Une analyse des gilets jaunes sous prise de Came

[Edit 15/12/2018 : en italique quelques ajouts/compléments]

Le mouvement « gilets jaunes » m’interpelle, comme dirait l’autre, disons qu’il me fait me poser des questions sur ce qu’il signifie, quelles réponses apporter, ce genre de choses. Je ne le crois pas anecdotique, plutôt une sorte de révélateur de problèmes plus profonds, qu’il faut interroger.

J’imagine que je n’échappe pas au biais inévitable consistant à interpréter un évènement à la lumière de ce que j’ai en tête, de mes travaux récents, sans doute est-ce que je vais vous livrer des analyses biaisées, partielles, mais je me rassure en me disant qu’il ne s’agit pas pour moi de vous expliquer que « j’avais raison », ou encore que « je vous l’avais bien dit », mais plutôt de vous faire part de quelques interrogations, en essayant de lier le mouvement « gilets jaunes » à mes réflexions sur la Came (Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) co-écrites avec Michel Grossetti, et puis de m’interroger avec vous sur « vers où on va ? », et puis surtout « que peut-on faire ? ». C’est cette dernière question, au fond, qui m’intéresse.

J’ai lu plein de choses intéressantes, sur le sujet des gilets jaunes : Aurélien Delpirou, qui explique que les gilets jaunes ne sont pas ceux qu’on croit (Edit : voir aussi ce billet plus récent, très punchy), Stéphane Ménia, qui donne de précieuses clés de lecture, Pierre Rosanvallon, assez inévitable, sur ce que ça signifie, et puis comment réenchanter le monde, parce que c’est la seule question qui compte.

Petits prolégomènes, d’abord. Dans nos articles sur la Came, ce que l’on essaye d’expliquer, c’est qu’il y a un ensemble de notions mises ensemble, en partie ou en totalité, qui structurent les représentations de bon nombre d’acteurs, sur tous les territoires, et qui influent ensuite sur les discours et sur les décisions prises. Des propositions du genre que, dans un contexte de mondialisation, il faut être compétitif, que pour cela, il faut arrêter de soutenir tous les territoires, se concentrer sur les plus performants, que les plus performants ce sont les métropoles, qu’il faut donc mettre le paquet sur elles, à charge de dédommager les perdants, et/ou de leur trouver un rôle, une petite place, quoi, histoire que tout le monde soit content, à la fin..

Suite au mouvement des « gilets jaunes », après avoir repensé à notre texte, à sa réception, à tout un ensemble d’échanges un peu partout en France, je me dis, qu’en fait, il y a deux niveaux dans la Came, deux effets différents :

  • la Came comme description du monde réel,
  •  la Came comme description du monde vers lequel on va, vers lequel il faut aller, vers lequel on rêve d’aller, je ne sais pas trop quelle expression employer. Disons la Came comme description d’un monde inéluctable,

Certains collègues chercheurs considèrent que la Came correspond bien à ce monde inéluctable. C’est comme cela que j’interprète le texte Askenazy-Martin pour le CAE (à chaque fois que j’en parle je précise que je me demande ce que Philippe Askenazy, dont j’apprécie tant les analyses, est venu faire ici : il faudra qu’il clarifie, un jour), qui préconise d’arrêter de faire de l’aménagement du territoire, de mettre le paquet sur les meilleurs, ce genre de choses. Pour les autres territoires, si on met le paquet sur les meilleurs, on créera plus de richesses, on collectera plus d’impôts, on pourra donc dédommager les perdants, ne vous inquiétez pas, tout va bien. Comme Philippe Martin préside désormais le Conseil d’Analyse Economique, je me dis que son avis n’est pas qu’un avis d’universitaire lu par quelques personnes, qu’il est un peu influent.

D’autres collègues défendent des positions assez proches, ils partagent l’idée que l’avenir, dans une économie mondialisée, va aux grandes métropoles, mais qu’il y a une place, au-delà de la redistribution, pour les autres territoires. Ce sont les histoires de systèmes productivo-résidentiels mises en avant dans la note de Davezies et Pech, reprises de manière délicieuse par Jean Viard, dans un texte pour la fondation Jean Jaurès, où il explique que « le fait d’être délaissés va favoriser le rôle [des territoires non métropolitains] dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles ». Je trouve intéressante cette répartition des rôles : je vais aller chausser mes bottes, et mettre mes gants de jardiniers.

