Economie de la Grande Aquitaine

Alain Rousset, Président du Conseil Régional d’Aquitaine et Président de l’Association des Régions de France, m’a invité à participer à une séance plénière exceptionnelle du 26 janvier 2015, de 10h à 13h, aux côtés de Pierre Delfaud, économiste bordelais et membre du CESER d’Aquitaine, l’objectif étant que nous présentions les caractéristiques socio-économiques de cette nouvelle région, que je baptise provisoirement Grande Aquitaine. Vous pourrez la suivre en direct ici, mais je ne résiste pas, fidèles lecteurs, à l’envie de vous livrer quelques éléments que je présenterai lundi.

Je commencerai par un petit point rapide pour dire tout le mal que je pense du discours pro-métropolisation, preuves empiriques à l’appui, sur la base des travaux que je réalise avec Michel Grossetti sur le sujet. Pour ceux (rares, j’imagine) qui n’en auraient pas encore entendu parler, vous pouvez en avoir une idée en consultant le texte version longue, version courte, ou une vidéo, version longue, version courte (Texte long | Texte court | vidéo Xerfi-Canal (7’) | vidéo UpTV (40’)).

Je continuerai en développant les deux points ci-dessous.

LE PIB par habitant se décompose…

Je vous ai déjà expliqué que le PIB par habitant est un très mauvais indicateur de la performance des régions, car tous les habitants (dénominateur de l’indicateur) ne participent pas à la production des richesses (numérateur de l’indicateur). Pour se rapprocher de quelque chose de plus satisfaisant, il suffit de décomposer statistiquement le PIB par habitant, qui est égal au produit de la productivité apparente du travail (PIB par emploi) et du ratio Emploi sur Habitant. Appliqué à l’Ile-de-France, on constate que la surproductivité apparente francilienne mesurée par le PIB par habitant, d’environ 60%, tombe à 30%, les autres 30% s’expliquant par un ratio Emploi sur Habitant très élevé de la région capitale, une des explications tenant au fait que les actifs, une fois à la retraite, vont passer leurs vieux jours dans d’autres régions.

Afin d’avancer dans l’analyse, on peut cependant approfondir la décomposition, selon le schéma suivant :

pib_hCôté productivité apparente du travail, trois effets peuvent expliquer une sur/sous-productivité : i) un effet de composition, certains secteurs plus/moins productifs étant localisés dans telle ou telle région, en raison de processus historiques de spécialisation, ii) un effet haut revenu, qui concerne en France l’Ile-de-France, lié à la concentration dans la région capitale de l’Etat major des grandes entreprises, du secteur de la finance, des hauts cadres de la fonction publique, iii) une effet intrinsèque, résiduel en quelque sorte, qui, compte-tenu de tous les calculs que j’ai pu effectuer est un effet nul à l’échelle des régions françaises.

Côté ratio emploi par habitant, il est le produit de quatre termes :

  • la concentration de l’emploi, rapport des emplois occupés localisés dans une région donnée et du nombre d’actifs occupés résidant cette même région. Il mesure en quelques sortes l’attractivité de la région considérée : un ratio faible signifie que beaucoup des actifs occupés résidant dans une région travaillent en dehors de cette région,
  • le taux d’emploi, rapport des actifs occupés à l’ensemble des actifs (actifs occupés + chômeurs, donc). C’est le complément à 1 du taux de chômage. Une valeur élevée signifie que le taux de chômage de la région est plus faible qu’ailleurs,
  • le taux d’activité, rapport du nombre d’actifs à la population en âge de travailler (l’ensemble des 15-64 ans). Un ratio faible peut signifier plusieurs choses : des jeunes (15-24 ans) plus souvent en étude qu’ailleurs, des seniors (50-64 ans) plus rapidement à la retraite, plus d’inactifs,
  • un ratio population en âge de travailler sur population totale, qui capture plusieurs effets démographiques se traduisant par plus ou moins de jeunes (0-15 ans) et/ou plus ou moins de « vieux » (64 ans et plus). Pour l’Ile-de-France, ce ratio va être plus faible qu’en moyenne puisque les « vieux » vont à la retraite ailleurs.

