Le retour de la vengeance des relocalisations

Cet après-midi, un journaliste de Libé m’a contacté au sujet des relocalisations : il paraît que notre ministre du redressement productif (Arnaud Montebourg) souhaite mettre en place un programme confié à « l’Agence française des investissements internationaux (Afii) [qui] va offrir gratuitement aux entreprises qui le souhaitent un nouveau service en leur permettant de calculer les avantages de tous ordres à relocaliser des activités ». J’étais passé à côté de l’info, j’ai trouvé cet article du JDD daté du 18 janvier dernier et celui-ci (quasi le même) dans le Figaro (daté du 11 janvier).

Il y a près de deux ans, je m’étais fendu d’un billet pour montrer, à partir d’une des rares bases de données permettant de quantifier le phénomène (la base de l’Observatoire de l’Investissement de Trendéo), que les relocalisations ne pesaient quasiment rien dans les opérations d’investissement réalisées en France (ni dans les emplois créés à l’occasion de ces opérations). Les délocalisations pas beaucoup plus, en passant. Ceci sur données 2009. Un an plus tard, j’avais récidivé en co-écrivant un article sur données 2009 et 2010, qui arrivait au même résultat : les relocalisations ne pèsent quasiment rien, les délocalisations pas beaucoup plus.

Les politiques, qui n’aiment tant rien que de se saisir des sujets majeurs, se sont très vite emparés du sujet. J’en avais parlé un an plus tard, à la quasi-veille des élections présidentielles, pour rappeler que Nicolas Sarkozy avait confié à Yves Jégo la rédaction d’un rapport destiné à mettre fin à la mondialisation anonyme, de proposer des préconisations pour favoriser les relocalisations, tout ça, tout ça… Arnaud Montebourg, fils spirituel de Nicolas Sarkozy et d’Yves Jégo, donc, si je comprends bien.

Comme ce soir, je n’avais pas piscine, j’ai décidé d’actualiser un peu les statistiques de l’Observatoire de l’Investissement, en compilant les chiffres pour 2009, 2010, 2011 et 2012. Ce qui conduit à deux tableaux, le premier recense les opérations de délocalisation, de désinvestissement, de relocalisation et d’investissement observés en France par Trendéo ; le deuxième quantifie la même chose, en termes d’emplois créés/détruits plutôt qu’en nombre d’opérations. A chaque fois, on peut calculer le ratio délocalisation/désinvestissement (ça pèse lourd dans les emplois détruits les délocalisations?) et le ratio relocalisation/investissement (ça pèse lourd dans les emplois créés les relocalisations?).

Tableau 1, en nombre d’opérations :

année délocalisation désinvestissement ratio relocalisation investissement ratio
2009 106 2728 3,9% 12 3011 0,4%
2010 37 2712 1,4% 13 5261 0,2%
2011 30 2279 1,3% 8 4106 0,2%
2012 52 2067 2,5% 12 2961 0,4%
Total 261 10161 2,6% 45 15577 0,3%

Tableau 2, en nombre d’emplois

année délocalisation désinvestissement ratio relocalisation investissement ratio
2009 -12688 -285884 4,4% 406 169511 0,2%
2010 -3022 -172810 1,7% 205 194900 0,1%
2011 -2477 -119858 2,1% 108 165199 0,1%
2012 -3296 -117225 2,8% 245 132328 0,2%
Total -25495 -747487 3,4% 964 691130 0,1%

Les délocalisations pèsent 2,6% des opérations de désinvestissement et 3,4% des emplois détruits. Côté relocalisation, c’est 0,3% des opérations d’investissement et 0,1% des emplois créés.

Bon, on peut toujours se dire que, justement, il faudrait fissa mettre en place des politiques pour booster la dynamique. Pour preuve les cas de relocalisations aux Etats-Unis. Sauf qu’en pourcentage des emplois créés et détruits, aux Etats-Unis comme en France, ça doit pas peser lourd. Sauf qu’en plus, aux Etats-Unis, l’hétérogénéité des conditions de travail et de rémunération entre Etats est sans aucune mesure avec l’hétérogénéité des conditions de travail et de rémunération entre régions françaises : en forçant un peu le trait, certains Etats du Nord feraient palir d’envie la Suède, certains Etats du Sud feraient s’enfuir les travailleurs chinois. Et ça relocalise pas mal au Sud, quand même.

