Actualités d’éloge

Stéphane Ménia a rédigé une jolie note de lecture de mon dernier ouvrage, à lire ici.

Joli article également, dans la Nouvelle République datée d’aujourd’hui (dimanche 22 octobre), par Didier Monteil.

Mercredi 22 novembre, de 18h à 20h, le site poitevin de Sciences Po Paris m’a invité à présenter mon livre, entrée libre et gratuite, 49 place Charles de Gaulle, amphithéâtre Bolivar, Poitiers, circulation fluide : on n’est pas à Bordeaux.

Produit dérivé : exposition à l’espace Mendès-France, jusqu’au 21 janvier, 14 panneaux et une vidéo sur la décomposition du PIB par habitant. Exposition qui va se balader en France, à Niort, ce week-end, salon de l’ESS, dans le Béarn, ensuite, et puis encore ailleurs, je vous dirai.

A suivre : une recension dans Alternatives Economiques, une interview Xerfi Canal, des conférences à Angers, à Paris et à Lyon. Je fais le service après-vente. Et je rédige mon tout prochain ouvrage, livraison l’an prochain.

La Catalogne, moteur économique de l’Espagne ?

Lors de sa déclaration d’indépendance-enfin-on-sait-pas-trop, Carles Puigdemont a affirmé que depuis la mort de Franco, la Catalogne était le moteur économique de l’Espagne.

Cet argument économique, même s’il n’est pas le seul, est souvent repris par les régions pour revendiquer leur indépendance. En gros, l’idée est la suivante : on en a marre de créer les richesses, de se les faire piquer par l’État central qui les redistribue aux régions pauvres peuplées de fainéants. Cf. l’Italie du Nord (vs. l’Italie du Sud), la Flandre (vs. la Wallonie), la Catalogne (vs. les autres régions espagnoles).

Mais, dans le cas de la Catalogne et de la période actuelle, est-ce le cas ? Pour en juger, on peut collecter des données sur les PIB, le nombre d’habitants, l’emploi, etc., calculer les PIB par habitant, les décomposer en PIB par emploi et emploi par habitant, en suivant la méthodologie que Michel Grossetti et moi avions proposé pour le cas français dans cet article de la Revue de l’OFCE.

C’est à cet exercice que nous nous sommes livrés avec Emmanuel Nadaud, en nous concentrant sur les pays de l’Union à quinze, soit 214 régions NUTS2, avec des données 2011. Nous en avons tiré un article présenté en juillet dernier à Athènes, qui insiste sur la diversité des contextes régionaux.

Source : Nadaud E., Bouba-Olga O., 2017, « La richesse des régions européennes : au-delà du PIB par habitant », Colloque ASRDLF, Athènes, juillet. Lien : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01533348/document

[Edit : paragraphe modifié, erreur de lecture de la carte, c’est corrigé (17/10/2017)] Les zones en rouge correspondent aux régions présentant les plus faibles valeurs de l’indicateur concerné (1er quintile), les zones en vert foncé présentent les plus fortes valeurs (5e quintile). La Catalogne est quant à elle dans une situation médiane (3ème quintile) pour le PIB par habitant et pour le ratio emploi par habitant. Deuxième quintile en revanche pour le PIB par emploi (la productivité apparente du travail). Plusieurs régions espagnoles sont visiblement dans une meilleure situation.

Je suis retourné aux chiffres précis, en rapportant les valeurs observées pour les régions espagnoles à la moyenne de l’Union à 15 pour construire des indices qui valent 100 si la valeur observée dans la région est égale à la valeur observée en moyenne.

Le PIB par habitant de l’Union à 15 est de 30 219€ en 2011, le PIB par emploi monte à 66 814€. La Catalogne est sensiblement en dessous, avec des indice de 89 pour le premier indicateur (le PIB par habitant de la Catalogne est donc égal à 89% du PIB par habitant de l’Union à 15) et de 87 pour le deuxième.