J’ai procédé à cette décomposition pour les trois régions Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes, en rapportant les valeurs à la moyenne des régions de province, toutes les données sont de 2011. Voilà ce que l’on obtient :

Aquitaine Limousin Poitou-Charentes
PIB par habitant (1) 2.3 -13.8 -6.8
Productivité du travail (2) -0.3 -15.2 -7.2
Emploi par habitant (3) 2.5 1.4 0.5
Concentration de l’emploi (4) 2.1 3.8 2.0
Taux d’emploi (5) 0.6 1.8 0.4
Taux d’activité (6) 0.3 -1.0 0.4
Effets démographiques (7) -0.6 -3.2 -2.5

Sans entrer dans des détails techniques, je précise que pour faciliter la lecture et rendre les effets additifs, je suis passé en logarithme. Dès lors, on peut lire le tableau comme suit : le PIB par habitant (ligne 1) de l’Aquitaine est supérieur de 2,3% au PIB par habitant des régions de province. Cette valeur est la somme d’un effet négatif « suproductivité apparente du travail » de -0,3% (ligne 2) et d’un effet positif du ratio emploi sur habitant de 2,5% (ligne 3). La ligne 3 est elle-même la somme des quatre effets définis plus haut (lignes 4 à 7).

Quelques commentaires :

  • le Limousin et le Poitou-Charentes ont un PIB par habitant très inférieur à la moyenne des régions de province, ce qui s’explique très largement par une productivité apparente du travail plus faible. Les compléments auxquels je me suis livré, non présentés ici, montrent que ceci est lié à des effets de composition, non pas à des effets de sous-productivité intrinsèque, qui, j’insiste, sont particulièrement faibles (non statistiquement significatifs) à l’échelle des régions françaises,
  • les trois régions ont des taux de chômage inférieurs à la moyenne, l’effet le plus fort étant observé pour le Limousin. Rappelons cependant qu’un même taux de chômage peut caractériser un territoire très dynamique (beaucoup de création et de destruction d’emplois) ou très peu dynamique (peu d’actifs, peu de créations/destructions d’emploi). Pour le Limousin, on est sans doute dans la deuxième configuration, les jeunes actifs à la recherche d’un emploi prospectant hors région,
  • les effets démographiques jouent négativement pour les trois régions, on peut y voir le jeu de l’économie résidentielle, ce sont trois régions qui attirent des retraités et font baisser leur ratio population en âge de travailler sur population totale,
  • la concentration de l’emploi est plutôt forte relativement aux autres régions de province. En regardant de plus près, c’est lié au fait qu’il y a moins de travailleurs « trans-régionaux » (qui résident dans une région et travaillent dans une autre) que la moyenne des régions de province, la plupart des actifs occupés de ces trois régions travaillent dans leur région de résidence. Résultat à creuser cependant,
  • Le Limousin se caractérise par un taux d’activité plus faible, signe peut-être d’une part plus importante d’adultes inactifs, c’est cependant, là aussi, à vérifier.

.A ma connaissance, très peu de régions (aucune?) se livrent à ce type de décomposition, très simple à mettre en oeuvre, qui permettent de sortir de la « dictature » du PIB par habitant et d’identifier rapidement le jeu d’effets de productivité, de spécialisation et d’effets socio-économiques et/ou démographiques. A bon entendeur…

Les secteurs spécifiques de la Grande Aquitaine

Dans un deuxième temps, je présenterai les secteurs spécifiques de la nouvelle grande région, autrement dit les secteurs dont le poids dans la région est sensiblement supérieur au poids observé France entière. Par exemple, si le poids d’un secteur est de 3% dans la Grande Aquitaine et de 1,5% France entière, l’indicateur de spécificité (noté Q) sera égal à 2 (3%/1,5%), le poids en région est le double de celui observé France entière.

J’ai ensuite distingué deux types de secteurs spécifiques :

  • les secteurs spécifiques pour la Grande Aquitaine qui sont également spécifiques pour les trois régions qui la composent, ce sont des secteurs spécifiques communs,
  • les secteurs spécifiques pour la Grande Aquitaine qui ne sont spécifiques que pour une ou deux des régions qui la composent.

Les données mobilisées sont des données Insee 2011, avec un découpage en A88 (86 secteurs d’activités). Voici les principaux résultats :

  • on identifie 4 secteurs très spécifiques (Q>1,5) communs aux tros régions : le travail du bois, l’industrie du papier/carton, les autres industries extractives (les carrières en gros) et le cuir/chaussure. Les deux premiers pèsent assez fort dans les emplois (15 000 emplois pour le bois, 10 000 pour le papier/carton),
  • 7 secteurs très spécifiques sont non communs aux trois régions : certains pèsent très peu comme l’extraction d’hydrocarbures (sur Pau essentiellement, en fait) avec moins de 600 emplois, d’autres pèsent plus, comme l’industrie des boissons, présente en Aquitaine et Poitou-Charentes avec plus de 5 000 emplois mais pas en Limousin, ou la fabrication d’autres matériels de transport (aéronautique, ferrovaire, naval), avec près de 20 000 emplois, en Aquitaine et Poitou-Charentes là encore. On y trouve aussi la sylviculture, en Aquitaine et Limousin (plus de 3 000 emplois), pas en Poitou-Charentes, cette fois.

