Poitiers 2020 : saison 1, épisode 2 (Forsee Power)

Résumé des épisodes précédents : la série Poitiers 2020 est constituée de billets évoquant des sujets d’intérêt pour ce territoire, dans la perspective des élections municipales. Vous trouverez le pitch des épisodes, au fur et à mesure, dans cet onglet de mon blog. L’épisode 1 était consacré à la question des horaires de bus lors des vacances scolaires. L’épisode 2, un peu plus lourd (âmes sensibles, s’abstenir), pose la question des politiques d’attractivité à partir du cas récent de l’implantation de l’entreprise Forsee Power. 

L’entreprise Forsee Power, fabricant de batteries intelligentes, trop à l’étroit en région parisienne, a décidé il y a quelques mois de s’implanter à Chasseneuil-du-Poitou, au sein de la Communauté Urbaine de Grand Poitiers, après avoir hésité un temps relativement bref avec un site sur Valenciennes, et un autre temps un peu plus long avec un site sur Châtellerault. Les échanges avec les collectivités l’ont conduit à opter pour Grand Poitiers.

Comme l’indique un article de La Nouvelle République de mars dernier, cette décision a été suivie d’actions rapides :

La course contre la montre continue. La communauté urbaine de Grand Poitiers doit très rapidement acquérir le site, engager son désamiantage et mettre en place une structure provisoire pour permettre à Forsee Power de commencer à installer ses premières lignes de production dès le mois de juin pour une mise en service avant la fin du mois d’août.

(…) Le défi du recrutement est également considérable. Sans attendre l’annonce officielle, les équipes de Pôle Emploi ont commencé à se mobiliser et les équipes des ressources humaines de Forsee Power devaient enchaîner les rendez-vous hier après-midi. Une centaine de postes doivent être pourvus cette année et plus de trois cents d’ici fin 2021.

On apprend dans le même article que la Région Nouvelle-Aquitaine n’est pas restée les bras ballants dans cette opération : elle a accompagné Forsee Power avec 1,9 million d’euros au titre de la recherche et du développement et 500 000€ pour la formation. Dans un autre article, on nous informe qu’une personne de l’Agence de Développement et d’Innovation (ADI) de Nouvelle-Aquitaine a été mise à disposition. Les Echos chiffrent plus précisément les sommes injectées par les collectivités :

L’investissement dépasse les 55 millions d’euros sur trois ans, dont plus de 10 millions apportés par la communauté urbaine de Grand Poitiers et la région Nouvelle Aquitaine et 45 millions par la société.

Soit près de 20% d’argent public. Sud Ouest nous apprend par ailleurs que tout au début du processus, 12 sites étaient en compétition, dont un à l’étranger (en Pologne). On peut sans crainte de se tromper considérer que l’entreprise avait pour objectif prioritaire de se localiser en France, l’hypothèse polonaise ayant sans doute vocation à faire bouger en France, ce que les 11 territoires français n’ont pas manqué de faire pour attirer l’investissement.

Or, la concurrence que se livrent les territoires pour attirer des entreprises n’est pas sans poser problème. Pour le dire vite : cela conduit la puissance publique à prendre en charge tout un ensemble de dépenses que les entreprises privées prenaient en charge auparavant. Dans le cas de Forsee Power, la recension presse mentionne les aides de la Région, l’accompagnement de Pôle Emploi, la mise à disposition de la personne de l’ADI, ainsi que l’ensemble des aides de Grand Poitiers (acquisition du site, désamiantage, …). Et comme l’argent public est limité, c’est forcément au détriment d’autres dépenses, qui pourraient être plus utiles (je ne développe pas ici, mais certaines dépenses peuvent être légitimes, d’autres moins, j’y reviendrai à l’occasion. Dans l’ensemble, et dans le cas précis qui nous occupe, cependant, beaucoup ne le sont pas).

Pourquoi les territoires jouent-ils à ce drôle de jeu, alors ? L’objectif de ce nouvel épisode est de vous l’expliquer, et de réfléchir sur les moyens de sortir de ce jeu calamiteux (mais sortir de ce jeu est particulièrement difficile, je le précise d’emblée).

Considérons une entreprise qui souhaite investir dans une nouvelle unité de production, et qui hésite entre une localisation dans une ville A et une localisation dans une ville B, en tous points identiques. Pour faire son choix, le plus simple sera sans doute qu’elle joue à pile ou face. Si, à chaque période, une entreprise est confrontée au même choix, et qu’elle procède de la même façon, on comprend assez vite que les villes A et B vont accueillir chacune la moitié des nouvelles entreprises. Ces dernières devront alors procéder aux dépenses de construction de leurs nouveaux établissements, aménager les accès, procéder aux recrutements, former leur nouveau personnel, etc.

