 0,5% en moyenne, contre 0,4% France entière. Sauf que les taux varient, au sein de cette catégorie, entre -1,6% et +2,6%.

Si l’on restreint aux 20 plus grandes aires urbaines, ce qui correspond sans doute mieux à ce que l’on pense être les « métropoles », idem, ça varie beaucoup, comme le montre ce graphique tiré du document :

Vous remarquerez que parmi les 20 plus grandes aires urbaines, 11 ont un taux de croissance de la population inférieur ou égal au taux de croissance France entière (0,4%)… (En complément, je me suis amusé, à partir des données mises en ligne, à tester le lien entre la taille des départements et leur taux de croissance, j’ai fait de même pour les 241 grandes aires urbaines, cela ne donne rien, on ne trouve pas d’effet taille).

Petite recommandation à l’Insee, de ce fait : quand vous présentez des moyennes dans un tableau, indiquez également l’écart-type. Faites des petits tests de comparaison de moyenne, également, pour éviter des commentaires trop rapides.

La Came, encore et toujours…

S’intéresser à la géographie des taux de croissance de la population n’est pas totalement inutile. Mais il faut toujours faire attention aux catégories et aux indicateurs que l’on utilise. A ce titre, ce que montrent avant tout les chiffres publiés par l’Insee, c’est qu’on retrouve plutôt des dynamiques macro-régionales, avec des territoires (grands, moyens et petits) dynamiques à l’Ouest et au Sud, et d’autres (grands, moyens et petits) moins dynamiques dans un grand quart Nord-Est. Quand l’Insee affirme ensuite que « la proximité d’une grande métropole favorise la croissance de population départementale », ça manque d’éléments de preuve : je ne suis pas sûr que la dynamique vendéenne soit lié à la proximité de Nantes, ni que la Haute-Savoie croisse en lien avec Lyon…

Mais même cet exercice de comparaison de taux de croissance est critiquable : plus ou moins consciemment, on considère qu’un territoire qui connaît une croissance de la population plus forte va bien, et que celui qui connaît une croissance plus faible va mal. Or, la croissance forte observée à Bordeaux, Nantes, Montpellier, …, n’est pas sans poser problème en terme d’effets de congestion et de montée du prix du foncier, je ne suis pas sûr qu’un territoire moins « dynamique » soit en plus mauvaise position et que sa situation soit moins enviable…

Comparer les taux de croissance, enfin, c’est considérer, là encore plus ou moins consciemment, que les territoires sont en concurrence les uns avec les autres dans le cadre d’une sorte de tournoi de foot. Or, ce n’est pas le cas, les territoires sont traversés par des processus socio-économiques, des interdépendances qui les dépassent, qu’il faut identifier, et s’interroger sur la façon de mieux régler les problèmes que cela pose.

Je fais le vœu que l’année 2019 soit sous le signe de la cohésion des territoires, plutôt que sous celui, calamiteux, de la concurrence entre eux. Cela passe par des réflexions sur la façon dont on les regarde, et sur les représentations qui sous-tendent notre regard.

Petit cours d’économie à l’attention des journalistes du Figaro et du Point qui disent n’importe quoi…

Le Figaro s’est fendu récemment du titre d’article le plus bête du monde : « Selon le FMI, neuf chômeurs français sur dix n’ont aucune chance de retrouver un emploi ». Le Point l’a repris immédiatement. La note du FMI sur laquelle s’est appuyée le Figaro est disponible ici. Elle ne dit pas du tout cela, comme l’explique bien Libération dans cet article.

Comme l’économie est une matière un brin complexe, je vous propose un petit cours, le plus simple possible, pour vous expliquer ce que dit la note, pourquoi le Figaro se trompe, et ce que l’on peut en déduire en matière de lutte contre le chômage.

L’économie française dispose d’un ensemble de ressources potentiellement mobilisables pour produire des biens et services vendus sur les marchés (nationaux et/ou mondiaux) : ressources naturelles, ressources en travail, ressources en capital, connaissances, … Elle se caractérise également par un certain degré de concurrence sur le marché des biens et des services, par certaines règles en matière de fonctionnement du marché du travail et des marchés financiers, par son système de formation, de recherche, par un système juridique, fiscal, social, …, qui influent bien sûr sur les comportements des acteurs. Tout ceci définit les contours de ce que l’on peut appeler les structures de l’économie française.

