Métropoles rayonnantes ou métropoles repoussantes ?

L’Insee Ile-de-France vient de publier une note intitulée « Un rayonnement économique de l’agglomération parisienne plus intense vers l’ouest ». Note très intéressante, qui s’intéresse aux liens entre Paris, l’Ile-de-France et les territoires alentours, et qui montre notamment que les interdépendances sont plus fortes à l’Ouest qu’à l’Est de la région capitale.

Note intéressante, j’insiste, car l’enjeu, en termes d’analyse de la géographie économique, consiste à se focaliser sur les interdépendances territoriales, plutôt que de continuer à comparer des portions d’espaces géographiques considérées comme des entités en concurrence les unes avec les autres. Toute étude qui s’intéresse aux liens plutôt qu’aux lieux est donc bienvenue.

Le vocabulaire employé, cependant, m’a fait tiquer (d’où ce billet).

  • Le titre, d’abord, où l’on parle de « rayonnement », j’y reviens plus loin,
  • L’idée selon laquelle l’Ile-de-France « dégage plus de 40% de la richesse nationale » : on ne sait pas calculer la richesse générée par un territoire, dès lors qu’on dispose de données sur la valeur ajoutée à l’échelle de l’entreprise, pas des établissements. L’Insee s’en remet donc, pour approcher la richesse créée, aux salaires versés dans les établissements pour ventiler la valeur ajoutée. D’après les données disponibles, l’Ile-de-France concentre un peu moins d’1/3 des salaires versés, non pas 40%. Pas trop d’informations dans la note pour comprendre le calcul, j’espère qu’il ne s’agit pas de l’addition des valeurs ajoutées des sièges sociaux d’Ile-de-France,
  • L’emploi du terme de « redistribution », ensuite, dans cette phrase : « Les territoires de ce bassin sont interconnectés et reliés entre eux par des flux économiques, qui redistribuent les richesses via les flux salariaux et commerciaux ». Verser des salaires, ce n’est pas faire de la redistribution géographique des revenus, c’est faire de la distribution des revenus. Payer les gens qui ont bossé, quoi.

J’en reviens au point principal : l’idée de rayonnement. La même idée était défendue par Gérard Collomb, suite à une étude commandée à Laurent Davezies, indiquant que Lyon « redistribuait » 9 milliards d’euros aux territoires environnants. Paris et Lyon sont généreuses : elles versent des salaires aux gens qui y travaillent, mais qui n’y résident pas.

Petite histoire pour faire passer le message : Emmanuel et Jeanne se sont rencontrés sur les bancs de la fac de Bordeaux (vous pouvez modifier avec la grande ville de votre choix), ont décidé d’emménager ensemble dans le studio (un peu plus grand) de Jeanne, le temps de finir leurs études. Ils ont l’un et l’autre trouvé un emploi à la fin de leur master (comme la très grande majorité des diplômés de Master des universités françaises, soit dit en passant).

Chemin faisant, ils ont eu envie d’avoir un enfant : logement trop petit, il faut trouver un nouveau toit. Loyer prohibitifs sur Bordeaux, ils décident donc de s’éloigner et de prendre un logement sur Libourne.

Supposons que cette histoire soit représentative. Agrégeons ces histoires individuelles. On constatera que les personnes qui viennent travailler sur Paris, Lyon, Bordeaux, …, viennent de plus en plus loin. Non pas parce que ces villes « attirent », mais bien parce qu’elles « repoussent ». Avec une montée des processus de gentrification, au centre, qui interroge.

Mon sentiment est que l’évolution de la géographie de l’emploi est un produit des deux logiques : attraction de certaines catégories de personnes, éviction d’autres catégories. Il convient de mieux documenter ces processus, en faisant attention au vocabulaire employé, qui n’est pas neutre. Pour mieux cerner, ensuite, les enjeux en termes d’action publique.

Pour un nouveau récit territorial

Vient de paraître mon dernier petit ouvrage, intitulé « pour un nouveau récit territorial ». Vous pouvez le télécharger et le lire ici. Il fait suite à une conférence prononcée lors du lancement du programme de recherche « pour et avec les petites villes » (mais j’ai beaucoup retravaillé le texte, la conférence et l’ouvrage diffèrent sensiblement), conférence que vous pouvez voir ici (mon intervention se déroule entre 10’45 et 39’15).

