L’attractivité de l’Université

Les lycéens avaient jusqu’au 20 mars minuit pour émettre leurs vœux d’orientation sur l’application post-bac (APB). L’occasion de faire un petit point statistique sur l’évolution des vœux pour la faculté de sciences économiques de l’Université de Poitiers.

France entière, le ministère a indiqué que l’Université dans son ensemble devient plus attractive, avec une hausse des vœux de 6,5%. Information relayée par exemple par le Parisien, qui ne peut s’empêcher d’ajouter « le ministère se félicite de « l’attractivité des filières universitaires » : +19,7% par rapport à 2013 et +6,5% par rapport à 2014. Attractivité ou limitation d’ambition par manque de moyen ? » J’y reviens plus loin.

Pour Sciences Eco Poitiers, nous sommes passés de 621 vœux l’an dernier à 760 cette année, soit 22% de hausse. L’analyse par filière de bac montre qu’il s’agit très majoritairement de notre public cible (bacs ES et S), qui représentaient 86% des vœux l’an dernier et 84% cette année.

Ces chiffres sont à prendre avec beaucoup de précaution : la filière « économie-gestion » se situe dans un univers très concurrentiel (BTS, IUT, prépas, bachelors, …), le chiffre le plus important est moins celui du nombre de vœux que celui du nombre de vœux n°1. Il était passé de 76 en 2013-2014 à 125 en 2014-2015, pour des effectifs totaux qui sont passés de 144 à 188 étudiants. Nous aurons l’information en mai-juin, mais vu l’évolution des vœux, je prédis une nouvelle hausse.

Est-ce par manque d’ambition ou de moyen, comme le sous-entend le journaliste du Parisien ? Non. 73% de notre promo de cette année nous avait placé en voeu n°1, près de 90% relève de notre public cible, près de 60% a obtenu un bac avec mention. Les lycéens qui viennent chez nous sont de bons bacheliers qui savent où ils mettent les pieds.

Comme je le dis souvent quand on m’interroge sur le sujet, la fac d’économie-gestion est une filière très sélective qui coûte très cher, comme toutes les filières de l’Université. Très sélective, non pas à l’entrée, certes, mais chaque année : pour passer dans l’année supérieure, il faut obtenir ses examens. Sélection ex-post plutôt que ex-ante, mais sélection. Notre public cible y réussit bien : 70 à 80% des bacheliers ES et S qui se présentent à l’ensemble des examens obtiennent leur première année.

Très chère, également. Si vous rapportez le budget de l’Université de Poitiers au nombre d’étudiants, vous obtenez quelque chose comme 10 000€ par étudiant. Comme la dépense est socialisée, chaque étudiant ne paye qu’une infime part de cet investissement. Mais c’est ce que chacun coûte (avec des variations, bien sûr, moins en licence qu’en master, moins en sciences humaines et sociales qu’en sciences dites dures plus gourmandes en matériel, etc.).

Je suis convaincu que nos meilleurs étudiants sont bien meilleurs que les meilleurs étudiants des autres formations, réputées meilleures parce que sélectives à l’entrée : un bon lycéen doit se battre, souvent, contre ses profs de lycée quand il explique qu’il veut rejoindre l’Université alors que son dossier lui ouvre grand les portes des prépas ; il doit se battre, souvent, contre ses parents, qui ont en tête l’image de l’Université d’il y a plus de trente ans ; il doit se battre contre cette pression sociale, véhiculée par les médias, qui font de l’Université, parce que non sélective, un choix par défaut ou par manque d’ambition. Ça forge un caractère, ça vous rend plus mature.

L’autre avantage de l’Université est de forger des jeunes qui restent humbles. Qui doutent d’eux-mêmes, qui s’interrogent. Qui ne débarquent pas dans une entreprise en terrain conquis, parce que quand même, on a été sélectionné, on est l’élite. Ils sont à l’écoute, avant de prendre la parole. Dans un monde incertain, c’est une grande qualité. C’est même la qualité première.

Economie de la Grande Aquitaine

Alain Rousset, Président du Conseil Régional d’Aquitaine et Président de l’Association des Régions de France, m’a invité à participer à une séance plénière exceptionnelle du 26 janvier 2015, de 10h à 13h, aux côtés de Pierre Delfaud, économiste bordelais et membre du CESER d’Aquitaine, l’objectif étant que nous présentions les caractéristiques socio-économiques de cette nouvelle région, que je baptise provisoirement Grande Aquitaine. Vous pourrez la suivre en direct ici, mais je ne résiste pas, fidèles lecteurs, à l’envie de vous livrer quelques éléments que je présenterai lundi.