Compte-tenu de ces structures, on peut calculer la production nationale que l’on pourrait atteindre. Notons-là Y*. Compte-tenu de ce niveau de production potentielle, on peut en déduire un niveau d’emploi L* nécessaire pour l’atteindre, qui, ramené à la population active, permet de calculer un taux de chômage u*. Ce taux de chômage, on peut l’appeler le taux de chômage structurel.

Chaque entreprise ne s’amuse évidemment pas à calculer ce niveau macroéconomique de production pour savoir ce qu’elle va faire : elle s’en moque. Elle cherche plutôt à anticiper ses ventes et décide en fonction de son niveau de production, et donc d’investir ou pas, d’embaucher ou pas, etc. L’agrégation de ces décisions individuelles, les échanges réalisés ensuite sur les marchés, conduisent à la formation de la production non plus potentielle, mais effective. Notons-là Y. On peut déduire de ce niveau de production Y un niveau d’emploi L nécessaire pour l’atteindre, qui, ramené à la population active, permet de calculer un taux de chômage effectif u.

Rien ne garantit que le taux de chômage effectif soit égal taux de chômage structurel. Dans tout un ensemble de cas, en effet, les entreprises se trompent dans leurs anticipations, par exemple suite à une crise, elles ont tendance à se méfier de l’avenir, à investir moins qu’elles ne pourraient, ne serait-ce que par qu’elles « sentent » (ou pensent sentir) que les consommateurs eux-mêmes ont peur de l’avenir et qu’ils consomment moins qu’ils ne pourraient. On observe donc potentiellement un Y<Y* et donc un u>u*. La différence entre u et u* est le chômage que l’on peut qualifier de conjoncturel, résultant de ces inévitables erreurs d’anticipation.

Que dit la note du FMI, alors ?

Que le taux de chômage en France, qui est d’environ 10%, est pour une très large part structurel : le u* de la France serait de 9%. Dit autrement, 90% du chômage français serait d’origine structurelle, 10% d’origine conjoncturelle. C’est pour cela que le Figaro croit pouvoir dire que « 9 chômeurs sur 10 ne pourront jamais retrouver d’emploi ». Mais c’est faux. Éventuellement, on pourrait plutôt dire, si l’on en croit l’analyse du FMI : « 9 chômeurs sur 10 sont au chômage en raison des problèmes structurels de l’économie française ». Le titre du Figaro est sexy et faux, le titre que je propose est moins sexy mais juste. A vous de choisir.

Dire que 90% du chômage est d’origine structurelle, cela signifie que, si on veut le réduire, il faut mettre en place des politiques structurelles afin de faire monter Y* et donc de réduire u*, la note du FMI en listant quelques unes. Si, à l’inverse, le chômage est massivement d’origine conjoncturelle, il faut mettre en place des politiques conjoncturelles afin de rapprocher u de u*.

Prenons l’exemple de la loi El Khomri pour montrer que ces quelques éléments permettent de mieux comprendre les débats entre économistes.

Dans la tribune signée par Piketty et al., défavorable à la loi, le premier argument consiste à dire que la composante conjoncturelle du chômage est importante : la crise a fait passer le chômage en France de 7% à 10%, l’Europe aurait dû mettre en place une politique conjoncturelle (faire de la dépense publique par exemple) pour compenser le faible investissement et la faible consommation privés, ce qu’elle n’a pas fait.

Les autres arguments avancés dans le cadre du débat, ensuite, montrent que les économistes, s’ils reconnaissent tous la nécessité de mettre en place des politiques structurelles, ne sont pas d’accord sur les priorités. La tribune d’Aghion et al. considère que la loi va dans le bon sens en se focalisant sur certaines « règles du jeu » sur le marché du travail, l’autre tribune considère que non, qu’empiriquement il n’y a pas de lien entre protection des salariés et chômage, que le problème se situe plutôt côté système de formation et marché du logement. L’essentiel des débats entre économistes se situent là, d’ailleurs, quels que soient les sujets : quelles sont les politiques structurelles à mettre en œuvre en priorité ?

