Hausse du niveau de formation et chômage : évitez de dire trop de bêtises…

Le Cereq a publié un document intitulé « Sortants du supérieur : la hausse du niveau de formation n’empêche pas celle du chômage ». Ce document exploite les enquêtes à trois ans des sortants du système éducatif de la génération 2004 (enquêtés en 2007) et de la génération 2010 (enquêtés en 2013).

Résultat : le taux de chômage augmente pour toutes les catégories de sortants, passant par exemple de 6,8% à 10,2% pour les Masters et de 7,3% à 11,2% pour les bacs +2 ou 3 ; seuls les docteurs voient leur taux de chômage reculer.

Pierre Dubois s’en inquiète sur son blog en titrant « sorties du sup : quel gâchis ! ». Le Monde a également publié un article sur le sujet en interrogeant deux sociologues, Marie Duru-Bellat et Camille Peugny, la première dénonçant la course au diplôme et expliquant « Tout le monde ne peut pas être ingénieur ou manageur. Le marché des diplômés est mondial, et la concurrence est forte. » (sic…)

Je suis allé chercher les données dans le document du Cereq pour me livrer à quelques calculs complémentaires. En effet, déduire de la hausse du taux de chômage des diplômés de Master que faire un Master ne sert à rien est ridicule si, dans le même temps, la situation macroéconomique s’est dégradée, poussant à la hausse le taux de chômage de l’ensemble de la population. Il convient donc d’étudier l’évolution relative du taux de chômage par niveau de diplôme. D’où les deux tableaux suivants :

G2004 G2010 G2010/G2004
non diplômés de l’ESR 15,8 23,1 1,46
bac+2 et +3 7,3 11,2 1,53
M1 et M2 6,8 10,2 1,50
Doctorat 7 5,8 0,83
Ensemble 8,7 13 1,49
taux insee 7,1 9,9 1,39

Les cinq premières lignes de ce premier tableau reprennent les données Cereq par niveau de diplôme et pour l’ensemble des sortants (ligne « ensemble »). La dernière ligne correspond aux taux de chômage, récupérés sur le site de l’Insee, pour l’ensemble de la population. On constate que, hormis les docteurs, les taux de chômage ont tous été multipliés en gros par 1,5, un peu plus pour les bacs+2 et 3, un peu moins pour les non diplômés. Le résultat principal est ailleurs : la crise a affecté plus fortement les sortants du système éducatif que l’ensemble de la population, dont le taux de chômage n’a été multiplié « que » par 1,4.

Deuxième tableau, qui rapporte les taux de chômage de chaque catégorie au taux de chômage des non diplômés de l’enseignement supérieur :

G2004 G2010 G2010/G2004
non diplômés de l’ESR 1,00 1,00 1,00
bac+2 et +3 0,46 0,48 1,05
M1 et M2 0,43 0,44 1,03
Doctorat 0,44 0,25 0,57
Ensemble 0,55 0,56 1,02
taux insee 0,45 0,43 0,95

Ces ratios permettent de dire des choses sur l’intérêt de poursuivre ses études : être diplômé de l’enseignement supérieur plutôt qu’être non diplômé divise par plus de deux le risque d’être au chômage…

Conclusion? i) La crise explique une bonne part de l’évolution du taux de chômage des sortants du système éducatif, ii) elle les touche plus fortement que les générations déjà présentes sur le marché du travail, iii) poursuivre ses études reste le meilleur moyen de se prémunir du risque de chômage, la protection absolue est moins bonne mais la protection relative est globalement stable (comme le dit d’ailleurs Camille Peugny dans l’article du Monde).

Précision importante : dans les tableaux ci-dessus, les non diplômés sont les non diplômés de l’enseignement supérieur. Des jeunes qui ont entamé des études supérieures mais n’ont pas réussi à décrocher un diplôme. Dans cet autre document du Cereq, vous constaterez que les non diplômés dans leur ensemble ont vu leur taux de chômage être multiplié par 1,5 (il passe de 32% à 48%), quant aux diplômés du secondaire (CAP, BEP, Bac), il a été multiplié par 1,67 (de 15% à 25%). Ce sont les diplômés du secondaire qui ont vu leur situation se détériorer le plus et c’est l’ensemble des non diplômés qui est le plus exposé au risque de chômage (taux de près de 50%…).