Supposons maintenant que l’édile de la ville A, soucieux d’attirer sur son territoire plus d’entreprises que sur le territoire voisin (la ville B), pour des raisons qu’il conviendrait d’interroger (je pense qu’il s’agit là d’une des questions fondamentales à poser aux futurs candidats, j’y reviendrai à l’occasion), propose aux entreprises de prendre en charge une partie des coûts de leur installation, disons 10%. Les entreprises, que l’on peut supposer rationnelles, vont toutes décider de s’implanter en A, pour profiter de l’aubaine. L’édile de la ville B, pas fou, va réagir, et proposer à son tour de prendre en charge une partie des frais d’installation, disons 11%, histoire d’embêter son voisin. A va réagir, B à son tour, et ainsi de suite, jusqu’à atteindre les limites des budgets mobilisables et/ou ce que la loi permet. Supposons que le montant maximum que A et B peuvent engager correspond à 20% du montant de l’investissement des entreprises : l’une et l’autre vont rapidement le proposer, les entreprises vont de nouveau choisir « à pile ou face » entre A et B, chaque territoire accueillera donc la moitié des entreprises nouvellement installées, comme dans la configuration sans apport public. La seule différence, c’est que des dépenses qui auraient été assurées par les entreprises privées si aucun territoire n’avait fait de proposition de prise en charge vont être maintenant assumées par la puissance publique. Au détriment d’autres dépenses, j’insiste, car, comme on dit en économie, il n’y a pas de repas gratuit (ce que l’on investit dans un domaine, c’est de l’argent qu’on n’investit pas ailleurs).

Le problème, c’est que ce jeu est particulièrement pervers, d’où la difficulté d’en sortir : si l’un des territoires décide de sortir du jeu, il perd (toutes les entreprises vont dans l’autre territoire), s’il joue au jeu et que tous les autres jouent, il ne gagne rien (tous les territoires jouent, ils prennent en charge de plus en plus de dépenses initialement assumées par le privé, mais leurs positions restent au final inchangées).

Et bien c’est à ce jeu que se livrent les territoires français, quand un investisseur décide de s’y localiser : un jeu payant (du montant de l’argent public investi), une sorte de pile ou face, où si la pièce tombe sur pile, je perd, et si la pièce tombe sur face, je ne gagne rien. On a fait plus vendeur.

Mais que l’on comprenne bien : que Poitiers, Châtellerault, Valenciennes, la région Nouvelle-Aquitaine, les Haut-de-France, etc., jouent à ce jeu n’est pas condamnable en soi, c’est même rationnel à l’échelle de chacun des acteurs, même si c’est totalement irrationnel si l’on raisonne à l’échelle de l’ensemble : pour en sortir, il faudrait en effet que tout le monde arrête en même temps, sinon, il faut continuer à jouer. Avec le prix à payer, très lourd, de plus en plus lourd, en termes d’argent public.

Quelle est l’alternative, alors ? L’alternative est simple sur le papier, mais complexe en pratique : il conviendrait de sortir de l’idée que l’ensemble des territoires sont en concurrence les uns avec les autres, pour jouer la carte des coopérations. Comme il y a peu de chances qu’ils le fassent par eux-mêmes, sans doute y-a-t-il besoin d’une régulation à des échelles géographiques supérieures (régulation régionale pour éviter la guerre entre les territoires de la région, régulation nationale pour éviter la guerre entre les régions françaises, régulation européenne pour éviter la guerre entre les pays européens). Sauf qu’à toutes ces échelles de territoires, la mode est à la compétitivité et à l’attractivité, si bien qu’on laisse les territoires se faire la guerre, et cela coûte très cher.