Voilà, voilà… Bon, sinon, en creux, les emplois détruits pour d’autres motifs que les délocalisations, ça pèsent 96,6% de l’ensemble des emplois détruits en France. Et les emplois créés pour d’autres motifs que pour des relocalisations, ça pèse 99,9% des emplois créés en France. Je me demande si le Ministère du Redressement Productif ne devrait pas se pencher un peu plus sur ces autres chiffres. Question idiote d’un chercheur qui n’a pas piscine, sans doute…

Et le cumul des mandats, au fait?

Nouveau petit travail sur les données par député du site NosDéputés.fr (épisode 1 ici, épisode 2 là), en se focalisant cette fois sur la question du cumul des mandats. L’idée est la suivante : quelles sont les caractéristiques des députés qui influent sur leur tendance à cumuler plusieurs mandats?

Pour répondre à cette question, j’ai d’abord fusionné la base des députés actuels et celle des députés de la législature précédente, afin d’avoir plus d’observations et de mettre en évidence d’éventuelles différences (j’ai bien sûr repéré les doublons, c’est-à-dire les députés présents sur les deux périodes, pour ne pas les compter deux fois). J’ai ensuite construit une variable « cumulard », égale à 1 si le député en question détient plus d’un mandat et à 0 sinon.

D’où ce premier petit tableau :

(%) 2007-2012 2012- Total
non cumulard 14.5 16.6 15.5
cumulard 85.5 83.5 84.5
Total 100.0 100.0 100.0

En moyenne, 84,5% de cumulards… Très légère baisse pour la « promo » en cours…

J’ai ensuite testé un petit modèle (modèle probit binaire), avec, comme variable explicatives : i) le sexe, ii) l’âge (et l’âge au carré en cas de relation non linéaire), iii) une variable « député 2012 » pour différencier la législature actuelle de la précédente, iv) une variable « sortant » pour identifier les députés réélus, v) une variable « Ile de France », pour différencier les députés de la capitale des autres députés, vi) le groupe d’appartenance, avec comme groupe de référence le groupe SRC.

L’enjeu est de voir si certaines variables influent sur la probabilité de cumuler. Résultats :

effet marginal
homme 5.80% **
age 2.74% ***
age² -0.02% ***
député 2012 1.53%
sortant 4.90% *
idf 0.17%
src modalité de référence
ecolo -26.84% ***
gdr -2.10%
nc 7.77%
rrdp 9.03%
udi -3.51%
ump 2.80%
autres -35.29% ***
nb. Obs 903
LR Chi2(13) 65.33 ***

Commentaires (seules les variables étoilées sont significatives, d’autant plus qu’il y a d’étoiles) :

* le fait d’être un homme plutôt qu’une femme augmente la probabilité de cumuler de 5,8 points de pourcentage. Effet de genre, donc,

* l’âge joue également, mais de manière non linéaire : le signe négatif devant la variable « age au carré » signifie qu’on a une courbe en cloche, autrement dit que la probabilité de cumuler augmente avec l’âge jusqu’à un certain seuil, puis diminue ensuite. Compte-tenu de la valeur des coefficients, on peut calculer le point de retournement : en l’occurrence, 57,4 ans (j’ai arrondi les coefficients dans le tableau, on trouve ce point de retournement avec les valeurs exactes),

* pas de différence significative entre nouvelle promo et ancienne promo. En revanche, le fait d’être sortant augmente de près de 5 points de pourcentage la probabilité de cumuler,

* pas d’effet géographique Ile de France. J’ai en revanche testé une autre version du modèle avec une variable par région, deux « régions » ressortent, avec un effet négatif sur la probabilité de cumuler : les députés « Français hors de France », qui réduisent de plus de 60% la probabilité de cumuler (hypothèse d’interprétation politiquement incorrecte : on a casé là des gens inéligibles ailleurs) et les députés de Poitou-Charentes, qui réduisent cette même probabilité de plus de 20% (hypothèse d’interprétation évidente : les picto-charentais sont des gens biens),