Je préconise une autre réforme structurelle, qui ne changera pas la face du monde, certes, mais qui ne serait pas inutile : renforcer l’enseignement de l’économie dans les formations suivies par notre élite politique et médiatique…

Quand le journal Le Monde fait du (très) mauvais journalisme

Je viens de tomber sur cet article du Monde, consécutif à un appel à témoignage sur le thème « Bac+5, vous occupez un emploi inférieur à votre niveau de diplôme ». Une cinquantaine de personnes ont répondu. L’article est titré « Quand on est caissière avec un bac+5, on apprend l’humilité! »

Je trouve la démarche affligeante. Elle laisse penser que les études ne servent à rien, puisqu’on finit caissière ou vendeur de sushis. C’est ce que disent explicitement certaines personnes ayant témoignées. Ainsi que des commentateurs de l’article.

Un bon journaliste aurait pris soin, en début d’article, de donner quelques chiffres sur les taux de chômage, les niveaux de salaires et le type d’emploi occupé par les bacs+5, relativement aux personnes ayant arrêté plus tôt leurs études. C’est difficile à trouver, allez-vous peut-être me dire?

Pas du tout : le Cereq interroge régulièrement un échantillon représentatif des sortants du système éducatif, trois ans après l’obtention de leur dernier diplôme. La dernière génération enquêtée est la génération 2007, enquêtée en 2010 (la génération 2010 est actuellement enquêtée, résultats en 2014). Beaucoup de résultats sont disponibles ici, ça m’a pris 30 secondes pour trouver le tableau que je voulais :

cereq

9% de chômage chez les bac+5 contre 18% en moyenne pour l’ensemble des sortants. 79% en CDI contre 60% en moyenne. 94% sont cadres ou profession intermédiaire contre 52% en moyenne. Salaire médian net mensuel de 2000€, contre 1380€ en moyenne. Je vous laisse découvrir les chiffres pour tous les niveaux de diplôme.

C’était si compliqué de le dire? Rien n’empêche ensuite d’interroger des personnes atypiques, mais ce rappel introductif aurait tout changé. Sans ce rappel, cet article, c’est du grand n’importe quoi.

Journalisme pas Net

Bon, c’est pas tout ça, faut que je prépare ma conférence pour la semaine prochaine… Les deux premières parties, ça va. Pour la troisième partie, il s’agit d’être efficace, je n’aurai pas beaucoup de temps…Trois ou quatre diapos max… Je vous rappelle l’idée : « Nous finirons par quelques réflexions sur la qualité des informations et des connaissances accessibles via les réseaux socionumériques, plus généralement via internet, suite au débat récurrent entre médias traditionnels et nouveaux médias (cf. les déclarations récentes de Frédéric Begbeider, Laurent Joffrin ou Aurélie Filippetti). Nous en montrerons la complémentarité et insisterons sur les enjeux d’éducation à l’utilisation des réseaux socionumériques, plus que de censure. »

Première diapo, déclaration d’Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication :

“Si la presse abandonne la qualité, il n’y aura plus de différence entre les journaux, les magazines payants et la presse gratuite, notamment sur le Net où rien n’est éditorialisé.” (Aurélie Filippetti, source : http://www.polkamagazine.com/19/le-mur/polka-image/890)

Deuxième diapo, déclaration de Laurent Joffrin, Directeur de la rédaction du Nouvel Observateur :

« L’utopie babylonienne d’une bibliothèque universelle ouverte au monde entier, comme celle d’un journal planétaire permanent, libre et gratuit, trouve une soudaine incarnation. Personne ne songe, évidemment, à entraver cette marche vers l’avenir. Mais il faut rappeler que si le Net est un magnifique outil de diffusion, il ne produit rien. » (source : http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=7694)

(j’aurai pu aussi prendre un extrait de ce papier plus récent, mais ça aurait été salaud :  http://tempsreel.nouvelobs.com/laurent-joffrin/20120827.OBS0520/la-commission-jospin-et-les-derives-du-web.html)

Troisième diapo, un exemple de production journalistique éditorialisé, avec un redac chef, des journalistes avec des cartes de presse, tout ça, tout ça :

Quatrième diapo, un exemple de contenu trouvé sur le Net, une sorte de non-production, non éditorialisé, par un anonyme qui se prétend avocat, mais on n’a aucune preuve :

Voilà, voilà… Bon, en fait, c’est cool : j’ai fini de préparer la fin de mon intervention. Une sorte de démonstration par l’absurde, je dirais.

