Pourquoi, mais pourquoi donc n’avons-nous pas de meilleurs politiques?



Jean Arthuis
est ancien Ministre de l’Economie et des Finances (de 1995 à 1997). Aujourd’hui, il est sénateur, p
résident de la commission des finances, du contrôle budgétaire et des comptes économiques de la Nation, Membre de la Conférence nationale des finances publiques, Président du conseil général de la Mayenne,  et Membre de l’ Observatoire de la Décentralisation. Accessoirement, il est Membre du groupe d’études de l’élevage et de la section Cheval et conseiller de François Bayrou.

Il nous fait part de ses réflexions "approfondies" dans un ouvrage intitulé "Mondialisation – la France à contre-emploi". Encore une quatrième de couverture qui fait réver, digne d’Eric Le Boucher :


Enfin, un tabou se brise. Il est maintenant admis que les délocalisations à répétition ont entraîné la France sur la pente d’une désindustrialisation catastrophique. En effet, la mondialisation, loin d’être comme ailleurs un " accélérateur de croissance ", agit en France comme une pompe aspirant des emplois de plus en plus qualifiés vers les pays émergents et refoulant dans les rayons de nos hypermarchés des produits toujours moins chers. Tout cela sous l’œil bienveillant des pouvoirs publics, qui refusent de comprendre que le consommateur est aussi un salarié et que, en cassant les prix, la grande distribution casse aussi des emplois. Oui, la France, où les banques prêtent plus facilement pour consommer que pour investir et produire, est aujourd’hui à contre-emploi dans tous les sens du terme. Et non, la mondialisation n’est pas " une chance pour la France "… Sauf, nous dit Jean Arthuis dans ce livre décapant, si un président déterminé à inverser la spirale infernale rompt avec la politique " virtuelle " faite d’hypocrisie et de pieux mensonges, conditionne l’accès à notre marché à des contreparties véritables et brise le carcan administratif et fiscal dans lequel un Etat devenu parasitaire enserre nos entreprises, les acculant, toujours plus nombreuses, à la délocalisation… ou à la faillite. Sauf si l’Europe entend enfin exister politiquement et assumer les prérogatives que ses membres lui ont confiées. Un coup de sang argumenté et documenté, à la veille d’échéances cruciales pour le pays, par un homme politique atypique, connu pour sa pugnacité et son franc-parler, qui ne se résout pas au déclin économique de son pays.

Des "délocalisations à répétition"? Pas vraiment, comme expliqué ici, elles pèsent entre 5 et 10% des destructions d’emploi dans l’UE à 15 (4,6% en France en 2005). La "France est sur la pente d’une désindustrialisation catastrophique"? Non, c’est faux : la valeur ajoutée industrielle (mesurée en volume) est globalement stable depuis 1978, autour de 22% ; j’explique ici l’erreur de diagnostic, j’en reparle plus loin dans ce billet. La mondialisation, une "pompe aspirant des emplois de plus en plus qualifiés vers les pays émergents"? Mon dernier billet montre plutôt le contraire.

Comment se fait-il, me direz-vous, que Jean Arthuis se trompe à ce point sur le diagnostic? En fait, comme il n’est pas satisfait par les études économiques montrant que les délocalisations pèsent peu dans les destructions d’emploi, il a adopté une autre définition, puis commandé une étude par un cabinet de consultant. En caricaturant un peu, je dirais que le métier de consultant consiste à i) deviner les conclusions que le commanditaire aimerait bien obtenir, ii) batir une analyse validée empiriquement permettant d’arriver aux conclusions voulues. De ce fait, c’est sans surprise que l’étude commandée a "démontré" que les délocalisations pèsent beaucoup. Bien sûr, la presse s’en est fait largement l’écho sans jamais s’interroger sur la méthodologie employée…

Sa définition des délocalisations ? La voici, extraite du rapport qu’il a présenté au Sénat :

* Les délocalisations pures, qui sont des transferts directs vers un pays étranger d’activités réalisées en France
* Les délocalisations diffuses, qui correspondent au transfert et au regroupement vers un pays étranger d’une activité répartie sur plusieurs sites en France ; elles n’entraînent pas de fermetures d’établissement et sont beaucoup moins visibles que les délocalisations pures.
* Les non-localisations correspondent enfin aux ouvertures à l’étranger d’activités qui auraient pu être localisées en France, sans que les établissements français ne souffrent d’une quelconque perte d’emplois. Elles représentent un manque à gagner significatif pour notre pays en termes d’emplois, puisque ce sont autant d’emplois qui ne sont pas créés. Ce type de délocalisations est par nature très peu visible … et peu médiatisé.
Les deux premiers items sont habituels, le dernier, en revanche, c’est du Arthuis pur jus. En fait, tout IDE est une délocalisation ; toute richesse qui sort du pays est une calamité. Mercantilisme habituel, dont Jean Arthuis est familier (cf. infra)…

