Bordeaux, ton million m’interroge (message à d’autres, en passant)

En 2011, Alain Juppé, maire de Bordeaux, qui allait se succéder à lui-même quelques années plus tard, assignait un objectif simple à ses équipes : faire de Bordeaux une ville millionnaire, « comme Valence (Espagne) ou Zürich (Suisse), un objectif ambitieux et réaliste sur les 10 ou 15 prochaines années » (source).

Une quinzaine d’années plus tard, Bordeaux s’affole : les autocollants « Parisien rentre chez toi » ont défrayé la chronique, les prix au mètre carré flambent (source), les trajets domicile-travail s’allongent, les inégalités augmentent. Le comble étant que les projections réalisées par l’agence d’urbanisme nous apprennent que l’objectif du million pour 2030 risque de ne pas être atteint (source).

De quand date cet objectif ? De 2011, sous Juppé ? Pas du tout : j’ai retrouvé cette archive de l’INA, datée de 1965, savoureuse (en complément voir aussi cette vidéo de Chaban Delmas, sur le même thème, même année).

Chaban Delmas rêvait d’un Bordeaux millionnaire en 1965. Juppé, un demi-siècle plus tard, a fait le même rêve. Son successeur le vivra sans doute, et gageons qu’il visera alors le million et demi, où s’il est un peu fou, la barre des deux millions. Ce n’est pas réservé à Juppé, qui se rêve plus gros que Valence ou Zürich. Ni aux politiques bordelais : Paris veut être plus gros que Londres, n’est-ce pas. Poitiers se compare à Tours, la Rochelle ou Limoges, et réciproquement. Chaque agglomération, chaque ville moyenne, chaque petit village se compare à quelques points de référence, en espérant le dépasser.

Que se passe-t-il dans la tête d’un politique pour s’assigner pour objectif d’être plus gros que son voisin, proche ou lointain ?

J’hésite entre des interprétations psychanalytiques, peu flatteuses pour le genre masculin, et d’autres qui renvoient aux recherches en sciences sociales. Je vais me contenter des dernières.

Interprétation « géographie économique », d’abord : la diffusion des discours sur la concurrence territoriale, la disponibilité de données de plus en plus nombreuses pour se comparer à d’autres, conduit à la multiplication des classements, facilite les points de comparaison, conduit à se focaliser sur quelques indicateurs dont on n’interroge plus le sens. Tout ce qui compte, c’est de croître plus que l’autre, d’être le premier dans le classement. On assimile à tort économie et compétition sportive (je ne développe pas ici, mais la différence essentielle est la suivante : l’économie est un jeu à somme positive, d’où l’intérêt de jouer avec l’autre et de gagner avec lui, les compétitions sportives sont des jeux à somme nulle, d’où l’intérêt de jouer contre l’autre et de le battre), on se rêve premier d’un classement qui n’a plus aucun sens, au risque de s’en étouffer.

Interprétation « économie de l’entreprise », ensuite : dans les années 1960, des travaux menés par des psychologues et des économistes interrogeaient les dirigeants des grandes entreprises sur leurs motivations. Ce qui les motivait, c’était le prestige, le pouvoir, le sentiment de domination, de hauts revenus (arrivait ensuite, mais plus loin, un objectif de compétence). Des objectifs plutôt bien corrélés avec la taille de l’entreprise, d’où l’envie de manager de très grandes entreprises (je renvoie de nouveau à l’analyse psychanalytique, vu le côté genré des directions d’entreprises). Sans doute que la croissance des villes laisse penser à leur premier édile que leur prestige, pouvoir, sentiment de domination, …, augmente d’autant.

Bref : que Bordeaux s’assigne pour objectif de dépasser le million d’habitants m’interroge. Enfin quand je dis m’interroge…

Au risque de paraître naïf, je me dis que si les responsables de nos villes et de nos campagnes se donnaient pour objectif de faire en sorte que leurs administrés puissent couvrir leurs besoins, se sentir bien là où ils sont, s’engager dans les activités qui les motivent, et bien… ce serait pas mal… pas besoin de grandir pour cela, ni d’être plus gros que le voisin.

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Un commentaire sur “Bordeaux, ton million m’interroge (message à d’autres, en passant)

  1. Etonnant article qui rejoint une question faite au vice-président de l’agglomération d’Angers qui défendait son PLU lors d’une réunion publique à Avrillé. Ma question était : avez-vous demandé à vos habitants s’ils voulaient que votre ville (grenouille) se fasse aussi grosse que la ville d’à-côté (le boeuf) ?
    Le vice-président n’a pas apprécié la question : en effet, je lui demandais de motiver les grandes ambitions du PLU choisi par le monde politique local et quels en étaient les racines profondes ?
    Sec ! Impossible de dire pourquoi ces élus cherchent la croissance immodérée de la ville…
    Et cet article, dès son départ, montre bien les effets collatéraux néfastes d’une grossissement des villes.
    Il y a bien quelques explications toujours liées à l’égo de ces décideurs politiques : c’est la nécessité d’obtenir de l’argent pour financer leurs projets pharaoniques qui les flatteront encore plus. Le statut de ces décideurs leur permet outrageusement d’échapper aux effets collatéraux qu’ils déclenchent…Ainsi le maire d’une commune adjacente à Angers ne réside pas dans la commune (dont il est maire) qu’il transforme de façon fondamentale.
    Pourtant, La Fontaine l’avait déjà montré : il arrive des choses pas très saines à la grenouille qui cherchait à se faire aussi grosse que le boeuf ! La leçon n’a visiblement pas été apprise : faut-il la faire copier 100 fois ?

    https://www.poetica.fr/poeme-489/jean-de-la-fontaine-la-grenouille-qui-se-veut-faire-aussi-grosse-que-le-boeuf/

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