Les inégalités spatiales de salaire en France : différences de productivité ou géographie des métiers ?

C’est le titre d’un article que nous avons rédigé avec Michel Grossetti et Benoît Tudoux, suite à une sollicitation de l’INSEE pour un numéro spécial d’Economie et Statistique.

Notre idée de départ était d’interroger l’hypothèse au cœur des modèles de l’économie géographique qui considère que les salaires versés sur le marché du travail sont égaux à la productivité du travail. Cette hypothèse, courante en économie, explique que les chercheurs, pour évaluer la surproductivité éventuelle de tel ou tel territoire, estiment des équations de salaire : s’ils observent à tel endroit un salaire supérieur de 10% à la moyenne, ils en déduiront que sur ce territoire, les salariés sont 10% plus productifs. Sauf que cette hypothèse est très contestable pour certains métiers (cadres de la finance, états-majors des grands groupes, artistes, …). Donc, si ces métiers ont une géographie particulière, on risque de faire dire aux sursalaires de grosses bêtises en termes de surproductivité…

Pas qu’aux sursalaires, soit dit en passant : pour régionaliser les PIB, l’INSEE s’appuie précisément sur les salaires versés. Un PIB par emploi supérieur de 10% à la moyenne à tel ou tel endroit correspond, en fait, à un salaire moyen versé supérieur de 10% à la moyenne, rien d’autre. Considérer que cela signifie que les personnes sont 10% plus productives, c’est accepter l’hypothèse que salaire=productivité, ce que certains font sans s’en rendre compte, comme d’autres font de la prose.

Nous voulions donc voir dans quelle mesure la géographie de ces professions atypiques influait sur la géographie des salaires.  Nous voulions également creuser un deuxième point : l’importance des effets de composition. Qu’un territoire verse en moyenne des salaires supérieurs de 10% peut s’expliquer par le fait non pas que chaque salarié est plus productif, mais par le fait que les spécialisations des territoires diffèrent.  Jusqu’à récemment, neutraliser ces effets de composition était difficile, car les données disponibles étaient relativement agrégées : pour les professions, on avait un détail en une trentaine de postes seulement. Nous avons donc exploité une base plus récente et plus détaillée, sur données 2013, avec un détail des professions en plus de 400 postes. Ce dernier point est décisif : seul un tel niveau de détail permet d’appréhender l’influence des métiers particuliers (par exemple les cadres des marchés financiers) sur les différences géographiques de salaire.

Résultat des courses ? Les différences géographiques de salaires sont avant tout des différences de spécialisation métiers des territoires, elles sont très peu liées à des effets géographiques intrinsèques. Pour le dire autrement, une fois neutralisés les effets de spécialisation, on n’observe que très peu de différences de rémunération (donc de productivité si on retient l’hypothèse initiale) entre les territoires français. L’Ile-de-France fait cependant exception. Plus précisément Paris et les Hauts-de-Seine. Est-ce dû à une plus forte productivité sur ces territoires ? Bof : une bonne part de l’écart tient à la surreprésentation des cadres de la banque et de la finance, et à la présence des états-majors des grands groupes… Une fois neutralisés effets de composition et effet professions atypiques, l’Ile-de-France présente des sursalaires d’environ 10%, soit l’écart moyen de prix entre la région capitale et les autres régions…

Sur la base de ces résultats, nous proposons une autre explication des différences géographiques de salaire : elles seraient moins liées à des différences de « performance » des territoires qu’à la géographie des métiers, elle-même héritée de l’histoire et des choix politiques. Nous nous livrons notamment en fin d’article à une petite comparaison France-Allemagne qui nous semble éclairante.

Nous avons donc soumis notre article, qui a été évalué par deux rapporteurs, qui nous ont fait part d’un ensemble de remarques, que nous avons intégrées dans une nouvelle version de notre article. Deuxième analyse par les rapporteurs, ensuite, pour apprendre au final que l’article était finalement rejeté, compte-tenu des commentaires de l’un des deux rapporteurs, que je ne peux m’empêcher de vous livrer, avec des commentaires sur ses commentaires.

Les auteurs souhaitent démontrer que la géographie très inégalitaire des salaires en France est en réalité due à la géographie des métiers. Or parmi les variables individuelles prises en compte en plus des effets géographiques et de structure ne figurent que l’âge, le sexe et la nature privée ou publique du contrat de travail. Quid des qualifications et des diplômes? En l’absence de proxies valables pour ces derniers, leur effet est très certainement capturé par les indicatrices métiers. Or il s’agit bien de dimensions différentes qu’il conviendrait de distinguer pour démontrer de manière convaincante que les disparités spatiales de salaires en France s’expliquent pour l’essentiel par la géographie des métiers.