La méthode employée? Comme les données statistiques ne le satisfont pas, il a demandé la production de chiffres reposant sur des interviews de chefs d’entreprises. Je cite son rapport : "c’est ce qui a conduit votre commission des finances à opter pour une autre méthode à la fois micro-économique et qualitative, fondée sur des entretiens avec des chefs d’entreprises retenus sur la base d’échantillons, pour l’évaluation des emplois de services concernés à l’avenir par les délocalisations".
 
Katalyse, cabinet de consultants, a produit l’étude, avec la définition et la méthodologie Arthuis et là, pas de problème, 202 000 emplois de services perdus au cours des 5 prochaines années… C’est la seule étude aussi alarmiste, réalisée non pas par des chercheurs mais par des consultants, mais c’est bien sûr la seule rigoureusement exacte.

Petite précision. Quand on entend "202 000 emplois de services perdus", on se dit, qu’on va mettre sur le carreau 202 000 personnes en France, et faire travailler à leur place des personnes à l’étranger. En fait non : sur les 202 000 emplois, 80% sont des non-localisations. Vous savez, cette catégorie supplémentaire ajoutée par Jean Arthuis. Il y aurait donc 40 000 emplois détruits en France dans les services pour cause de délocalisation sur les 5 prochaines années, soit 8 000 par an, ce qui est moins que les chiffres Insee sur l’industrie (13 500 emplois détruits par an), et ce qui est à mettre en regard des 30 000 embauches et départs quotidiens de l’emploi comptabilisés en France (Cahuc et Kramarz, p. 9). Mais personne dans les médias ne donnera ces précisions.

Ce n’est pas son coup d’essai, remarquez : en 1993, dans un autre rapport, il avait déjà adopté une définition ultra-extensive du phénomène (les importations sont aussi des délocalisations, et re-mercantilisme, les importations, c’est pas bien, na!), pour conclure que :

"84% des effectifs salariés de l’industrie (hors IAA), correspondant à 81% de la valeur ajoutée du secteur, sont délocalisables" (J. Arthuis, 1993, p.150).

Il nous annonce ça en 1993, on doit donc s’attendre à ce qu’une bonne partie de l’industrie parte ailleurs, non? Pas trop difficile de faire un petit exercice statistique rétrospectif pour voir si les prédictions d’Arthuis se sont vérifiées (Source ici, p. 44) :

La valeur ajoutée industrielle en volume a constamment augmenté sur la période 1978-2002, en fait de 56%. Comme la valeur ajoutée totale a augmenté de 71% sur la même période, la part de l’industrie dans l’ensemble a diminué, mais somme toute faiblement, son poids passant de 24,4% à 22,2% entre 1978 et 2002. Mais surtout, et c’est là qu’on peut se régaler de la capacité d’anticipation d’Arthuis, on a assisté à un rebond en 1993 (point bas à 20,7%), puis à une stabilisation autour de 22%…. Savourez de nouveau les premiers mots de la quatrième de couverture : "Enfin, un tabou se brise. Il est maintenant admis que les délocalisations à répétition ont entraîné la France sur la pente d’une désindustrialisation catastrophique"… Il est maintenant admis par Arthuis, sur la base des définitions d’Arthuis, à partir de la méthodologie d’enquête d’Arthuis, et de l’analyse des résultats d’Arthuis que les délocalisations à répétition etc, etc…

Jean Arthuis est ancien Ministre de l’Economie et des Finances de la France. Il est aussi Membre du groupe d’études de l’élevage et de la section Cheval et conseiller de François Bayrou…

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15 commentaires sur “Pourquoi, mais pourquoi donc n’avons-nous pas de meilleurs politiques?