Surtout : la Catalogne arrive en quatrième position des 19 régions espagnoles pour le PIB par habitant, derrière la région de Madrid (indice de 103), le Pays Basque (99) et la Navarre (95). Elle passe même au 5ème rang pour la productivité apparente du travail : le Pays Basque est en première position (indice de 95), devant la région de Madrid (93), la Navarre (92) et la Rioja (88).

Difficile, dès lors, d’affirmer que la Catalogne est le moteur économique de l’Espagne.

C’est grave docteur ? Non. Comme expliqué dans mon petit livre, il faudrait sortir de ces analyses qui voient les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres. Les processus productifs traversent les frontières, chaque territoire pouvant être vu comme un petit bout de petit monde, spécialisé de manière plus ou moins avantageuse sur des fragments de processus productifs. Plutôt que de penser ce qui sépare, mieux vaut comprendre ce qui relie.

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Éloge de la diversité : lien pour trouver le livre

Mon dernier petit livre « Dynamiques territoriales : éloge de la diversité » est édité par les éditions Atlantique, vous pouvez donc l’acheter en ligne sur leur site en cliquant sur ce lien. Il devrait être bientôt disponible au format e-book sur les différentes plateformes habituelles (Amazon, Fnac, …). Bonne lecture, tout commentaire est bienvenu !

Dynamiques territoriales : éloge de la diversité

Après six mois d’absence, je reviens pour vous informer de la parution prochaine d’un ouvrage intitulé « Dynamiques territoriales : éloge de la diversité » (dont la rédaction explique en partie mon silence). Cet ouvrage, issu d’un travail de recherche de deux ans financé par l’Institut pour la Recherche et le Réseau des Directions Régionales de la Caisse des Dépôts et Consignations, s’appuie sur des investigations portant sur cinq territoires : Belfort-Montbéliard, le sillon Lorrain, Pau, le plateau de Millevaches et Toulon.

Il ne s’agit cependant pas d’une suite de monographies. Partant d’une critique du discours dominant sur la métropolisation, il s’agit plutôt de mettre en évidence les potentialités de création de richesses et d’emplois qui existent sur de nombreux territoires, de proposer des éléments de méthode pour mieux les analyser et donc d’apporter des réponses mieux adaptées aux problèmes qu’ils rencontrent.

J’insiste notamment sur l’importance de repérer les ressources spécifiques qui sont localisées sur les territoires, de s’interroger sur le positionnement des entreprises dans des chaînes de valeur de plus en plus fragmentées, de prendre acte du poids de l’histoire ainsi que des dynamiques démographiques.

Le titre est un clin d’œil à un ouvrage d’Albert Jacquard de 1978 intitulé « La génétique et les hommes : éloge de la différence », dont j’ai placé une citation en exergue :

« Notre richesse collective est faite de notre diversité. L’ « autre », individu ou société, nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable »

C’est le fil conducteur du propos, étant entendu que j’insiste pour ma part sur la diversité des territoires et en quoi cette diversité sous-tend la capacité collective de création de richesses. Au-delà de la déconstruction des discours sur la métropolisation à laquelle nous nous livrons depuis plusieurs années avec Michel Grossetti, il s’agit d’aller vers un propos plus constructif : si le modèle à une variable faisant de la taille des territoires l’alpha et l’omega de leur développement économique est invalide, quels sont les déterminants importants ? comment analyser les territoires ? quelles pistes en termes d’action publique ?

C’est un ouvrage volontairement synthétique (une centaine de pages), non technique, accessible à un public relativement large, du moins c’est l’intention. L’Espace Mendès France, qui m’accompagne dans l’édition et la diffusion de cet ouvrage, organise une conférence de lancement le mardi 19 septembre prochain, dans ses locaux, à 20h30.

Nous travaillons d’ores et déjà sur un produit dérivé. Après avoir hésité entre tee-shirt, mug ou autre joyeuseté, on a finalement opté pour une exposition reprenant autrement les différentes idées de l’ouvrage. Elle sera visible, toujours à l’espace Mendès France, à partir du 18 octobre prochain.

Je vous informerai lorsque l’ouvrage sera disponible, j’écrirai également quelques billets en lien pour prolonger la réflexion.