Premiers messages aux gilets jaunes, donc, si je résume : « ne vous inquiétez pas, on va vous verser des allocations » (version redistribution), ou bien « plantez des arbres, et tondez vos pelouses » (version complémentarité productivo-résidentielle).

Bref, un premier ensemble de discours qui considèrent la Came comme le monde inéluctable, que le monde réel n’en est pas si loin, qu’il faut s’en approcher, un peu plus vite.

Face à eux, Christophe Guilluy. Il considère pour sa part que la Came est une bonne description du monde réel, mais il dénonce le fait que cela soit considéré comme le monde idéal, ou bien inévitable, il en appelle en gros à la révolte des oubliés. C’est la star des médias actuellement (interview Figaro, Europe 1, le Nouvel Obs, …). Je l’ai écouté ici, environ 15 minutes. Il inspire, me semble-t-il, la France Insoumise, le Rassemblement National, Vauquiez, …, sur l’échiquier politique. Il inspire tout le monde, je crois, si les propos rapportés par le Canard Enchaîné sont exacts, qui font dire à Macron que « Il ne faut sûrement pas désespérer la France périphérique, mais il ne faut pas non plus désespérer celle des métropoles ». Guilluy structure le a imposé un langage (métropoles contre France périphérique). Il structure donc les représentations. Par suite, l’action publique.

Que dire face à cela ? J’ai la conviction que la Came, l’idée selon laquelle, pour faire simple, l’avenir est aux métropoles et que la seule question qui vaille est celle du dédommagement, est fausse, non fondée empiriquement, qu’il faut donc décaler la focale. Je renvoie donc Askenazy, Martin, Davezies, Pech, Viard, Guilluy, …, tous ces collègues à l’influence non négligeable, qui relaient de différentes façons ces discours, vers la même question : où sont vos éléments de preuve ? Ils sont très friables, très contestables, autant que je puisse en juger. Mettons-les donc sur la place publique, et acceptez qu’on en discute ensemble. Arrêtez de croire que l’histoire est écrite, que l’innovation se joue simplement au sein des grandes villes, allez-vous promener, un peu, en France, regardez les richesses qui s’y trouvent. Arrêtez de résumer, de caricaturer, arrêtez de vous contenter de brasser quelques chiffres derrière vos ordinateurs, ou de vous réfugier derrière vos constructions intellectuelles : brassez vos chiffres, c’est important, je le sais, je les brasse, moi aussi, mais allez rencontrer les gens dont vous parlez, parfois, combinez à vos traitements statistiques, à vos constructions intellectuelles, des analyses qualitatives, de terrain, pour mieux comprendre vos « objets » de recherche.

La difficulté, selon moi : je conteste la vision Came, comme description du monde réel, elle ne tient pas la route, je pense pouvoir aligner de nombreux éléments de preuve pour vous le démontrer. Mais je la conteste aussi comme vision d’un monde souhaitable, ou bien inévitable. Je renvoie donc dos-à-dos Laurent Davezies et Christophe Guilluy, pour parler des plus médiatiques, ou des plus diffusés, ou des plus influents, à leur corps défendant, parfois. Je valide l’existence de fractures sociales, nombreuses et que l’on doit entendre, et que l’on doit traiter, mais je conteste la transposition géographique de ces fractures sociales, avec de nombreux autres (Rosanvallon, déjà cité, mais aussi Pierre Veltz, dans cette tribune).

Mais une fois cela dit, que fait-on ?

Je vous livre quelques intuitions sur les enjeux en termes d’action publique :