C’est gentil, mais l’information sur les qualifications et les diplômes ne figure pas dans la base, ce que l’évaluateur est censé savoir… Et avec une décomposition en plus de 400 professions, on peut considérer qu’elle est bien capturée, cette information, en effet… Et même si elle y figurait et qu’elle jouait significativement, elle ne pourrait que réduire encore les effets géographiques, donc renforcer notre argumentation…

Par ailleurs, les auteurs invoquent l’histoire pour rendre compte de la géographie des métiers. Mais cela n’invalide pas l’existence d’effets d’agglomération : le rôle des accidents de l’histoire dans l’agglomération spatiale des activités est d’ailleurs au cœur de l’économie géographique.

L’histoire au cœur des modèles d’économie géographique, on croit rêver… Ils évoquent des « accidents historiques » pour dire qu’on ne peut pas expliquer l’émergence de telle ou telle activité à tel ou tel endroit, mais qu’ensuite on a des processus économiques cumulatifs qui confèrent des avantages irréversibles à ces endroits. Je n’ai pas vu passer de modèle d’économie géographique expliquant la structure urbaine déséquilibrée de la France et la structure urbaine équilibrée de l’Allemagne. Des études historiques, si.

Enfin, l’analyse est essentiellement descriptive et aucun mécanisme n’est étudié de façon rigoureuse empiriquement.

Le jour où j’ai reçu cet avis, j’ai lu ce billet retweeté par Antoine Belgodère, où il est question de cette hiérarchie entre économétrie et statistiques descriptives, que j’invite tous les chercheurs en sciences sociales à lire. Pour les non-initiés au petit monde de la recherche en économie : dire d’une analyse qu’elle est descriptive figure au rang de pire insulte. On a les critères de scientificité qu’on peut.

L’approche me semble ainsi trop légère pour remettre en question de manière convaincante plusieurs décennies de recherche théorique et empirique sur les déterminants et les effets de l’agglomération spatiale des activités.

Là, je me suis dit d’abord que Popper devait se retourner dans sa tombe…  Je me suis dit ensuite que cela fait des dizaines d’années, en effet, que les modèles d’économie géographique, dans leurs versions empiriques, considèrent que salaire=productivité, que c’est une hypothèse, qu’elle est contestable, très contestable même, que la contester fait bouger les résultats et l’interprétation qu’on peut en faire. Autant ne pas la remettre en question, donc, pour que la connaissance avance.

Après discussion avec Michel Grossetti et Benoît Tudoux, on a décidé de poster notre article sur Hal, car au-delà des objectifs de publication de nos recherches, la diffusion des résultats est importante. En voici le résumé :

L’objectif de cet article est d’analyser les différences géographiques de salaire de France métropolitaine, en exploitant des données individuelles localisées de salaire pour l’année 2013 (données DADS), qui proposent notamment une décomposition fine des métiers en plus de 400 postes.

Nous estimons dans un premier temps des équations de salaire, avec comme variables explicatives des caractéristiques individuelles, des indicatrices géographiques et des indicatrices métiers. Nous montrons que les indicatrices métiers expliquent une part importante des différences de salaire, les indicatrices géographiques ne jouant qu’à la marge.

A métiers identiques, certains territoires, tous en Ile-de-France, présentent cependant des salaires significativement supérieurs à la moyenne. Un focus sur ces territoires montre que ces sursalaires s’expliquent pour une part importante par la présence des secteurs de la banque et de la finance et de l’activité des sièges sociaux, au sein desquels figurent des métiers relevant de marchés à très fortes inégalités de rémunération.

L’article est visible ici. N’hésitez pas à commenter.

Penser ce qui relie

C’est la conclusion de mon livre, son fil conducteur, aussi : plutôt que de considérer les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres, il faut les voir comme des parties prenantes de systèmes interdépendants.

Le problème, c’est qu’on dispose de quantité de données par territoire, on est donc vite tenté de produire des classements sur tel ou tel indicateur de performance, se comparer à l’autre. A contrario, on dispose de peu de données sur les flux, sur tout ce qui traverse les territoires.

On dispose de peu de données, mais cela ne signifie pas qu’il n’en existe aucune. Il en existe sur les mobilités domicile-travail, sur les flux touristiques, sur les liens entre sièges sociaux et établissements, etc.