 

La fusion des régions : inutile, coûteuse et irréversible

France Culture vient de mettre en ligne les résultats d’une enquête sur la région Occitanie, fusion des anciennes régions Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon, qui montre que les frais de fonctionnement ont explosé (dans une vidéo France Inter insérée dans l’article, on apprend que les frais de fonctionnement sont passés de 2,4 à 3,5 milliards). En fin d’article, il est également mentionné que, après fusion, les budgets régionaux restent tous petits : 30 milliards pour l’ensemble des régions françaises, contre 23 milliards pour la seule Catalogne.

Résultats tout sauf surprenant.

Cette fusion des régions, d’abord, était inutile : elle a été menée sous le prétexte que les régions françaises étaient trop petites, qu’il fallait absolument se rapprocher du modèle des länder allemands (les régions allemandes font rêver, pas la structure urbaine allemande, plus équilibrée que la structure française, soit dit en passant), car des régions plus grandes, effets « masse critique » obligent, seraient plus performantes. Pour réduire le « millefeuille » institutionnel français, ensuite, en supprimant la clause de compétence générale et en spécialisant les collectivités (les départements ne pouvant plus faire de développement économique notamment). Sur le premier point, après fusion, les régions françaises restent des nains, comme cela a été indiqué dès 2016. Sur le deuxième point, on ne peut pas dire que l’on ait beaucoup avancé, quand on observe la résistance des conseils départementaux pour continuer à exister sur le volet développement économique. De plus, rien n’empêchait de spécialiser les collectivités sans passer par une fusion des régions.

Une réforme coûteuse, ensuite, ce qui était également très prévisible : le cas de l’Occitanie est bien documenté par France Culture. Pour voir régulièrement ce qu’il en est en Nouvelle-Aquitaine, je dirais que le problème est au moins de même niveau, voire pire. J’ajouterais que le problème n’est pas que comptable : oui, les budgets de fonctionnement ont explosé après fusion, vu les déplacements que les agents doivent faire, mais en plus, ça épuise physiquement, ces déplacements. Ajoutons les problèmes de gouvernance liés à la gestion impossible d’organisations de si grande taille. Ce dernier élément est d’ailleurs assez cocasse : la plupart des réformes récentes dans la fonction publique visent à introduire des éléments de gouvernance dérivé de ce qui se fait dans le privé (définition d’indicateurs de performance, orientation des moyens en fonction de ces indicateurs, etc.), mais on oublie que dans le privé, vous ne trouverez plus d’entreprises de grande taille, vu les problèmes d’organisation interne que cela pose. Dans le public, que l’on parle des régions ou des universités, on fait strictement l’inverse, d’où un renforcement de la bureaucratie. L’idée selon laquelle en fusionnant on va disposer d’entités de plus grande taille qui vont pouvoir faire des économies d’échelle est de mon point de vue contestable : on aurait mieux fait de favoriser les collaborations interrégionales pour grouper certaines commandes publiques et profiter d’économies d’échelle sans faire tomber tout le monde dans un tel bazar organisationnel.

Inutile, coûteuse, mais irréversible : il en va ainsi de certaines réformes, on s’aperçoit assez vite de leurs lacunes, mais faire machine arrière coûterait plus cher, donc il faut s’en accommoder. Ce ne serait pas inutile, quand on décide d’une nouvelle politique, de mesurer son degré d’irréversibilité, et de ne mettre en œuvre ladite politique que si l’on a pris le temps d’évaluer précisément son intérêt. En l’occurrence, avoir mis en œuvre une politique à la fois inutile, coûteuse et irréversible, comment dire… ça relève de l’exploit.