La France périphérique ? Christophe Guilluy raconte n’importe quoi…

Dans notre dernière tribune pour Le Monde (voir ici ou ), Michel Grossetti et moi-même dénoncions un discours faisant de quelques grandes villes (les « métropoles ») l’alpha et l’omega de la création de richesses et d’emplois, en expliquant que ce discours sous-tendait deux idéologies, l’une « progressiste » (les métropoles sont l’avenir de la France, soutenons-les), l’autre « réactionnaire » (à soutenir les métropoles, on oublie la France périphérique qui se meurt et devrait se révolter).

Dans nos travaux mettant en débat ce discours, nous « entrons » par une critique de l’idéologie « progressiste », portée de manière plus ou moins nuancée par des chercheurs comme Davezies, Levy, Askenazy et Martin, … A plusieurs reprises, on m’a d’ailleurs demandé si on comptait s’attaquer un jour à l’autre idéologie, portée par Christophe Guilluy dans son ouvrage de 2015, « La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires », ou dans son dernier ouvrage, « Le crépuscule de la France d’en haut ».

J’explique alors, précisément, que les travaux de Guilluy ne sont que l’autre face de la même pièce, ce dernier reprenant la thèse des premiers (les métropoles concentrent et concentreront toujours plus les meilleurs emplois et les meilleurs revenus), mais lui se focalise ensuite sur les classes populaires, concentrées hors métropoles et délaissées par les élites. Il n’en demeure pas moins que pointer du doigt ses erreurs d’analyse, ou plus précisément les éléments de preuve empirique qu’il avance, comme nous l’avons fait pour la note Terra Nova de Davezies et Pech et celle d’Askenazy et Martin pour le CAE, par exemple, est loin d’être inutile.

Ça tombe bien : c’est l’exercice auquel vient de se livrer Olivier Galland, sur Télos, dans un billet synthétique et efficace, je vous recommande sa lecture. Et comme il s’agit, j’insiste, du même discours pour deux idéologies, ce que dit Galland de Guilluy, c’est autant d’éléments contre Davezies, Levy et consorts…

Thomas Schelling, ségrégation et conventions…

schellingThomas Schelling nous a quitté le 13 décembre dernier. Vous trouverez une synthèse de ses travaux ici ou (en anglais). A partir de jeux très simples à mettre en œuvre, il met en évidence des processus assez fondamentaux.

Premier exemple, les phénomènes de ségrégation spatiale, j’en avais parlé ici : il montre que les interactions de gens tolérants peuvent produire rapidement de la ségrégation, pas besoin de les imaginer racistes ou xénophobes.

Deuxième exemple : imaginez deux personnes qui veulent se retrouver à Manhattan, mais qui ont oublié de se dire où et qui ne peuvent pas communiquer entre eux. Interrogeant ses étudiants, il a observé que le choix majoritaire était de se retrouver à midi, au point d’information, gare centrale. Sans communiquer, alors que l’éventail des choix est pratiquement infini, on peut se coordonner efficacement.

Je propose régulièrement aux étudiants ce type de jeu pour introduire l’économie des conventions : je leur demande, sans échanger entre eux, de noter sur une feuille un prénom, ou un nombre entier compris entre 0 et 100, ou le nom d’une ville ; ils gagnent au jeu s’ils notent tous la même réponse. Alors que l’éventail des réponses possibles est très large, on observe qu’une majorité d’étudiants donnent les mêmes réponses : mon prénom ; 0, 100 ou 50 ; Paris ou Poitiers.

Ces réponses sont des points focaux, pour reprendre le vocabulaire de Schelling. André Orléan s’appuiera sur eux pour expliquer comment des conventions émergent sur les marchés financiers et comment elles sont à la base de la formation de bulles : en contexte d’incertitude radicale, les acteurs s’en remettent à des conventions pour orienter leurs décisions, des points focaux, du type « une bonne entreprise est une entreprise de la nouvelle économie », d’où la bulle internet. Même si on ne partage pas l’idée, si l’on considère que c’est la convention en vigueur, on a intérêt de la suivre, et, ce faisant, on la renforce.