Je commencerai par un petit point rapide pour dire tout le mal que je pense du discours pro-métropolisation, preuves empiriques à l’appui, sur la base des travaux que je réalise avec Michel Grossetti sur le sujet. Pour ceux (rares, j’imagine) qui n’en auraient pas encore entendu parler, vous pouvez en avoir une idée en consultant le texte version longue, version courte, ou une vidéo, version longue, version courte (Texte long | Texte court | vidéo Xerfi-Canal (7’) | vidéo UpTV (40’)).

Je continuerai en développant les deux points ci-dessous.

LE PIB par habitant se décompose…

Je vous ai déjà expliqué que le PIB par habitant est un très mauvais indicateur de la performance des régions, car tous les habitants (dénominateur de l’indicateur) ne participent pas à la production des richesses (numérateur de l’indicateur). Pour se rapprocher de quelque chose de plus satisfaisant, il suffit de décomposer statistiquement le PIB par habitant, qui est égal au produit de la productivité apparente du travail (PIB par emploi) et du ratio Emploi sur Habitant. Appliqué à l’Ile-de-France, on constate que la surproductivité apparente francilienne mesurée par le PIB par habitant, d’environ 60%, tombe à 30%, les autres 30% s’expliquant par un ratio Emploi sur Habitant très élevé de la région capitale, une des explications tenant au fait que les actifs, une fois à la retraite, vont passer leurs vieux jours dans d’autres régions.

Afin d’avancer dans l’analyse, on peut cependant approfondir la décomposition, selon le schéma suivant :

pib_hCôté productivité apparente du travail, trois effets peuvent expliquer une sur/sous-productivité : i) un effet de composition, certains secteurs plus/moins productifs étant localisés dans telle ou telle région, en raison de processus historiques de spécialisation, ii) un effet haut revenu, qui concerne en France l’Ile-de-France, lié à la concentration dans la région capitale de l’Etat major des grandes entreprises, du secteur de la finance, des hauts cadres de la fonction publique, iii) une effet intrinsèque, résiduel en quelque sorte, qui, compte-tenu de tous les calculs que j’ai pu effectuer est un effet nul à l’échelle des régions françaises.

Côté ratio emploi par habitant, il est le produit de quatre termes :

  • la concentration de l’emploi, rapport des emplois occupés localisés dans une région donnée et du nombre d’actifs occupés résidant cette même région. Il mesure en quelques sortes l’attractivité de la région considérée : un ratio faible signifie que beaucoup des actifs occupés résidant dans une région travaillent en dehors de cette région,
  • le taux d’emploi, rapport des actifs occupés à l’ensemble des actifs (actifs occupés + chômeurs, donc). C’est le complément à 1 du taux de chômage. Une valeur élevée signifie que le taux de chômage de la région est plus faible qu’ailleurs,
  • le taux d’activité, rapport du nombre d’actifs à la population en âge de travailler (l’ensemble des 15-64 ans). Un ratio faible peut signifier plusieurs choses : des jeunes (15-24 ans) plus souvent en étude qu’ailleurs, des seniors (50-64 ans) plus rapidement à la retraite, plus d’inactifs,
  • un ratio population en âge de travailler sur population totale, qui capture plusieurs effets démographiques se traduisant par plus ou moins de jeunes (0-15 ans) et/ou plus ou moins de « vieux » (64 ans et plus). Pour l’Ile-de-France, ce ratio va être plus faible qu’en moyenne puisque les « vieux » vont à la retraite ailleurs.