Chère Noémie

Chère Noémie,

Alors que je me rends tranquillement à Sète depuis Poitiers (quand je dis tranquillement, j’euphémise, car le trajet est un peu long et pénible, un peu plus de 7h de train pour tout vous dire), je découvre le mail que vous venez de m’adresser :

Bonjour,

Nous sommes une start-up civique qui édite un journal innovant : Le Drenche. Il s’agit d’un journal de débat dans lequel vous pouvez lire le « Pour » et le « Contre » de chaque sujet. Le but de ce journal est de permettre aux lecteurs de se forger leur propre opinion.

Le Drenche, c’est également l’assurance d’une tribune qui ne sera ni modifiée, ni tronquée, et de toucher de nombreux lecteurs sur internet et les réseaux sociaux. Nous imprimons également une version papier tirée à 80 000 exemplaires et distribuée aux étudiants.

Pour vous faire une idée, vous pouvez visiter notre site : https://ledrenche.fr/ ou lire une de nos dernières publications : https://ledrenche.fr/2018/09/agriculture-sans-pesticides-possible-1557/

Dans le cadre du débat actuel, nous souhaitons traiter la question : « Allocations chômages : doivent-elles être dégressives pour les cadres ? ».

Étant donné votre légitimité sur le sujet, nous aimerions beaucoup que vous défendiez le « Pour » dans un article de 350 à 400 mots (environ 1/2 page word) qui paraîtra sur notre site Le Drenche et celui de LCI ; votre tribune est à remplir dans le formulaire word ci-joint. Vous aurez bien sûr un contradicteur qui défendra l’avis opposé.

Il nous faudrait votre tribune pour ce soir au plus tard, est-ce possible pour vous ?

Merci beaucoup, et n’hésitez pas à me contacter pour toute information complémentaire.

Bonne journée,

Je me permets donc de vous répondre ceci :

  • non, ce n’est pas possible pour moi : je vais arriver tard à Sète, j’ai autre chose à faire que de répondre à un mail reçu à 16h30 pour le soir même, mais je vous remercie pour la sollicitation, dites à LCI que je ne suis pas dispo, disons que j’ai piscine,
  • considérer que sur tout sujet, mettre en débat le « pour » et le « contre », le livrer à l’ensemble des lecteurs, croire que cela permettra à chacun de se forger sa propre opinion, est une excellente idée. J’ai vu par exemple que vous aviez proposé comme sujet des choses sur la légalisation de la prostitution, ou le rétablissement de la peine de mort, je vous encourage donc à poursuivre. Peut-être que quelque chose autour de la lapidation des femmes adultères serait une bonne idée ? N’hésitez pas à me solliciter pour des contacts,
  • J’ai vu dès le début de votre message que vous étiez une « startup » éditant un journal « innovant » (sur votre site, j’ai pu voir que vous vous réclamiez de la « french tech » et de l’ « économie sociale et solidaire », et à plein d’autres partenaires), j’imagine donc que vous récoltez tout un ensemble de fonds permettant d’assurer votre développement, ce qui est une bonne chose : que deviendrait notre beau pays sans des startups innovantes telles que la votre ?

La Catalogne, moteur économique de l’Espagne ?

Lors de sa déclaration d’indépendance-enfin-on-sait-pas-trop, Carles Puigdemont a affirmé que depuis la mort de Franco, la Catalogne était le moteur économique de l’Espagne.

Cet argument économique, même s’il n’est pas le seul, est souvent repris par les régions pour revendiquer leur indépendance. En gros, l’idée est la suivante : on en a marre de créer les richesses, de se les faire piquer par l’État central qui les redistribue aux régions pauvres peuplées de fainéants. Cf. l’Italie du Nord (vs. l’Italie du Sud), la Flandre (vs. la Wallonie), la Catalogne (vs. les autres régions espagnoles).

Mais, dans le cas de la Catalogne et de la période actuelle, est-ce le cas ? Pour en juger, on peut collecter des données sur les PIB, le nombre d’habitants, l’emploi, etc., calculer les PIB par habitant, les décomposer en PIB par emploi et emploi par habitant, en suivant la méthodologie que Michel Grossetti et moi avions proposé pour le cas français dans cet article de la Revue de l’OFCE.