  • on a besoin de règles et de régulations macroéconomiques, un peu globales. Faire en sorte que chaque personne, où qu’elle se trouve, puisse se former, se soigner, se déplacer, de manière un peu simple. L’Etat a donc un rôle à jouer, pour assurer, à tous, des services publics de qualité, de base, autour des questions de santé, d’éducation, de mobilité. Ce sont des choses qui vont peser de plus en plus, parce que la population vieillie, que les besoins de formation augmentent, donc l’enjeu, c’est de savoir comment on trouve des compromis acceptables, entre nous, comment on mutualise, quelles réponses on apporte pour répondre à ces besoins-là. L’Etat-nation a plein de choses à faire, à cette échelle,
  • S’agissant des politiques conjoncturelles, de comment faire quand un choc affecte très fort le Monde, l’Europe, la France… on connait la réponse : il faut agir à l’échelle où se jouent les interdépendances.  Pour la France, ça se joue à l’échelle de l’Europe, parce que, pour l’essentiel, on exporte/importe à cette échelle-là, sauf que jusqu’à présent, on ne peut pas dire qu’on est capable de construire des réponses un peu collectives. L’initiative portée par Piketty et consorts pour un nouveau traité européen me semble très bonne pourtant, dans cette perspective, mais elle est passée inaperçue, je crois (http://tdem.eu/). C’est pourtant à l’échelle européenne que l’on doit penser les politiques conjoncturelles, ainsi que certaines politiques structurelles évoquées dans le premier point,
  • on a aussi besoin de réponses « locales », locales au sens un peu métaphorique, du genre trouvons des choses à faire ensemble, avec ceux avec qui je partage des choses à faire, qui sont parfois éloignées, qu’il faut aller chercher. Je suis assez convaincu que sur tous les sujets, on a des choses à faire ensemble, dans la proximité, qu’il faut rassembler les ressources et puis les énergies.

La question clé, au final, relève des représentations : doit-on se considérer comme rival, en concurrence, en compétition, …, quand on préside aux destinées d’un territoire, s’interroger sur comment tirer son épingle du jeu ? Ou doit-on, à l’inverse, s’interroger sur ce que l’on peut faire ensemble, avec qui travailler, pour régler nos problèmes communs ? La réponse est contenue dans la question, elle sonne comme l’évidence. Acceptons l’évidence, et travaillons ensemble.

Si l’on accepte l’évidence, il convient de réfléchir en termes d’action publique, plus généralement de réinvention de l’action démocratique. D’où mon sentiment que le problème n°1, celui qu’il faut régler, pour lequel on doit trouver des réponses, c’est celui évoqué par Pierre Rosanvallon :

Les représentants sont élus avec un si faible pourcentage aujourd’hui que leur légitimité de départ peut vite s’affaisser, et qu’il faut donc la renforcer par des épreuves permanentes de légitimation. L’onction électorale, il faut le rappeler, repose sur une fiction qui consiste à dire que la majorité exprime la volonté générale. Avec ces majorités courtes et un fort taux d’abstention, le pouvoir doit sans cesse relégitimer son « permis de gouverner », être évalué, contrôlé. Il faudrait aussi, comme on l’a dit, une démultiplication des formes de représentation. Cette révolte est le révélateur du nécessaire basculement des sociétés dans un nouvel âge du social et de l’action démocratique.

(…)

Mais le problème est davantage aujourd’hui celui d’une violence qui se substitue à une capacité stratégique défaillante. Cette violence a un fort pouvoir de séduction car elle donne un sentiment de renaissance et de puissance ; elle apparaît comme le signe d’une parole directement faite action, immédiatement efficace donc.

D’où sa légitimation croissante par des individus qui ne sont en rien des hérauts d’une improbable révolution. Dans ce cas, c’est donc au pouvoir en place, ainsi qu’aux partis et aux syndicats, de savoir être responsables pour deux.

Mon sentiment est qu’une fraction large, de plus en plus large, des citoyens, en ont marre des discours élitistes, qui percolent à toutes les échelles de territoire, discours selon lesquels il faudrait concentrer les efforts sur une élite économique (les startups, les talents, les créatifs), académiques (les « meilleurs » chercheurs), territoriale (les métropoles), … Je crois que nombre de politiques n’ont pas conscience de l’effet produit. Des citoyens prennent la parole pour s’opposer à ce discours, parfois de manière maladroite et contestable quand ils dérivent vers des discours populistes et xénophobes. Mais la question n’est pas là : la question, c’est celle des réponses que peuvent proposer les acteurs en responsabilité. Je crois qu’elle n’ont rien d’évident. Mais elles me semblent urgentes.

La mythologie Came, version 2.0

Depuis mars dernier, notre texte « la mythologie CAME : comment s’en désintoxiquer ? » a largement diffusé, nous l’avons présenté à de nombreuses reprises, devant des collègues chercheurs ainsi qu’auprès de publics hors sphère académique, un peu partout en France. Notre sentiment est que la critique adressée aux discours autour de la compétitivité des territoires, de l’attractivité, de la métropolisation et de l’excellence a porté. Souvent, cependant, est revenue dans les discussions la question de l’alternative à la CAME, que nous n’avions fait qu’esquisser dans le texte.