Une préconisation peut cependant être formulée dans la perspective des élections locales de 2020 : que les territoires de Poitiers et de Châtellerault décident par eux-mêmes de sortir de cette logique de concurrence pour privilégier la coopération. Puisque, vers la fin du processus, seuls les deux sites étaient en concurrence, une démarche coopérative aurait permis de faire le choix du site le moins coûteux en termes d’argent public. Et de redéployer l’argent public ainsi économisé vers d’autres dépenses plus utiles. D’autant plus que le bassin de recrutement de l’entreprise Forsee Power traverse allègrement les frontières des deux territoires concernés, si bien que Poitiers comme Châtellerault profitent de cette implantation. Éviter la guerre entre les territoires, au moins à cette échelle, ce serait déjà un peu d’argent économisé. Mais ce n’est pas ce qui a été fait. Si j’ai bien compris, je crois même que c’est l’inverse qui s’est produit : le site finalement choisi a été le plus coûteux en termes d’investissement public. Je serais journaliste, je demanderais aux candidats présents ou à venir ce qu’ils pensent de cette concurrence territoriale, et est-ce qu’ils sont prêts, ou non, à en sortir. A charge ensuite aux citoyens de les départager.

Pour finir, inutile de dire que cette question de la concurrence territoriale ne concerne pas que les projets d’implantation d’entreprises industrielles comme Forsee Power : elle est au cœur également de ce qui se fait en matière d’offre commerciale, ou d’aménagement des zones économiques. Sur ces points, ce qui a été fait sur les territoires de Poitiers, du Futuroscope et de Châtellerault, comme un peu partout en France, me laisse plutôt songeur. Ce sera l’objet d’un prochain épisode.

Poitiers 2020 : saison 1, épisode 1 (les horaires de bus)

Les élections municipales, à Poitiers comme ailleurs, approchent à grand pas. J’ai décidé d’y consacrer quelques billets, non pas pour prendre parti pour tel ou tel candidat, mais pour évoquer des sujets d’intérêt pour ce territoire, en mobilisant pour cela des réflexions plus générales tirées de mes travaux de recherche.

Il ne s’agit pas de délivrer une vérité absolue, d’indiquer « ce qu’il faut faire », mais de participer au débat en apportant des analyses et en partageant des conclusions que je peux tirer des études que je mène sur différents territoires de France métropolitaine, ou que mènent d’autres collègues chercheurs. Après tout, si mes travaux mettant en débat les notions de concurrence, d’attractivité, de métropolisation et d’excellence (pour citer les plus récents) ont une certaine portée générale, ils doivent permettre de dire des choses sur un territoire particulier, en l’occurrence celui de Poitiers.

Autant que faire se peut, j’essaierai également de développer des réflexions permettant de déboucher sur des préconisations concrètes, afin de ne pas rester sur des considérations trop générales sans portée opérationnelle. Ce premier billet, vous allez le découvrir, traite d’un tout petit sujet, en apparence anecdotique, mais peut-être pas tant que cela, plutôt symptomatique. Mais, ce faisant, facile à régler me semble-t-il.

Partons d’une réflexion générale, donc : dans les derniers travaux auxquels j’ai participé avec mon collègue Michel Grossetti, nous dénonçons notamment le culte de l’attractivité, qui suppose que la survie d’un territoire passe par la capacité à attirer des talents, des créatifs, des startups, …, ce qui conduit un nombre non négligeable de territoires à mettre en œuvre des politiques de marketing territorial, pour proposer à ceux que l’on souhaite attirer plus que ce que propose le territoire voisin. Ce qui fait beaucoup d’argent public dépensé en France. Notre critique s’appuie sur des éléments de preuve empiriques, qui révèlent d’une part que les acteurs (entreprises et ménages) sont moins mobiles qu’on le pense, et que, d’autre part, lorsqu’ils sont mobiles, ce n’est pas pour les raisons qu’on imagine. Si bien qu’on peut très sincèrement douter, pour ne prendre qu’un exemple un peu radical qui ne sera sans doute jamais mis en œuvre, de l’intérêt d’une campagne de publicité dans les métros parisiens pour attirer les talents de demain.

Soucieux de proposer des alternatives, il nous semble plus pertinent d’investir dans les services utiles à l’ensemble de la population présente : tout un ensemble de personnes viennent sur Grand Poitiers pour des raisons indépendantes des actions de marketing territorial (parce qu’ils ont de la famille ici, des amis ici, qu’ils viennent finir leurs études ici, qu’ils ont trouvé un travail ici, …), un ensemble encore plus grand y vit parce qu’ils y sont nés et qu’ils y ont grandi. Autant alors garantir à l’ensemble de ces personnes des services de qualité, sans se soucier de savoir d’où ils viennent.