Bref, un auteur passionnant, dont les travaux permettent de mieux comprendre des phénomènes complexes et/ou contre-intuitifs.

Mépris de classe, mépris de place : réflexions sur la géographie du populisme

L’élection de Donald Trump a donné lieu a de nombreuses analyses cherchant à expliquer la montée du populisme, passée et à venir, là-bas et ailleurs. Certaines analyses se sont focalisées sur la géographie du vote : Clinton gagne dans les grandes agglomérations, Trump dans les Etats à dominante rurale.

Résultat en phase avec une idéologie globale, très diffusée en France, dont on trouve une version dans le billet posté par Pierre-Yves Geoffard sur Libération, dans la droite ligne de la note pour le Conseil d’Analyse Economique co-écrite par Philippe Askenazy et Philippe Martin, dont j’avais parlé, un poil critique, il y a quelques temps. Elle sous-tend également les propos de Jacques Levy, dans une tribune pour Le Monde, je ne résiste pas à l’envie de reprendre l’un des morceaux du texte, juste exceptionnel :

L’urbanité ou son rejet, l’espace public contre l’espace privé font résonance avec d’autres éléments très forts : éducation, productivité, créativité, mondialité, ouverture à l’altérité, demande de justice, présence du futur d’un côté ; de l’autre, mépris de l’intellect, enclavement économique, absence d’innovation, appel au protectionnisme, peur de l’étranger, affirmation d’une d’identité fondée sur la pureté biologique, la loyauté communautaire, le respect de l’autorité et la référence nostalgique à un passé mythifié – toutes choses qui ne définissent pas une approche différente de la justice, mais une alternative à l’idée même de justice.

Nous avions commencé à échanger sur le sujet avec Michel Grossetti, couchant sur le  papier quelques idées, car cette idéologie globale fait beaucoup de mal, selon nous. En gros, elle oppose des « talents », mobiles, localisés dans les métropoles, innovants, modernes, inscrits dans la mondialisation, et puis les autres, tous les autres, sédentaires, embourbés hors métropoles, pas trop aidés, quoi. Avec deux discours branchés sur cette idéologie, deux discours qui sont en fait les deux faces de la même pièce.

Un discours  progressiste, dont le billet de Pierre-Yves Geoffard est l’exemple parfait : la mondialisation est source de progrès, elle suppose pour la France d’innover, l’innovation est portée par les talents/créatifs/productifs hyper-mobiles qui n’aiment rien tant que les métropoles, c’est donc bien de soutenir le mouvement mais il faut quand même faire attention aux exclus, à ceux localisés hors métropole, qui perdent, donc à charge pour les nomades d’accepter de payer l’impôt pour dédommager les perdants, leur payer des écoles pour leurs enfants, le médecin, le dentiste, ce genre de choses. Sinon populisme assuré.

Un discours réactionnaire, de l’autre côté, porté côté recherche par un Christophe Guilluy, récupéré allègrement par le Front National ou un Nicolas Sarkozy, qui accepte exactement (je graisse, italique et souligne, au risque d’être lourd) le même schéma explicatif, mais se focalise sur les perdants supposés, les sédentaires (blancs de souche) de nos campagnes, qu’il ne faudrait pas oublier, tout de même, donc votez pour nous, on va défendre le petit peuple.

Sauf que cette idéologie ne tient pas la route. Empiriquement, je veux dire. Car sinon, côté cohérence interne, enchaînements, ça coule, ça roule. D’où sa diffusion, côté soleil ou côté ombre (je digresse : un problème important en France est l’attrait pour les discours à cohérence apparente, aux enchaînements logiques, peu importe les éléments de preuve. Les gens sont fascinés par la figure historique de l’intellectuel français, qui parle trop bien, donc ça doit être vrai). Alors bon, on s’est fendu d’une tribune pour Le Monde, histoire de montrer où ça grippe.

