Eloge de la différence

Je suis en train de me spécialiser dans la rubrique nécrologique : après Ronald Coase, Albert Jacquard est mort. Certes, ce n’est pas un économiste. De plus, il avait un côté vieux sage à la Edgar Morin vraiment exaspérant, je trouve. Bon, à vrai dire, c’est moins lui (ou Edgar Morin) qui m’exaspère, c’est plutôt les gens qui l’adorent : ça fait un peu défaite de la pensée, d’adorer quelqu’un. Surtout quelqu’un qui doute, qui vous invite au doute.

En même temps, je lui dois beaucoup. Autour de mes 16 ans, je suis tombé, par hasard, sur l’un de ses bouquins : « Eloge de la différence : la génétique et les hommes« . Je ne crois pas avoir lu autre chose de lui. Mais quand on a un père un quart camerounais, moitié français, un quart allemand, ça marque (je ne suis pas sûr des proportions, vous pouvez modifier à la marge sans trop changer le goût, c’est pour donner l’idée).

A tel point qu’en début de thèse, un paquet d’années plus tard, alors que les théories de la croissance endogène (à la Romer, Barro, Lucas) étaient à la mode, qu’il fallait grave s’y investir pour réussir, je m’en suis détourné pour des trucs plus étranges mais qui me parlaient plus. Des trucs genre « An Evolutionary Theory of Economic Change », de Nelson et Winter. Des trucs qui insistaient sur le rôle du hasard, de l’histoire, de la diversité. Des trucs qui vous détournent de la recherche du modèle idéal. Des trucs qui vous invitent à plus de modestie, qui vous font réfléchir.

Des trucs à la Jacquard.

Joyeux Noël (opération recyclage)

Comme c’est demain Noël et que je suis une grosse feignasse je veux sauver la planète, je recycle. En l’occurrence, un article d’il y a deux ans (preuve s’il en était besoin que mes billets ne se démodent pas…). Comme je suis gentil, j’ai ajouté une image, à la fin.

En fêtant Noël, vous allez participer :

1. à la désindustrialisation de la France, car vous allez acheter plein de produits Made in China,

2. à la destruction de la planète, car tous ces biens qui circulent, ça en fait du transport et des émissions de CO2,

3. à la souffrance des animaux, car le gavage des canards et des oies, c’est pas top écolo (vous allez très vite en avoir marre, vous aussi, d’être gavés),

4. au délitement du lien social, car les fêtes de famille se terminent souvent par des engueulades,

5. au trou de la sécurité sociale, car vous allez boire et manger pleins de trucs qui vont faire exploser votre mauvais cholestérol et donc la probabilité que vous ayez bientôt des problèmes cardio-vasculaires,

6. à la faillite de l’Etat français, car comment voulez-vous que les générations futures fassent preuve de rigueur et comprennent l’importance de la réduction de la dette si vous leur faites croire que le Père Noël existe, que donc on peut avoir plein de trucs sans effort ?

7. à la montée du sentiment d’insécurité, quand on découvrira demain qu’un mec habillé en rouge est entré par effraction dans des millions de foyers,

8. au pessimisme des générations futures, quand elles vont apprendre que le Père Noël n’existe pas,

9. à la baisse du pouvoir d’achat des français, parce qu’acheter des trucs qui servent à rien, ça vous empêche de faire des dépenses utiles,

10. au creusement des inégalités, car les jouets que le Père Noël offre aux riches sont plus chers que ceux qu’il apporte aux pauvres. Et ça, c’est vraiment dégueulasse…

Image bonus 2012!

Ah oui, et surtout, ce soir, en repartant, n’oubliez-pas (trouvé via @adelaigue ou @econoclaste, je ne sais plus…) :

 

L’élection de Miss France : une activité ludo-éducative…

 

Ce soir c’est le concours Miss France. Concours de beauté. Un concours de beauté consiste à désigner la plus belle des Miss. Imaginons que vous puissiez gagner un prix : ceux qui désignent la Miss qui sera élue se partagent une somme considérable, sachant que la Miss élue sera celle qui aura collecté le plus de suffrages des votants.

Rapport avec l’économie plutôt étroit. Puisque la Miss qui va gagner est celle qui aura obtenu le plus de suffrages, l’enjeu pour vous n’est pas de trouver celle que vous considérez comme la plus belle (vu vos goûts de chiottes, vous allez perdre), mais celle que la majorité des votants considérera comme étant la plus belle.

