L’avenir des Sciences Economiques à l’Université en France

Pierre-Cyrille Hautcoueur vient de remettre son rapport sur « l’avenir des sciences économiques à l’Université en France » à Geneviève Fioraso. Le rapport complet est téléchargeable ici. J’avais été auditionné par la commission, pour évoquer les innovations introduites à la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers (voir ici pour quelques éléments), certaines ayant pas mal diffusé (notamment lors des JECO).

Je viens de parcourir le résumé et les vingt propositions, elles me vont très bien. Je les reprends ici sans plus de commentaire, n’hésitez pas à réagir pour alimenter le débat.

Résumé

Le rapport dresse une analyse critique de la recherche et de l’enseignement supérieur en économie en France et un portrait statistique des étudiants et des enseignants-chercheurs. Il établit un grand nombre de propositions de réforme groupées en quatre parties distinctes.

1) Pour une formation centrée sur les étudiants et adaptée aux enjeux du monde contemporain

L’ambition est de proposer aux étudiants de premier cycle une formation pluri-disciplinaire, avec spécialisation progressive, et plus tournée vers la compréhension des faits et des institutions économiques. La pédagogie doit être revalorisée et plus innovante. Les étudiants doivent apprendre à maîtriser la construction et l’analyse critique des bases de données et indicateurs statistiques, être en mesure de comprendre et utiliser les différentes approches au sein de la discipline, et se confronter aux autres disciplines pour prendre conscience des limites des approches économiques.

2) Pour une recherche ouverte, internationale et innovante

Il est nécessaire de remédier aux dérives d’une évaluation unimodale de la recherche qui peut décourager les prises de risques scientifiques, les projets et publications interdisciplinaires et les études en prise directe avec les questions sociales et politiques. La communauté des économistes doit mieux préciser les critères de déontologie et de réplication des études aux conclusions politiques. Les commandes publiques d’évaluation doivent inclure des critères de transparence et de publicité.

3) Pour une gestion des carrières des enseignants-chercheurs

Il est souhaitable que les sciences économiques s’alignent sur la majorité des disciplines et que les universités puissent ainsi recruter des professeurs sans passer par le concours d’agrégation, qui ne deviendrait qu’une option possible parmi d’autres. Les critères de promotion au grade de professeur doivent être plus larges que ceux qui prévalent actuellement pour le concours d’agrégation, notamment en valorisant pleinement l’enseignement. Une modulation de service, pluri-annuelle et variable au cours de la carrière, et des décharges de services pour le développement de nouveaux cours et contenus permettraient une meilleure implication dans l’enseignement. Les universités doivent mettre en place une véritable politique de ressources humaines et de suivi des carrières. Le financement de la recherche par projet doit être réformé pour mettre fin aux contrats précaires.

4) Pour une réflexion critique informée sur la discipline

Les étudiants, les employeurs et les enseignants-chercheurs souffrent d’un manque d’information statistique sur la filière sciences économiques, ses débouchés, ses carrières. Il appartient au Ministère et aux universités d’effectuer un travail régulier et important pour que les débats sur les carrières universitaires et extra universitaires soient mieux informés et que les parcours et l’insertion des étudiants soient mieux connus afin de faciliter les orientations. Une réflexion sur l’enseignement et la circulation des contenus pédagogiques est nécessaire et peut être menée par l’Association française de science
économique en lien avec les multiples associations représentant les différents champs ou différentes approches de la discipline. La connaissance de l’histoire et de l’épistémologie de la discipline doit également être acquise au sein de la formation.

Propositions

1. Renforcer le caractère pluridisciplinaire du premier cycle et organiser une spécialisation progressive en économie.

2. Favoriser la construction et la critique des données et des faits stylisés par les étudiants dès le premier cycle, au sein des cours d’une part, et en les associant, en tant qu’assistants, à des projets de recherche d’autre part.

3. Donner une plus grande place à l’histoire, aux faits et au fonctionnement des institutions dans l’enseignement en économie.

4. Faciliter l’intégration des docteurs dans les corps de l’État et leur recrutement par les administrations publiques.

5. Élargir les critères d’évaluation de la recherche et prendre en compte différents supports et formats.