Pour conclure, je ne dis pas qu’il n’y a pas de problème avec le fonctionnement du marché du travail français et du système éducatif français. De manière générale, il me semble que les diplômes comptent beaucoup trop en France et qu’un jeune ayant raté la marche autour de ses 18 ans risque d’en souffrir toute sa vie professionnelle, bien plus que dans d’autres pays. Il n’en demeure pas moins que, dans ce contexte, poursuivre ses études reste le comportement le plus rationnel pour accéder à l’emploi et obtenir des rémunérations plus importantes.

Au fait, combien de lycéens allons-nous sacrifier cette année?

C’est l’heure des choix pour les lycéens : que faire après le bac? Université hors IUT? IUT?  STS? Classes Prépas? Autres formations? Travailler? Question angoissante, bien sûr, à laquelle il leur faut répondre via le portail Admission Post-Bac.

En France, il y a trois grands types de bac : les bacs généraux, les bacs technologiques et les bacs professionnels. Les bacs généraux ont plutôt vocation à faire des études longues, à l’Université ou dans les grandes écoles. Les bacs technologiques ont plutôt vocation à faire des études courtes, de type STS ou IUT, prolonger éventuellement par une licence professionnelle puis aller sur le marché du travail. Les bacs professionnels ont vocation, quant à eux, à aller sur le marché du travail, ou bien à poursuivre un peu en STS, éventuellement en IUT.

Mais le système de l’enseignement supérieur français marche sur la tête. J’avais parlé de ce sujet en septembre dernier, suite à un article du Monde sur les bacs professionnels. Comme les IUT et les STS sont sélectifs alors que l’Université hors IUT ne l’est pas, un nombre très important de (bons) bacs généraux préfèrent commencer par ce type de formation avant de continuer à l’Université ou dans les Ecoles. Pendant ce temps, un nombre important de bacs technologiques et de bacs professionnels, qui voulaient faire ces formations courtes mais voient leur route barrée par ces autres lycéens, atterrissent sur les bancs de la fac (hors IUT) et échouent.

A partir de ce document du Ministère, je me suis « amusé » à faire quelques calculs sur les bacheliers 2011. Dans l’ensemble de leurs effectifs, les IUT ont accueillis 69% de bacs généraux, 28% de bacs technologiques et 3% de bacs professionnels. Tout va bien… Côté STS, les chiffres sont de 21%, 52% et 27%. C’est mieux quand même, mais bon…

Le point essentiel de mon billet n’est cependant pas là : il est plutôt du côté des bacs technologiques et des bacs professionnels qui, encore une fois, ne sont pas retenus dans ces filières courtes qui leur sont destinées, qui vont se retrouver sur les bancs de la fac et vont échouer, avec une probabilité de 1, au mieux de 0,99. Autant de lycéens sacrifiés, donc. Combien sont-ils en 2011?

30% des bacs professionnels qui poursuivent leurs études vont en Université hors IUT. 25% des bacs technologiques font de même. Côté bacs professionnels, cela fait donc 12829 jeunes bacheliers qui vont échouer avec certitude. Côté bacs technologiques, le nombre est de 24259, échec quasi-certain également. Pas loin de 38000 jeunes bacheliers ont donc été sacrifié en 2011.

On devrait en sacrifier un peu plus sur l’année universitaire 2012-2013, puisque la part des bacs professionnels qui continuent à l’Université hors IUT est passée de 8,3% à 8,4%. On nous annonce 8,9% en 2016 et 9,5% en 2021. Augmentation également pour les bacs technologiques, qui passent de 18,8% en 2011 à 19% en 2012, 19,2% en 2016 et 19,3% en 2021.

Bons voeux aux lycéens qui sont en train de naviguer sur Post-Bac. Et bon travail aux collègues chargés de sélectionner en IUT et STS : surtout, ne changez rien à vos pratiques.