Jeu complexe, auquel on peut s’amuser avec des étudiants, de la façon suivante : plutôt que de désigner une Miss, demandons de désigner un nombre entier compris entre 0 et 100. Le vainqueur est celui qui aura choisi l’entier le plus proche de la moitié de la moyenne de l’ensemble des entiers proposés.

Pour l’avoir fait à plusieurs reprises, on obtient des choses intéressantes : i) certains ont du mal à comprendre ces quelques règles, répondent au hasard, donnent leur chiffre préféré ou que sais-je encore, ii) d’autres comprennent qu’il faut anticiper les choix des autres joueurs, font l’hypothèse que les autres jouent au hasard, que la moyenne des nombres proposés sera de 50, ils proposent donc la moitié de 50, soit 25, iii) d’autres anticipent un peu plus, se disent que tous vont développer le raisonnement précédent, que tous vont proposer 25, ils proposent donc 12 ou 13, iv) certains (rarement) vont un cran plus loin, pour proposer 6 ou 7, v) exceptionnellement, un étudiant propose 3, 1, ou 0…

L’ensemble des étudiants pourrait se partager la somme considérable que je leur propose, donc tous gagner, en proposant tous 0. Mais ceci repose sur l’hypothèse héroïque que tous les étudiants déroulent le raisonnement jusqu’à la fin, et surtout que tous supposent que tous les autres étudiants vont dérouler le même raisonnement qu’eux jusqu’à la fin (sachant qu’ils ne peuvent communiquer entre eux : il s’agit d’un jeu non coopératif).

Jeu terrible, donc, qui permet par exemple de faire comprendre aux étudiants une proposition fameuse relative au fonctionnement des marchés financiers (je vous laisse trouver l’auteur) : on ne peut pas gagner contre le marché.

Peut-on sortir de ce type de situation infernale ? Oui, répond un autre économiste (je vous laisse trouver son nom, je suis joueur). Modifions un peu les règles du jeu pour faire comprendre son raisonnement : il vous faut toujours trouver un nombre entier compris entre 0 et 100. Pour gagner, il vous faut désigner le nombre qui sera désigné par la majorité des joueurs (plutôt que des nombres, on peut demander d’écrire sur une feuille un prénom, une ville, une fleur, ce que vous voulez).

En jouant au hasard, vous êtes sûr de perdre. Mais si vous vous dites que tous les autres joueurs connaissent les mêmes règles du jeu, ça converge assez vite : certains proposent 0, d’autres 100, la majorité proposent 50. Alors que 101 choix étaient possibles, seuls 3 sont retenus. Quand j’ai demandé aux étudiants de désigner une ville plutôt qu’un nombre, sachant que j’enseigne à Poitiers, une bonne partie a choisi Poitiers, une autre partie a choisi Paris. Alors que l’ensemble des possibles est immense. Bref, vous avez compris : quand il s’agit de deviner ce que les autres vont proposer, autant s’en remettre à ce que l’économiste dont je vous parlais appelle des « points saillants ». Sans jamais se coordonner, alors même que l’ensemble des possibles peut être immense, on peut gagner, car les « points saillants » sont peu nombreux, même si l’ensemble de référence est grand.

Application possible aux marchés financiers, une fois de plus : on ne peut pas gagner contre les marchés, mais un peu quand même, si on identifie les « points saillants » en vigueur sur ces marchés. Genre, fin des années 2000, « les bonnes entreprises sont des entreprises de la nouvelle économie ». Peu importe que vous y croyez, si vous considérez qu’il s’agit d’un « point saillant », vous pouvez gagner. Surtout du côté d’Orléans.

Ce soir, si vous regarder le concours Miss France, donc, ne vous demandez pas quelle est la plus belle. Demandez-vous quels sont les points saillants autour desquels vont converger les votes du public, qui vont les faire voter pour telle ou telle. Ou encore mieux : faites autre chose.

Le classement des villes universitaires où il fait bon étudier (« L’Etudiant » bashing)

Je ne connais pas la progression des ventes ou des visites du site du magazine l’Etudiant, mais à mon avis, c’est plutôt positif. Il faut dire qu’ils se sont mis sur un créneau porteur : produire des classements. Des lycées, des écoles d’ingénieurs, des écoles de commerce, des prépas Math spé, des prépas commerciales, etc.