C’est à cet exercice que nous nous sommes livrés avec Emmanuel Nadaud, en nous concentrant sur les pays de l’Union à quinze, soit 214 régions NUTS2, avec des données 2011. Nous en avons tiré un article présenté en juillet dernier à Athènes, qui insiste sur la diversité des contextes régionaux.

Source : Nadaud E., Bouba-Olga O., 2017, « La richesse des régions européennes : au-delà du PIB par habitant », Colloque ASRDLF, Athènes, juillet. Lien : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01533348/document

[Edit : paragraphe modifié, erreur de lecture de la carte, c’est corrigé (17/10/2017)] Les zones en rouge correspondent aux régions présentant les plus faibles valeurs de l’indicateur concerné (1er quintile), les zones en vert foncé présentent les plus fortes valeurs (5e quintile). La Catalogne est quant à elle dans une situation médiane (3ème quintile) pour le PIB par habitant et pour le ratio emploi par habitant. Deuxième quintile en revanche pour le PIB par emploi (la productivité apparente du travail). Plusieurs régions espagnoles sont visiblement dans une meilleure situation.

Je suis retourné aux chiffres précis, en rapportant les valeurs observées pour les régions espagnoles à la moyenne de l’Union à 15 pour construire des indices qui valent 100 si la valeur observée dans la région est égale à la valeur observée en moyenne.

Le PIB par habitant de l’Union à 15 est de 30 219€ en 2011, le PIB par emploi monte à 66 814€. La Catalogne est sensiblement en dessous, avec des indice de 89 pour le premier indicateur (le PIB par habitant de la Catalogne est donc égal à 89% du PIB par habitant de l’Union à 15) et de 87 pour le deuxième.

Surtout : la Catalogne arrive en quatrième position des 19 régions espagnoles pour le PIB par habitant, derrière la région de Madrid (indice de 103), le Pays Basque (99) et la Navarre (95). Elle passe même au 5ème rang pour la productivité apparente du travail : le Pays Basque est en première position (indice de 95), devant la région de Madrid (93), la Navarre (92) et la Rioja (88).

Difficile, dès lors, d’affirmer que la Catalogne est le moteur économique de l’Espagne.

C’est grave docteur ? Non. Comme expliqué dans mon petit livre, il faudrait sortir de ces analyses qui voient les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres. Les processus productifs traversent les frontières, chaque territoire pouvant être vu comme un petit bout de petit monde, spécialisé de manière plus ou moins avantageuse sur des fragments de processus productifs. Plutôt que de penser ce qui sépare, mieux vaut comprendre ce qui relie.

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#Résolutions2017

Mes résolutions, déversées tout hier sur Twitter, reprises ci-dessous, pour cette année qui vient :

  1. Arrêter d’être pressé : à force d’être pressé, on n’a plus de jus #SlowScience #SlowCity #SlowLife #Tropicana
  2. Dire aux gens qui disent que « c’était mieux avant » qu’ils étaient mieux, avant #CestPasSur #OnPeutEtreConJeune
  3. Eteindre les réunions lorsque j’assiste à mon portable #JaiLaTourneQuiTête
  4. Arrêter de répondre en retard aux emails. Supprimer mes boîtes mails, donc. #DestructionSalvatrice #JosephAlois
  5. Courir n’importe comment. Ne plus courir avec application, en tout cas : ni #Runtastic, ni #Runkeeper
  6. Ne pas se moquer du Comue Out de #larochelle ni de #Orléans… #PasFacile #RhoLesConsQuandMême #OnRigoleDansLePwatoo
  7. Arrêter d’être énervé par des chercheurs qui disent n’importe quoi. Si pas possible, arrêter d’être énervé d’être énervé
  8. Ne plus rendre mes corrections de copies en retard. Se contenter de QCM à une question, pour cela #FaisonsSimple
  9. Aller à Paris plus souvent pour gagner en productivité #LaBêtiseEstDansLairConRespire #AtmosphèreJaiUneGueuleDAtmosphère
  10. Rester humble. Sur l’innovation, Moses Abramovitz a tout dit dans les années 50 #RabâcherCestExister
  11. Expliquer la tendance archaïque à vouloir avoir la plus grosse (ville, région, université) #CestQuoiTonProblème #Rocco
  12. Faire passer une idée à celui qui t’écoute. Qu’il la découvre lui. Lui donner l’envie de la découvrir par lui-même
  13. Apprécier une gorgée de bière, un morceau de musique, ce bref instant qui passe. Ces petits riens qui sont des petits touts.