Nous avons donc décidé de compléter la version initiale de notre article, en développant principalement sur ce point. Pour être plus précis, nous avons procédé à quelques modifications plutôt mineures dans l’ensemble du texte, nous avons introduit un point plus développé dans la première partie sur la notion d’économie d’agglomération en apportant de premiers éléments de critique de son utilisation (pages 12-14) et, surtout, donc, nous avons introduit un nouveau point sur l’alternative au discours dominant (pages 18-25).

En cohérence avec notre propos général, il ne s’agit bien sûr pas de proposer un nouveau modèle de développement des territoires, mais de présenter des éléments de méthode pour analyser autrement les territoires, identifier les problèmes et les opportunités éventuelles, et mettre en œuvre le cas échéant des politiques publiques adaptées. Nous préconisons notamment d’oublier les catégories « métropole », « périphérie », « ville globale », …, d’entrer en matière de développement économique par l’activité, en identifiant ce que nous appelons les « mondes économiques » dans lesquels sont insérés les acteurs, de s’interroger sur les arrangements entre acteurs (ce que certains qualifient de gouvernance locale), de réfléchir à d’autres façons de fabriquer les politiques publiques, afin de se prémunir de la tentation du modèle.

Nous nous sommes efforcés, comme dans la première version du texte, de le rendre accessible à un large public, en illustrant nos propositions d’exemples tirés de nos travaux de terrain. Nos préconisations s’adressent donc aussi et peut-être surtout aux acteurs en charge du développement des territoires, aux différentes échelles (nationale, régionale, locale), car nous sommes convaincus qu’il est possible d’agir autrement et de manière plus pertinente, dès lors que l’on se débarrasse des représentations erronées qui sous-tendent encore trop souvent l’action publique.

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Le PDG du CNRS accro à la CAME

Je découvre via le blog de Sylvestre Huet qu’Antoine Petit, PDG du CNRS, est accro à la CAME.

Pour rappel, la CAME (Compétivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) est le terme que nous avons employé avec Michel Grossetti pour résumer une mythologie qui considère que l’avenir de la France passe par le soutien à quelques métropoles attractives vis-à-vis des personnes excellentes, capables de rivaliser dans un contexte de concurrence territoriale exacerbée.

Inutile de dire que la CAME ne diffuse pas que parmi les personnes s’intéressant aux territoires, on trouve pas mal de personnes qui prennent des doses conséquentes dans le monde de la recherche.

Dernier exemple en date, donc, les propos d’Antoine Petit lors du 6e colloque annuel des vice-présidents recherche et valorisation de la CPU (Conférence des présidents d’université). Il déclare :

Il faut qu’on accepte de s’attaquer à un tabou qui est que, comme disait Coluche, “tout le monde est pareil mais il y en a qui sont plus pareils que d’autres“. Il y a les enseignants-chercheurs et chercheurs normaux, soit l’immense majorité. Et puis il y a les stars. Dans notre pays, on ne s’est pas donné les moyens pour attirer et garder les stars. Parce que ça s’attaque à deux tabous : est-ce qu’on payera différemment les gens selon les disciplines, ou selon leur niveau d’excellence ?

Un peu plus tard, il précise :

On ne peut pas dire qu’on veut que la France garde sa place sur la scène internationale mais que la seule chose qu’on propose c’est un peu de pinard et des jolis monuments. Ça ne marche pas ! On peut aussi dire qu’on continue avec ce système de rémunération mais alors il faut arrêter de dire qu’on va gagner des places dans le classement de Shanghai. C’est l’un ou c’est l’autre, c’est à nous de décider.

On retrouve dans ces propos la notion de compétitivité, mesurée dans le domaine de la recherche à l’aune du classement de Shangaï, dont on sait qu’il ne rime à rien, mais bon, il fait désormais « convention » pour reprendre les termes de l’économie du même nom, si bien qu’il structure les propos du PDG du CNRS, du Ministère et de nombreux responsables du monde de l’ESR. Il structure les propos mais aussi, hélas, certaines de leurs décisions. L’attractivité et l’excellence sont également très présentes, puisque l’enjeu, nous dit-il, est que l’on soit en capacité d’attirer des stars internationales, le moyen identifié étant de faire monter leur rémunération. Seul manque le terme de métropole, mais on imagine bien que dans l’esprit de notre PDG, les laboratoires excellents ne peuvent se trouver que dans les plus grandes villes de notre beau pays.