Dernier exemple en date : le classement des villes universitaires où il fait bon étudier. Classement toutes catégories, classement métropole, classement grandes villes, classement villes moyennes.

Je te vois venir, lecteur perfide : tu te dis que, « ça y est, encore un chercheur mécontent du rang de la ville universitaire où il travaille, qui va dénigrer bêtement le classement produit mais en fait c’est parce qu’il n’est pas content, tout ça, tout ça ». Ben non : L’Etudiant titre justement « la consécration pour Toulouse, Montpellier et Poitiers ». Poitiers est au premier rang des villes de taille moyenne. Youpi…

Ce n’est donc pas le problème. Le problème, c’est que ce classement, c’est du grand n’importe quoi. Il suffit de jeter un oeil sur la méthodologie et de mobiliser quelques neurones (un ou deux peuvent suffire) pour s’en convaincre :

  • 37 critères sont retenus cette année (tiens, l’an passé c’était 39 critères?!), classés en 9 thèmes. 37 critères auxquels sont appliqués des coefficients de 1 à 4 (on ne connait pas les coefficients appliqués), ce qui permet de définir 4 catégories… Critères, thèmes, catégories, coefficient… Vous suivez? Peu importe : seul le classement compte, on fait confiance à la déontologie du producteur du classement pour le reste…
  • liste des critères ensuite, avec, à l’évidence, plusieurs corrélés entre eux : nombre d’étudiants, nombre de fauteuils de cinéma, nombre de bars, nombre de formations supérieures. Plein de fois la même information, donc, et je vous dis pas avec le jeu des coef. ce que ça donne…
  • critères corrélés entre eux, mais, de plus, corrélés avec la taille des villes et/ou des Universités. Big is beautiful, apparemment (pour le lecteur non informé, je rappelle que le nombre d’étudiants à Harvard est le même que le nombre d’étudiants à l’Université de Poitiers),
  • un classement avec des évolutions radicales : Poitiers est passé du rang 3 au rang 1 des villes moyennes en 1 an, Bordeaux à gagné 5 places, Nancy, 6 places, Dijon en a perdu 5, etc. Quand vous vous intéressez à des éléments structurels, qui bougent lentement par définition, et que vous vous apercevez que le classement change très vite, une conclusion s’impose : votre « thermomètre » est pourri. Si vous voulez faire un meilleur boulot, il faut changer de thermomètre. Si les ventes sont bonnes, il faut le conserver.
Invité l’an dernier à intervenir lors d’une journée sur l’attractivité et le rayonnement des villes universitaires, j’avais déjà commencé mon topo sur ce classement pour faire les mêmes remarques. En amont de la préparation de mon intervention, en expliquant à l’un des organisateurs tout le bien que je pensais de ce classement, je m’étais exposé à la remarque classique « ah oui, comme vous êtes mal classés, etc » (d’où ma digression ci-dessus). J’avais également envoyé un mail à L’Etudiant, afin qu’ils me transmettent leurs données de base. Mail resté sans réponse.
Lors de la conférence, après mon intervention, la personne de l’Etudiant qui produit ce classement a réagi (elle était présente dans la salle, je ne savais pas). Pour me dire que oui, sans doute, ce classement avait des limites, mais que c’était juste de l’information donnée aux lecteurs, que c’était sans prétention, que les gens pouvaient ensuite en faire ce qu’ils voulaient, etc. Un côté naïf presque touchant, je dirais.
Bon, c’est pas tout ça, faut que je vous laisse : un article à réviser pour publication, histoire de faire monter mon Université dans le classement de Shangaï…

Vacances ludo-éducatives

Station balnéaire, quelque part en Catalogne. Camping. Cinq minutes de la plage, en marchant lentement. Piscine agréable dans le camping, plusieurs bassins, jets d’eau. Des transats partout autour.

Ce sont les transats qui m’intéressent : ils sont nombreux autour de la piscine, certes, mais moins nombreux que le nombre moyen de visiteurs par jour. Conséquence : dès neuf heures le matin (heure d’ouverture de la piscine), les campeurs défilent les uns après les autres. Ils viennent installer leur serviette pour la journée sur les transats. Ils viendront s’y installer au maximum une heure ou deux, mais quelle importance : ils auront des transats.

Dilemme du prisonnier : si chaque campeur n’occupait un transat que lorsqu’il en a besoin, il y aurait toujours des transats de libre. Mais comme tout le monde redoute de perdre sa place, chacun vient religieusement déposer sa serviette, dès neuf heures, sur un transat. Dès dix heures, donc, vous pouvez observer une dizaine de personnes se trémoussant dans la piscine et des serviettes sur la totalité des transats.