Très bonne année à vous tous !

Dis, c’est quoi, un chercheur ?

–          Dis, c’est quoi, un chercheur ?

–          Un chercheur ? Quelqu’un qui se pose des questions…

–          Mouaif… je connais beaucoup de gens hors recherche qui se posent des questions… Beaucoup de gens dans la recherche qui ne s’en posent pas trop, aussi…

–          Pas faux…

–          …

–          C’est quoi, un chercheur, alors ?

–          Un chercheur ? Un vrai chercheur ? Quelqu’un qui se pose des questions sur les questions qu’il se pose…

Questions à Jacques Levy

Bonsoir, Jacques,

Dans votre contribution au numéro spécial de l’OFCE intitulée « nouvelle économie régionale et réforme territoriale », vous expliquez que : « l’Île-de-France a généré en 2012 un PIB de 624 milliards d’euros, soit 30 % du PIB national avec une productivité par habitant près de deux fois supérieure à celle du reste de la France métropolitaine. Elle peut donc manifester sa solidarité avec le reste du pays tout en gardant les moyens de gérer son développement. Mais le peut-elle avec un budget régional de 5 milliards d’euros, soit 0,8 % de son PIB ? »

Comme expliqué dans le même numéro, dans un article co-écrit avec Michel Grossetti, le PIB par habitant est tout sauf un indicateur de productivité, il cache beaucoup de choses un peu complexes, que vous connaissez, sans doute.

Juste après, vous poursuivez : « Par ailleurs, malgré l’immense production de richesse à laquelle ils contribuent, les pauvres d’Île-de-France sont encore plus pauvres que ceux des autres régions. La cause en est un prélèvement massif, bien que silencieux, qui fait que, en fin de compte, les revenus des Franciliens sont simplement proportionnels à leur part dans l’emploi, leur surproductivité n’ayant pratiquement pas d’effet sur leurs revenus finals. »

D’où ma question : qui sont ces gens qui prélèvent l’argent des pauvres d’Ile-de-France pour le redonner aux pauvres des régions de province, tellement moins productifs ? Comment font-ils (qui est ce « ils ») pour que tout cela ne se voit pas, pour être si silencieux ? Comment accepter, mince, que leur surproductivité n’ait aucune incidence sur leur revenu final ? Parce que quand même, c’est un peu fort de café, ça ne me semble pas très juste.

Très bêtement, sans doute, je me dis qu’il faudrait en finir avec ces histoires de comparaisons entre régions, entre pays, ne plus jouer Paris contre la province, Bordeaux contre Lyon, la France contre le reste du Monde, accepter les interdépendances,  les spécificités, savoir quelle place on veut y prendre, ce qu’on peut apporter, plutôt que ce que l’on peut  y perdre. Faire un peu attention aux données, aux indicateurs, aux définitions, aussi, pour ne pas dire de bêtises.

Merci pour vos réponses, et veuillez m’excuser par avance pour la naïveté de mes questions.

Sciences Eco Poitiers : petit point sur la rentrée

Hier matin (1er septembre), nous avons accueillis dans nos locaux la nouvelle promotion de Licence 1ère année. France 3 Poitou-Charentes en a profité pour faire un reportage chez nous, dans le cadre de la rentrée universitaire, il est visible ici (édition du 19/20 du 1er sept.).