Parmi les chercheurs qui travaillent sur ce type de données, Nadine Catan. Le Monde vient de consacrer un article très bien fait relatif à une étude à laquelle elle a participé pour la Datar. L’article est visible ici (€), une synthèse de l’étude là.

Je souscris totalement à ce passage :

Passer de ville à système urbain permet de changer nos grilles de lecture des dynamiques territoriales et ainsi de modifier nos politiques publiques. Elus et développeurs sont appelés à mettre l’accent, non plus sur l’accumulation des populations et des emplois à un endroit donné, mais sur les connexions entre les différents lieux (…). Il faut aujourd’hui penser les villes, les métropoles, en termes de complémentarités et non plus se focaliser sur leurs avantages concurrentiels.

Je souscris et je me désole, dans le même temps, du peu de connaissance que les acteurs en charge de tel ou tel territoire ont de ces flux, de leur difficulté à comprendre que c’est ce qui importe. Au risque d’être lourd, j’insiste : l’enjeu n’est pas de penser ce qui sépare, mais de comprendre ce qui relie.

Actualités d’éloge

Stéphane Ménia a rédigé une jolie note de lecture de mon dernier ouvrage, à lire ici.

Joli article également, dans la Nouvelle République datée d’aujourd’hui (dimanche 22 octobre), par Didier Monteil.

Mercredi 22 novembre, de 18h à 20h, le site poitevin de Sciences Po Paris m’a invité à présenter mon livre, entrée libre et gratuite, 49 place Charles de Gaulle, amphithéâtre Bolivar, Poitiers, circulation fluide : on n’est pas à Bordeaux.

Produit dérivé : exposition à l’espace Mendès-France, jusqu’au 21 janvier, 14 panneaux et une vidéo sur la décomposition du PIB par habitant. Exposition qui va se balader en France, à Niort, ce week-end, salon de l’ESS, dans le Béarn, ensuite, et puis encore ailleurs, je vous dirai.

A suivre : une recension dans Alternatives Economiques, une interview Xerfi Canal, des conférences à Angers, à Paris et à Lyon. Je fais le service après-vente. Et je rédige mon tout prochain ouvrage, livraison l’an prochain.

La Catalogne, moteur économique de l’Espagne ?

Lors de sa déclaration d’indépendance-enfin-on-sait-pas-trop, Carles Puigdemont a affirmé que depuis la mort de Franco, la Catalogne était le moteur économique de l’Espagne.

Cet argument économique, même s’il n’est pas le seul, est souvent repris par les régions pour revendiquer leur indépendance. En gros, l’idée est la suivante : on en a marre de créer les richesses, de se les faire piquer par l’État central qui les redistribue aux régions pauvres peuplées de fainéants. Cf. l’Italie du Nord (vs. l’Italie du Sud), la Flandre (vs. la Wallonie), la Catalogne (vs. les autres régions espagnoles).

Mais, dans le cas de la Catalogne et de la période actuelle, est-ce le cas ? Pour en juger, on peut collecter des données sur les PIB, le nombre d’habitants, l’emploi, etc., calculer les PIB par habitant, les décomposer en PIB par emploi et emploi par habitant, en suivant la méthodologie que Michel Grossetti et moi avions proposé pour le cas français dans cet article de la Revue de l’OFCE.

C’est à cet exercice que nous nous sommes livrés avec Emmanuel Nadaud, en nous concentrant sur les pays de l’Union à quinze, soit 214 régions NUTS2, avec des données 2011. Nous en avons tiré un article présenté en juillet dernier à Athènes, qui insiste sur la diversité des contextes régionaux.

Source : Nadaud E., Bouba-Olga O., 2017, « La richesse des régions européennes : au-delà du PIB par habitant », Colloque ASRDLF, Athènes, juillet. Lien : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01533348/document

[Edit : paragraphe modifié, erreur de lecture de la carte, c’est corrigé (17/10/2017)] Les zones en rouge correspondent aux régions présentant les plus faibles valeurs de l’indicateur concerné (1er quintile), les zones en vert foncé présentent les plus fortes valeurs (5e quintile). La Catalogne est quant à elle dans une situation médiane (3ème quintile) pour le PIB par habitant et pour le ratio emploi par habitant. Deuxième quintile en revanche pour le PIB par emploi (la productivité apparente du travail). Plusieurs régions espagnoles sont visiblement dans une meilleure situation.