* s’agissant des groupes d’appartenance, effet significatif d’appartenir à un « autre groupe », qui est un groupe hétérogène, composé des non inscrits et de députés dont l’appartenance à un groupe n’est pas renseignée dans la base. Difficile à interpréter, donc. En revanche, un autre effet très significatif est le fait d’appartenir au groupe écolo, avec une baisse de près de 27 points de pourcentage de la probabilité de cumuler. Aucune différence significative entre les autres groupes.

Conclusion définitive : ça manque de jeunes femmes écolos picto-charentaises, dans l’hémicycle…

PS : sur le sujet du cumul des mandats, lecture incontournable découverte via un commentaire d’un précédent billet (merci Gabriel!), cet Opus de Laurent Bach.

Cumul des mandats : une statistique

Dans Les Echos, j’apprends que Gérard Longuet considère le non-cumul des mandats comme « une erreur totale », « Nous avons besoin d’avoir des parlementaires qui aient un ancrage sur le terrain et qui connaissent la vie locale et qui exercent des reponsabilités » (l’ancrage local, une façon efficace d’apprendre à faire des bras d’honneur, sans doute). Christian Jacob redoute, avec la fin du cumul, l’émergence d’une « Assemblée nationale peuplée d’apparatchiks, déconnectés des réalités, sans la légitimité du scrutin uninominal ». Valérie Pécresse renchérit, en affirmant qu’avec une telle réforme « On va déconnecter le député du mandat électif d’un territoire, c’est-à-dire des électeurs ».

En France, 85% des députés sont cumulards. En Angleterre, ils sont 13%. En Italie, 16%. Espagne? 15%. Belgique? Idem… Mais bon, quelle importance… Gérard, Christian et Valérie le savent bien, un seul pays compte, aujourd’hui : l’Allemagne.

En Allemagne, cette proportion est de 10%… Ça manque drôlement d’ancrage local, en Allemagne…

Source : Cahuc et al., 2011, « La machine à trier », Eyrolles, p. 62.

J’ai été interviewé à la télé!!! (retour d’expérience)

Comme expliqué dans mon précédent billet, France 3 (attention : National, pas Régional!) m’a sollicité pour une interview, rapport aux affaires en cours : PSA, Doux, Unilever, etc.

Tout a commencé par un mail de Camille B. :

Bonjour !

Je me permets de vous contacter en urgence : je suis journaliste au service éco de la rédaction nationale de France 3, ancienne élève de la rue Saint-Guillaume (promo 2000 !), et la rédaction en chef vient de me demander un dossier pour diffusion mercredi soir, sur le thème : « Doux, PSA, Elephant and co : quelle marge de manœuvre pour Arnaud Montebourg ». Vaste sujet !!! Ma question est simple : êtes vous actuellement sur Paris, et pourrions nous vous interviewer dans le créneau qui vous conviendrait d’ici mercredi 15h (ensuite je serai en montage), sur cette problématique de l’ingérence de l’Etat dans les plans sociaux et la réaction des grands patrons (celui d’Unilever par ex) qui alertent sur le fait que cela risque de décourager les invetsissements étrangers en France ? J’ai lu votre blog, pris connaissance de vos interviews précédentes, c’est passionnant et je suis sûre que ce serait une vraie valeur ajoutée pour le sujet. Vous pouvez me joindre au 06********. Un très grand merci, à très vite j’espère,

Je précise le contexte de réception du mail : après dix jours sur des transats espagnols (obtenus de haute lutte) à lire des livres (de langue française) ne parlant pas (surtout pas!) d’économie, je roulais tranquillement, sur des autoroutes espagnoles, d’abord, françaises, ensuite, pour réintégrer mes pénates.