6. Renforcer les infrastructures de recherche sur les données et inciter les administrations et les établissements publics à mettre, via ces infrastructures, leurs données à la disposition des chercheurs, selon des modalités compatibles avec le respect de la vie privée.

7. Imposer aux organisations publiques de publier les évaluations des politiques publiques effectuées sur appel d’offre et de favoriser la réplication de ces évaluations.

8. Préciser les potentiels conflits d’intérêt des enseignants-chercheurs dans les publications, enseignements et rapports d’évaluation.

9. Faciliter les doctorats et projets interdisciplinaires en leur réservant un financement particulier et un mode de qualification adapté.

10. Éviter que les restrictions sur l’accréditation des masters défavorisent l’interdisciplinarité et l’innovation pédagogique.

11. Revaloriser les salaires des enseignants-chercheurs, notamment des maîtres de conférences, en particulier pour faciliter la circulation entre les classes préparatoires des lycées et l’Université et pour éviter la dispersion des activités des enseignants-chercheurs.

12. Permettre aux universités d’ouvrir librement des postes de professeur (supprimer l’agrégation du supérieur comme mode prioritaire de recrutement).

13. Permettre la modulation de services, modifiable au cours de la carrière, entre enseignement et recherche, dans le cadre d’une véritable gestion des carrières.

14. Valoriser l’enseignement et la recherche conjointement et au même niveau dans les recrutements et traitements.

15. Inciter à l’innovation pédagogique, notamment à travers les supports de cours, en dotant les enseignants de décharges temporaires de service.

16. Faire du CNRS une institution finançant principalement, en sciences économiques, des infrastructures de recherche, des contrats post-doctoraux et des délégations temporaires d’enseignants-chercheurs titulaires.

17. Simplifier et harmoniser les dossiers de candidature entre l’ANR et les agences européennes de financement et permettre à ces subventions de financer des contrats doctoraux ou des CDI.

18. Imposer aux universités et au Ministère de publier les statistiques sur les parcours et les débouchés des étudiants et sur les carrières des enseignants-chercheurs pour la discipline sciences économiques.

19. Aider les différentes associations professionnelles à coopérer, notamment par le rapprochement entre l’Association française de science économique et l’Association française d’économie politique.

20. Constituer un lieu de réflexion et de diffusion (revue et congrès annuel) sur la pédagogie en économie, et plus largement sur les transformations de la discipline.

Ma thèse en 180 secondes

Ma thèse en 180 secondes est un concours d’éloquence où de jeunes chercheurs doivent présenter leur sujet de recherche de façon claire en seulement 3 minutes devant un jury de chercheurs, industriels et journalistes. La finale régionale Centre/Poitou-Charentes s’est déroulée jeudi dernier à l’espace Mendès-France, vous en trouverez un compte-rendu ici. Les vidéos des 16 finalistes sont disponibles ici, vous pouvez ensuite voter ici et participer ainsi au prix du public.

Bastien Bernela défendait les couleurs de la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers, ce qu’il a fait avec talent puisqu’il termine deuxième de la finale régionale et premier doctorant poitevin. Je vous laisse découvrir la vidéo de son intervention ci-dessous.

Gaia Universitas avait expliqué que certains grinçaient des dents face à ce type d’initiative, notamment Guy Birenbaum dans cette chronique, qui demande à ce que l’on continue à donner du temps aux chercheurs.

J’ai du mal à comprendre la critique de ce dernier : « ma thèse en 180 secondes » n’est pas la nouvelle version des soutenances de thèse, c’est un autre exercice permettant de faire connaître à un public plus large ce que font de jeunes chercheurs. Si, par ce moyen, un nombre plus grand de personnes est sensibilisé à l’intérêt de la recherche, et si des vocations naissent parmi les étudiants, on ne peut qu’applaudir.

Développement économique : la solution territoriale

cnerLe CNER (fédération des agences de développement économique) a organisé le 2 juillet dernier un colloque intiitulé « Développement économique : la solution territoriale ». L’ouverture du colloque a été assurée par Anne-Marie Escoffier, ministre déléguée chargée de la décentralisation. J’ai ensuite participé à un débat avec Philippe Estèbe sur le thème « Décentraliser l’action économique, pourquoi? ».

L’ensemble des propos des intervenants sont repris dans ce document. Mes échanges avec Philippe Estèbe, animés par Eric Valmir, sont repris de la page 7 à la page 11, suivis page 12 de quelques questions/réponses avec la salle.