J’ai procédé à cette décomposition pour les trois régions Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes, en rapportant les valeurs à la moyenne des régions de province, toutes les données sont de 2011. Voilà ce que l’on obtient :

Aquitaine Limousin Poitou-Charentes
PIB par habitant (1) 2.3 -13.8 -6.8
Productivité du travail (2) -0.3 -15.2 -7.2
Emploi par habitant (3) 2.5 1.4 0.5
Concentration de l’emploi (4) 2.1 3.8 2.0
Taux d’emploi (5) 0.6 1.8 0.4
Taux d’activité (6) 0.3 -1.0 0.4
Effets démographiques (7) -0.6 -3.2 -2.5

Sans entrer dans des détails techniques, je précise que pour faciliter la lecture et rendre les effets additifs, je suis passé en logarithme. Dès lors, on peut lire le tableau comme suit : le PIB par habitant (ligne 1) de l’Aquitaine est supérieur de 2,3% au PIB par habitant des régions de province. Cette valeur est la somme d’un effet négatif « suproductivité apparente du travail » de -0,3% (ligne 2) et d’un effet positif du ratio emploi sur habitant de 2,5% (ligne 3). La ligne 3 est elle-même la somme des quatre effets définis plus haut (lignes 4 à 7).

Quelques commentaires :

  • le Limousin et le Poitou-Charentes ont un PIB par habitant très inférieur à la moyenne des régions de province, ce qui s’explique très largement par une productivité apparente du travail plus faible. Les compléments auxquels je me suis livré, non présentés ici, montrent que ceci est lié à des effets de composition, non pas à des effets de sous-productivité intrinsèque, qui, j’insiste, sont particulièrement faibles (non statistiquement significatifs) à l’échelle des régions françaises,
  • les trois régions ont des taux de chômage inférieurs à la moyenne, l’effet le plus fort étant observé pour le Limousin. Rappelons cependant qu’un même taux de chômage peut caractériser un territoire très dynamique (beaucoup de création et de destruction d’emplois) ou très peu dynamique (peu d’actifs, peu de créations/destructions d’emploi). Pour le Limousin, on est sans doute dans la deuxième configuration, les jeunes actifs à la recherche d’un emploi prospectant hors région,
  • les effets démographiques jouent négativement pour les trois régions, on peut y voir le jeu de l’économie résidentielle, ce sont trois régions qui attirent des retraités et font baisser leur ratio population en âge de travailler sur population totale,
  • la concentration de l’emploi est plutôt forte relativement aux autres régions de province. En regardant de plus près, c’est lié au fait qu’il y a moins de travailleurs « trans-régionaux » (qui résident dans une région et travaillent dans une autre) que la moyenne des régions de province, la plupart des actifs occupés de ces trois régions travaillent dans leur région de résidence. Résultat à creuser cependant,
  • Le Limousin se caractérise par un taux d’activité plus faible, signe peut-être d’une part plus importante d’adultes inactifs, c’est cependant, là aussi, à vérifier.

.A ma connaissance, très peu de régions (aucune?) se livrent à ce type de décomposition, très simple à mettre en oeuvre, qui permettent de sortir de la « dictature » du PIB par habitant et d’identifier rapidement le jeu d’effets de productivité, de spécialisation et d’effets socio-économiques et/ou démographiques. A bon entendeur…

Les secteurs spécifiques de la Grande Aquitaine

Dans un deuxième temps, je présenterai les secteurs spécifiques de la nouvelle grande région, autrement dit les secteurs dont le poids dans la région est sensiblement supérieur au poids observé France entière. Par exemple, si le poids d’un secteur est de 3% dans la Grande Aquitaine et de 1,5% France entière, l’indicateur de spécificité (noté Q) sera égal à 2 (3%/1,5%), le poids en région est le double de celui observé France entière.

J’ai ensuite distingué deux types de secteurs spécifiques :

  • les secteurs spécifiques pour la Grande Aquitaine qui sont également spécifiques pour les trois régions qui la composent, ce sont des secteurs spécifiques communs,
  • les secteurs spécifiques pour la Grande Aquitaine qui ne sont spécifiques que pour une ou deux des régions qui la composent.

Les données mobilisées sont des données Insee 2011, avec un découpage en A88 (86 secteurs d’activités). Voici les principaux résultats :

  • on identifie 4 secteurs très spécifiques (Q>1,5) communs aux tros régions : le travail du bois, l’industrie du papier/carton, les autres industries extractives (les carrières en gros) et le cuir/chaussure. Les deux premiers pèsent assez fort dans les emplois (15 000 emplois pour le bois, 10 000 pour le papier/carton),
  • 7 secteurs très spécifiques sont non communs aux trois régions : certains pèsent très peu comme l’extraction d’hydrocarbures (sur Pau essentiellement, en fait) avec moins de 600 emplois, d’autres pèsent plus, comme l’industrie des boissons, présente en Aquitaine et Poitou-Charentes avec plus de 5 000 emplois mais pas en Limousin, ou la fabrication d’autres matériels de transport (aéronautique, ferrovaire, naval), avec près de 20 000 emplois, en Aquitaine et Poitou-Charentes là encore. On y trouve aussi la sylviculture, en Aquitaine et Limousin (plus de 3 000 emplois), pas en Poitou-Charentes, cette fois.