Je suis retourné aux chiffres précis, en rapportant les valeurs observées pour les régions espagnoles à la moyenne de l’Union à 15 pour construire des indices qui valent 100 si la valeur observée dans la région est égale à la valeur observée en moyenne.

Le PIB par habitant de l’Union à 15 est de 30 219€ en 2011, le PIB par emploi monte à 66 814€. La Catalogne est sensiblement en dessous, avec des indice de 89 pour le premier indicateur (le PIB par habitant de la Catalogne est donc égal à 89% du PIB par habitant de l’Union à 15) et de 87 pour le deuxième.

Surtout : la Catalogne arrive en quatrième position des 19 régions espagnoles pour le PIB par habitant, derrière la région de Madrid (indice de 103), le Pays Basque (99) et la Navarre (95). Elle passe même au 5ème rang pour la productivité apparente du travail : le Pays Basque est en première position (indice de 95), devant la région de Madrid (93), la Navarre (92) et la Rioja (88).

Difficile, dès lors, d’affirmer que la Catalogne est le moteur économique de l’Espagne.

C’est grave docteur ? Non. Comme expliqué dans mon petit livre, il faudrait sortir de ces analyses qui voient les territoires comme des entités en concurrence les unes avec les autres. Les processus productifs traversent les frontières, chaque territoire pouvant être vu comme un petit bout de petit monde, spécialisé de manière plus ou moins avantageuse sur des fragments de processus productifs. Plutôt que de penser ce qui sépare, mieux vaut comprendre ce qui relie.

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Éloge de la diversité : lien pour trouver le livre

Mon dernier petit livre « Dynamiques territoriales : éloge de la diversité » est édité par les éditions Atlantique, vous pouvez donc l’acheter en ligne sur leur site en cliquant sur ce lien. Il devrait être bientôt disponible au format e-book sur les différentes plateformes habituelles (Amazon, Fnac, …). Bonne lecture, tout commentaire est bienvenu !

Dynamiques territoriales : éloge de la diversité

Après six mois d’absence, je reviens pour vous informer de la parution prochaine d’un ouvrage intitulé « Dynamiques territoriales : éloge de la diversité » (dont la rédaction explique en partie mon silence). Cet ouvrage, issu d’un travail de recherche de deux ans financé par l’Institut pour la Recherche et le Réseau des Directions Régionales de la Caisse des Dépôts et Consignations, s’appuie sur des investigations portant sur cinq territoires : Belfort-Montbéliard, le sillon Lorrain, Pau, le plateau de Millevaches et Toulon.

Il ne s’agit cependant pas d’une suite de monographies. Partant d’une critique du discours dominant sur la métropolisation, il s’agit plutôt de mettre en évidence les potentialités de création de richesses et d’emplois qui existent sur de nombreux territoires, de proposer des éléments de méthode pour mieux les analyser et donc d’apporter des réponses mieux adaptées aux problèmes qu’ils rencontrent.

J’insiste notamment sur l’importance de repérer les ressources spécifiques qui sont localisées sur les territoires, de s’interroger sur le positionnement des entreprises dans des chaînes de valeur de plus en plus fragmentées, de prendre acte du poids de l’histoire ainsi que des dynamiques démographiques.

Le titre est un clin d’œil à un ouvrage d’Albert Jacquard de 1978 intitulé « La génétique et les hommes : éloge de la différence », dont j’ai placé une citation en exergue :

« Notre richesse collective est faite de notre diversité. L’ « autre », individu ou société, nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable »

C’est le fil conducteur du propos, étant entendu que j’insiste pour ma part sur la diversité des territoires et en quoi cette diversité sous-tend la capacité collective de création de richesses. Au-delà de la déconstruction des discours sur la métropolisation à laquelle nous nous livrons depuis plusieurs années avec Michel Grossetti, il s’agit d’aller vers un propos plus constructif : si le modèle à une variable faisant de la taille des territoires l’alpha et l’omega de leur développement économique est invalide, quels sont les déterminants importants ? comment analyser les territoires ? quelles pistes en termes d’action publique ?

C’est un ouvrage volontairement synthétique (une centaine de pages), non technique, accessible à un public relativement large, du moins c’est l’intention. L’Espace Mendès France, qui m’accompagne dans l’édition et la diffusion de cet ouvrage, organise une conférence de lancement le mardi 19 septembre prochain, dans ses locaux, à 20h30.

Nous travaillons d’ores et déjà sur un produit dérivé. Après avoir hésité entre tee-shirt, mug ou autre joyeuseté, on a finalement opté pour une exposition reprenant autrement les différentes idées de l’ouvrage. Elle sera visible, toujours à l’espace Mendès France, à partir du 18 octobre prochain.