Sylvestre Huet s’attaque aux propos d’Antoine Petit en indiquant que malgré tous les maux dont on accuse la France, elle compte de nombreuses « stars » et que le problème est sans doute moins de recruter des « stars » à prix d’or que d’assurer un financement correct de l’ESR et des perspectives de carrière aux jeunes chercheurs.

Je complète un peu la critique.

Précisons d’abord que la vocation de l’ESR est bien sûr de produire de la recherche de qualité et d’accueillir dans de bonnes conditions les étudiants étrangers qui veulent venir se former (la France y parvient plutôt bien), mais aussi de former l’ensemble des jeunes sortant de l’enseignement secondaire pour faire monter le niveau de formation des futurs actifs. A force de se focaliser sur l’attractivité de la France, les stars internationales et les étudiants internationaux, on en oublie un peu, me semble-t-il, cette mission au moins aussi essentielle. Les deux ne sont pas incompatibles, bien sûr, mais elles peuvent le devenir, si par exemple on préconise de concentrer les ressources financières disponibles sur un ensemble limité d’universités ou de laboratoires, sous prétexte d’excellence, au détriment d’autres sites (car l’argent public est limité paraît-il), qui font aussi de la recherche de qualité soit dit en passant, et qui participent à l’effort de formation des jeunes.

La notion d’excellence défendue par Antoine Petit, qui serait confinée dans les cerveaux de quelques stars, est en contradiction totale avec le fonctionnement de la science, ce qui est un comble pour un chercheur, qui devrait lire un peu les travaux de chercheurs s’intéressant à ce sujet (je suis toujours surpris de l’ignorance des chercheurs des sciences dites dures des travaux de sciences humaines et sociales consacrés à ce domaine, ils devraient les lire, ça ne fait pas mal). Pour reprendre la formule attribuée à Newton, « nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants », formule qui peut s’entendre de deux façons : i) les chercheurs d’aujourd’hui sont des nains juchés sur les épaules des géants d’hier, pour signaler le caractère cumulatif de la science (caractère cumulatif qu’il convient parfois d’interroger…) et l’importance des connaissances accumulées dans le passé, ii) le travail des géants d’aujourd’hui (les « stars » pour reprendre la terminologie) est la partie la plus visible d’un immense travail collectif réalisé par l’ensemble des « nains » de la communauté scientifique. Dans le dernier cas, les géants ne sont rien sans les nains.

Toujours sur l’excellence, l’autre erreur d’Antoine Petit est de croire que l’on peut identifier l’excellence de demain, dans le cadre d’une activité, la recherche, qui se caractérise par une incertitude radicale. Devant l’impossibilité de l’identifier, tout ce que l’on récompense, en fait, c’est l’excellence d’hier : on attire des stars auréolées d’un prix ou d’une reconnaissance quelconque, qui viennent occuper provisoirement une chaire et bénéficier des avantages annexes, puis repartent dans leur pays d’origine (car même les stars ont une famille et des amis auxquels ils tiennent) sans avoir véritablement fait ruisseler autour d’eux (j’ai quelques échos des effets potentiellement négatifs des chaires d’excellence, qui ont tendance à déprimer les collègues qui voient arriver des personnes déchargées de cours, à qui l’on donne des moyens considérables, qui repartent après les avoir mobilisés, ce qui fait dire à certains que sans doute on ne les a pas payé assez chers et que c’est pour cela qu’ils repartent, qu’on va donc augmenter leurs émoluments, ce qui va déprimer encore un peu plus les collègues alentour, etc.).

Manuel Tunon de Lara, président de l’Université de Bordeaux le reconnait d’ailleurs lors de la même conférence en indiquant que :

bien qu’il « y ait probablement une action commune à avoir au niveau de l’Idex, cela reste compliqué de garder les stars ».« J’ai l’impression que les environnements qu’on est susceptible de proposer pèsent plus que le salaire directement. Nous, cela nous a conduits à changer : comme tout le monde nous avons dit « on veut être dans les premiers, on va recruter des stars », mais à mi-parcours on s’est dit qu’il était par exemple plus intéressant de viser des chercheurs plus jeunes susceptibles de devenir des stars. »

Derrière ces propos, on devine que la compétition dans laquelle les universités sont plongées pour attirer des « stars » les conduit à s’engager dans ce que l’on appelle une course aux armements, où l’on cherche à accorder toujours plus de moyens aux personnes que l’on vise afin de doubler l’université voisine, ou, à l’échelle de la France, le pays voisin.