Globalement, on voit ressortir des activités autour de la grande filière sylviculture, bois, papier/carton, meubles ; une autre grande filière viti-vinicole ou plus généralement tournant autour de l’agro-alimentaire (agriculture, pêche, industrie alimentaire, boissons, …) et l’industrie des autres matériels de transport.

J’ai enfin produit quelques cartes (avec PhilCarto, logiciel libre très bien fait je trouve, conçu par Phillipe Wanier, géographe de l’Université de Bordeaux) pour repérer la géographie plus fine de ces secteurs spécifiques, à l’échelle des zones d’emplois (plus de 300 en France métropolitaine. Je prends deux exemples ci-dessous, l’industrie du bois et les autres matériels de transport.

boisVous pouvez lire sur la gauche les effectifs totaux, les indices de spécificités (multipliés par 100, au niveau de la Grande Aquitaine, ce secteur pèse 2,62 fois plus que France entière) et un indice de concentration spatiale, en l’occurrence égal à 18. J’ai en fait calculé l’inverse de l’indice d’Herfindahl, qui se lit comme suit : étant donné que la Grande Aquitaine compte 33 zones d’emploi, cet indicateur signifie que tout se passe comme si l’industrie du bois était équitablement réparti dans 18 de ces 33 zones, signe d’un secteur assez dispersé géographiquement.

transportLe secteur des autres matériels de transport est plus concentré (indicateur de 6), on le retrouve sur Bordeaux, Rochefort/La Rochelle, Bayonne, Pau, …, très peu en Limousin.

Je conclurai en préconisant des analyses plus précises de ces secteurs (quelles entreprises, quelles relations entre elles, quels positionnements stratégiques, etc…) afin d’identifier les problématiques spécifiques que l’on peut identifier sur tel ou tel territoire. Ce qui constitue le préalable nécessaire à d’éventuelles actions publiques, qui ne doivent pas se limiter à la mise en oeuvre de politiques à la mode, toujours décalées par rapport à la réalité de l’économie des territoires français…

Qui vient à l’Université ? Le cas de Sciences Eco Poitiers

Hier matin, 1er septembre 2014, c’était la rentrée des premières années de Licence de Sciences Économiques de l’Université de Poitiers. L’occasion de rédiger un petit billet sur le profil des lycéens qui nous rejoignent, car les choses bougent, suite à l’introduction depuis plusieurs années de différentes innovations résumées dans ce billet et d’une politique active d’information auprès des lycéens de l’académie (avec tout un ensemble d’actions menées par l’Université de Poitiers dans son ensemble et d’autres plus spécifiques à notre composante).

L’évolution des effectifs

Nous avons accueillis hier matin, à la réunion de rentrée, 154 étudiants, ce qui confirme la tendance à la hausse observée depuis deux ans. Figurent également dans le tableau le nombre de vœux déclarés sur APB (stable cette année) et le sous-ensemble des voeux 1 (forte hausse).

2012-2013

2013-2014

2014-2015

vœux APB

371

632

621

dont vœux 1

52

71

125

présents jour de rentrée

86

109

154

inscrits jour de rentrée

91

120

159

inscrits définitifs

111

154

?

Les inscriptions se déroulant jusque fin septembre, on peut estimer le nombre d’inscrits définitifs aux environs de 200 étudiants.

Profil des lycéens

Plus important, l’évolution du profil des étudiants accueillis. Lorsque nous informons les lycéens, nous insistons beaucoup sur le fait que les études en Sciences Économiques sont très bien adaptées aux bacs ES et S, beaucoup moins bien aux autres bacs. Le message passe, et de mieux en mieux, puisque cette année notre public cible pèse 88% de nos effectifs.