Je vous informerai lorsque l’ouvrage sera disponible, j’écrirai également quelques billets en lien pour prolonger la réflexion.

La France périphérique ? Christophe Guilluy raconte n’importe quoi…

Dans notre dernière tribune pour Le Monde (voir ici ou ), Michel Grossetti et moi-même dénoncions un discours faisant de quelques grandes villes (les « métropoles ») l’alpha et l’omega de la création de richesses et d’emplois, en expliquant que ce discours sous-tendait deux idéologies, l’une « progressiste » (les métropoles sont l’avenir de la France, soutenons-les), l’autre « réactionnaire » (à soutenir les métropoles, on oublie la France périphérique qui se meurt et devrait se révolter).

Dans nos travaux mettant en débat ce discours, nous « entrons » par une critique de l’idéologie « progressiste », portée de manière plus ou moins nuancée par des chercheurs comme Davezies, Levy, Askenazy et Martin, … A plusieurs reprises, on m’a d’ailleurs demandé si on comptait s’attaquer un jour à l’autre idéologie, portée par Christophe Guilluy dans son ouvrage de 2015, « La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires », ou dans son dernier ouvrage, « Le crépuscule de la France d’en haut ».

J’explique alors, précisément, que les travaux de Guilluy ne sont que l’autre face de la même pièce, ce dernier reprenant la thèse des premiers (les métropoles concentrent et concentreront toujours plus les meilleurs emplois et les meilleurs revenus), mais lui se focalise ensuite sur les classes populaires, concentrées hors métropoles et délaissées par les élites. Il n’en demeure pas moins que pointer du doigt ses erreurs d’analyse, ou plus précisément les éléments de preuve empirique qu’il avance, comme nous l’avons fait pour la note Terra Nova de Davezies et Pech et celle d’Askenazy et Martin pour le CAE, par exemple, est loin d’être inutile.

Ça tombe bien : c’est l’exercice auquel vient de se livrer Olivier Galland, sur Télos, dans un billet synthétique et efficace, je vous recommande sa lecture. Et comme il s’agit, j’insiste, du même discours pour deux idéologies, ce que dit Galland de Guilluy, c’est autant d’éléments contre Davezies, Levy et consorts…

Thomas Schelling, ségrégation et conventions…

schellingThomas Schelling nous a quitté le 13 décembre dernier. Vous trouverez une synthèse de ses travaux ici ou (en anglais). A partir de jeux très simples à mettre en œuvre, il met en évidence des processus assez fondamentaux.

Premier exemple, les phénomènes de ségrégation spatiale, j’en avais parlé ici : il montre que les interactions de gens tolérants peuvent produire rapidement de la ségrégation, pas besoin de les imaginer racistes ou xénophobes.

Deuxième exemple : imaginez deux personnes qui veulent se retrouver à Manhattan, mais qui ont oublié de se dire où et qui ne peuvent pas communiquer entre eux. Interrogeant ses étudiants, il a observé que le choix majoritaire était de se retrouver à midi, au point d’information, gare centrale. Sans communiquer, alors que l’éventail des choix est pratiquement infini, on peut se coordonner efficacement.

Je propose régulièrement aux étudiants ce type de jeu pour introduire l’économie des conventions : je leur demande, sans échanger entre eux, de noter sur une feuille un prénom, ou un nombre entier compris entre 0 et 100, ou le nom d’une ville ; ils gagnent au jeu s’ils notent tous la même réponse. Alors que l’éventail des réponses possibles est très large, on observe qu’une majorité d’étudiants donnent les mêmes réponses : mon prénom ; 0, 100 ou 50 ; Paris ou Poitiers.

Ces réponses sont des points focaux, pour reprendre le vocabulaire de Schelling. André Orléan s’appuiera sur eux pour expliquer comment des conventions émergent sur les marchés financiers et comment elles sont à la base de la formation de bulles : en contexte d’incertitude radicale, les acteurs s’en remettent à des conventions pour orienter leurs décisions, des points focaux, du type « une bonne entreprise est une entreprise de la nouvelle économie », d’où la bulle internet. Même si on ne partage pas l’idée, si l’on considère que c’est la convention en vigueur, on a intérêt de la suivre, et, ce faisant, on la renforce.

Bref, un auteur passionnant, dont les travaux permettent de mieux comprendre des phénomènes complexes et/ou contre-intuitifs.