J’ai beau n’avoir qu’un seul objectif pendant les vacances (ne rien faire), cet équilibre sous-optimal m’a perturbé. Comment le contrarier ?

Je vous donne donc la solution, si d’aventures cela vous arrivait : les transats avec serviette mais sans chaussures sont des transats d’opportunistes. Vous pouvez vous installer, tranquillement, et enlever leurs serviettes. J’ai essayé : ça marche.

Tu gagnes combien de Big Macs à l’heure?

Exercice compliqué que de comparer les niveaux de vie des salariés ou la productivité du travail entre pays : les tâches réalisées par les salariés ne sont pas les mêmes, leur niveau de qualification non plus. Dès lors, en s’appuyant sur les données macroéconomiques disponibles, on ne sait pas ce qui relève de ces différences de spécialisation et de différences liées à l’organisation générale des pays.

Pour contourner ce problème, Orley C. Ashenfelter a collecté des informations sur les salaires des employés de MacDonald dans une soixantaine de Pays, pendant une dizaine d’années, ainsi que les prix des Big Mac. L’intérêt de l’exercice est que les tâches confiées aux salariés dans tous les pays sont totalement standardisées, les conditions d’approvisionnement, les contraintes en termes de qualité, …, sont très proches pour ne pas dire identiques. En bref, mêmes tâches, mêmes qualifications, mêmes technologies, mêmes produits.

En divisant le salaire moyen de chaque pays (les Mac wages) par le prix du Big Mac, il obtient un indicateur qualifié de Big Macs Per Hours Worked (BMPH), qui est un bon indicateur des taux de salaires réels pratiqués dans les différents pays de son échantillon. Son BMPH varie de 0,35 en Inde et en Amérique du Sud à 3,09 au Japon, en clair des différences de 1 à 10 pour, je le répète, une activité strictement identique. Les « scores » des pays développés sont très proches, un employé de McDonald gagnant en moyenne, dans ces pays, entre 2 et 3 Big Macs par heure travaillée.

Il montre également que les pays à bas coût ont connu une croissance très forte de leur BMPH sur les dix dernières années, mais que cette croissance s’est ralentie, voire à été totalement stoppée dans de nombreux pays, à partir du début de la crise financière.

Son article est disponible ici (accès payant). Un diaporama est librement disponible à cette adresse. Voici le résumé (en) :

In Comparing Real Wages (NBER Working Paper No. 18006), Orley Ashenfelter notes that real wage rates are important indicators of both living standards and labor productivity, but are difficult to measure accurately. He then reports on the results of a decade-long project designed to estimate real wages by studying the hourly worker wages at McDonald’s restaurants in over 60 countries. The findings suggest that workers in India, China, Latin America, and the Middle East earn 10 to 15 percent of what workers earn in the developed countries. Workers in Russia, Eastern Europe, and South Africa face wage rates that are 25 to 35 percent of those in developed countries. These differences are attributable to national economic organization, not to differences in skill or human capital.

 Defining the wage of a crew member at McDonald’s in each country as the « McWage », Ashenfelter calculates a rather unconventional measure of real wages by dividing the McWage by the price of a Big Mac — in other words, the Big Macs per Hours Worked (BMPH) estimate of real wage rates. These estimates range from 3.09 in Japan to 0.35 in Latin America and India. The developed countries, the United States, Canada, Japan, and Western Europe have similar BMPH real wage rates: workers earn between two and three Big Macs per hour.

 Between 2000 and 2007, the BMPH real wage declined slightly in the United States and Canada, but remained constant in Japan, grew by over 50 percent in China and India, and rose by over 150 percent in Russia, which was recovering from a severe financial crisis in the late 1990s.

 In most countries, BMPH real wage growth stalled between 2007 and 2011. BMPH real wages fell in the United States, Canada, South Africa, India, and Japan, and remained constant or grew slightly in Eastern Europe, the Middle East, and Latin America. BMPH real wages only grew in China, Russia, and Eastern Europe during those years.