J’ai été interviewé à la télé!!! (retour d’expérience)

Comme expliqué dans mon précédent billet, France 3 (attention : National, pas Régional!) m’a sollicité pour une interview, rapport aux affaires en cours : PSA, Doux, Unilever, etc.

Tout a commencé par un mail de Camille B. :

Bonjour !

Je me permets de vous contacter en urgence : je suis journaliste au service éco de la rédaction nationale de France 3, ancienne élève de la rue Saint-Guillaume (promo 2000 !), et la rédaction en chef vient de me demander un dossier pour diffusion mercredi soir, sur le thème : « Doux, PSA, Elephant and co : quelle marge de manœuvre pour Arnaud Montebourg ». Vaste sujet !!! Ma question est simple : êtes vous actuellement sur Paris, et pourrions nous vous interviewer dans le créneau qui vous conviendrait d’ici mercredi 15h (ensuite je serai en montage), sur cette problématique de l’ingérence de l’Etat dans les plans sociaux et la réaction des grands patrons (celui d’Unilever par ex) qui alertent sur le fait que cela risque de décourager les invetsissements étrangers en France ? J’ai lu votre blog, pris connaissance de vos interviews précédentes, c’est passionnant et je suis sûre que ce serait une vraie valeur ajoutée pour le sujet. Vous pouvez me joindre au 06********. Un très grand merci, à très vite j’espère,

Je précise le contexte de réception du mail : après dix jours sur des transats espagnols (obtenus de haute lutte) à lire des livres (de langue française) ne parlant pas (surtout pas!) d’économie, je roulais tranquillement, sur des autoroutes espagnoles, d’abord, françaises, ensuite, pour réintégrer mes pénates.

Je notais en passant, à la lecture du mail, le besoin de Camille B. de se signaler, au sens de Spence, en m’indiquant, douze ans après sa sortie du système éducatif, qu’elle était passée par la rue Saint-Guillaume. Une sorte de code secret entre personnes informées – la rue Saint-Guillaume, c’est Science-Po Paris. (Personnellement, je suis passé ce matin, rue Magenta, à Poitiers, pour acheter une baguette de pain. Mais parler de la rue Magenta, à Poitiers, ce n’est pas comme parler de la rue Saint-Guillaume, à Paris : ce n’est pas un signal au sens de Spence. C’était juste pour accompagner ma salade. Pourtant, le pain est bon).

Mais, magnanime, l’esprit quelque peu engourdi par mon séjour espagnol sans doute (ses bières, son rosé, sa sangria), je me suis dit que, pourquoi pas, papoter un peu des élucubrations de notre nouveau gouvernement, ça me dégourdirait l’esprit. J’acquiesçais, donc, en précisant cependant que me rendre sur Paris ne me convenait pas trop, qu’un topo via Poitiers devrait être possible. Ce fut possible.

Quelques échanges de mails/textos plus tard, j’obtenais enfin les questions que Camille B. voulait me poser, questions dont je vous ai fait part dans mon précédent billet. J’y ajoute mes réponses :