Je notais en passant, à la lecture du mail, le besoin de Camille B. de se signaler, au sens de Spence, en m’indiquant, douze ans après sa sortie du système éducatif, qu’elle était passée par la rue Saint-Guillaume. Une sorte de code secret entre personnes informées – la rue Saint-Guillaume, c’est Science-Po Paris. (Personnellement, je suis passé ce matin, rue Magenta, à Poitiers, pour acheter une baguette de pain. Mais parler de la rue Magenta, à Poitiers, ce n’est pas comme parler de la rue Saint-Guillaume, à Paris : ce n’est pas un signal au sens de Spence. C’était juste pour accompagner ma salade. Pourtant, le pain est bon).

Mais, magnanime, l’esprit quelque peu engourdi par mon séjour espagnol sans doute (ses bières, son rosé, sa sangria), je me suis dit que, pourquoi pas, papoter un peu des élucubrations de notre nouveau gouvernement, ça me dégourdirait l’esprit. J’acquiesçais, donc, en précisant cependant que me rendre sur Paris ne me convenait pas trop, qu’un topo via Poitiers devrait être possible. Ce fut possible.

Quelques échanges de mails/textos plus tard, j’obtenais enfin les questions que Camille B. voulait me poser, questions dont je vous ai fait part dans mon précédent billet. J’y ajoute mes réponses :

  • Des dossiers très chauds attendent le gouvernement en cette rentrée : Doux, PSA, Elephant…. Le ministre du redressement productif Arnaud Montebourg multiplie les déclarations d’intention. Mais l’Etat peut-il réellement intervenir de manière directe dans tous ces dossiers brûlants ?
Bof, bof. L’activisme d’Arnaud de Montebourg ressemble quelque peu à l’activisme du précédent président (quel est son nom, déjà?). Sur ce point, il y a plutôt continuité. Pour rappel, on estime que, chaque jour (j’insiste : chaque jour), plusieurs milliers d’emplois sont créés et détruits. Si notre ministre du redressement productif veut s’occuper de chaque emploi détruit, il risque d’avoir un problème d’agenda.
Plus sérieusement : que l’Etat s’intéresse à ces cas qui défraient la chronique, rien de plus normal : l’Etat édicte des règles, il convient de veiller à leur respect. De s’interroger, aussi, à l’évolution des règles, si elles ne sont pas satisfaisantes. Mais, dans ce cas, pour ne pas renouveler les erreurs passées (continuité, toujours), il conviendrait d’y réfléchir, comment dire, à tête reposée.
  • Quelle est la marge de manœuvre des politiques face à des problématiques économiques qui dépassent largement le cadre des frontières nationales, et qui concernent des entreprises privées ?
Question non vraiment posée comme ça ce matin (Paris-Poitiers, c’est loin). Il s’agissait plutôt de savoir si l’Etat pouvait faire quelque chose. J’ai dit oui, bien sûr. En insistant sur le fait que les problèmes à régler étaient des problèmes structurels (croissance, chômage), qu’il fallait donc des réponses adaptées (innovation, formation des personnes), qui ne produiraient leurs effets que dans 5, 10 ou 15 ans. Ce qui pose un problème de décalage, souvent, entre agenda politique et agenda économique. C’est un petit bout de ce petit passage qui a été repris.
  • Le PDG Monde d’Unilever, à propos du dossier Fralib, s’ext exprimé dans les Echos, indiquant que le gouvernement, par son ingérence excessive, risquait de décourager les investissements étrangers en France. C’est un vrai risque ?
Réponse en deux temps.
Les dirigeants d’entreprise sont de mauvais économistes (la réciproque est vraie). La France est un pays attractif, l’un des plus attractifs d’Europe, même. Pour des éléments de preuve, consulter les statistiques. Les entreprises s’intéressent avant tout aux facteurs structurels (qualité de la main d’oeuvre, des infrastructures, des compétences des sous-traitants, etc.), plutôt moins aux déclarations des dernières vingt-quatre-heures du nouveau sous-ministre.
Ceci dit : le cas Unilever n’est pas inintéressant, il pose la question de la stabilité du système de propriété intellectuelle. Si le gouvernement oblige à la rétrocession de la marque l’Eléphant à la Scop, ça va être le bazar en France. Mais le sachant, le gouvernement ne s’y risquera pas.
  • Lionel Jospin disait : « l’Etat ne peut pas tout ». Il avait raison ?
Economiquement, oui, politiquement, non (je vous laisse méditer, il est tard).
  • Le rôle de l’Etat est-il d’intervenir, d’empêcher, d’interdire, ou plutôt de « guérir » en améliorant la prise en charge des salariés qui perdent leur emploi, leur reconversion, leur indemnisation etc… ?
Le rôle de l’Etat est de s’occuper des personnes qui souffrent le plus, les salariés peu qualifiés, donc, prioritairement. Agir après coup, c’est trop tard. L’enjeu est donc d’anticiper, de mettre le paquet sur la formation en amont, de telle sorte qu’une personne qui perd son emploi puisse en retrouver rapidement un autre. Vouloir qu’aucun emploi ne disparaisse est stupide. Des emplois disparaîtront. D’autres seront créés. L’enjeu est de gérer les transitions, les flux, plus que le stock.
Bref. Je ne dis pas que mes réponses sont particulièrement innovantes (l’effet retard du rosé espagnol, sans doute). Mais : j’ai passé quelques minutes à échanger des mails, textos, coups de fil avec Camille B. sur mon trajet de retour, plutôt fatiguant. J’ai perdu ce matin une bonne heure pour l’interview (trajet aller, interview, trajet retour). Tout ça pour environ dix secondes inintéressantes sur France 3. Avec, en prime, des propos stupides d’un dirigeant d’entreprise (Clairefontaine, de mémoire), juste après moi, histoire de contrebalancer, sans doute. Coût d’opportunité énorme, pour moi (j’aurais pu dormir, pendant ce temps).
Conclusion : expérience pas inintéressante, sur la façon dont se construit l’information. Sûr que les journalistes ont un avantage énorme sur les blogueurs : ils sont professionnels.