 

Les métropoles, avenir économique de la France ?

Vous pensez peut-être que l’essentiel du travail d’un chercheur consiste à produire des connaissances nouvelles ? Hélas non : il faut aussi rappeler que certaines connaissances communes, véhiculées parfois par des collègues eux-mêmes chercheurs, sont stupides contestables.

Exemple parmi d’autres : l’idée que la croissance économique passe nécessairement par la concentration des activités dans quelques métropoles, dans le cas de la France : l’Ile de France, avec comme argument en apparence imparable le fait que le PIB par habitant de la région capitale est nettement supérieur à la moyenne des région, preuve d’une évidente sur-productivité.

Michel Grossetti vient de publier un petit billet sur le sujet, dont je recommande vivement la lecture (en complément, voir aussi ce billet que j’avais écrit il y a quelques temps). Ce qui est cocasse, dans l’histoire, c’est que Laurent Davezies, qui est l’un des premiers à avoir critiqué l’utilisation de cet indicateur comme mesure de la performance des régions (page 3 et suivantes), tombe à pieds joints dans les travers qu’il dénonçait. Le côté schizophrène des chercheurs, sans doute (plus vraisemblablement son côté parisien).

Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas que d’une bataille entre chercheurs : j’ai été invité à réagir la semaine dernière aux travaux de la Datar relatifs aux « villes intermédiaires » dans le cadre du travail de prospective « Territoires 2040″, j’ai pu constater que ce discours sur « les métropoles sont l’avenir de la France » et « L’Ile de France est la région la plus productive » imprégnait méchamment les esprits, des gens de la Datar, tout au moins. Dans le même sens, ce qui se prépare côté lois de décentralisation repose aussi très largement sur cette idée reçue.

Sur un sujet proche (« Vive la concentration! »), je recommande la lecture de cette interview de Christine Musselin sur la création des communautés d’Universités. On comprend l’intérêt du Ministère, qui veut réduire le nombre d’interlocuteurs. Croire dans le même temps qu’un nombre réduit de sites permettra d’augmenter la performance du système est une idée aussi stupide contestable que la précédente (voir cet autre billet de Michel Grossetti).

La première idée, comme la deuxième, ne tiennent pas la route empiriquement. J’insiste : elles ne tiennent pas la route empiriquement. Ce ne serait donc pas mal que les politiques publiques qui sont en train d’être définies évitent de reposer sur des idées invalides, je trouve…

Eloge de la différence

Je suis en train de me spécialiser dans la rubrique nécrologique : après Ronald Coase, Albert Jacquard est mort. Certes, ce n’est pas un économiste. De plus, il avait un côté vieux sage à la Edgar Morin vraiment exaspérant, je trouve. Bon, à vrai dire, c’est moins lui (ou Edgar Morin) qui m’exaspère, c’est plutôt les gens qui l’adorent : ça fait un peu défaite de la pensée, d’adorer quelqu’un. Surtout quelqu’un qui doute, qui vous invite au doute.

En même temps, je lui dois beaucoup. Autour de mes 16 ans, je suis tombé, par hasard, sur l’un de ses bouquins : « Eloge de la différence : la génétique et les hommes« . Je ne crois pas avoir lu autre chose de lui. Mais quand on a un père un quart camerounais, moitié français, un quart allemand, ça marque (je ne suis pas sûr des proportions, vous pouvez modifier à la marge sans trop changer le goût, c’est pour donner l’idée).

A tel point qu’en début de thèse, un paquet d’années plus tard, alors que les théories de la croissance endogène (à la Romer, Barro, Lucas) étaient à la mode, qu’il fallait grave s’y investir pour réussir, je m’en suis détourné pour des trucs plus étranges mais qui me parlaient plus. Des trucs genre « An Evolutionary Theory of Economic Change », de Nelson et Winter. Des trucs qui insistaient sur le rôle du hasard, de l’histoire, de la diversité. Des trucs qui vous détournent de la recherche du modèle idéal. Des trucs qui vous invitent à plus de modestie, qui vous font réfléchir.

Des trucs à la Jacquard.

Recherche : la France est-elle victime d’une fuite des cerveaux?