2012-2013

2013-2014

2014-2015

% cible (ES+S)

71%

80%

88%

% mention AB, B ou TB

35%

52%

56%

% mention B ou TB

10%

22%

24%

% mention France bac généraux

54%

54%

52%

Vous pouvez également constater que la part des bacheliers avec mention est importante, plus de la moitié de nos effectifs depuis l’an passé. Pour les bacs mention B ou TB, la proportion France entière (non reprise dans le tableau)  est de 30% ; elle est de 24% chez nous. Deux précisions cependant : i) les mentions B et TB sont surreprésentées France entière chez les bacs S (36% en 2013), or nous accueillons majoritairement des bacs ES (2/3 de notre promotion environ), qui sont 24% à avoir obtenu en 2013 une mention bien ou très bien France entière, ii) la part des bacs généraux avec mention B et TB est plus faible dans notre académie que France entière. Compte-tenu de ces éléments, on peut donc considérer que la part des bacs avec mention B ou TB est conforme, voire un peu supérieure, à la part attendue de notre bassin de recrutement.

Sciences Eco Poitiers, un choix par défaut ?

Dernier résultat suite à la petite enquête réalisée hier, une part très importante des étudiants que nous accueillons sont là par choix.

vœu 1

vœu 1 ou 2

ensemble des étudiants

73%

84%

bacs avec mention

82%

90%

bacs avec mention B ou TB

81%

87%

73% des étudiants présents hier nous avaient placés en vœu 1 sur APB, proportion qui monte à 84% si l’on agrège vœu 1 et vœu 2. Autre résultat intéressant : une proportion encore plus forte de bacs avec mention nous avaient placés en 1er vœu (plus de 80%) et/ou en deuxième vœu (autour de 90%).

Conclusion : nous accueillons un nombre croissant d’étudiants, venus des filières adaptées à des poursuites d’études en économie, qui ont un bon niveau scolaire, savent où ils mettent les pieds et le font par choix. On est loin de certaines idées véhiculées sur l’Université…

L’attractivité de Poitou-Charentes : origine et trajectoire des étudiants

L’an dernier, j’avais été sollicité par Mutécos pour participer à des ateliers régionaux sur l’accompagnement et l’anticipation des mutations économiques. J’avais été à la fois intéressé et agacé : intéressé parce qu’il s’agissait de faire se rencontrer et de faire échanger des « producteurs de connaissance » (présentation d’analyses d’universitaires et d’études Insee), des responsables politiques et des acteurs socio-économiques ; agacé parce que le champ balayé était si large que les discussions avaient une légère tendance à se transformer en discussion de café du commerce…

Lors du séminaire final, j’avais donc indiqué, en concertation avec le Directeur Régional de l’Insee, la nécessité à la fois d’organiser de tels échanges et de réduire la focale. Proposition entendue en Région, qui se traduit par l’organisation d’une journée de travail sur une question assez précise, en gros : d’où viennent et que deviennent les étudiants de Poitou-Charentes ?

Il s’agira d’interroger des propos souvent entendus du type « les étudiants quittent le Poitou-Charentes », « il y a un faible taux d’accès des bacheliers aux formations du supérieur », « il y a un déficit de cadres dans les entreprises régionales », …, en présentant les résultats de différentes études et recherches et en provoquant des échanges entre chercheurs, institutionnels et représentants du monde socio-économique.

La matinée sera consacrée à la question de la poursuite d’études dans le supérieur. La Région Poitou-Charentes se caractérise en effet par un taux de poursuite particulièrement faible. Béatrice Milard plantera le décor en présentant les résultats d’une recherche sur les processus de production des disparités dans l’enseignement supérieur. L’Insee et le Rectorat présenteront des résultats originaux sur la Région. S’ensuivra une table ronde avec des acteurs qui œuvrent pour augmenter ce taux de poursuite.

L’après-midi sera consacrée à la question de l’insertion des étudiants. Sophie Orange ouvrira le bal en présentant les résultats de ses recherches sur les étudiants passés par des BTS. Comme pour la matinée, des résultats originaux seront ensuite présentés, résultats produits par les Universités de Poitiers et la Rochelle et l’Insee.

Pour ma part, je présenterai les résultats d’une étude basée sur les données des enquêtes Génération du Cereq et d’autres issues du service statistique de l’Université de Poitiers, qui montre que, oui, les mobilités sortantes de Poitou-Charentes sont plus fortes que dans d’autres régions, mais les mobilités entrantes aussi, que globalement la mobilité est faible, et que, quand elle a lieu, c’est surtout vers les régions limitrophes (rôle de la proximité géographique) ou qu’elle s’inscrit dans des stratégies de retour (des étudiants originaires de la région A viennent en Poitou-Charentes pour finir leurs études et cherchent à retourner dans leur région d’origine pour y travailler – résultat non spécifique à Poitou-Charentes). La présentation des données des Universités Picto-Charentaises sur l’insertion des étudiants permettra également de déconstruire le mythe selon lequel faire des études ne sert à rien, que l’Université ne prépare pas à l’obtention d’un emploi ou seulement à de mauvais emplois, etc.