Mépris de classe, mépris de place : réflexions sur la géographie du populisme

L’élection de Donald Trump a donné lieu a de nombreuses analyses cherchant à expliquer la montée du populisme, passée et à venir, là-bas et ailleurs. Certaines analyses se sont focalisées sur la géographie du vote : Clinton gagne dans les grandes agglomérations, Trump dans les Etats à dominante rurale.

Résultat en phase avec une idéologie globale, très diffusée en France, dont on trouve une version dans le billet posté par Pierre-Yves Geoffard sur Libération, dans la droite ligne de la note pour le Conseil d’Analyse Economique co-écrite par Philippe Askenazy et Philippe Martin, dont j’avais parlé, un poil critique, il y a quelques temps. Elle sous-tend également les propos de Jacques Levy, dans une tribune pour Le Monde, je ne résiste pas à l’envie de reprendre l’un des morceaux du texte, juste exceptionnel :

L’urbanité ou son rejet, l’espace public contre l’espace privé font résonance avec d’autres éléments très forts : éducation, productivité, créativité, mondialité, ouverture à l’altérité, demande de justice, présence du futur d’un côté ; de l’autre, mépris de l’intellect, enclavement économique, absence d’innovation, appel au protectionnisme, peur de l’étranger, affirmation d’une d’identité fondée sur la pureté biologique, la loyauté communautaire, le respect de l’autorité et la référence nostalgique à un passé mythifié – toutes choses qui ne définissent pas une approche différente de la justice, mais une alternative à l’idée même de justice.

Nous avions commencé à échanger sur le sujet avec Michel Grossetti, couchant sur le  papier quelques idées, car cette idéologie globale fait beaucoup de mal, selon nous. En gros, elle oppose des « talents », mobiles, localisés dans les métropoles, innovants, modernes, inscrits dans la mondialisation, et puis les autres, tous les autres, sédentaires, embourbés hors métropoles, pas trop aidés, quoi. Avec deux discours branchés sur cette idéologie, deux discours qui sont en fait les deux faces de la même pièce.

Un discours  progressiste, dont le billet de Pierre-Yves Geoffard est l’exemple parfait : la mondialisation est source de progrès, elle suppose pour la France d’innover, l’innovation est portée par les talents/créatifs/productifs hyper-mobiles qui n’aiment rien tant que les métropoles, c’est donc bien de soutenir le mouvement mais il faut quand même faire attention aux exclus, à ceux localisés hors métropole, qui perdent, donc à charge pour les nomades d’accepter de payer l’impôt pour dédommager les perdants, leur payer des écoles pour leurs enfants, le médecin, le dentiste, ce genre de choses. Sinon populisme assuré.

Un discours réactionnaire, de l’autre côté, porté côté recherche par un Christophe Guilluy, récupéré allègrement par le Front National ou un Nicolas Sarkozy, qui accepte exactement (je graisse, italique et souligne, au risque d’être lourd) le même schéma explicatif, mais se focalise sur les perdants supposés, les sédentaires (blancs de souche) de nos campagnes, qu’il ne faudrait pas oublier, tout de même, donc votez pour nous, on va défendre le petit peuple.

Sauf que cette idéologie ne tient pas la route. Empiriquement, je veux dire. Car sinon, côté cohérence interne, enchaînements, ça coule, ça roule. D’où sa diffusion, côté soleil ou côté ombre (je digresse : un problème important en France est l’attrait pour les discours à cohérence apparente, aux enchaînements logiques, peu importe les éléments de preuve. Les gens sont fascinés par la figure historique de l’intellectuel français, qui parle trop bien, donc ça doit être vrai). Alors bon, on s’est fendu d’une tribune pour Le Monde, histoire de montrer où ça grippe.

Car oui, quand on passe à l’épreuve des faits les enchaînements, ça grippe. Grave, même. A plein de niveaux. On insiste dans notre tribune sur l’une d’entre elles : les différences moyennes de productivité entre métropoles et hors métropoles sont dues à des effets de composition ; en France, elles opposent Paris et la province, mais ce n’est pas que les parisiens sont plus modernes, plus innovants, plus talentueux, plus performants, etc : c’est que Paris concentre certains métiers à hauts salaires, des cadres des grands groupes et des cadres de la banque et de la finance, notamment.