Car oui, quand on passe à l’épreuve des faits les enchaînements, ça grippe. Grave, même. A plein de niveaux. On insiste dans notre tribune sur l’une d’entre elles : les différences moyennes de productivité entre métropoles et hors métropoles sont dues à des effets de composition ; en France, elles opposent Paris et la province, mais ce n’est pas que les parisiens sont plus modernes, plus innovants, plus talentueux, plus performants, etc : c’est que Paris concentre certains métiers à hauts salaires, des cadres des grands groupes et des cadres de la banque et de la finance, notamment.

La montée du populisme, oui, c’est la faute de certains politiques, de certains médias. Mais de certains chercheurs en sciences sociales, aussi. Qui devraient commencer par réfléchir à leurs sujets de recherche : pourquoi est-il plus « noble » pour un économiste de travailler sur la mondialisation, l’innovation, la finance internationale, les start-up, les firmes multinationales, Paris, Los Angeles, Tokyo, …, que sur le commerce et l’artisanat, la fonction publique, les PME, le monde rural, Lorient, Figeac, Belfort et Montbéliard ? Des chercheurs qui devraient faire attention aux données qu’ils mobilisent, aux indicateurs et aux méthodes qu’ils utilisent ; qui devraient aller voir sur le terrain, aussi, ça éviterait d’interpréter à tort quelques régularités ; qui devraient faire preuve, aussi et surtout, d’un peu de réflexivité…

Notre billet est visible ici. Commentez ici où là-bas.

Dis, Le Monde, si tu passes par là, ce billet je ne l’ai pas écrit tout seul, il est co-écrit avec Michel Grossetti, c’est même lui qui a commencé ! Regarde dans tes boîtes mails, je te l’ai signalé ce matin, tu pourrais corriger très vite ? Tu veux que je me fâche avec un sociologue, toulousain, d’origine Corse ?! C’est (partiellement) corrigé !

Petites réflexions sur la neutralité du chercheur (ou : la nouvelle erreur de Cahuc et Zylberberg)

Je ne vais pas revenir sur l’ouvrage de Cahuc et Zylberberg, déjà largement commenté (voir notamment la tribune d’André Orléan et la note de lecture de Stéphane Ménia). Je vais plutôt développer sur un point qu’ils avancent dans un texte pour les Echos, où ils cherchent à répondre à la polémique, car ce point me tient à cœur, qu’il me semble essentiel, et que je considère que Cahuc et Zylberberg se trompent de nouveau. Je dis cela sans animosité : si la polémique en cours permet de parler un peu entre chercheurs de comment on fabrique de la science, ma foi, tout ne sera pas totalement perdu.

Cahuc et Zylberberg veulent combattre l’idée qu’en économie tout est affaire d’opinion. Je les cite :

La meilleure façon d’accéder à l’état de la connaissance est de s’adresser aux chercheurs spécialistes du sujet, en vérifiant au préalable qu’il n’y a pas de conflit d’intérêt ou d’appartenance à des courants politiques qui pourraient nuire à leur objectivité. Ce constat vaut pour toutes les disciplines. Ainsi, pour comprendre le réchauffement climatique, il vaut mieux inviter deux chercheurs compétents sans engagement politique et conflit d’intérêt plutôt qu’opposer un climato-sceptique à un écologiste.
Je suis en total désaccord avec ce type de proposition, pour plusieurs raisons. Ce qui ne signifie pas pour autant que je considère qu’en économie, tout est affaire d’opinion, loin de là. Je m’explique.