Échanges ensuite entre représentants des entreprises, des Universités et des Institutions. Il y a de mon point de vue de vraies problématiques à traiter, liées à la sur-représentation de PME en Région, au poids des espaces ruraux, à l’absence de grande métropole, qui expliquent une bonne part des constats que l’on peut faire.

Cette journée aura lieu à la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers, le 20 juin prochain, avec le soutien de la Direccte et grâce à l’organisation particulièrement efficace de l’ARFTLV . L’entrée est libre et gratuite.

Vous n’y perdrez rien. Au pire, quelques idées reçues. Pour vous inscrire, c’est ici.

Fallait-il sauver le soldat Heuliez ?

Il n’aura échappé à personne que l’entreprise Heuliez fait l’objet de toutes les attentions du Conseil Régional de Poitou-Charentes depuis de nombreuses années et que régulièrement ce dossier fait la une des médias régionaux (ici par exemple tout récemment), bien sûr, mais aussi nationaux (là, fin septembre).

En bon économiste soucieux de l’utilisation de l’argent public et de l’évaluation des politiques mises en oeuvre sur les territoires, on peut se demander si cette attention est légitime et surtout si les sommes engagées l’ont été à bon escient.

A ce titre, je souhaite mettre en évidence un point particulier rarement évoqué dans les médias et dans le débat public : Heuliez est une entreprise localisée dans le Nord Deux-Sèvres, plus précisément dans le bocage Bressuirais. Quelle importance, me direz-vous ?

L’importance est grande : venir au secours d’une grande entreprise située sur un territoire connaissant un taux de chômage important et où les possibilités de redéploiement des personnes perdant leur emploi sont faibles, c’est une chose ; procéder de même sur un territoire où le taux de chômage est faible et où les personnes perdant leur emploi en retrouve rapidement un autre, c’en est une autre. D’où la question : qu’en est-il du Bressuirais ?

Pour y répondre, j’ai collecté les taux de chômage trimestriel, par zone d’emploi, de 2003 à 2013, pour différentes zones d’emploi de Poitou-Charentes. Pour faciliter l’analyse des chiffres, j’ai construit pour chaque zone un indicateur compris entre 0 et 100% qui permet de la situer dans l’ensemble national : si l’indice de la zone est compris entre 0 et 10%, c’est que la zone fait partie des 10% des zones d’emploi ayant le plus faible taux de chômage. Si son indice est compris entre 90% et 100%, la zone fait partie des 10% des zones ayant le plus fort taux de chômage.

Voici ce que ça donne pour les zones d’emploi sélectionnées :

heuliez.png

Surprise : la zone d’emploi de Bressuire est celle qui connaît le plus faible taux de chômage de la Région depuis le premier trimestre 2003 et ce sans discontinuer. C’était vrai avant, depuis longtemps en fait. Elle fait partie en gros des 10% des zones d’emploi françaises qui connaissent les plus faibles taux de chômage.

Comment l’expliquer ? Le Bressuirais est en fait très proche du choletais et fonctionne de manière assez similaire : on y trouve de très nombreuses PME et les salariés circulent plutôt bien entre ces entreprises. Quand Heuliez va mal, les PME alentours peuvent recruter certains de ses salariés (et quand Heuliez va bien, les PME alentours ont toutes les peines du monde à trouver la main d’oeuvre dont elles ont besoin…). Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ce territoire, je vous invite à parcourir l’étude que nous avions mené il y a quelques temps, en ligne sur le site de mon laboratoire (dédicace spéciale à Benjamin Guimond qui a fait un travail colossal sur cette étude).

A contrario, la situation des zones d’emploi de Rochefort, Royan et dans une moindre mesure La Rochelle est… comment dire… problématique… Les deux premières font partie des 20% des zones d’emploi ayant les plus forts taux de chômage. Forte dégradation sur Châtellerault entre 2007 et 2009, lente décroissance (relativement à l’ensemble national) depuis. Cognac a vu sa situation se dégrader un peu en 2009 (effondrement des ventes de Cognac), mais les choses se sont globalement rétablies. Niort et Poitiers vont bien, merci (un peu moins bien que sur le Bressuirais, mais ça va).