Pauvre Europe…

Je crois que l’on a atteint des sommets que je pensais inaccessibles avec la déclaration de Herman Van Rompuy, Président de l’Union Européenne :

l’austérité est le fondement sur lequel nous devons développer une stratégie complète en faveur de la croissance

Je suggère à notre Président de réviser un peu son économie. Consulter un manuel de macroéconomie de première année d’Université devrait suffire. Il peut également lire cet article de Christina D. Romer (trouvé via Gizmo), Professeur d’Economie à Berkeley et Directrice du Council of Economic Advisers d’Obama, paru dans les colonnes du New York Times et justement intitulé Hey, Not So Fast on European Austerity. Il peut lire aussi, régulièrement, les tribunes de Paul Krugman, en commençant par celle-là, par exemple.

Vu la situation actuelle de l’Europe, prôner l’austérité en période de récession, c’est s’assurer de plus de récession encore. Avec un creusement encore plus important des déficits et de la dette, panne de croissance oblige. Que dire d’autre? S’en amuser s’en doute, comme le fait Maître Eolas sur twitter, en détournant la formule  : « La maladie est le fondement sur lequel nous devons développer une stratégie complète en faveur de la guérison »… Pour ma part, je proposerais bien quelque chose comme : « La stupidité est le fondement sur lequel nous devons développer une stratégie complète en faveur de l’intelligence ». Ça colle bien à l’Europe en ce moment, je trouve…

La classe créative au secours des villes ?

Je pense que l’une des choses qui m’exaspère le plus, c’est la tendance à succomber aux effets de mode. Je parle de politique publique, de création de richesses, d’emplois. Je parle de la mode des systèmes productifs locaux, des pôles de compétitivité, de l’économie résidentielle, des créatifs… Chaque mode est, d’une certaine façon, une défaite de la pensée.

Puisqu’il faut bien réagir à l’exaspération, je vous signale un lien vers un article intéressant, paru sur la vie des Idées, également disponible en pdf (les tableaux sont plus lisibles). J’aime bien le résumé :

La notion de classe créative a servi à formuler des politiques publiques misant le développement urbain sur les infrastructures susceptibles d’attirer les « concepteurs » de nos sociétés. Mais comme le montrent les résultats d’une enquête européenne, l’hypothèse ne tient pas : développer l’éducation et les infrastructures susceptibles de servir l’ensemble de la population serait une politique bien plus féconde.