  • Des dossiers très chauds attendent le gouvernement en cette rentrée : Doux, PSA, Elephant…. Le ministre du redressement productif Arnaud Montebourg multiplie les déclarations d’intention. Mais l’Etat peut-il réellement intervenir de manière directe dans tous ces dossiers brûlants ?
Bof, bof. L’activisme d’Arnaud de Montebourg ressemble quelque peu à l’activisme du précédent président (quel est son nom, déjà?). Sur ce point, il y a plutôt continuité. Pour rappel, on estime que, chaque jour (j’insiste : chaque jour), plusieurs milliers d’emplois sont créés et détruits. Si notre ministre du redressement productif veut s’occuper de chaque emploi détruit, il risque d’avoir un problème d’agenda.
Plus sérieusement : que l’Etat s’intéresse à ces cas qui défraient la chronique, rien de plus normal : l’Etat édicte des règles, il convient de veiller à leur respect. De s’interroger, aussi, à l’évolution des règles, si elles ne sont pas satisfaisantes. Mais, dans ce cas, pour ne pas renouveler les erreurs passées (continuité, toujours), il conviendrait d’y réfléchir, comment dire, à tête reposée.
  • Quelle est la marge de manœuvre des politiques face à des problématiques économiques qui dépassent largement le cadre des frontières nationales, et qui concernent des entreprises privées ?
Question non vraiment posée comme ça ce matin (Paris-Poitiers, c’est loin). Il s’agissait plutôt de savoir si l’Etat pouvait faire quelque chose. J’ai dit oui, bien sûr. En insistant sur le fait que les problèmes à régler étaient des problèmes structurels (croissance, chômage), qu’il fallait donc des réponses adaptées (innovation, formation des personnes), qui ne produiraient leurs effets que dans 5, 10 ou 15 ans. Ce qui pose un problème de décalage, souvent, entre agenda politique et agenda économique. C’est un petit bout de ce petit passage qui a été repris.
  • Le PDG Monde d’Unilever, à propos du dossier Fralib, s’ext exprimé dans les Echos, indiquant que le gouvernement, par son ingérence excessive, risquait de décourager les investissements étrangers en France. C’est un vrai risque ?
Réponse en deux temps.
Les dirigeants d’entreprise sont de mauvais économistes (la réciproque est vraie). La France est un pays attractif, l’un des plus attractifs d’Europe, même. Pour des éléments de preuve, consulter les statistiques. Les entreprises s’intéressent avant tout aux facteurs structurels (qualité de la main d’oeuvre, des infrastructures, des compétences des sous-traitants, etc.), plutôt moins aux déclarations des dernières vingt-quatre-heures du nouveau sous-ministre.
Ceci dit : le cas Unilever n’est pas inintéressant, il pose la question de la stabilité du système de propriété intellectuelle. Si le gouvernement oblige à la rétrocession de la marque l’Eléphant à la Scop, ça va être le bazar en France. Mais le sachant, le gouvernement ne s’y risquera pas.
  • Lionel Jospin disait : « l’Etat ne peut pas tout ». Il avait raison ?
Economiquement, oui, politiquement, non (je vous laisse méditer, il est tard).
  • Le rôle de l’Etat est-il d’intervenir, d’empêcher, d’interdire, ou plutôt de « guérir » en améliorant la prise en charge des salariés qui perdent leur emploi, leur reconversion, leur indemnisation etc… ?
Le rôle de l’Etat est de s’occuper des personnes qui souffrent le plus, les salariés peu qualifiés, donc, prioritairement. Agir après coup, c’est trop tard. L’enjeu est donc d’anticiper, de mettre le paquet sur la formation en amont, de telle sorte qu’une personne qui perd son emploi puisse en retrouver rapidement un autre. Vouloir qu’aucun emploi ne disparaisse est stupide. Des emplois disparaîtront. D’autres seront créés. L’enjeu est de gérer les transitions, les flux, plus que le stock.
Bref. Je ne dis pas que mes réponses sont particulièrement innovantes (l’effet retard du rosé espagnol, sans doute). Mais : j’ai passé quelques minutes à échanger des mails, textos, coups de fil avec Camille B. sur mon trajet de retour, plutôt fatiguant. J’ai perdu ce matin une bonne heure pour l’interview (trajet aller, interview, trajet retour). Tout ça pour environ dix secondes inintéressantes sur France 3. Avec, en prime, des propos stupides d’un dirigeant d’entreprise (Clairefontaine, de mémoire), juste après moi, histoire de contrebalancer, sans doute. Coût d’opportunité énorme, pour moi (j’aurais pu dormir, pendant ce temps).
Conclusion : expérience pas inintéressante, sur la façon dont se construit l’information. Sûr que les journalistes ont un avantage énorme sur les blogueurs : ils sont professionnels.