On pourra m’objecter que c’est précisément l’activisme du Conseil Régional qui permet d’observer cette situation sur le Bressuirais. Acceptons cette idée d’une intervention particulièrement efficace des instances régionales : on a très envie, alors, de leur demander de se pencher rapidement sur les cas de Rochefort, Royan, La Rochelle, Angoulême et Châtellerault. Autrement dit sur les cinq zones d’emploi de la Région qui, depuis plus de dix ans, souffrent le plus…

NB1 : merci à Olivier C. pour l’idée de ce graphique comparant les différentes zones de la Région, j’étais parti au départ sur la seule courbe du Bressuirais, cette version est beaucoup plus saisissante.

NB2 : après quelques échanges entre chercheurs de l’Université de Poitiers, nous nous sommes dit que le cas Heuliez était un cas particulièrement intéressant pour traiter de la dynamique économique de certains territoires et de la pertinence des politiques publiques. Nous allons nous atteler à la tâche dans les prochains mois, des suites à ce billet sont donc à attendre.

Les emplois verts, avenir du Monde (avec les relocalisations, quand même…)

Que les choses soient claires, car je sens que je vais me prendre des remarques désobligeantes. La destruction de la planète, c’est comme le sida : je suis contre.

Ceci étant dit, la médiatisation de la croissance verte (puisque c’est le terme aujourd’hui consacré), ou plutôt le décalage entre la communication politique sur le sujet et la réalité des faits me fatiguent un tantinet.

C’est donc avec intérêt que j’ai découvert les résultats de cette étude de la Direction Régionale de l’Insee Poitou-Charentes sur le nombre d’emplois verts et le nombre d’emplois verdissants en région, leur part dans l’ensemble des emplois, et le rang de Poitou-Charentes dans l’ensemble des régions.

Les emplois verts stricto sensu pèsent 0,5% de l’ensemble des emplois de la Région, ce qui est le taux moyen de la France métropolitaine. Poitou-Charentes occupe la 13ème place (sur 22 régions métropolitaines).

0,5%, c’est un peu plus, pour rappel, que ce que pèsent les emplois créés pour motif de relocalisation dans l’ensemble des emplois créés suite à des investissements dans notre beau pays. Relocalisation et croissance verte étant sans doute les termes les plus utilisés dans les discours des politiques relatifs à l’avenir de notre économie, j’en déduis que moins un phénomène existe, plus nos politiques en parlent. Leur côté visionnaire, sans doute.

Si l’on élargit la perspective en dénombrant les emplois verdissants (en gros, des métiers existant qui doivent s’adapter), ils pèsent 14,6% en Poitou-Charentes, contre 15,3% France entière. Je n’ai pas trouvé le rang précis, mais notre région est dans le groupe des 7 dernières régions.

Comme on peut toujours trouver un indicateur permettant de bien se situer dans un classement, on apprend quand même dans le document que Poitou-Charentes est la 2ème région de métropole pour l’importance des niveaux CAP-BEP dans l’ensemble des emplois verdissants. Médaille d’argent. Yep.

PS : je précise, pour expliquer mon côté un tantinet fatigué, que pendant que je lisais cette étude, trônait sur mon bureau une carte de voeux reçue d’une collectivité dont je tairais le nom, qui affichait comme slogan « l’excellence environnementale a trouvé son territoire »…

Communication universitaire

Puisque j’en suis à prodiguer des conseils en communication, je vous fais partager la photo de deux prospectus destinés aux étudiants de l’Université de Poitiers, l’un et l’autre informant sur des sujets sérieux.

Ces deux plaquettes sont à disposition des étudiants, posées sur une table, l’une à côté de l’autre, dans la « salle d’attente » du secrétariat du doyen de notre UFR. Juxtaposition qui brouille un peu les messages, je trouve…

22% de pauvres à Poitiers

Rue89 a publié un article sur la pauvreté dans les 100 plus grandes villes françaises, suite à l’étude de Compas disponible ici. Le taux de pauvreté est défini comme la part dans la population des ménages disposant d’un revenu, après versement des prestations sociales, de 60% du revenu médian. Pour un ménage composé d’une personne seule, ceci correspond à une somme de 954€ par mois.