Deux remarques : i) l’évidence est plus complexe à démontrer qu’il n’y paraît, ii) le politique a du mal avec l’évidence.

Géographie des fainéants

Nicolas Sarkozy semble considérer qu’une des explications du chômage en France tient au fait que certains chômeurs refusent un peu trop facilement les formations où les emplois qu’on leur propose.

Propos pas vraiment nouveau à l’UMP, puisque lors de la dernière campagne présidentielle, en 2007, le futur Premier Ministre de la France déclarait :

la famille qui se lève tôt le matin pour aller « bosser » ne doit pas avoir le sentiment d’être lésée par celle qui, cumulant les aides et allocations, n’en ressent plus la nécessité.

Notre Président de la République et notre Premier Ministre étant des gens biens informés, on ne peut que les croire sur cet enchaînement. Etant donné que, parallèlement, l’Insee vient de publier les taux de chômage par zone d’emploi sur la période 2003-2010, on peut s’amuser à repérer les territoires où se concentrent les personnes qui n’ont décidément aucune envie de se lever tôt le matin. Une sorte de géographie des fainéants donc (car les fainéants ont tendance à se regrouper, c’est bien connu).

Voici le top ten :

ze libellé 2010
2203 Thiérache 16,2
3125 Calais 16,2
3122 Lens-Hénin 16
3117 Maubeuge 15,7
9107 Agde-Pézenas 15,3
3115 Valenciennes 15
2205 St-Quentin 14,9
3110 Roubaix-Tourcoing 14,9
9104 Alès 14,7
9112 Sète 14,6

Vous ne serez pas sans remarquer que le Nord Pas de Calais est bien représenté (5 des 10 zones d’emploi). Un effet Aubry, sans doute…

Bon, je vous vois venir : vous vous demandez où sont concentrés les courageux? Vos désirs sont des ordres, nouveau top ten :

ze libellé 2010
5304 Loudéac 5,9
8306 Saint-Flour 5,8
1112 Rambouillet 5,7
7304 Rodez 5,7
5217 Les Herbiers 5,5
7401 Tulle 5,4
8305 Mauriac 5,4
5314 Vitré 5,3
9113 Lozère 4,9
1109 Houdan 4,5

Le problème, c’est que la géographie des fainéants est particulièrement stable (ce qui est somme toute logique : les fainéants n’aiment guère se déplacer). Pour preuve ce nuage de point qui croise le taux de chômage en 2010 et celui de 2003 :

On remarque enfin que le taux de chômage en 2010 est assez systématiquement supérieur à celui de 2003. Petite vérification à partir des données : sur les 304 zones d’emploi, seules 17 voient leur taux de chômage diminuer entre les deux périodes (dont 4 zones d’emploi Corses…). Conclusion : la fainéantise est contagieuse.

L’oral de Nicolas S. (épreuve de janvier 2012)

Il y a quelques années, Nicolas S. avait passé un
écrit
et un oral plutôt peu concluants. Il a récidivé dimanche soir.

Sujet tiré lors de l’épreuve orale : que faire pour sauver l’économie française de la crise actuelle? Voici le déroulé de
l’épreuve… (en gras, les propos entendus -ce n’est pas une retranscription littérale, mais les idées sont là)

– bonjour Nicolas, installe toi… avant de commencer, cependant, petite précision : j’ai donné le sujet en août dernier, au moment du
retour de la crise… et tu ne t’es pas présenté à l’épreuve… je veux bien t’entendre, mais il faudra que je sanctionne ce retard…

– (…)

– bien, que proposes-tu?

– je propose de réduire les charges patronales pour lutter contre les délocalisations, car il faut bien que tout le monde en prenne
conscience : la France est en train de se vider de son sang industriel…

– tu peux me dire quel est le rapport avec le retour de la crise d’août dernier?