L’insolente pertinence d’un article du Monde…

Via Ceteris Paribus, je découvre, dans un article du Monde, un morceau d’anthologie journalistique. Titre de l’article : « selon une étude, le pouvoir d’achat des allemands est intact depuis vingt ans ». Début de l’article :

Comme si l’insolente santé du marché de l’emploi, de l’industrie et des comptes publics allemands ne suffisait déjà pas, une étude enfonce le clou mardi 24 juillet en soulignant que l’introduction de l’euro n’a pas entamé le pouvoir d’achat outre-Rhin. Aujourd’hui comme il y a vingt ans, une bière vaut trois minutes de travail en Allemagne.

 Je signale au journaliste du Monde qui s’est fendu de ce passage qu’un objectif économique essentiel n’est pas que le pouvoir d’achat « soit intact », autrement dit qu’il stagne, mais plutôt qu’il augmente! Faire de cette stagnation un signe supplémentaire de « l’insolente santé » de l’économie allemande est… impressionnant…

Petit complément : je suis allé regarder rapidement sur le site d’Eurostat, pour chercher de l’info sur le pouvoir d’achat dans quelques pays, pouvoir d’achat traditionnellement mesuré par le PIB réel par habitant. Le pouvoir d’achat d’un indice 100 en 1995 en Allemagne est passé à un indice de 124 en 2011, soit une hausse de 24% sur la période. Pendant ce temps, la France a connu une croissance de 18% et l’UE à 15 de 23%. Le graphique ci-dessous permet de se faire une meilleure idée de ces évolutions :

Conclusion : i) le pouvoir d’achat allemand ne stagne pas sur la période, mais il augmente, et c’est heureux pour les allemands, ii) cette évolution allemande n’a rien d’insolente, elle est en deçà de la moyenne de l’UE à 15 sauf en toute fin de période.

Les réactions individuelles au mécontentement

Comment penser de manière simple et efficace les réactions individuelles au mécontentement, qu’il s’agisse d’un client mécontent de la qualité d’un produit, d’un salarié mécontent de sa hiérarchie, d’un politique mécontent des décisions de son parti, d’une femme insatisfaite dans son couple, … ?

Un des modèles le plus puissant, de mon point de vue, est le modèles exit-voice d’Hirschman, dont j’avais déjà parlé ici. Je propose cependant aujourd’hui de le compléter par l’analyse de Guy Bajoit, sociologue, qui a publié en 1988, dans la Revue Française de Sociologie, un article sur lequel je viens de retravailler.

Hirschman envisage trois réactions face à un mécontentement :

  • l’exit (défection, fuite, exil) : le consommateur insatisfait de la qualité d’un produit en achète un autre, le salarié mécontent de sa hiérarchie démissionne, la femme divorce, etc.
  • le voice (ou prise de parole, protestation) : le consommateur se plaint au service après-vente, le salarié se plaint auprès de son supérieur, la femme engueule son mari, etc.
  • le loyalty (loyauté, fidélité) : le consommateur ne fait pas défection, ne prend pas la parole, car il a confiance dans la capacité de l’entreprise à revoir rapidement la qualité de son produit ; le salarié, idem, sait que sa hiérarchie va pallier le problème qu’il rencontre ; la femme ne divorce pas, n’engueule pas son mari, elle a confiance dans sa capacité à corriger ses défauts, etc.
Bajoit reprend l’analyse d’Hirschman et propose d’ajouter une quatrième catégorie, non pas absente chez Hirschman, mais fondue dans la catégorie loyalty, à tort selon Bajoit, que je suis sur ce point. Pour comprendre l’analyse de Bajoit, je reprends l’exemple éclairant qu’il donne en début d’article :

Quand Mme Y a épousé M. X, elle en était très éprise. Les défauts de son mari lui sont apparus peu à peu dans la vie quotidienne. Elle était déçue, mais gardait sa confiance en l’homme qu’elle aimait et prenait patience. Elle était loyale. En l’absence d’une amélioration sensible, Mme Y est passée des doux reproches aux scènes de ménage régulières, donc à la protestation. Faute de résultats tangibles, après quelques années, elle a envisagé de se séparer de cet homme décidément insupportable : elle voulait faire défection. Mais elle avait des enfants, une maison, un milieu social, de l’argent, de la sécurité et même… un amant! Elle est restée, résignée.