Ce taux oscille de 7% à Neuilly-sur-Seine à 46% à Roubaix, avec une moyenne France entière de 15%. De manière générale, les plus grandes villes connaissent des taux de pauvreté plus importants, pour des raisons bien expliquées dans l’article et l’étude.

Centre Presse m’a demandé de réagir sur le taux observé pour Poitiers, qui est de 22%, sensiblement plus fort que la moyenne France entière. Taux qui m’a surpris au départ, mais après réflexion, on trouve plusieurs éléments explicatifs :

  • Poitiers est une ville dont la population étudiante pèse beaucoup dans l’ensemble de la population, il s’agit même de la ville française dont le ratio étudiants/population est le plus élevé. Certes, tous ne résident pas sur Poitiers, mais ils sont nombreux à y être logés,
  • Ce n’est pas la seule dans ce cas cependant : Dijon, de taille comparable, présente également un ratio élevé. Pourtant, le taux de Pauvreté y est beaucoup plus faible (13%). Comment expliquer cet écart entre Poitiers et Dijon?
  • Première possibilité : la dynamique économique (chômage plus faible, croissance plus forte) et la structure des activités économiques (plusd’emplois à faible rémunération),
  • Deuxième possibilité : l’étude a calculé des taux de pauvreté sur les villes, non pas sur les agglomérations. Or, sur Dijon, le taux de pauvreté est plutôt faible car les logements sociaux sont majoritairement localisés dans les communes alentours. Sur Poitiers, nous sommes dans la configuration inverse : les logements sociaux sont majoritairement situés dans la ville centre, non pas dans les communes alentours comme Saint-Benoît, Buxerolles ou Mignaloux.

Sur ce dernier point, un travail réalisé par la Communauté d’Agglomération de Poitiers est plutôt éclairant, j’en reprends une des cartes les mieux adaptées au sujet (page 34) :

Les personnes disposant de contrats précaires sont localisés dans la ville centre, elles sont même fortement concentrés dans quelques quartiers.

Autre point important : être pauvre à Poitiers ou dans des villes plus grandes (Paris, Bordeaux, Marseille, …), ce n’est pas la même chose. Prenons le cas d’une personne seule disposant d’un revenu de 900€ à Poitiers, comparé au cas d’une personne percevant le même revenu mais localisée sur Paris. Compte-tenu du fonctionnement du marché du logement, il est clair que le coût pour se loger ne sera pas le même. Que la localisation de la personne pauvre sur Paris risque de la reléguer en périphérie lointaine ce qui va peser sur leur budget transport, etc. En complément, l’article évoque des prolongements intéressants, en étudiant par exemple le lien entre pauvreté monétaire et pauvreté ressentie.

La situation économique de Poitou-Charentes

Je serai sur le plateau de France 3 Poitou-Charentes ce soir, à 19 heures, pour évoquer la situation économique de notre région, ses atouts, ses faiblesses, etc., dans le cadre du 19/20.

Intervention qui devrait durer plus de dix secondes, visible quelque part ici en suite.

Pourquoi faire des études? Pour se sentir bien et pour penser que les autres vont bien…

Comme chaque année, les étudiants de la troisième année de Licence de Sciences Economiques réalisent une enquête. Cette année, il s’agissait d’interroger les poitevins  (plus de 1600 personnes interrogées) sur leurs principales préoccupations, à la demande de « 7 à Poitiers », qui avait fait état des principaux résultats dans ce dossier.

Dans le questionnaire, nous demandions aux enquêtés d’évaluer leur situation personnelle, la situation des poitevins et la situation de la France sur une échelle de 1 (très mauvaise) à 10 (très bonne). Comme nous disposons parallèlement du niveau de diplôme des personnes interrogées, je me suis lancé dans la construction de ce petit graphique :

Deux résultats intéressants : i) la situation personnelle est systématiquement jugée meilleure que la situation des poitevins, elle-même jugée meilleure que la situation de la France, ii) l’évaluation des trois situations augmente avec le niveau de diplôme.

Que la situation personnelle soit jugée meilleure quand le niveau de diplôme augmente ne m’a pas surpris. En revanche, que l’évaluation de la situation des autres personnes augmente avec le niveau de diplôme est moins intuitif, je trouve. Je vous laisse exposer en commentaire des hypothèses d’explication…