C’est le titre d’un article du Monde, pour lequel j’ai été contacté par David Larousserie et Hervé Morin. J’ai brassé avec Bastien Bernela les données issues des enquêtes générations du Cereq (2001, 2004, 2007). Conclusion : la réponse est non. Conclusion conforme aux études mobilisant d’autres sources de données et d’autres indicateurs, par exemple celles menées par Frédéric Docquier.

Je vous laisse lire l’article, vous pouvez commenter ici ou là-bas.

Enseignants-chercheurs : pourquoi il ne faut pas (nécessairement) recruter les candidats des meilleurs labos…

Article passionnant de John P. Conley and Ali Sina Onder trouvé via Freakonometrics.

Je vous explique la problématique : supposons qu’une faculté d’économie de province, au hasard Poitiers, doive recruter un maître de conférences. Des candidats issus de différentes facultés françaises vont postuler, certains issus des sites considérés comme les plus performants (disons Toulouse School of Economics (TSE) et Paris School of Economics (PSE) en France), d’autres de sites considérés comme moins performants. Vaut-il mieux recruter un candidat de « milieu de tableau » de PSE ou TSE, ou bien un candidat de « haut de tableau » d’un site moins performant? On pourrait supposer qu’un candidat de « milieu de tableau » de TSE ou PSE est préférable : ces sites sont très attractifs, ils attirent les meilleurs candidats en thèse, même les moyens doivent être très bons, meilleurs que les bons des universités moyennes, en tout cas. De plus, les formations qu’ils dispensent et l’encadrement doctoral assuré par les directeurs de thèse, eux-mêmes considérés comme étant les plus performants, doivent permettre de « produire » les meilleurs docteurs et les futurs meilleurs chercheurs.

C’est précisément ce type de problématique qui est traité dans l’article cité, qui s’appuie sur des données américaines. Les auteurs ont collecté des informations sur la productivité des docteurs, six ans après leur recrutement comme Assistant Professor et ont regardé si ce qui comptait le plus, dans leur performance, était le site d’origine (departmental rank) ou leur rang dans leur département d’origine (class rank).

Résultats :

  • c’est le class rank qui est déterminant, il vaut donc mieux recruter un très bon d’un site moyen qu’un moyen d’un site très bon,
  • la performance des docteurs décroît très vite dans tous les sites, le docteur médian issu d’Harvard obtenant un score loin de lui permettre d’obtenir une tenure (d’être titularisé en quelque sorte) dans quelque département que ce soit,
  • tout ceci semble indiquer que les meilleurs sites ne font pas un très bon travail en terme de formation puisque seuls leurs meilleurs étudiants vont réussir à devenir de très bons chercheurs.

Bien sûr, il s’agit d’un travail sur données américaines, la transposition au cas français est sujette à caution. Mais pour avoir participé à pas mal de jury de recrutement en économie, je le trouve instructif. Il est arrivé assez souvent que des candidats issus de sites très réputés ne comprennent pas, mais alors absolument pas, comment il était possible qu’ils se soient fait « doubler » par des candidats issus de petites universités de province. J’ai eu écho, également, de normaliens ou de polytechniciens devenus docteurs ne comprenant pas plus comment il était possible qu’ils ne soient pas recrutés, au profit de candidats issus de simples facs.  Dans tous les cas, leur tendance naturelle les conduit à dénoncer des systèmes de recrutement nécessairement mauvais, qui ne le sont pas toujours…

La mobilité des enseignants-chercheurs : Paris est-elle attractive?

Baptiste Coulmont a exploité des données du Ministère de l’Enseignement Supérieur sur les demandes de mutation des Maîtres de Conférences et des Professeurs des Universités. Il montre notamment la forte attraction de l’Académie de Paris, qui accueille plus de 450 personnes sur la période 2004-2011. Educpros en a tiré une interview, logiquement intitulée « la région parisienne reste très attractive pour les enseignants-chercheurs ».

Je précise que Baptiste Coulmont se borne à faire parler les chiffres disponibles, en précisant leurs limites et sans interprétation particulière. Mais bien sûr, certains vont y voir une validation de l’évidente supériorité des Universités parisiennes (elles attirent car elles sont attirantes, plus jolies, quoi), pour preuve le titre d’Educpros.