La montée du populisme, oui, c’est la faute de certains politiques, de certains médias. Mais de certains chercheurs en sciences sociales, aussi. Qui devraient commencer par réfléchir à leurs sujets de recherche : pourquoi est-il plus « noble » pour un économiste de travailler sur la mondialisation, l’innovation, la finance internationale, les start-up, les firmes multinationales, Paris, Los Angeles, Tokyo, …, que sur le commerce et l’artisanat, la fonction publique, les PME, le monde rural, Lorient, Figeac, Belfort et Montbéliard ? Des chercheurs qui devraient faire attention aux données qu’ils mobilisent, aux indicateurs et aux méthodes qu’ils utilisent ; qui devraient aller voir sur le terrain, aussi, ça éviterait d’interpréter à tort quelques régularités ; qui devraient faire preuve, aussi et surtout, d’un peu de réflexivité…

Notre billet est visible ici. Commentez ici où là-bas.

Dis, Le Monde, si tu passes par là, ce billet je ne l’ai pas écrit tout seul, il est co-écrit avec Michel Grossetti, c’est même lui qui a commencé ! Regarde dans tes boîtes mails, je te l’ai signalé ce matin, tu pourrais corriger très vite ? Tu veux que je me fâche avec un sociologue, toulousain, d’origine Corse ?! C’est (partiellement) corrigé !

Petites réflexions sur la neutralité du chercheur (ou : la nouvelle erreur de Cahuc et Zylberberg)

Je ne vais pas revenir sur l’ouvrage de Cahuc et Zylberberg, déjà largement commenté (voir notamment la tribune d’André Orléan et la note de lecture de Stéphane Ménia). Je vais plutôt développer sur un point qu’ils avancent dans un texte pour les Echos, où ils cherchent à répondre à la polémique, car ce point me tient à cœur, qu’il me semble essentiel, et que je considère que Cahuc et Zylberberg se trompent de nouveau. Je dis cela sans animosité : si la polémique en cours permet de parler un peu entre chercheurs de comment on fabrique de la science, ma foi, tout ne sera pas totalement perdu.

Cahuc et Zylberberg veulent combattre l’idée qu’en économie tout est affaire d’opinion. Je les cite :

La meilleure façon d’accéder à l’état de la connaissance est de s’adresser aux chercheurs spécialistes du sujet, en vérifiant au préalable qu’il n’y a pas de conflit d’intérêt ou d’appartenance à des courants politiques qui pourraient nuire à leur objectivité. Ce constat vaut pour toutes les disciplines. Ainsi, pour comprendre le réchauffement climatique, il vaut mieux inviter deux chercheurs compétents sans engagement politique et conflit d’intérêt plutôt qu’opposer un climato-sceptique à un écologiste.
Je suis en total désaccord avec ce type de proposition, pour plusieurs raisons. Ce qui ne signifie pas pour autant que je considère qu’en économie, tout est affaire d’opinion, loin de là. Je m’explique.