Dans cette compétition, Jean-Paul Moatti, P-DG de l’IRD, explique que :

Il y a aujourd’hui une conjoncture internationale dans un certain nombre de domaines avec la politique américaine qui fait que des gens peuvent être incités à venir si on leur propose des ‘packages” intéressants combinant de plus grosses rémunérations avec d’autres avantages

Et de citer l’exemple du programme Make Our Planet Great Again (mopga) lancé en 2017 par Emmanuel Macron. Ce à propos de quoi Yves Lévy, P-DG de l’Inserm, interroge :

A-t-on aujourd’hui le nom des “stars” recrutées avec Mopga ? Ce sont vraiment des stars ?

Et notre pauvre Jean-Paul Moatti de concéder :

Non, pas toutes

Les PDG du CNRS et de l’Inserm font vraiment peur, je trouve.

L’alternative à cette vision de la recherche est relativement simple : la recherche est une activité éminemment collective qui se nourrit des collaborations entre chercheurs, à toutes les échelles géographiques. Tout ce qui peut favoriser les échanges et les collaborations entre chercheurs est donc une bonne chose. Les Nobels et lauréats de la Médaille Fields ne disent rien d’autres dans leur courrier adressé aux autorités britanniques et européennes : n’entravez pas les collaborations scientifiques. Les « stars » françaises signataires de ce courrier ne disent pas « youpi, profitons-en pour attirer dans nos laboratoires les stars britanniques ! », ils plaident pour un maintien voire un renforcement des collaborations.

L’enjeu n’est donc pas de concentrer les moyens sur quelques stars, d’autant moins qu’on ne sait pas quelles seront les stars de demain, mais d’assurer des moyens suffisants à l’ensemble de la communauté et de favoriser au maximum la circulation de l’ensemble des chercheurs, notamment des jeunes chercheurs : on est sûr qu’en leur sein se trouvent les « stars » de demain, mais on ne peut pas l’anticiper, alors donnons des moyens à l’ensemble et laissons leur le temps de développer leurs recherches. Ce sera une utilisation beaucoup plus rationnelle des deniers publics.

Jean Viard, nouveau revendeur de Came

Je sillonne actuellement les territoires français (prochaine date à Bordeaux le 16 octobre), pour présenter l’analyse de ce que nous avons appelé la mythologie CAME (acronyme de Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence) dans le texte co-écrit avec Michel Grossetti.

Dans la partie consacrée au recensement des « revendeurs de Came », j’ai ajouté une diapositive sur Jean Viard, suite à la lecture du texte publié par la Fondation Jean Jaurès en mai dernier, intitulé « Pour une politique disruptive du territoire : vers un nouveau pacte territorial national ». Il faut dire qu’on y trouve plusieurs formules savoureuses.

Pour rappel, dans notre texte, nous expliquons que différents chercheurs et think tank considèrent que l’avenir de la création de richesses et d’emplois se trouve désormais dans quelques métropoles, qui attirent les « talents », les « créatifs », les « startups »,  à la base des innovations de demain. Il convient donc de soutenir ces métropoles et, en leur sein, les personnes ou organisations « excellentes », afin de renforcer la compétitivité de notre pays.

L’analyse diffère sur ce que peuvent bien devenir les territoires hors métropoles : pour certains, ce n’est pas un problème, le supplément de croissance obtenu grâce aux métropoles permettra de collecter plus d’impôts et donc de solvabiliser les transferts sociaux à destination des « immobiles » de la périphérie (Cf. Askenazy et Martin dans leur note pour le CAE ou la tribune de Geoffard dans Libération qui appelle l’élite métropolitaine à consentir à l’impôt – les références précises sont dans notre texte). Pour d’autres, les territoires non métropolitains doivent se spécialiser dans l’activité dite présentielle pour servir l’élite qui vient se reposer le week-end, pendant leurs vacances, ou lors de son passage à la retraite (Davezies et Pech dans leur analyse des systèmes productivo-résidentiels). Pour d’autres encore, il conviendrait de mieux connecter la périphérie aux métropoles pour assurer leur ruissellement (c’est ce qu’aimerait France Stratégie, même si le ruissellement n’est pas au rendez-vous, comme le montre l’étude commandée à Nadine Levratto et ses collègues).