Interprétation beaucoup trop hâtive à mon goût… J’ai rapidement posté un commentaire sur le blog de Baptiste Coulmont, pour proposer l’interprétation suivante : les Universités parisiennes continuent à « produire » beaucoup de docteurs, mais les dynamiques démographiques favorisent plutôt la création de postes hors Ile de France. De ce fait, de nombreux docteurs franciliens trouvent un premier poste hors Ile de France. Ils demandent ensuite, dès qu’ils le peuvent, une mutation dans leur région d’origine. Michel Grossetti, dans un autre commentaire du même billet, attire l’attention sur un point complémentaire, qui pourrait fortement biaiser les résultats : les mutations vers l’Académie de Paris pourraient provenir pour une bonne part de personnes issues de l’Académie de Créteil ou Versaille. Dans les deux cas, on en viendrait à la conclusion que l’Ile de France attirerait avant tous… les parisiens…

En parcourant plus attentivement le document utilisé par Baptiste Coulmont, je me suis ensuite aperçu que les auteurs de l’étude posaient la même hypothèse, confirmée par ailleurs par une étude précédente : “Pour s’en tenir aux mutations des PR, ces dernières années, les auteurs ont avancé une tentative d’explication envisageant un mouvement circulaire : des MCF parisiens sont recrutés PR dans des universités de province et, quelques années plus tard, reviennent à Paris et en Ile-de-France par la voie d’une mutation. L’étude consacrée au bilan des recrutements des MCF dans le corps des PR entre 1993 et 2007 a confirmé cette hypothèse” (haut de la page 21).

Avec ce type de remarque, il s’agit d’attirer l’attention sur le fait que tous les débats sur la mobilité géographique des enseignants-chercheurs ne devraient pas se focaliser uniquement sur le mode de fonctionnement du système universitaire pour analyser les comportements de mobilité observés : la demande de mobilité (ou de non-mobilité) résulte aussi de déterminants sociaux très classiques, on peut penser par exemple qu’elle sera plus faible si le candidat est marié, que son conjoint travaille, qu’ils ont des enfants, etc. (En passant, c’est assez cocasse que ce soit un économiste qui attire l’attention sur ce point en commentant des analyses de sociologues). C’est un des points essentiels sur lequel j’insiste dans un article co-écrit avec Bastien Bernela, que nous venons de finaliser, qui prend pour point de départ le débat autour du localisme. La faible mobilité des enseignants-chercheurs résulterait sans doute moins des pratiques localistes que de la préférence pour l’inertie spatiale des docteurs.

Bastien Bernela continue dans cette direction, en analysant les comportements de mobilité géographique des sortants du système d’éducation, en fonction du niveau de diplôme, avec un focus sur les docteurs. Les données mobilisées sont les enquêtes génération du Cereq 2001, 2004 et 2007. Le focus sur les docteurs consiste à distinguer, parmi les docteurs d’une génération, ceux qui, trois ans après, sont dans l’Enseignement Supérieur et la Recherche (docteursESR), ceux qui sont au chômage (docteursCho) et ceux qui travaillent hors Enseignement Supérieur et Recherche (DocteursNonEsr). On aboutit à ce graphique.

Taux de mobilité interrégionale trois ans après l’obtention du dernier diplôme (%)

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Plusieurs résultats intéressants, je trouve :

  • la mobilité géographique augmente dans le temps, pour tous les niveaux de diplôme et ce de manière substantielle sur une période aussi courte,
  • la mobilité est logiquement croissante avec le niveau de diplôme, mais seulement jusqu’au niveau Master, elle décroît ensuite pour les docteurs. Dans l’article déjà cité, nous montrons que ceci s’explique notamment par des déterminants sociologiques : par exemple, le fait d’avoir un enfant au moment de l’obtention de son diplôme réduit significativement la probabilité d’observer une mobilité trois ans après,
  • résultat le plus surprenant peut-être : la mobilité géographique des docteurs ESR est plus grande que celle des docteurs non ESR, elle-même plus forte que celle des docteurs au chômage.

Il reste bien sûr beaucoup de travail pour bien comprendre les déterminants de ces résultats (Bastien, arrête de regarder Game of Thrones, retourne au boulot!). Mais ils me semblent suffisamment saisissants pour s’interroger autrement sur la question de l’attractivité des Universités ou sur celle du localisme…

Le qualifié, l’évaporé, le faux évaporé et le quasi-évaporé…

Rappel des épisodes précédents et élargisemment de la problématique : Pour être recruté dans l’enseignement supérieur en France, il faut passer par une phase nationale de qualification, puis candidater sur les postes ouverts au concours dans les différentes Universités.