Un chercheur neutre, ça n’existe pas

Le premier problème tient à l’hypothèse qu’un chercheur puisse être neutre politiquement. C’est faux, personne ne l’est. J’imagine par exemple que Cahuc et Zylberberg ont une préférence entre système démocratique, système totalitaire, système monarchique, etc. Dans l’hypothèse où ils préfèrent les systèmes démocratiques, j’imagine qu’ils exercent leur droit de vote, qu’ils ne tirent pas leur bulletin au hasard. Ils ne sont donc pas neutres. Sans doute sont-ils moins « engagés » politiquement que d’autres, qu’ils considèrent qu’en étant ni à l’extrême droite, ni à l’extrême gauche, ils sont dans un « juste milieu ». Mais comme le disait Max Weber dès 1904 (car ce sujet de la neutralité du chercheur est très ancien), « Le “juste milieu” n’est pas le moins du monde une vérité plus scientifique que les idéaux les plus extrêmes des partis de droite ou de gauche ».
Tout chercheur est donc « engagé politiquement », au sens où il a une préférence pour certaines valeurs plutôt que pour d’autres valeurs.
Ceci n’est pas sans poser problème, bien sûr, quand, en tant que chercheur, on prend la parole sur un sujet où un autre : il est en effet facile pour un auditeur paresseux, lorsqu’il est confronté à un propos qui contredit sa propre opinion, de ranger l’orateur dans la case du camp opposé. Je me suis ainsi fait taxer d’économiste de gauche devant des auditoires plutôt à droite et d’économiste de droite devant des auditoires plutôt à gauche. Ou bien d’économiste orthodoxe par des économistes hétérodoxes et d’économiste hétérodoxe par des économistes orthodoxes. Mes propos étaient ainsi immédiatement disqualifiés.
Lorsque l’on m’interroge sur ce problème, j’explique immédiatement que, bien sûr, je suis positionné quelque part dans l’espace politique, mais que ce qui compte, ce n’est pas cela : ce qui compte, ce sont les faits sur lesquels je m’appuie pour affirmer telle ou telle proposition, ce sont les éléments de preuve, les méthodes employées pour les mettre en avant, etc.
Dès lors, si vous doutez des affirmations d’un orateur, ne cherchez pas à le mettre dans la case qui vous arrange pour conserver votre opinion, interrogez-vous sur la pertinence des éléments de preuve. C’est pour cela que j’invite les étudiants, quand ils sont convaincus d’un point ou d’un autre, à se faire l’avocat du diable de leurs propres convictions.
Un chercheur en science sociale est donc toujours nécessairement dans une tension entre engagement et distanciation. Nos valeurs nous conduisent à creuser tel sujet plutôt que tel autre, à chercher à démontrer tel point plutôt que tel autre, mais toujours en sachant que pour cela, il faut apporter des éléments de preuve qu’on livrera au débat scientifique.
Que les chercheurs soient engagés est donc inévitable, mais je dirais même plus, c’est salutaire. L’engagement est en effet une source essentielle de motivation. Je prends l’exemple du débat récent autour de la métropolisation, auquel j’ai participé. Il y avait quelque chose ressemblant à un consensus dans la sphère académique, concluant à l’affirmation que la performance économique des territoires s’expliquait par leur taille ou leur densité. Mon intuition était que cette affirmation ne tenait pas, que des résultats au moins partiels la contredisaient. Mais c’était pour partie de l’ordre d’une intuition, nourrit sans doute de certaines valeurs, par exemple du sentiment que la France était par trop jacobine, que ce type d’affirmation allait renforcer cette tendance. D’où mon engagement dans des recherches sur le sujet, sans savoir à l’avance si les éléments de preuve auxquels j’allais aboutir confirmeraient ou contrediraient mon intuition. Jusqu’à présent, ils la confirment.
Faire de la recherche, c’est donc être conscient de sa non neutralité, de ses valeurs, faire l’effort de les faire passer au second plan quand il s’agit de se confronter aux données, à la façon de les traiter, découvrir ce que cela donne, s’interroger sans cesse sur les failles éventuelles dans le raisonnement, la méthode, les données, parvenir à des conclusions, qui interrogent parfois son système de valeurs, qui conduit à le faire évoluer.
Au final, c’est grâce au débat contradictoire sur les éléments de preuve, entre des chercheurs aux engagements différents, que la connaissance des phénomènes sociaux avance un peu.

La question des débats entre chercheurs, dans les médias ou ailleurs

Je rejoins Cahuc et Zylberberg quand ils indiquent qu’on ne sollicite pas suffisamment les chercheurs pour qu’ils expliquent ce que la recherche a à dire sur tel ou tel sujet. Dans tout un ensemble de cas, les résultats sont particulièrement clairs. Par exemple, tous les résultats relatifs à l’impact des migrations sur le chômage montrent que cet impact est nul. Les médias pourraient inviter des économistes de toutes les chapelles sur ce sujet, il y aurait consensus. Ça ferait du bien de l’entendre à des heures de grande écoute.
Mais le travers des médias, effectivement, c’est de toujours vouloir des « pour » et des contre ». J’en ai fait l’expérience lorsque j’ai publié quelques billets sur le faible impact des délocalisations sur les destructions d’emplois en France et/ou le faible impact des relocalisations sur les créations d’emplois. A plusieurs reprises, des journalistes me demandaient, en fin d’interview, si je connaissais des chercheurs qui n’étaient pas d’accord avec moi, afin « d’équilibrer le débat ».
Pour le reste, et sur de nombreux sujets, il n’y a pas consensus. Organiser des débats entre chercheurs aboutissant à des résultats divergents a dès lors du sens. L’enjeu et la difficulté, alors, est d’organiser des débats où ce ne sont pas les opinions ou les valeurs des chercheurs qui s’affrontent, ni, comme semblent le vouloir Cahuc et Zylberberg, le rang de leurs publications (il y aurait un billet à écrire sur ce point, pour signaler encore une fois le manque de réflexivité des économistes), mais les éléments de preuve.
De tels espaces de débat n’existent pas en France, dans la recherche en économie. Pour tout un ensemble de raisons. Les propos de Cahuc et Zylberberg nous en éloignent encore, à une vitesse vertigineuse.