  1. d’après Mr Arthius si j’investis dans la cacao en équateur ou dans le tapis afghan je délocalise? Si j’ouvre une filiale au brésil pour y produire localement des voitures idem.Oh la la la, on m’aurait menti?En tous cas j’avais plus trop envie de voter Bayrou après l’histoire des deux emplois sans charges, je trouvais ça hyper populiste, maintenant avec un tel conseillé c’est clair l’homme aux grandes oreilles n’est pas le sauveur de la France

  2. Pourquoi n\\\’avons nous pas de meilleurs politiques ? Effectivement, on peut s\\\’amuser à remarquer le grand nombre d\\\’erreurs que font nos politiques et je pense qu\\\’on pourrait même passer des journées entières à jouer à ça. Premièrement, il faut dire qu\\\’il est toujours assez facile de critiquer (même si c\\\’est aussi nécessaire) quand on est spécialiste d\\\’une question quelqu\\\’un qui doit, de par la nature de son métier s\\\’intéresser à un très grand nombre de questions. Les hommes politiques doivent non seulement avoir des connaissances en économie, mais aussi en droit, en histoire, en environnement et surtout une connaissance concrète de la plupart de ces problèmes. On pourrait dire que les hommes politiques ne sont pas bons parce qu\\\’on leur demande de connaître trop de choses. BIen entendu, ils peuvent s\\\’entourer de conseillers spécialisés dans tel ou tel domaine, mais pour trouver le bon conseiller, il faut déjà avoir une certaine connaissance de la discipline. On peut imaginer deux choses ; soient les hommes politiques sont mal sélectionnés, soit ils sont bien sélectionnés mais ils ne sont pas incités à être bons. On peut penser que si des individus ayant développé des compétances particulières avaient la possibilité de faire une carrière politique par la suite, ou s\\\’il y avait tout simplement plus de passerelles possibles entre le monde professionnel et le monde politique, les hommes politiques seraient plus compétents.Une fois que les hommes politiques en place, leur principale incitation provient du verdict des urnes et/ou des sondages. D\\\’autres incitations proviennent de leur insertion dans un réseau qui pourra leur trouver une planque quand les électeurs ne voudront plus d\\\’eux. Le réseau n\\\’incite pas à dire la vérité, mais simplement à être assez agréablee avec ses collègues… Le verdict des urnes n\\\’incite à dire la vérité que si les électeurs eux-mêmes sont capables de dicerner la vérité de l\\\’erreur. Bien entendu, l\\\’électeur lambda ne peut pas connaître sa théorie économique par cœur. Il a une idée de la manière dont fonctionne l\\\’économie, mais cette idée a de fortes chances d\\\’être fausse. Les hommes politiques ont alors plus facile de conforter les électeurs dans leurs croyances en leur promettant des solutions que de dire la vérité. Par exemple sur la question des délocalisations, il est clair qu\\\’il y a un vrai problème de perception : une délocalisation ça se voit et on en parle, alors qu\\\’on parle beaucoup moins de l\\\’implantation de nouvelles firmes… Les hommes politiques n\\\’ont pas intérêt à dire que le problème est ailleurs parce que si l\\\’un d\\\’entre eux le fait, il perdra la plupart des électeurs. Je ne vois pas trop comment est-ce qu\\\’on pourrait mettre en place de bonnes incitations à être compétents mais je pense que c\\\’est une question importante.

  3. Bonjour,
    bien qu’il soit fort peu probable que je vote F Bayrou, j’apprécie beaucoup la position de J Arthuis. Et je crois qu’il est à raison sur le fond.
    Plutôt que de polémiquer sur des théories, j’aimerai donner des exemples d’actualité, à partir de l’entreprise automobile Renault.
    1/ le siège social de la holding est désormais en Hollande (dumping fiscal). Conséquence sur les paiements d’impôts ? sur la localisation de quelques emplois très bien payés ?
    2/ les Logane (véhicules d’entrée de gamme Renault) sont importées de Roumanie, les Kangoo de Slovénie etc …(dumping aux bas salaires et écologique)
    3/ un autre modèle d’entrée de gamme va être désormais fabriqué en Slovénie
    4/ les centres d’appel clientèle, encore en France, vont être regroupés au Maroc.
    5/ les fournisseurs sont en % d’achat de plus en plus hors de France
    6/ …
    Vous me direz qu’il y a longtemps que l’on ne fabrique plus de téléviseurs en France, et que c’est le tour de l’automobile. OK
    Mais les emplois que nous gagnons (il y en a) sont-ils suffisamment nombreux pour compenser les pertes ?
    Malheureusement non, et c’est notre point de désaccord.
    Regardez les taux d’activité par tranche d’âge (je préfère cet indicateur, il est moins tripatouillable que celui du chômage). Vous verrez qu’il est tout à fait insuffisant, même comparé à celui de nos voisins comparables. Et pourtant l’état subventionne déjà massivement l’emploi, par les emplois aidés et par les détaxations des bas salaires.
    Cordialement