Baptiste Coulmont a montré dans cet article que dans l’ensemble des personnes qualifiées,  certaines ne candidataient pas. Sur la campagne 2012, le taux d’évaporés est de 43,5%. Taux qui monte avec le temps, puisqu’il n’était que de 34% en 2007. J’avais un peu complété dans mon billet précédent pour montrer que ce taux d’évaporation était lié positivement au taux de qualification (plus une section qualifie de personnes, plus la proportion d’évaporés augmente) et du taux de pression (plus le rapport candidats/postes est élevé, plus il y a d’évaporés). On observe également des effets disciplinaires (plus d’évaporés en Sciences et Pharmacie).

Ce matin, Gaia Universitas reprend ce chiffre pour alimenter un autre débat : faut-il supprimer la qualification, comme le suggère le rapport Berger? Les phases de qualification mobilisent en effet de nombreux collègues qui pourraient sans doute être plus utiles à faire de la recherche, à préparer des cours, à expertiser des projets de recherche, etc. Quand on constate que 43,5% des qualifiés ne candidatent même pas, on se dit que franchement…

Hier soir, enfin, Baptiste Coulmont a posté un message twitter en exploitant un autre chiffre du même document du Ministère :

Ce à quoi Mixlamalice répond :

Si on garde en tête la question de la suppression de la qualification, ça en rajoute une couche : non seulement une bonne part des qualifiés ne candidatent jamais, mais une bonne part de ceux qui candidatent ne sont jamais recrutés… Ça commence à faire cher pour pas grand chose…

Cependant, je pense qu’il faut être prudent avec ces chiffres. D’où ce petit billet, qui exploite un autre tableau du Ministère, celui sur la cohorte des qualifiés de 2008, suivis jusqu’en 2012 (tableau utilisé par Baptiste Coulmont pour son message twitter).

43,5% d’évaporés?

Les chiffres que Baptiste Coulmont et moi-même avons utilisé dans nos premiers billets concernent la cohorte des qualifiés de 2013. On obtient effectivement un taux d’évaporation de 43,5% pour l’ensemble des sections CNU. Petit complément en passant, ce taux varie fortement selon les sections :


Section taux d’évaporation
Lettres 28,3%
Droit 22,8%
Pharmacie 50,8%
Sciences 50,7%

Comme on le voit, il est fort en Sciences et Pharmacie, bien plus faible en Lettres et Droit. Dans tous les cas, il y a une limite à ces chiffres : si certains qualifiés n’ont pas candidaté cette année, rien ne nous dit qu’ils ne vont pas candidater l’an prochain… Les données sur la cohorte 2008 nous aident à aller plus loin.

Si on regarde les chiffres de cette cohorte, on peut d’abord refaire le même calcul que pour la génération 2013 : combien de qualifiés 2008 n’ont pas candidaté en 2008? On obtient un chiffre de 35%.

Mais les chiffres sur la cohorte nous permettent de dénombrer les personnes qui certes n’ont pas candidaté en 2008, mais qui ont candidaté en 2009, 2010, 2011 ou 2012 (une qualification est en effet valable quatre ans). Les vrais évaporés sont ceux qui, qualifiés en 2008, n’ont jamais candidaté sur toute la période de validité de leur qualification. Les autres sont des faux évaporés. Le taux d’évaporés n’est alors plus de 35%, mais de 21%, ce qui est nettement plus faible…

Comment expliquer que des qualifiés en 2008 ne candidatent pas en 2008, mais en 2009 ou après? Je pense que certains docteurs, au moment où ils tentent la qualification, sont déjà engagés dans des contrats de type post-doctorat. Même s’ils obtiennent la qualification, ils terminent d’abord leur post-doc d’un à deux ans et candidatent au retour. Dans certaines disciplines, le passage par la case post-doc est d’ailleurs obligatoire. Peut-être y-a-t-il d’autres explications, je suis preneur.

L’Université ne recrute pas ses docteurs?