Globalement, on voit ressortir des activités autour de la grande filière sylviculture, bois, papier/carton, meubles ; une autre grande filière viti-vinicole ou plus généralement tournant autour de l’agro-alimentaire (agriculture, pêche, industrie alimentaire, boissons, …) et l’industrie des autres matériels de transport.

J’ai enfin produit quelques cartes (avec PhilCarto, logiciel libre très bien fait je trouve, conçu par Phillipe Wanier, géographe de l’Université de Bordeaux) pour repérer la géographie plus fine de ces secteurs spécifiques, à l’échelle des zones d’emplois (plus de 300 en France métropolitaine. Je prends deux exemples ci-dessous, l’industrie du bois et les autres matériels de transport.

boisVous pouvez lire sur la gauche les effectifs totaux, les indices de spécificités (multipliés par 100, au niveau de la Grande Aquitaine, ce secteur pèse 2,62 fois plus que France entière) et un indice de concentration spatiale, en l’occurrence égal à 18. J’ai en fait calculé l’inverse de l’indice d’Herfindahl, qui se lit comme suit : étant donné que la Grande Aquitaine compte 33 zones d’emploi, cet indicateur signifie que tout se passe comme si l’industrie du bois était équitablement réparti dans 18 de ces 33 zones, signe d’un secteur assez dispersé géographiquement.

transportLe secteur des autres matériels de transport est plus concentré (indicateur de 6), on le retrouve sur Bordeaux, Rochefort/La Rochelle, Bayonne, Pau, …, très peu en Limousin.

Je conclurai en préconisant des analyses plus précises de ces secteurs (quelles entreprises, quelles relations entre elles, quels positionnements stratégiques, etc…) afin d’identifier les problématiques spécifiques que l’on peut identifier sur tel ou tel territoire. Ce qui constitue le préalable nécessaire à d’éventuelles actions publiques, qui ne doivent pas se limiter à la mise en oeuvre de politiques à la mode, toujours décalées par rapport à la réalité de l’économie des territoires français…

Les dérives de la réforme territoriale : quelles seront les capitales des nouvelles régions de France ?

Le Monde a publié hier un article intitulé « Quelles seront les capitales des nouvelles régions de France? ». Question très révélatrice de la façon dont on est en train de faire la réforme territoriale.

Roland Riès, maire de Strasbourg, affirme ainsi « Je ne peux accepter que Strasbourg, avec son statut européen, appartienne à une région dont elle ne serait pas la capitale ». Plus loin, le journaliste explique :

Sur la liste des villes qui perdront leur statut de capitale régionale figure également Clermont-Ferrand en Auvergne, qui pèse de peu de poids face à la métropole lyonnaise. Idem pour Limoges (Limousin) et Poitiers (Poitou-Charentes) qui, selon les mots d’un conseiller ministériel, « ne sont pas en mesure de disputer le leadership à Bordeaux », qui deviendra capitale de cette grande région du Sud-Ouest.

Dans le futur Nord-Pas-de-Calais-Picardie, c’est sans surprise Amiens qui devrait s’effacer devant la mairie de Lille, de Martine Aubry. Les métropoles devraient donc être les gagnantes du redécoupage régional.

(…) Quant à la future région Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon, « personne n’imagine que la capitale ne soit pas Toulouse », indique un connaisseur du dossier.

En clair, on s’oriente vers un processus de décentralisation qui consiste à faire émerger tout un ensemble de « France en plus petit », avec au sein de chacun de ces petits pays, la Capitale régionale, pendant pour la région en question de ce qu’est Paris pour la France. Un modèle centre/périphérie, avec la concentration d’un maximum de pouvoirs dans la ville centrale, dotée du statut de métropole.