  4.  @marc:Renault compte bien vendre ses voitures bas de gamme dans les PECO, ils n’ont pas fermé d’usine en France.Produire des véhicules bas de gammes en france augmenterai les prix et donc mettrait l’entreprise en situation de faiblesse par rapport à la concurrence. On peut faire le choix de rester, de tenir en vendant à perte, de pas fournir ce type de véhicule, dans les deux cas on prend le risque de déposer le bilan.On peut aussi de produire ailleur le bas de gamme, garder la R&D et le marketing en France (R&D c’est 20% des coûts dans ce secteur). Un client qui achète une Logan  va pas se soucier d’où elle a était fabriqué, alors que celui qui achète un Espace va exiger une qualité.Il y a aussi le problème de la qualité des pièces, certains composant (moteurs,  boite de vitesses, injections) sont de mauvaise qualité dans le PECO, ils sont donc souvent produit  en Europe puis installé sur place.

  5. J’ai juste une question technique qui n’est pas liée à ce débat : comment se fait il que très souvent quand on laisse des commentaires sur over-blog.com des slash apparaissent avant les apostrophes ?

  6. Jean Arthuis est, de profession, expert-comptable et commissaire aux comptes. C’est lui, comme secrétaire d’Etat aux finances oou comme ministre, qui a à l’époque trafiqué les comptes de la France pour lui permettre de soutenir qu’elle remplissait les critères d’adhésion à l’euro. Alors, peut-être ne sait-il pas bien distinguer entre le faux  et le vrai. Mais il est si loin d’être le seul!

  7. @ PAC : je crois qu’ils apparaissent après un certain délai de rédaction du commentaire. Le mieux, une fois le commentaire tapé, est de le sélectionner, de copier, de tenter d’enregistrer, et si ca plante (apparition d’antislash) de supprimer et de coller l’ancienne version. C’est ce que je fais systématiquement maintenant.

  8. Votre définiton des consultants est hélas largement confirmée par la réalité. A tel point que lorsqu’on s’en écarte, çà passe difficilement. Ainsi, il y a quelques années, je participais à l’expertise d’un programme d’investissement d’un département du Sud Ouest, et son président de Conseil Général s’indignait que nous n’ayons pas repris un chiffre qu’il répétait partout à propos des retombées économiques supposées de ces investissements. Il a encore moins apprécié que nous lui ayons suggéré de s’adresser à une agence de comm s’il voulait seulement que l’on répercute sa parole, et que nous n’étions que des "experts" de l’activité étudiée.

  9. Le probleme c’est que la nouvelle generation d’homme politique semble etre du meme moule que celle qui a ete forme du temps des 30 glorieuses et du gaullisme triomphant et qu’on peut excuser de rigidite intellectuelle.A leur decharge il doit etre difficile d’expliquer a l’electeur bas Normand pourquoi le libre echange en cafetiere est une chance pour la France.  Mais on n’est pas oblige d’en faire un livre.N’existe t il pas une sorte de tableau synthetique des creations et pertes d’emplois industrie par industrie mettant en valeur l’impact des exportations et importations ?

  10. Dans un premier temps, les formidables gains réalisés sur les coûts salariaux, du fait des délocalisations d\\\’une large part de la production, permettent aux industries de dégager de bonnes valeurs ajoutées.  Une délocalisation en Chine permet en effet de diviser ces coûts par 28 !
    Cependant le nombre d\\\’emplois baisse gravement en France et la part de l\\\’industrie dans le PIB est passée de 22% à 16 % en quelques années.
    Le réajustement des prix va s\\\’effectuer sous l\\\’effet de la concurrence et les délocalisations pourraient concerner jusqu\\\’à 100% des salariés de ces entreprises. Le nombre de chercheurs et d\\\’ingénieurs est déja bien supérieur en Inde et en Chine qu\\\’en France…

  11. merci à lui pour son combat auprès des salariés de thermo scientific à château-gontierje fais parti de cette ville et je suis consterné par la décision de ce groupe…pour mieux comprendre allez voir leur blog : http://thermochateaugontier.over-blog.com/et face à cette politique de délocalisation où le cours de l’action vaut plus que l’emploi d’humains, je vous demande de faire connaître l’action de ces salariés face au groupe thermo fisher scientific et de faire connaître leur blog…merci et bonne continuation pour votre blog

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