Comme chaque année, nous enquêtons les étudiants l’après-midi, ce qui permet de faire un petit point statistique :

  • nous avons accueillis 173 étudiants à la réunion de rentrée, contre 154 l’an dernier (+12%). Certains étudiants continuent à arriver, nous étions montés à 188 inscrits au 15 janvier l’an dernier, nous allons vraisemblablement dépasser les 200 cette année,
  • la proportion de bacheliers ES et S est stable : 88% cette année, 87% l’an dernier. Petite déformation de la structure, puisque les bacs ES passent de 64% à 56% pendant que les bacs S passent de 23% à 32%,
  • la proportion de bacheliers avec mention baisse un peu pour l’ensemble (de 56% à 53%), elle est quasi-stable pour notre public cible (57% contre 58% l’an dernier). Là aussi, déformation de la structure : les mentions AB passent de 32% à 22% ; les mentions B de 22% à 27% ; les mentions TB de 4% à 9%,
  • parmi les étudiants accueillis, 73% nous avaient mis en vœu n°1 sur APB, même proportion que l’an dernier. Si on agrège vœux 1 et 2, la part passe de 84% l’an dernier à 88% cette année.

Le bilan ? Nos effectifs continuent d’augmenter, il s’agit massivement d’étudiants de notre public cible (bacs ES et S), de bon niveau, qui viennent chez nous par choix. A rebours des représentations que beaucoup ont sur l’Université…

Economie de la Grande Aquitaine

Alain Rousset, Président du Conseil Régional d’Aquitaine et Président de l’Association des Régions de France, m’a invité à participer à une séance plénière exceptionnelle du 26 janvier 2015, de 10h à 13h, aux côtés de Pierre Delfaud, économiste bordelais et membre du CESER d’Aquitaine, l’objectif étant que nous présentions les caractéristiques socio-économiques de cette nouvelle région, que je baptise provisoirement Grande Aquitaine. Vous pourrez la suivre en direct ici, mais je ne résiste pas, fidèles lecteurs, à l’envie de vous livrer quelques éléments que je présenterai lundi.

Je commencerai par un petit point rapide pour dire tout le mal que je pense du discours pro-métropolisation, preuves empiriques à l’appui, sur la base des travaux que je réalise avec Michel Grossetti sur le sujet. Pour ceux (rares, j’imagine) qui n’en auraient pas encore entendu parler, vous pouvez en avoir une idée en consultant le texte version longue, version courte, ou une vidéo, version longue, version courte (Texte long | Texte court | vidéo Xerfi-Canal (7’) | vidéo UpTV (40’)).

Je continuerai en développant les deux points ci-dessous.

LE PIB par habitant se décompose…

Je vous ai déjà expliqué que le PIB par habitant est un très mauvais indicateur de la performance des régions, car tous les habitants (dénominateur de l’indicateur) ne participent pas à la production des richesses (numérateur de l’indicateur). Pour se rapprocher de quelque chose de plus satisfaisant, il suffit de décomposer statistiquement le PIB par habitant, qui est égal au produit de la productivité apparente du travail (PIB par emploi) et du ratio Emploi sur Habitant. Appliqué à l’Ile-de-France, on constate que la surproductivité apparente francilienne mesurée par le PIB par habitant, d’environ 60%, tombe à 30%, les autres 30% s’expliquant par un ratio Emploi sur Habitant très élevé de la région capitale, une des explications tenant au fait que les actifs, une fois à la retraite, vont passer leurs vieux jours dans d’autres régions.

Afin d’avancer dans l’analyse, on peut cependant approfondir la décomposition, selon le schéma suivant :

pib_hCôté productivité apparente du travail, trois effets peuvent expliquer une sur/sous-productivité : i) un effet de composition, certains secteurs plus/moins productifs étant localisés dans telle ou telle région, en raison de processus historiques de spécialisation, ii) un effet haut revenu, qui concerne en France l’Ile-de-France, lié à la concentration dans la région capitale de l’Etat major des grandes entreprises, du secteur de la finance, des hauts cadres de la fonction publique, iii) une effet intrinsèque, résiduel en quelque sorte, qui, compte-tenu de tous les calculs que j’ai pu effectuer est un effet nul à l’échelle des régions françaises.