Tout ceci au mépris de l’ensemble des interdépendances qui traversent les régions françaises : on ne peut comprendre l’économie de la Picardie si on ne voit pas qu’une part importante de ses habitants travaillent en Ile-de-France (17% en 2011) ; on ne peut comprendre l’économie de la Lorraine si on ne voit pas qu’une part importante de ses habitants travaillent en Belgique, en Allemagne et surtout au Luxembourg (environ 10% des lorrains) ; idem pour la Franche-Comté vis-à-vis de la Suisse, la Bourgogne, l’Alsace, Rhône-Alpes ou encore l’Allemagne. On sait aussi que les processus productifs sont de plus en plus fragmentés, que leur organisation d’ensemble traverse les frontières régionales et même nationales.

Certains Conseil Régionaux avaient déjà tendance à se considérer comme de petits pays, s’indignant par exemple que les jeunes dont ils avaient financé la formation aillent travailler ensuite dans d’autres régions. J’ai peur que cette tendance se renforce à l’avenir.

Tout ceci au mépris du fait que le potentiel de croissance de l’économie française est loin de résider simplement dans ses métropoles, comme nous l’avons montré récemment en brassant tout un ensemble de statistiques, comme le constatera toute personne analysant de manière un peu précise l’économie des territoires : l’économie de Poitou-Charentes n’est pas riche que de Poitiers, ville essentiellement administrative, elle est riche aussi de l’industrie localisée autour de Cognac et du Nord-Deux-Sèvres, deux territoires qui s’en sortent plutôt très bien, sans être connectés de manière décisive à une quelconque métropole ; Midi-Pyrénées n’est pas riche que de Toulouse, elle est riche également de sa Mecanic Vallée, autour de Figeac-Decazeville, avec certes des sous-traitants pour Airbus, mais pour beaucoup d’autres entreprises, un peu partout dans le monde ; regardez également ce qui se passe sur Pau, sur le Territoire de Belfort, dans la Vallée de l’Arve, sur certains territoires littoraux, et sur de nombreux autres territoires.

On aurait pu rêver d’un peu d’imagination, de tentatives de gouvernance innovantes, permettant de tirer partie de la diversité des territoires français, de bien gérer ces interdépendances. Je crains qu’on s’achemine vers l’émergence de petits rois, à la tête de leur petit royaume.

L’Europe ressemble à un ensemble de pays égoïstes, repliés sur leurs intérêts nationaux, se faisant concurrence autant que de possible. La France et ses régions s’orientent vers ce modèle, dirait-on.

Ma thèse en 180 secondes

Ma thèse en 180 secondes est un concours d’éloquence où de jeunes chercheurs doivent présenter leur sujet de recherche de façon claire en seulement 3 minutes devant un jury de chercheurs, industriels et journalistes. La finale régionale Centre/Poitou-Charentes s’est déroulée jeudi dernier à l’espace Mendès-France, vous en trouverez un compte-rendu ici. Les vidéos des 16 finalistes sont disponibles ici, vous pouvez ensuite voter ici et participer ainsi au prix du public.

Bastien Bernela défendait les couleurs de la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers, ce qu’il a fait avec talent puisqu’il termine deuxième de la finale régionale et premier doctorant poitevin. Je vous laisse découvrir la vidéo de son intervention ci-dessous.

Gaia Universitas avait expliqué que certains grinçaient des dents face à ce type d’initiative, notamment Guy Birenbaum dans cette chronique, qui demande à ce que l’on continue à donner du temps aux chercheurs.

J’ai du mal à comprendre la critique de ce dernier : « ma thèse en 180 secondes » n’est pas la nouvelle version des soutenances de thèse, c’est un autre exercice permettant de faire connaître à un public plus large ce que font de jeunes chercheurs. Si, par ce moyen, un nombre plus grand de personnes est sensibilisé à l’intérêt de la recherche, et si des vocations naissent parmi les étudiants, on ne peut qu’applaudir.

Le match France/Royaume-Uni

Petit retour rapide sur mon blog, déserté depuis deux mois pour cause d’activité professionnelle un peu trop chronophage. Jeudi dernier, j’ai participé au Tice’Dej de l’Université de Poitiers consacré à la veille informationnelle, au cours duquel j’ai expliqué ce qui m’avait incité à ouvrir un blog (Serge Dassault et le CPE, en fait, c’est une longue histoire…) et comment et pourquoi j’utilisais les réseaux sociaux, notamment twitter.