Un chercheur neutre, ça n’existe pas

Le premier problème tient à l’hypothèse qu’un chercheur puisse être neutre politiquement. C’est faux, personne ne l’est. J’imagine par exemple que Cahuc et Zylberberg ont une préférence entre système démocratique, système totalitaire, système monarchique, etc. Dans l’hypothèse où ils préfèrent les systèmes démocratiques, j’imagine qu’ils exercent leur droit de vote, qu’ils ne tirent pas leur bulletin au hasard. Ils ne sont donc pas neutres. Sans doute sont-ils moins « engagés » politiquement que d’autres, qu’ils considèrent qu’en étant ni à l’extrême droite, ni à l’extrême gauche, ils sont dans un « juste milieu ». Mais comme le disait Max Weber dès 1904 (car ce sujet de la neutralité du chercheur est très ancien), « Le “juste milieu” n’est pas le moins du monde une vérité plus scientifique que les idéaux les plus extrêmes des partis de droite ou de gauche ».
Tout chercheur est donc « engagé politiquement », au sens où il a une préférence pour certaines valeurs plutôt que pour d’autres valeurs.
Ceci n’est pas sans poser problème, bien sûr, quand, en tant que chercheur, on prend la parole sur un sujet où un autre : il est en effet facile pour un auditeur paresseux, lorsqu’il est confronté à un propos qui contredit sa propre opinion, de ranger l’orateur dans la case du camp opposé. Je me suis ainsi fait taxer d’économiste de gauche devant des auditoires plutôt à droite et d’économiste de droite devant des auditoires plutôt à gauche. Ou bien d’économiste orthodoxe par des économistes hétérodoxes et d’économiste hétérodoxe par des économistes orthodoxes. Mes propos étaient ainsi immédiatement disqualifiés.
Lorsque l’on m’interroge sur ce problème, j’explique immédiatement que, bien sûr, je suis positionné quelque part dans l’espace politique, mais que ce qui compte, ce n’est pas cela : ce qui compte, ce sont les faits sur lesquels je m’appuie pour affirmer telle ou telle proposition, ce sont les éléments de preuve, les méthodes employées pour les mettre en avant, etc.
Dès lors, si vous doutez des affirmations d’un orateur, ne cherchez pas à le mettre dans la case qui vous arrange pour conserver votre opinion, interrogez-vous sur la pertinence des éléments de preuve. C’est pour cela que j’invite les étudiants, quand ils sont convaincus d’un point ou d’un autre, à se faire l’avocat du diable de leurs propres convictions.
Un chercheur en science sociale est donc toujours nécessairement dans une tension entre engagement et distanciation. Nos valeurs nous conduisent à creuser tel sujet plutôt que tel autre, à chercher à démontrer tel point plutôt que tel autre, mais toujours en sachant que pour cela, il faut apporter des éléments de preuve qu’on livrera au débat scientifique.
Que les chercheurs soient engagés est donc inévitable, mais je dirais même plus, c’est salutaire. L’engagement est en effet une source essentielle de motivation. Je prends l’exemple du débat récent autour de la métropolisation, auquel j’ai participé. Il y avait quelque chose ressemblant à un consensus dans la sphère académique, concluant à l’affirmation que la performance économique des territoires s’expliquait par leur taille ou leur densité. Mon intuition était que cette affirmation ne tenait pas, que des résultats au moins partiels la contredisaient. Mais c’était pour partie de l’ordre d’une intuition, nourrit sans doute de certaines valeurs, par exemple du sentiment que la France était par trop jacobine, que ce type d’affirmation allait renforcer cette tendance. D’où mon engagement dans des recherches sur le sujet, sans savoir à l’avance si les éléments de preuve auxquels j’allais aboutir confirmeraient ou contrediraient mon intuition. Jusqu’à présent, ils la confirment.
Faire de la recherche, c’est donc être conscient de sa non neutralité, de ses valeurs, faire l’effort de les faire passer au second plan quand il s’agit de se confronter aux données, à la façon de les traiter, découvrir ce que cela donne, s’interroger sans cesse sur les failles éventuelles dans le raisonnement, la méthode, les données, parvenir à des conclusions, qui interrogent parfois son système de valeurs, qui conduit à le faire évoluer.
Au final, c’est grâce au débat contradictoire sur les éléments de preuve, entre des chercheurs aux engagements différents, que la connaissance des phénomènes sociaux avance un peu.