On peut regarder les mêmes chiffres autrement, pour se concentrer sur les recrutés. Dans l’ensemble des qualifiés 2008, seuls 34,2% sont recrutés avant 2013. Est-ce à dire, comme le suggère @mixlamalice, que l’Université n’aime pas ses docteurs? Là encore, les choses me semblent plus compliquées…

D’abord, ce chiffre concerne les qualifiés Professeurs et Maîtres de Conférences. Il est en fait un peu plus faible si on se concentre sur la catégorie des Maîtres de Conférences : il est de 31%. Mais attention, les vrais évaporés sont comptabilisés! Si on exclut (logiquement) les personnes qui ne candidatent jamais, le ratio n’est pas de 31%, mais de 39%, ce qui est un peu mieux…

On peut même sans doute aller un cran plus loin : en plus de la distinction entre vrais évaporés et faux évaporés, je propose d’introduire la catégorie des quasi-évaporés : des personnes qualifiées, qui candidatent une fois en 2008, ne sont pas retenus et ne candidatent jamais ensuite. On peut considérer que ces personnes ont trouvé un emploi hors Université qui leur convient plutôt, puisqu’ils ne retentent pas leur chance. Je sais, ça peut être plus compliqué, mais cette hypothèse n’est pas aberrante. Difficile en tout cas de considérer que l’Université ne veut pas d’eux… Si l’on rapporte le nombre de recrutés non plus à l’ensemble des qualifiés mais à cet ensemble moins les vrais évaporés et les quasi-évaporés, le chiffre monte alors à 49%. En procédant de même pour les personnes candidatant deux fois de suite et ne candidatant plus ensuite, il monte à 55%.

Bref, des conclusions à nuancer parfois et une incitation forte à poursuivre l’analyse (les comportements de la cohorte 2008 sont sans doute très différents selon les disciplines). Dans cette perspective, Baptiste Coulmont a demandé au Ministère s’il pouvait mettre à notre disposition des données individuelles anonymisées, pour mieux cerner cette question de l’évaporation. J’espère sincèrement qu’ils vont accepter. Ce serait ballot que le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche nous empêche de développer de nouvelles connaissances, surtout lorsqu’il s’agit de mieux comprendre le comportement d’acteurs dont ils financent en grande partie le doctorat…

Université : faut-il renforcer le recrutement local?

Je vous avais promis il y a quelques temps de vous présenter les résultats d’une étude sur la mobilité géographique des enseignants-chercheurs, en France. Il s’agit en fait de la nouvelle version d’un travail co-réalisé avec Bastien Bernela et Marie Ferru.

Dans la première version, nous avions montré que la mobilité géographique des enseignants-chercheurs semblait faible : 63,5% des individus de notre base ont dirigé leur première thèse dans la région où ils ont soutenu la leur. Je dis bien semblait faible, car nous n’avions pas de point de comparaison avec d’autres populations de diplômés.

Dans la nouvelle version de notre travail, nous avons notamment complété sur ce point, en mobilisant les enquêtes génération du Céreq. Plus précisément, nous avons utilisé les résultats sur l’insertion à 3 ans et à 10 ans des diplômés en 1998, pour mesurer la mobilité géographique des personnes interrogées en fonction de leur niveau de diplôme. Les docteurs sont-ils plus ou moins mobiles que les titulaires d’un Master ? Nous avons également distingué, parmi les docteurs, ceux qui se sont engagés ensuite dans le monde de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (docteurs ESR) et les autres (docteurs non-ESR), afin de savoir si la faible mobilité évoquée plus haut est ou non spécifique au monde universitaire.

Premiers éléments de réponse dans le tableau ci-dessous :

Les sortants du système éducatif sont en moyenne 22% à changer de région entre 1998 et 2001. Proportion qui monte à 29,5% en 2008. Fortes variations selon le niveau de diplôme : les personnes titulaires d’un diplôme inférieur au Master ne sont que 19,9% à changer de région entre 1998 et 2001, proportion qui monte à 45,7% pour les titulaires d’un Master mais qui redescend à 33% pour les docteurs. Premier résultat intéressant, donc, la mobilité géographique est moins importante à bac+8 qu’à bac+5.