Sur la base de cet exemple (et d’un autre concernant le salarié d’une entreprise), Bajoit explique que la conduite de Mme Y face au mécontentement « dénote plutôt une forme de résignation que, faute d’un terme plus adéquat, je propose d’appeler apathie ».
Nous voilà donc dotés d’une typologie intéressante pour penser les réactions individuelles face au mécontentement. Les acteurs peuvent faire défection, prendre la parole, rester loyaux ou demeurer apathiques. Tout l’enjeu, bien sûr est de repérer ensuite les déterminants des choix des acteurs, les éléments qui peuvent les conduire à opter majoritairement pour tel comportement à telle période, tel autre comportement à telle autre période, etc. Bajoit, dans on article, analyse ainsi l’exemple des réactions des homosexuels à l’oppression dont ils sont l’objet, comment, entre 1976 et 1981, a pu se développer un mouvement de protestation en leur sein.
Quelques illustrations, maintenant, très (trop) rapidement.
S’agissant des relations de couple, d’abord, il est clair que l’évolution du cadre législatif, l’évolution des mentalités, l’accès des femmes au marché du travail et donc leur plus grande autonomie financière, leur ont permis d’opter plus souvent qu’avant pour une réponse de type exit plutôt que de rester résignées, d’où la montée tendancielle du nombre de divorces (voir ici par exemple).
S’agissant des salariés dans l’entreprise, plusieurs propositions peuvent être formulées : les salariés les moins qualifiés, donc les plus exposés au chômage, ne peuvent que difficilement opter pour l’exit, au contraire des salariés les plus qualifiés. Ils seront donc plus enclins à des réponses de type voice, mais encore faut-il qu’ils puissent s’appuyer sur des organisations représentatives (syndicats). Dans le secteur industriel, de telles organisations existent, les protestations se développent rapidement en cas de mécontentement. Dans les services, c’est beaucoup moins le cas, les syndicats sont peu présents, les salariés ne peuvent très souvent que se résigner (exemple de la grande distribution).
A l’Université, mon milieu professionnel, j’ai également le sentiment que l’apathie domine. Organisation bureaucratique difficile à faire bouger, le voice et le loyalty sont donc peu privilégiés ; statut avantageux de fonctionnaires pour les membres de l’organisation, exit non envisageable la plupart du temps ; reste l’apathie, la résignation. Plus généralement, le développement de modes managériales plutôt calamiteuses, évoquées ici, que ce soit dans les entreprises privées ou dans les fonctions publiques, me laisse penser que l’apathie se développe.
Il y aurait sans doute des choses à dire concernant la sphère politique et les comportements des citoyens qui s’engagent de moins en moins en politique et optent parfois en masse pour l’abstention. Résignation, encore.
Je vous laisse commenter, critiquer, compléter ce billet. En guise de devoir de vacances, n’hésitez pas à mobiliser ce petit modèle pour penser vos propres réactions au mécontentement afin d’éprouver son pouvoir explicatif!

Détention d’armes à feu et homicides

Petit billet d’actualité suite à la tuerie du Colorado, qui ne va pas manquer de relancer le débat sur le lien entre port d’armes à feu et taux d’homicide. Je suis donc allé traîner du côté de Google Scholar pour recherche quelques articles sur le sujet.

J’ai trouvé cet article de M. Killias qui teste la corrélation entre taux d’équipement des ménages en armes à feu et taux d’homicide et de suicide par armes, sur la base d’une enquête réalisée auprès de 14 pays (11 pays européens, Australie, Canada, Etats-Unis). Résultat : corrélation positive entre taux d’équipement et taux d’homicide/suicide. Il montre également qu’il n’y a pas de corrélation négative entre taux d’équipement en armes et taux d’homicide et de suicide par d’autres moyens que les armes, résultat complémentaire important qui signifie que les autres moyens mobilisables pour tuer (ou se tuer) ne viennent pas compenser le sous-équipement.

J’ai également trouvé un article de W. Cukier qui se focalise sur la comparaison Etats-Unis/Canada :

3,5 fois plus d’armes à feu aux Etats-Unis, 3,6 fois plus de décès par armes à feu. Le lien semble donc très fort.

Une nuance cependant, les ratios diffèrent selon les type de décès : 3,5 fois plus d’armes à feu aux Etats-Unis, donc, mais « seulement » 2,3 fois plus de suicide par armes à feu et, en revanche, 12 fois plus d’homicides par armes à feu.

Conclusion : le plus fort taux d’équipement en armes semble bien conduire à plus d’homicides par armes à feu, mais il n’explique pas tout.

N’hésitez pas à poster en commentaire des liens vers d’autres articles, je n’ai fait qu’une petite recherche rapide.