Petite illustration de l’intérêt de twitter : Xavier Timbeau (OFCE), invité ce matin sur France Culture pour échanger sur la situation du Royaume-Uni, a posté un graphique intéressant sur la dynamique économique de la France et du Royaume-Uni que je n’ai pas manqué de relayer :

g_timbeauQuelques retweets et commentaires, bien sûr, puisque l’opinion dominante, en France, est que l’herbe est plus verte ailleurs, toujours. Une personne a objecté que le graphique a été rebasé-à-la-date-qui-va-bien. Ce à quoi j’ai répondu que prendre comme année de base le début de la crise était pertinent. Alexandre Delaigue a complété en renvoyant à l’un de ses billets pour indiquer que ce résultat marche pour d’autres dates et que, désolé, la France ne va pas si mal que ça.

Philippe Manière a commenté, également :

maniereL’intervalle de temps serait trop court et la variable retenue (PIB par tête), pas la plus pertinente.

Je me suis empressé d’aller chercher des statistiques sur l’emploi, en France et au Royaume-Uni, depuis 1994, sur Eurostat, pour évaluer la pertinence du commentaire de Philippe Manière, sans savoir à l’avance ce que cela donnerait. Ça donne ce graphique :

FR_RUDynamique plus favorable en France depuis 1998, en fait.

C’est cela, finalement, l’intérêt de twitter : vous faire renoncer à un moment de détente, allongé sur un transat, au soleil, sur une terrasse poitevine, pour dénicher des statistiques, dans les recoins obscurs d’Eurostat, afin de participer à une discussion très éphémère sur les réseaux sociaux… J’aime…

Nouvel an ludo-éducatif

Ne reculant devant rien pour égayer votre soirée du nouvel an, je vous propose, à vous et à vos compagnons de beuverie, de participer à un petit jeu, j’ai nommé : le test à l’aveugle du Cola.

Etape 1, vous achetez les cinq Cola suivants :

  1. Coca-Cola normal
  2. Pepsi-Cola normal
  3. Coca-Cola zéro
  4. Coca-Cola light sans caféine
  5. Cola de marque de distributeur (perso, j’ai pris du Cola Casino)

Etape 2,chaque participant teste à l’aveugle ces cinq sodas,

Etape 3, chacun remplit enfin un petit questionnaire en ligne où il indiquera s’il a reconnu, oui ou non, chacun des colas ci-dessus. Il y ajoutera son genre (homme ou femme) et son âge.

C’est tout !

Pour accéder à l’enquête, il suffit de cliquer sur ce lien.

Si vous êtes trop impatient, vous pouvez vous livrer à ce petit jeu avant le réveillon (perso, je le fais dès demain). Je le laisserai ouvert jusqu’au 5 janvier (le temps de récupérer du réveillon), après quoi je publierai les résultats sur mon blog.

Merci de votre participation, qui aidera à repousser encore la frontière des connaissances…

Pourquoi, mais pourquoi donc, avons-nous de si mauvais politiques ?

J’apprends ce soir, dans cet article, Qu’Arnaud Montebourg menacerait de dissolution la centrale d’achats publics (l’UGAP), qui ne se révèlerait pas, à son goût, suffisamment patriotique. Il s’apprêterait à convoquer son Président une nouvelle fois pour qu’il lui donne des explications. Il aurait affirmé : «J’ai des remontées de partout. C’est le carnet de commandes du monde entier, sauf de la France, que l’Ugap favorise».

Plusieurs remarques :

  • si l’on en croît le même article, l’UGAP passe 74% de commandes auprès de TPE, PME et ETI dont 98% sont françaises. Ce qui fait 72% de commandes passées auprès d’entreprises françaises. Etant donné que la France pèse environ 3% à 4% du PIB mondial, si l’UGAP ouvrait son carnet de commandes de manière indifférenciée à l’échelle mondiale, comme le suggère Arnaud Montebourg, le poids des commandes passées auprès d’entreprises françaises devrait être de 3% à 4%. Il est de 72%. Soit autour de 20 fois plus. Dans le genre « carnet de commande du monde entier, sauf de la France », on a fait mieux,
  • Par patriotisme? Certes non. Un favoritisme basé sur un critère de nationalité est totalement interdit, et c’est tant mieux. J’imagine la réaction de notre Ministre s’il apprenait qu’une entreprise française s’était fait retoquée d’un appel d’offre allemand, britannique ou italien, pour la seule raison qu’elle était française. Pour tout un ensemble de commandes génériques que l’on peut produire un peu partout dans le monde, on a plutôt intérêt à faire appel à des entreprises géographiquement proches, afin de réduire les délais, les coûts de transports, de négociation, tout ça, tout ça. Personnellement, résidant à Poitiers, je vais rarement acheter mon pain en Papouasie-Nouvelle Guinée. Pas par patriotisme : juste par flemme et par économie,
  • Pour d’autres produits, en revanche, s’approvisionner auprès d’entreprises françaises s’avère un peu plus compliqué. Dans notre faculté, j’ai bien tenté de faire passer l’idée d’acquérir ce type d’ordinateurs, mais ce fut un échec. J’hésite à prôner le retour au boulier, mais pour réaliser des tableaux croisés dynamiques, c’est pas pratique, pas sûr que ça va passer,
  • Puisqu’il s’agit de se prononcer sur la question de la nationalité des ressources achetées par les entreprises et les institutions, je me demande comment se positionne notre Ministre par rapport à la nationalité de la ressource la plus précieuse à la disposition des entreprises et des institutions, celle sans qui toute production de richesse est impossible : la ressource humaine. Quel pourcentage est acceptable ; je veux dire – c’est quoi le bon quota de français?