Deuxième résultat essentiel et qui nous a surpris : les docteurs ESR sont plus mobiles géographiquement que les docteurs non ESR, avec des taux respectifs de 38,3% et 30,7% entre 1998 et 2001. Les proportions convergent cependant en 2008 : les docteurs ESR sont donc mobiles en tout début de carrière, mais ne bougent plus ensuite ; les docteurs non ESR, à l’inverse, commencent plus souvent leur carrière dans leur région d’étude mais migrent davantage après.

Comment expliquer que les docteurs soient moins mobiles géographiquement que les titulaires d’un Master ? Que les docteurs ESR soient plus mobiles que les docteurs non ESR ? Pour avancer un peu sur ces questions, nous avons testé des modèles économétriques avec comme variable expliquée le fait de changer de région entre 1998 et 2001 et comme variables explicatives le niveau de diplôme (inférieur au Master, Master, Doctorat), le monde professionnel dans lequel s’engagent les docteurs (ESR et non ESR) et l’âge. Résultats ci-dessous.

Le fait d’être titulaire d’un Doctorat plutôt que d’un Master réduit de 8,5 points de pourcentage la probabilité de changer de région entre 1998 et 2001 (modèle 1a). Si l’on introduit la variable âge (modèle 2a), l’effet diplôme disparaît au profit d’un effet d’âge non linéaire : la mobilité augmente avec l’âge jusqu’à un point de retournement de 24,3 ans, après lequel la mobilité diminue. Ce sont sans doute des considérations sociologiques qui expliquent ce résultat : pendant le doctorat, on se met en couple, le conjoint est en emploi, on a éventuellement des enfants, …, tout ceci ancre géographiquement les docteurs.

La troisième version testée (modèle 3a) introduit la distinction entre docteurs ESR et non ESR. On observe qu’il n’y a pas de différence significative entre docteurs ESR et titulaires de Master en termes de mobilité géographique. En revanche, les docteurs non ESR sont significativement moins mobiles. Dans la dernière version (modèle 4a), enfin, on retrouve le même type d’effet d’âge (effet positif puis négatif), mais cet effet n’annule pas l’effet monde professionnel pour les docteurs non ESR, qui restent significativement moins mobiles.

Je cite un petit passage de notre texte où l’on esquisse des hypothèses d’interprétation, nous sommes bien sûr preneurs d’autres hypothèses :

Au terme de ces traitements CEREQ, le résultat le plus surprenant au regard des débats français est la plus faible mobilité des docteurs non ESR relativement aux docteurs ESR. Pour l’expliquer, nous proposons plusieurs hypothèses interprétatives. Les postes se  font  plus  rares  à  l’université qu’ailleurs : pour un individu ne souhaitant pas faire carrière dans  l’ESR, il est donc plus facile de trouver un emploi localement. En effet, pour  être  recruté  dans  l’université de soutenance, il faut d’abord   qu’un   poste   soit ouvert l’année   qui   suit   la   thèse.   Les   logiques   de   recrutement hors université  (recrutement  dans  le  privé,  création  d’entreprise)  dépendent  moins  de  contraintes de calendrier : elles offrent davantage de souplesse et permettent aux docteurs non ESR de trouver plus facilement un travail en région. De plus, le recrutement local peut simplement être interdit dans certaines universités, impliquant un changement d’établissement   si le docteur souhaite continuer dans l’ESR. Enfin, avant  d’accéder  à  un  poste  académique  permanent,  notamment  celui de maître de conférences, de plus en plus de docteurs passent par des statuts transitoires, comme le post-doctorat. Ces transitions ne se font pas forcément localement et génèrent donc des mobilités.

En tout cas, ces résultats m’ont inspiré ce titre volontairement provocateur (car ce n’est pas pour cela que je plaide) : à contre-courant du discours dominant, si l’on considère que le marché privé du travail est plus fluide et plus efficace que le marché public du travail, qu’il assure donc un meilleur appariement entre offre et demande de travail, on devrait logiquement plaider non pas pour une réduction, mais pour un accroissement du localisme…

PS : Bastien Bernela présentera notre article au séminaire interne du CRIEF, jeudi 14 février, entre 14h et 15h, Faculté de Sciences Economiques, 2 rue Jean Carbonnier, bâtiment A1, 86000 Poitiers – salle A 150. Entrée libre sur simple inscription par mail à ufr.sceco(at)univ-poitiers.fr.