Côté ratio emploi par habitant, il est le produit de quatre termes :

  • la concentration de l’emploi, rapport des emplois occupés localisés dans une région donnée et du nombre d’actifs occupés résidant cette même région. Il mesure en quelques sortes l’attractivité de la région considérée : un ratio faible signifie que beaucoup des actifs occupés résidant dans une région travaillent en dehors de cette région,
  • le taux d’emploi, rapport des actifs occupés à l’ensemble des actifs (actifs occupés + chômeurs, donc). C’est le complément à 1 du taux de chômage. Une valeur élevée signifie que le taux de chômage de la région est plus faible qu’ailleurs,
  • le taux d’activité, rapport du nombre d’actifs à la population en âge de travailler (l’ensemble des 15-64 ans). Un ratio faible peut signifier plusieurs choses : des jeunes (15-24 ans) plus souvent en étude qu’ailleurs, des seniors (50-64 ans) plus rapidement à la retraite, plus d’inactifs,
  • un ratio population en âge de travailler sur population totale, qui capture plusieurs effets démographiques se traduisant par plus ou moins de jeunes (0-15 ans) et/ou plus ou moins de « vieux » (64 ans et plus). Pour l’Ile-de-France, ce ratio va être plus faible qu’en moyenne puisque les « vieux » vont à la retraite ailleurs.

J’ai procédé à cette décomposition pour les trois régions Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes, en rapportant les valeurs à la moyenne des régions de province, toutes les données sont de 2011. Voilà ce que l’on obtient :

Aquitaine Limousin Poitou-Charentes
PIB par habitant (1) 2.3 -13.8 -6.8
Productivité du travail (2) -0.3 -15.2 -7.2
Emploi par habitant (3) 2.5 1.4 0.5
Concentration de l’emploi (4) 2.1 3.8 2.0
Taux d’emploi (5) 0.6 1.8 0.4
Taux d’activité (6) 0.3 -1.0 0.4
Effets démographiques (7) -0.6 -3.2 -2.5

Sans entrer dans des détails techniques, je précise que pour faciliter la lecture et rendre les effets additifs, je suis passé en logarithme. Dès lors, on peut lire le tableau comme suit : le PIB par habitant (ligne 1) de l’Aquitaine est supérieur de 2,3% au PIB par habitant des régions de province. Cette valeur est la somme d’un effet négatif « suproductivité apparente du travail » de -0,3% (ligne 2) et d’un effet positif du ratio emploi sur habitant de 2,5% (ligne 3). La ligne 3 est elle-même la somme des quatre effets définis plus haut (lignes 4 à 7).

Quelques commentaires :

  • le Limousin et le Poitou-Charentes ont un PIB par habitant très inférieur à la moyenne des régions de province, ce qui s’explique très largement par une productivité apparente du travail plus faible. Les compléments auxquels je me suis livré, non présentés ici, montrent que ceci est lié à des effets de composition, non pas à des effets de sous-productivité intrinsèque, qui, j’insiste, sont particulièrement faibles (non statistiquement significatifs) à l’échelle des régions françaises,
  • les trois régions ont des taux de chômage inférieurs à la moyenne, l’effet le plus fort étant observé pour le Limousin. Rappelons cependant qu’un même taux de chômage peut caractériser un territoire très dynamique (beaucoup de création et de destruction d’emplois) ou très peu dynamique (peu d’actifs, peu de créations/destructions d’emploi). Pour le Limousin, on est sans doute dans la deuxième configuration, les jeunes actifs à la recherche d’un emploi prospectant hors région,
  • les effets démographiques jouent négativement pour les trois régions, on peut y voir le jeu de l’économie résidentielle, ce sont trois régions qui attirent des retraités et font baisser leur ratio population en âge de travailler sur population totale,
  • la concentration de l’emploi est plutôt forte relativement aux autres régions de province. En regardant de plus près, c’est lié au fait qu’il y a moins de travailleurs « trans-régionaux » (qui résident dans une région et travaillent dans une autre) que la moyenne des régions de province, la plupart des actifs occupés de ces trois régions travaillent dans leur région de résidence. Résultat à creuser cependant,
  • Le Limousin se caractérise par un taux d’activité plus faible, signe peut-être d’une part plus importante d’adultes inactifs, c’est cependant, là aussi, à vérifier.