Jean Viard s’inscrit plutôt dans le deuxième courant, et il n’y va pas par quatre chemins. Il affirme d’abord :

Notre société est entraînée par une révolution numérique, collaborative et culturelle qui regroupe l’innovation, la mobilité, la liberté individuelle et la richesse dans une classe créative souvent concentrée au cœur des très grandes métropoles. Là sont produits 61 % du PIB français.

Je ne sais pas où il a trouvé ce chiffre de 61% du PIB français concentré au cœur des très grandes métropoles : au mieux, on dispose du PIB à l’échelle des régions (Eurostat le publie aussi à l’échelle des départements, ce que l’Insee refuse de faire en France car cela pose de sérieux problèmes méthodologiques). Et même la régionalisation du PIB, opérée sur la base des salaires versés, interdit d’en faire un indicateur de performance économique, comme expliqué ici ou .

Il poursuit ensuite sur le rôle dévolu aux autres territoires :

La lumière a basculé vers les métropoles, et le hors-métropoles est au bord de la révolte politique populiste (sic). (…) Le fait d’être délaissés va favoriser le rôle de ces territoires dans la production de forêt, d’air et d’eau purs, de produits agricoles de qualité et de modes de vie « paisibles »

Sur l’interprétation du vote suite aux différentes élections, nous avions expliqué dans une tribune pour le Monde l’importance des effets de composition dans les résultats obtenus, qui mettent à mal cette prétendue opposition entre urbain et rural. Dans une autre tribune pour le Monde, Frédéric Gilli a montré que les résultats étaient beaucoup moins marqués qu’on l’imagine. Sur la suite, on retrouve en sous-jacent l’analyse productivo-résidentielle : territoires périphériques, bossez sur un joli cadre de vie, que l’élite métropolitaine vienne se reposer chez vous.

Jean Viard innove cependant sur un point, car je n’avais encore jamais vu passer une telle proposition. Soucieux que tous les territoires aient un « droit à la métropole », il préconise notamment en fin de texte :

Les départements sans métropole pourraient construire des cités universitaires dans les métropoles pour leurs jeunes.

C’est bien connu : étudier dans une université située dans une grande métropole fait que l’on est beaucoup mieux formé que dans des universités hors métropole. Universités de Poitiers, Pau, Limoges (pour ne parler que de la Nouvelle-Aquitaine), vous qui n’êtes pas situées dans une métropole, fermez vos portes et investissez dans Bordeaux, si vous voulez sauver vos jeunes.

Un nouveau revendeur de Came, donc, avec, point essentiel, aucun élément de preuve en appui à ses affirmations.

Trafic de CAME à Poitiers

Dans notre dernière contribution, Michel Grossetti et moi indiquions que le trafic de CAME était loin de ne concerner que les métropoles (voir la note 14 page 11 pour être précis). La preuve avec cet article de la Nouvelle République, suite au vote par Grand (sic) Poitiers de son schéma de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation.

En quelques paragraphes, on y retrouve toute la mythologie. Cela commence avec les propos d’Alain Claeys, Président de la Communauté Urbaine :

Face aux grandes métropoles, Grand Poitiers s’appuie sur ses forces pour développer son attractivité

Le journaliste continue :

A l’heure où la compétition entre agglomérations devient plus vive, Grand Poitiers veut rassembler les énergies

Avant de citer les propos d’Alain Dorat, directeur du Cabinet DMS Conseil, « sollicité par Grand Poitiers pour faire des propositions que le service attractivité devra mettre en musique » :

La priorité, c’est de créer du lien pour faire naître des pépites, ces micro-entreprises à même de créer des emplois à partir d’une découverte en laboratoire

Bon, je crois qu’on a tout : des métropoles, de la compétitivité, de l’attractivité, des pépites excellentes. Je signale donc un trafic de CAME à Poitiers. Je ne sais pas combien elle a coûté, mais pour info, il y a mieux, à moins cher.