Sinon, ce matin, j’ai fait une conférence sur le thème de la mondialisation auprès d’étudiants. Je leur ai expliqué, chiffres à l’appui, que l’enjeu, pour l’économie française, était de s’insérer intelligemment dans des processus productifs de plus en plus fragmentés à l’échelle mondiale, qui rendait totalement illusoire l’identification de la nationalité des produits. De travailler, plutôt, à notre spécialisation et à sa qualité. D’où des enjeux importants, pour les acteurs publics, en termes de soutien à l’innovation et à sa diffusion, ainsi qu’en termes de formation des personnes. Deux heures à déconstruire les discours, à recadrer les problèmes, à esquisser des pistes, en termes d’action publique.

Si j’avais su : bonjour/supprimons l’UGAP/au revoir/retournez sous vos couettes.

Pourquoi, mais pourquoi donc…

Les métropoles, avenir économique de la France ?

Vous pensez peut-être que l’essentiel du travail d’un chercheur consiste à produire des connaissances nouvelles ? Hélas non : il faut aussi rappeler que certaines connaissances communes, véhiculées parfois par des collègues eux-mêmes chercheurs, sont stupides contestables.

Exemple parmi d’autres : l’idée que la croissance économique passe nécessairement par la concentration des activités dans quelques métropoles, dans le cas de la France : l’Ile de France, avec comme argument en apparence imparable le fait que le PIB par habitant de la région capitale est nettement supérieur à la moyenne des région, preuve d’une évidente sur-productivité.

Michel Grossetti vient de publier un petit billet sur le sujet, dont je recommande vivement la lecture (en complément, voir aussi ce billet que j’avais écrit il y a quelques temps). Ce qui est cocasse, dans l’histoire, c’est que Laurent Davezies, qui est l’un des premiers à avoir critiqué l’utilisation de cet indicateur comme mesure de la performance des régions (page 3 et suivantes), tombe à pieds joints dans les travers qu’il dénonçait. Le côté schizophrène des chercheurs, sans doute (plus vraisemblablement son côté parisien).

Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas que d’une bataille entre chercheurs : j’ai été invité à réagir la semaine dernière aux travaux de la Datar relatifs aux « villes intermédiaires » dans le cadre du travail de prospective « Territoires 2040″, j’ai pu constater que ce discours sur « les métropoles sont l’avenir de la France » et « L’Ile de France est la région la plus productive » imprégnait méchamment les esprits, des gens de la Datar, tout au moins. Dans le même sens, ce qui se prépare côté lois de décentralisation repose aussi très largement sur cette idée reçue.

Sur un sujet proche (« Vive la concentration! »), je recommande la lecture de cette interview de Christine Musselin sur la création des communautés d’Universités. On comprend l’intérêt du Ministère, qui veut réduire le nombre d’interlocuteurs. Croire dans le même temps qu’un nombre réduit de sites permettra d’augmenter la performance du système est une idée aussi stupide contestable que la précédente (voir cet autre billet de Michel Grossetti).

La première idée, comme la deuxième, ne tiennent pas la route empiriquement. J’insiste : elles ne tiennent pas la route empiriquement. Ce ne serait donc pas mal que les politiques publiques qui sont en train d’être définies évitent de reposer sur des idées invalides, je trouve…

Eloge de la différence

Je suis en train de me spécialiser dans la rubrique nécrologique : après Ronald Coase, Albert Jacquard est mort. Certes, ce n’est pas un économiste. De plus, il avait un côté vieux sage à la Edgar Morin vraiment exaspérant, je trouve. Bon, à vrai dire, c’est moins lui (ou Edgar Morin) qui m’exaspère, c’est plutôt les gens qui l’adorent : ça fait un peu défaite de la pensée, d’adorer quelqu’un. Surtout quelqu’un qui doute, qui vous invite au doute.