La question des débats entre chercheurs, dans les médias ou ailleurs

Je rejoins Cahuc et Zylberberg quand ils indiquent qu’on ne sollicite pas suffisamment les chercheurs pour qu’ils expliquent ce que la recherche a à dire sur tel ou tel sujet. Dans tout un ensemble de cas, les résultats sont particulièrement clairs. Par exemple, tous les résultats relatifs à l’impact des migrations sur le chômage montrent que cet impact est nul. Les médias pourraient inviter des économistes de toutes les chapelles sur ce sujet, il y aurait consensus. Ça ferait du bien de l’entendre à des heures de grande écoute.
Mais le travers des médias, effectivement, c’est de toujours vouloir des « pour » et des contre ». J’en ai fait l’expérience lorsque j’ai publié quelques billets sur le faible impact des délocalisations sur les destructions d’emplois en France et/ou le faible impact des relocalisations sur les créations d’emplois. A plusieurs reprises, des journalistes me demandaient, en fin d’interview, si je connaissais des chercheurs qui n’étaient pas d’accord avec moi, afin « d’équilibrer le débat ».
Pour le reste, et sur de nombreux sujets, il n’y a pas consensus. Organiser des débats entre chercheurs aboutissant à des résultats divergents a dès lors du sens. L’enjeu et la difficulté, alors, est d’organiser des débats où ce ne sont pas les opinions ou les valeurs des chercheurs qui s’affrontent, ni, comme semblent le vouloir Cahuc et Zylberberg, le rang de leurs publications (il y aurait un billet à écrire sur ce point, pour signaler encore une fois le manque de réflexivité des économistes), mais les éléments de preuve.
De tels espaces de débat n’existent pas en France, dans la recherche en économie. Pour tout un ensemble de raisons. Les propos de Cahuc et Zylberberg nous en éloignent encore, à une vitesse vertigineuse.

Les PIB régionaux par habitant sont de plus en plus souvent en état de décomposition…

J’ai critiqué à de multiples reprises sur ce blog la tendance à dire des choses sur les performances économiques des régions françaises sur la base de la comparaison des PIB régionaux par habitant, qui sont tout sauf, précisément, des indicateurs adaptés de la performance économique des territoires. Pour un petit rappel, voir cette tribune publiée par le Monde ou, pour plus de détails encore, cet article publié par la revue de l’OFCE, à chaque fois cosignés avec Michel Grossetti.

Nous pensions que l’affaire était réglée, mais en fait, à l’heure où je vous parle, le bilan est plutôt mitigé. France Stratégie a publié une note datée de début juillet plutôt énervante, ceci d’autant plus que nous avons été auditionnés dans le cadre de la préparation de cette note, que nous sommes d’ailleurs cités, mais que… comment dire… il y a pas mal d’erreurs dans cette note… Comme c’est l’été et que nous sommes plutôt sympas, on vous a d’ailleurs préparé un petit jeu intitulé « France Stratégie : le jeu des 7 erreurs » (en fait, il y en a plus, mais on bosse pour en regrouper certaines et passer à 7, parce que même l’été, oui, on bosse). On essaie de vous le proposer pour la rentrée, vous pouvez jouer à les trouver avant.

(digression : c’est marrant cette tendance de certaines institutions qui doivent répondre à une question, qu interrogent des gens qui pensent « blanc », des gens qui pensent « noir », et qui finalement décident de pondre une note « grise », en se disant que la vérité doit être entre les deux. C’est un peu comme si vous interrogiez des gens qui pensent que le soleil tourne autour de la terre, d’autres gens qui pensent que la terre tourne autour du soleil, que sur la base des auditions, vous concluriez qu’il y a des trucs qui tournent autour d’autres trucs. Si c’est votre cas, un conseil : postulez à France Stratégie).

Bilan mitigé parce qu’aussi positif, malgré tout : l’INSEE vient de publier des analyses des PIB régionaux par habitant qui s’appuient sur la décomposition que nous avions proposée et qui permettent précisément de prendre un sacré recul par rapport à l’association trop rapide faite par certain, du style « gros PIB par habitant, grosse performance ». Vous pouvez consulter la publication nationale ici, ainsi que les déclinaisons par région en consultant cette page.

Saupoudrage

S’il y a un terme que j’aimerais voir supprimer du vocabulaire politique, c’est sans conteste celui-là : « saupoudrage ».

Je l’ai entendu mille fois, notamment quand il s’agit d’innovation et de recherche : il ne faut pas « saupoudrer », il faut concentrer l’effort sur les meilleurs. « Saupoudrer », c’est gaspiller.