– (…)

– bon, continue. Si je comprends bien, le problème n’est pas le retour de la crise, tu sembles pointer un problème plus structurel de
baisse de l’emploi industriel en France…

– oui, c’est cela! D’où ma proposition!

– d’accord, je te suis… Cependant, je te rappelle que l’emploi industriel baisse en France depuis les années 1970… que les causes
sont assez bien indentifiées par ailleurs… (je te renvoie à ce document).
Pourquoi ne pas avoir évoqué cette solution la première fois que tu as passé cette épreuve??? Souviens-toi, c’était il y a cinq ans, quand même!!!

– je sais… j’ai des regrets… qui n’en aurait pas…

– d’accord, je comprends. Bon, tu veux donc baisser les charges patronales. Mais ceci risque de dégrader encore plus la situation des
finances publiques, ne crois-tu pas?

– pas du tout! Car je propose de financer ces baisses de charge par un accroissement de la TVA!

– eh bien, tu n’y va pas avec le dos de la cuillère! Et tu proposes de faire tout cela quand?

baisse des charges en février, hausse de la TVA en octobre!

– ah, il y a un décalage de 8 mois… pendant 8 mois, tu réduis les rentrées fiscales sans augmenter les recettes… c’est curieux,
non?

– (…)

– bon, passons… revenons à cette hausse de la TVA… n’as-tu pas peur qu’elle pèse sur la consommation en France? Nous risquons
d’assister à une hausse des prix, ne crois-tu pas?

– absolument pas! En Allemagne, aucun effet!

– tu as vérifié les statistiques?

– (…)

tu peux aller voir sur Eurostat… Ton amie Angela M. a augmenté la TVA en 2007, l’inflation allemande, systématiquement sous les 2% entre 2000 et 2006 (1,8% en 2006), est passée à
2,3% en 2007 et 2,8% en 2008… effet inflationniste assez inévitable, Nicolas, même si l’ampleur peut varier selon les pays… Au Royaume-Uni, apparemment, l’effet inflationniste a été très fort
depuis la réforme similaire de David C…

– oui, mais au Royaume-Uni, rien à voir : ils n’ont plus d’industrie!!!

– tu en es sûr? A en croire ce graphique (données Eurostat), l’industrie pèse 11,9% de la valeur ajoutée (en valeur) en France, contre 12,4% au Royaume-Uni…

– (…)

– bon, imaginons que tu aies finalement raison : pas d’effet inflationniste de la mise en place de la TVA. Je ne comprends pas pourquoi
tu ne veux pas l’instaurer plus tôt?

– ben… c’est pour des raisons techniques… le temps que les ordinateurs s’adaptent

– tu te moques de moi?

– (…)

– bon, tu peux justifier d’une autre façon?

– oui! C’est pour faire comme en Allemagne! Ils ont annoncé la hausse de la TVA quelques mois en avance, comme ça les
consommateurs se sont dit qu’il valait mieux vite consommer avant la hausse
, ça a fait repartir la consommation du feu de dieu!

– ok, je comprends… donc, tu annonces la hausse en février, elle n’a lieu qu’en octobre, comme ça, les consommateurs, qui se disent
que les prix vont augmenter seulement en octobre, vont consommer beaucoup en février, mars, avril, mai, etc… et donc faire repartir la croissance en France, plutôt qu’attendre octobre et subir
la hausse des prix?

– oui! oui! oui! c’est ça!!!!

– je comprends… je comprends… mais pourtant… il y a quelques minutes… tu ne m’as pas dit que la hausse de la TVA n’aurait pas
d’effet sur les prix???

– (…)

– donc, si je résume : tu dis aux français que tu augmentes la TVA, tu leur dit en même temps que ça ne fera pas monter les prix, mais
tu espère qu’ils vont penser que ça fera monter les prix histoire qu’ils consomment fissa avant les élections et que la croissance redémarre…

– (…)

– si je résume encore plus : tu veux qu’ils pensent d’une part que ça ne fera pas monter les prix et d’autre part qu’ils pensent que ça
fera monter les prix… tout ça en même temps…

– (…)

– bien… je te dis à la prochaine fois ?