Dans cette perspective, s’il y a bien une spécificité à Poitiers, c’est son Université : environ 30 000 étudiants pour une ville moyenne d’environ 130 000 habitants, soit près d’un quart des habitants, c’est plutôt atypique (sur le nombre d’habitants de Poitiers, tout dépend du périmètre choisi : 88 000 environ à l’échelle de la commune, 130 000 environ à l’échelle de l’unité urbaine, 190 000 environ à l’échelle de Grand Poitiers, etc. J’ai retenu ici, arbitrairement, l’échelle de l’unité urbaine). Une bonne partie de ces étudiants (beaucoup ne sont pas originaires de Poitiers) suit ses études sur le Campus universitaire, situé dans la proche périphérie. Une part non négligeable réside en ville et vient sur le Campus en bus (je peux témoigner, c’est mon moyen de locomotion pour me rendre de mon habitation à mon lieu de travail, chaque matin, et il y a du monde dans les bus, et c’est très bien), en empruntant la ligne 1, qui permet de relier le Centre-Ville au Campus en moins de 10 minutes, ce qui est très confortable (ne dites pas aux jeunes de Bordeaux, de Nantes ou d’ailleurs, qu’on peut relier son logement au Campus en moins de 10 minutes à Poitiers, que les logements étudiants sont très accessibles, que les profs « ben ça dépend, comme toujours, mais il y en a de très bons, et puis c’est plus facile d’échanger avec eux ici », … : c’est bien qu’il n’y ait pas trop d’étudiants, pour maintenir la qualité).

Mais :  les bus poitevins ont deux grilles horaires, l’une appliquée en période scolaire, l’autre appliquée lors des vacances scolaires. Problème : il se trouve que les vacances universitaires et les vacances scolaires ne coïncident pas toujours. C’est le cas notamment cette semaine : les élèves sont en vacances, pas les étudiants. Mais comme les bus fonctionnent sur la grille « vacances scolaires », la fréquence des bus de la ligne 1 est dramatiquement réduite.

Ceci conduit à de « légères » perturbations, que j’ai pu constater lorsque je dirigeais la faculté d’économie : ces semaines-là, le nombre d’étudiants déboulant à l’accueil de la fac pour expliquer que « plusieurs bus bondés leur étaient passés sous leur nez sans s’arrêter (logique puisqu’ils étaient bondés), que donc ils étaient en retard, que donc le prof ne les avait pas acceptés en TD, que donc mince comment on fait, etc. », étaient assez nombreux.

Ce problème n’est pas récent. A vrai dire, je crois qu’il a toujours existé. Je pense qu’il pourrait être réglé assez facilement, en assurant un service de bus non pas calé sur les vacances scolaires, mais sur les vacances universitaires. Compte-tenu de la spécificité poitevine, ce serait la moindre des choses, ne serait-ce que pour que les étudiants venant d’ailleurs gardent une bonne image de notre cité, impératif d’attractivité oblige. Bien sûr, conserver la même fréquence pendant les vacances scolaires-non universitaires, au moins sur cette ligne 1, la plus empruntée par les étudiants, a un coût. Il convient donc de le calculer. S’interroger ensuite sur les moyens de financer ce surcoût. Je ne pense pas qu’il soit prohibitif, mais au cas où, j’ai des idées de redéploiement. Ce sera l’occasion d’un billet à venir.

Dis-moi où tu habites, je te dirai pour qui tu votes

Article intéressant dans Le Monde sur les intentions de vote en faveur des trois principaux candidats en fonction de la distance aux grandes agglomérations (Un ensemble plus complet de résultats est disponible sur le site de l’IFOP) :

En forçant le trait, courbe en U pour Hollande et courbes en U inversé pour Sarkozy/Le Pen (dont les courbes sont proches).

Comment expliquer cela? Avant tout par la sociologie, car les inégalités sociales ont une géographie… Pour en trouver une petite preuve dans l’étude de l’IFOP, je me suis amusé à construire un graphique qui reprend les pourcentages de réponse positive à la question suivante :

Les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient vraiment.

Sur une des diapositives, on trouve le pourcentage de réponse positive en fonction de l’éloignement aux grandes agglomérations, pour toutes les catégories de personne. Sur une autre diapositive, on trouve ces mêmes pourcentages, mais seulement pour les ouvriers. En compilant, on obtient ce graphique :

 

La courbe est beaucoup plus plate pour les ouvriers que pour l’ensemble de la population (coefficient de variation de 6% pour la population totale contre 3% pour le sous-ensemble des ouvriers). C’est donc moins l’éloignement aux grandes agglomérations que l’appartenance à certaines catégories sociales qui semble compter.

Le titre pourrait donc être : dis-moi où tu habites, je te dirais qui tu es et donc pour qui tu votes…