Eviter le saupoudrage semble frappé du coin du bon sens. Imaginez que vous ayez 1000€. Vous avez le choix entre investir dans un projet A qui rapporte 0% par an et un projet B qui rapporte 10% par an. Saupoudrer, c’est répartir l’investissement entre A et B. Stupide. Concentrer, c’est mettre tous vos sous sur B. Intelligent.

Sauf que.

En matière de recherche et d’innovation, activités qui se caractérisent fondamentalement par une incertitude radicale sur les bénéfices attendus, anticiper la rentabilité d’un investissement sur le projet A ou sur le projet B, comment dire… ce n’est pas facile… Supposons que le projet A rapportera quelque chose entre 0% et 10% et que je projet B rapportera quelque chose comme entre 0% et 10%… Vous faites quoi ?

Pour ce que je peux en voir, la solution des politiques en France oscille entre deux options.

Première option : le politique décide des domaines dans lesquels il faut investir. Si le projet A relève du domaine X et le projet B du domaine Y, que le politique pense que le domaine X est le domaine d’avenir, il soutiendra le projet A. S’il pense que l’avenir est le domaine Y, il soutiendra B.

Le problème est que les chercheurs ne sont pas fous. Prenons l’exemple fictif d’une région que nous nommerons Patagonie Chérie, dont la présidente pense que l’avenir est au domaine de la Décroissance Bleue. Tout projet de recherche, de colloque, de chercheur invité, …, relevant de ce domaine est un bon projet. Tout projet qui s’en écarte est un mauvais projet. Le chercheur un peu malin (et le chercheur est malin) habillera systématiquement son projet pour qu’il rentre dans les cases de la Décroissance Bleue.

Deuxième option, quand par exemple les projets A et B appartiennent au même domaine (ou que les porteurs des projets A et B, pas fous, ont ciblé les domaines soutenus par les politiques, que tous relèvent de la Décroissance Bleue, donc) : les politiques regardent la performance passée des porteurs de projet. Si le porteur du projet A a été plus « performant » dans le passé, autant le financer ; si le porteur du projet B a été plus performant, on le soutient. L’investissement public ne correspond alors plus à un pari sur le futur, mais à une récompense du passé (je passe les cas où le politique se moque des projets A et B, qu’il connait bien le porteur de A, pas trop le porteur de B, que donc il finance le projet A, ce genre de trucs. Effets relations sociales, quoi, mais dans la vraie vie, ça n’existe pas).

Est-ce une bonne solution ? Pas sûr : c’est une bonne solution si l’on pense que les rendements de l’investissement sont constants ou croissants (que les meilleurs d’hier seront les meilleurs de demain, donc), mais s’ils sont décroissants, c’est une très mauvaise solution. Or, il semble qu’en matière de recherche, les rendements sont plutôt décroissants. Qu’au-delà de ce point, quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, autant laisser ouvertes les options, miser sur la diversité, quoi.

D’où ma détestation du terme de « saupoudrage », que chacun fait rimer avec celui de « gaspillage ». « Arrosage » serait mieux : quand on ne sait pas où pousseront les « pépites » de demain, comme on dit, autant « arroser » à différents endroits, voir ce qu’il adviendra. Stratégie plus futée, je me dis. Quitte à évaluer un peu plus, à demander aux porteurs de projets de définir eux-mêmes des objectifs intermédiaires, d’évaluer s’ils sont atteints ou pas, de continuer à soutenir ou pas, en fonction.

Pas très français comme démarche. Le politique ne veut que financer ce qui marchera. Dès lors, soit il se construit sa propre théorie, pour discriminer en amont (devenant par exemple le chantre de la « Décroissance Bleue », ou des choses approchantes), soit il concentre sur le passé (ou bien sur son réseau social).

L’alternative ? Un jeu essai/erreur, laisser leur chance à plus de gens, « arroser », donc. Analyser ce que les porteurs de projets s’assignent, comme objectifs. Les évaluer chemin faisant, ensuite. Rediriger les financements, en fonction.

Préserver la diversité, toujours. Demain serait bien triste si on savait déjà ce qu’il sera.