En même temps, je lui dois beaucoup. Autour de mes 16 ans, je suis tombé, par hasard, sur l’un de ses bouquins : « Eloge de la différence : la génétique et les hommes« . Je ne crois pas avoir lu autre chose de lui. Mais quand on a un père un quart camerounais, moitié français, un quart allemand, ça marque (je ne suis pas sûr des proportions, vous pouvez modifier à la marge sans trop changer le goût, c’est pour donner l’idée).

A tel point qu’en début de thèse, un paquet d’années plus tard, alors que les théories de la croissance endogène (à la Romer, Barro, Lucas) étaient à la mode, qu’il fallait grave s’y investir pour réussir, je m’en suis détourné pour des trucs plus étranges mais qui me parlaient plus. Des trucs genre « An Evolutionary Theory of Economic Change », de Nelson et Winter. Des trucs qui insistaient sur le rôle du hasard, de l’histoire, de la diversité. Des trucs qui vous détournent de la recherche du modèle idéal. Des trucs qui vous invitent à plus de modestie, qui vous font réfléchir.

Des trucs à la Jacquard.

De quoi cause Coase?

CoaseRonald Coase s’est éteint à l’âge de 102 ans, preuve que l’économie conserve (je ne dis pas ça pour attirer des étudiants à la fac, mais quand même).

Beaucoup voient en lui un économiste libéral, défenseur acharné du marché, suite principalement à son article de 1960 (« le problème du coût social ») dans lequel il montre que, pour résoudre les problèmes environnementaux (problèmes d’externalités négatives disent les économistes), l’intervention de l’Etat n’est pas nécessaire, le marché peut faire aussi bien. Stigler en a tiré ce que l’on appelle désormais le « théorème de Coase » mais Coase n’était que moyennement d’accord avec ce théorème éponyme. En 1988, il écrivait ainsi (dans The Firm, the Market and the Law) : « Le Problème du Coût Social » (…) a été abondamment cité et discuté dans la littérature économique. Mais son influence sur l’analyse économique a été moins bénéfique que je ne l’espérais. La discussion a été dans une large mesure consacrée aux sections III et IV de cet article et s’est focalisée sur le ce qu’on appelle le « théorème de Coase », négligeant les autres aspects de l’analyse ».

En fait, Coase ne cherche pas à défendre mordicus le marché ou à le condamner. L’intérêt de son analyse est, au contraire, de sortir de ce type de débat, qui a longtemps structuré l’économie politique.

Dans son article de 1937 sur la nature de la firme, Coase montre que le recours au marché est coûteux, il fait supporter aux acteurs ce qu’on appellera après lui des coûts de transaction (coût de collecte de l’information, de passation des contrats, de surveillance). Si les coûts de transaction sont élevés, les acteurs ont intérêt à s’en remettre à un autre mode de coordination, par exemple la firme, mode de coordination centralisé régulé par l’autorité. Mais la firme aussi fait supporter aux acteurs des coûts, que l’on peut qualifier de coûts d’organisation interne. Dès lors, nous dit Coase, le choix marché/firme dépendra de la comparaison entre les coûts de transaction associés au marché et les coûts d’organisation interne associés à la firme.

Ce que nous dit Coase, donc, ce n’est pas que le marché est supérieur à la firme. Ni que la firme est supérieure au marché. Mais que l’analyse du choix marché/firme doit être contextualisée, qu’il convient de regarder précisément les caractéristiques des transactions, de comparer les coûts associés à chaque structure de gouvernance, et d’opter pour la structure de gouvernance permettant de minimiser l’ensemble des coûts.

Ces réflexions sur le cas du choix marché/firme sont généralisables à tout un ensemble de problème, notamment à la question de l’intervention de l’Etat en présence d’externalités négatives. Coase ne fait rien d’autre dans son article de 1960, quand il montre les limites de la stratégie pigouvienne d’internalisation des externalités (taxation des pollueurs, autrement dit recours à l’Etat). Contrairement à ce que laisse entendre le « théorème de Coase », Coase ne défend pas le marché contre l’Etat dans cet article, il explique qu’en l’absence de coûts de transaction, la solution marchande est également mobilisable.