.A ma connaissance, très peu de régions (aucune?) se livrent à ce type de décomposition, très simple à mettre en oeuvre, qui permettent de sortir de la « dictature » du PIB par habitant et d’identifier rapidement le jeu d’effets de productivité, de spécialisation et d’effets socio-économiques et/ou démographiques. A bon entendeur…

Les secteurs spécifiques de la Grande Aquitaine

Dans un deuxième temps, je présenterai les secteurs spécifiques de la nouvelle grande région, autrement dit les secteurs dont le poids dans la région est sensiblement supérieur au poids observé France entière. Par exemple, si le poids d’un secteur est de 3% dans la Grande Aquitaine et de 1,5% France entière, l’indicateur de spécificité (noté Q) sera égal à 2 (3%/1,5%), le poids en région est le double de celui observé France entière.

J’ai ensuite distingué deux types de secteurs spécifiques :

  • les secteurs spécifiques pour la Grande Aquitaine qui sont également spécifiques pour les trois régions qui la composent, ce sont des secteurs spécifiques communs,
  • les secteurs spécifiques pour la Grande Aquitaine qui ne sont spécifiques que pour une ou deux des régions qui la composent.

Les données mobilisées sont des données Insee 2011, avec un découpage en A88 (86 secteurs d’activités). Voici les principaux résultats :

  • on identifie 4 secteurs très spécifiques (Q>1,5) communs aux tros régions : le travail du bois, l’industrie du papier/carton, les autres industries extractives (les carrières en gros) et le cuir/chaussure. Les deux premiers pèsent assez fort dans les emplois (15 000 emplois pour le bois, 10 000 pour le papier/carton),
  • 7 secteurs très spécifiques sont non communs aux trois régions : certains pèsent très peu comme l’extraction d’hydrocarbures (sur Pau essentiellement, en fait) avec moins de 600 emplois, d’autres pèsent plus, comme l’industrie des boissons, présente en Aquitaine et Poitou-Charentes avec plus de 5 000 emplois mais pas en Limousin, ou la fabrication d’autres matériels de transport (aéronautique, ferrovaire, naval), avec près de 20 000 emplois, en Aquitaine et Poitou-Charentes là encore. On y trouve aussi la sylviculture, en Aquitaine et Limousin (plus de 3 000 emplois), pas en Poitou-Charentes, cette fois.

Globalement, on voit ressortir des activités autour de la grande filière sylviculture, bois, papier/carton, meubles ; une autre grande filière viti-vinicole ou plus généralement tournant autour de l’agro-alimentaire (agriculture, pêche, industrie alimentaire, boissons, …) et l’industrie des autres matériels de transport.

J’ai enfin produit quelques cartes (avec PhilCarto, logiciel libre très bien fait je trouve, conçu par Phillipe Wanier, géographe de l’Université de Bordeaux) pour repérer la géographie plus fine de ces secteurs spécifiques, à l’échelle des zones d’emplois (plus de 300 en France métropolitaine. Je prends deux exemples ci-dessous, l’industrie du bois et les autres matériels de transport.

boisVous pouvez lire sur la gauche les effectifs totaux, les indices de spécificités (multipliés par 100, au niveau de la Grande Aquitaine, ce secteur pèse 2,62 fois plus que France entière) et un indice de concentration spatiale, en l’occurrence égal à 18. J’ai en fait calculé l’inverse de l’indice d’Herfindahl, qui se lit comme suit : étant donné que la Grande Aquitaine compte 33 zones d’emploi, cet indicateur signifie que tout se passe comme si l’industrie du bois était équitablement réparti dans 18 de ces 33 zones, signe d’un secteur assez dispersé géographiquement.

transportLe secteur des autres matériels de transport est plus concentré (indicateur de 6), on le retrouve sur Bordeaux, Rochefort/La Rochelle, Bayonne, Pau, …, très peu en Limousin.

Je conclurai en préconisant des analyses plus précises de ces secteurs (quelles entreprises, quelles relations entre elles, quels positionnements stratégiques, etc…) afin d’identifier les problématiques spécifiques que l’on peut identifier sur tel ou tel territoire. Ce qui constitue le préalable nécessaire à d’éventuelles actions publiques, qui ne doivent pas se limiter à la mise en oeuvre de politiques à la mode, toujours décalées par rapport à la réalité de l’économie des territoires français…