Mais Coase sait bien qu’il existe des coûts de transaction (voir son article de 1937) : son intention, encore une fois, est de montrer que pour traiter d’un problème environnemental, il faut recenser les différentes structures de gouvernance mobilisables (Etat, marché, structures hybrides, …), comparer leurs coûts respectifs, et opter pour la structure minimisant les coûts de gouvernance (ou ne rien faire si les coûts de gouvernance sont supérieurs aux coûts de la nuisance).

Personnellement, je trouve les analyses de Coase particulièrement intéressantes pour traiter de tout un ensemble de sujet très concrets (parfois futiles). Je m’en étais servi récemment au sujet des auto-entrepreneurs et il y a plus longtemps pour parler des tickets de métro.

Après Hirschman il y a moins d’un an, c’est un autre sacré bonhomme qui nous quitte.

Recrutement des enseignants-chercheurs : l’endorecrutement, c’est mal

Quand un docteur d’une Université est recruté par cette même Université, on parle de localisme ou bien, de plus en plus, d’endorecrutement. Le Ministère vient de publier les résultats de la campagne 2012 de recrutement : 21% d’endorecrutement pour les Maître de Conférences (p. 37). Proportion assez stable dans le temps depuis 2008. Un docteur sur cinq, en gros.

Pour nombre de commentateurs, l’endorecrutement, c’est mal. Pour preuve, le petit jeu auquel s’est livré Sophie Roux : tapez “localisme universitaire” sur Google, vous trouverez “fléau”, “plaie”, “tare”, “mal endémique”, “clientélisme”, “népotisme pervers”. Cependant, comme elle l’indique dans son (excellent) article, le débat sur le sujet manque sérieusement de preuves empiriques. 20-25% d’endorecrutement, c’est beaucoup? C’est peu? Quelle(s) incidence(s) en termes de performance du système de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche?

Je ne vais pas répondre à toutes ces questions, mais simplement avancer un ou deux chiffres pas inintéressants. J’avais déjà parlé du premier, tiré  d’un article que j’ai co-écrit sur le sujet, qui exploite les données issues des enquêtes Générations du Cereq : la mobilité géographique (changement de Région) des docteurs de la génération 1998 est de 41% pour les docteurs travaillant trois ans après dans l’ESR, contre 27,9% pour les docteurs travaillant hors ESR. Dans ce billet posté récemment, vous pourrez vérifier (voir le graphique du billet) que c’est toujours le cas pour les générations diplômées en 2001, 2004 et 2007.

Pour aller un cran plus loin dans la recherche d’éléments empiriques, j’ai analysé les résultats d’une enquête faite auprès des doctorants ayant bénéficié d’un financement CIFRE. Ce type de contrat lie un doctorant, un laboratoire de recherche et une entreprise (ou une institution). L’ANRT a enquêté les docteurs CIFRE de la période 2000-2011 en s’interrogeant sur leur insertion professionnelle. 1973 personnes ont répondu. Dans le graphique en bas de la page 14, vous découvrirez que 35% des répondants, suite à l’obtention de leur doctorat, ont été recrutés dans l’entreprise partenaire de la CIFRE ; 11% dans le laboratoire partenaire et 54% dans une autre entité.

En clair, le taux d’endorecrutement de 20-25% observé France entière dans l’Enseignement Supérieur est sensiblement inférieur à celui observé dans les entreprises partenaires d’une CIFRE, de 10 à 15 points au-dessus.

Petit exercice intellectuel à destination des collègues, pour finir : imaginez que vous croisez lors d’un colloque un jeune docteur, qui vous annonce que, suite à sa thèse (financement classique), il vient d’être recruté par son Université d’origine. Je pense que vous ne serez pas loin d’avoir tous un sentiment plutôt, voire très, négatif. Imaginez maintenant qu’il s’agisse d’un docteur ayant bénéficié d’une CIFRE et ayant travaillé dans un grand groupe, disons chez EADS. Il vous annonce qu’EADS l’a embauché. Je parie que votre sentiment sera d’emblée très positif…

NB : comme dit à de nombreuses reprises, il ne s’agit pas pour moi de défendre le recrutement local, je ne suis ni pour, ni contre. Je plaide pour qu’on puisse recruter la bonne personne au bon moment et au bon endroit. Que l’on donne donc les moyens aux Universités de mettre en place des processus de recrutement dignes de ce nom, qui vont au-delà de l’examen d’une dizaine de minutes des dossiers et d’auditions d’une vingtaine de minutes pour recruter à vie une personne…