Libéralisation de la grande distribution

On n’arrête pas d’entendre que l’ouverture à la concurrence dans la distribution permettrait de créer de nombreux emplois et d’augmenter le pouvoir d’achat des
consommateurs. Tous les économistes semblent d’accord avec cette proposition, s’appuyant pour la plupart sur L’étude
d’Askenazy
. Dernier en date, Daniel Cohen, dans une tribune pour le Monde intitulée « Les
mystères de la vie chère » :

La loi Raffarin a ainsi amputé à elle seule de 9 milliards d’euros le pouvoir d’achat des consommateurs pour le seul commerce alimentaire (selon une étude de
Philippe Askenazy et Katia Weidenfeld Les Soldes de la loi Raffarin, reprise en verbatim dans le rapport de la commission Attali). Dans une économie à croissance ralentie, cela correspond à un
enjeu qu’on ne peut plus ignorer.

 

Une vois discordante, celle de Philippe Moati, professeur à l’Université de Jussieu et directeur de
recherche au Credoc, qui a publié il y a quelques temps un ouvrage de référence sur la
distribution
. Il reconnaît que le cadre réglementaire de la grande distribution a généré des effets pervers non négligeables, mais il doute de la pertinence des propositions de la commission
Attali. Et les arguments qu’il avance me semblent très sérieux. Par exemple, à la question de Valérie Secong dans La Tribune du 18 octobre 2007 « plus de concurrence dopera-t-il la
croissance ? », il répond :

 

Concernant la loi Raffarin, si la libéralisation peut effectivement, localement, accroître la concurrence et favoriser le déploiement de nouveaux concepts innovants,
je ne suis pas sûr qu’on puisse en attendre un réel bénéfice sur l’emploi. Le territoire national est désormais bien équipé en commerces, en particulier dans l’alimentaire. Certes, la
libéralisation encouragerait les groupes de distribution à satisfaire leur soif de croissance par l’ouverture de nouveaux magasins. Mais si le volume du marché ne suit pas, ces ouvertures
entraîneront des fermetures en nombre croissant. Et si les nouveaux venus s’imposent sur la base de prix bas, ils afficheront une intensité en emplois plus faible que les enseignes en place.
Enfin, il n’est pas sûr que l’effet sur la concurrence soit massif car seule l’entrée de nouveaux acteurs peut déstabiliser l’oligopole actuel. Or, étant donné l’importance des économies
d’échelle, un nouvel acteur est contraint d’entrer d’emblée avec un réseau de taille significative, ce qui paraît peu réaliste en raison de la densité commerciale déjà atteinte. Je suis plus
inquiet des conséquences indirectes de la libération des prix si la loi Galland devait être supprimée. Cela déclencherait certainement une guerre des prix. Pour renforcer leur compétitivité, tout
en ménageant leurs marges, les distributeurs renforceraient encore leurs pressions sur les fournisseurs. Ils chercheraient à réaliser des gains de productivité. Les nouvelles technologies
d’automatisation de l’encaissement leur offrent une formidable opportunité. Ainsi, pour un hypothétique gain de pouvoir d’achat, le prix à payer pourrait être la destruction de plusieurs dizaines
de milliers de postes de caissières.

 
 Dans le journal
l’Alsace
, il complète, en indiquant notamment que l’installation de hard discounters pourrait certes faire baisser les prix, mais également peser sur l’emploi, car « ces enseignes
utilisent deux fois moins de personnel par unité de chiffre d’affaires que les enseignes traditionnelles ».
 

Développement complémentaire sur une des filières de l’agro-alimentaire, la filière lait, suite à des échanges avec Jacques Mathé, économiste du Centre d’Economie Rurale de Parthenay (79), membre du réseau national des CER et expert du monde agricole, afin de mieux comprendre les
conséquences éventuelles d’une guerre des prix : les grands distributeurs se fournissent soit auprès d’industriels comme Danone, Lactalis et Nestlé, soit auprès de coopératives. Compte tenu
de la flambée du prix du lait, les industriels et les coopératives souhaitent répercuter une partie de la hausse sur le prix de leurs produits.

 
Pas question, répondent certains politiques et distributeurs, à commencer par Michel-Edouard Leclerc, défenseur devant l’éternel des consommateurs français : il
faut que les industriels rognent sur leurs marges. Sauf que les groupes leader à marques incontournables, comme Danone et Lactalis, n’en ont aucune envie, et qu’ils ont les moyens de
résister : ils se sont engagés depuis longtemps dans des stratégies de différentiation verticale et horizontale afin de sortir de la concurrence en prix. Leur panier de marques fortes,
plébiscitées par les consommateurs, doivent être présentes dans les linéaires et les enseignes ne peuvent s’en passer au risque de perdre des clients. Ces opérateurs leaders, en
répercutant
la hausse des prix de leurs matières premières, peuvent aussi rémunérer correctement leurs propres fournisseurs- éleveurs.
 
Les coopératives, en revanche, n’ont pas cette possibilité : leur positionnement stratégique est plutôt un positionnement en prix et produits peu
identifiés; les volumes qu’elles écoulent sont faibles ; elles sont faiblement internationalisées ; bref, leur pouvoir de négociation vis-à-vis de distributeurs comme Leclerc est
quasi-nul. Elles fournissent la GMS en marque distributeur ou premier prix dans une relation contractuelle. Si la guerre des prix se déclenche, nul doute que les grands industriels
sauront tirer leur épingle du jeu, tandis que les coopératives et leurs membres seront vite étranglés. Seule solution pour eux : à moyen-long terme, sortir d’une seule stratégie de prix,
 en développant des stratégies de marques ou d’ultra différenciation (Champagne, fromages sous AOC, produits labellisés, bio….). À court terme, s’associer aux grands industriels
pour faire pression sur la grande distribution.

On pourra rétorquer que c’est bien fait pour ces coopératives, qui n’ont pas su s’engager plus tôt sur les bons créneaux. C’est en partie vrai. En partie seulement, car leur positionnement
s’explique pour une large part par le système d’incitation des politiques publiques, en l’occurrence de la PAC (voir à ce sujet le billet incendiaire d’Alexandre Delaigue sur la PAC), véritable encouragement à produire en grande quantité des biens
non différenciés.

 

Bref, tout ca pour dire qu’il ne faut pas voir dans les préconisations de la commission Attali une solution miracle aux problèmes de l’économie française, et qu’il
conviendrait d’agir en toute connaissance de conséquences.

Je poste ce billet, et m’empresse de le signaler sur les blogs de Moati et d’Askenazy, histoire peut-être d’entamer un débat…

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18 commentaires sur “Libéralisation de la grande distribution

  1. Il y a un point qui manque  quand même dans cette description , c’est que même si ces réformes risquent d’être plus que décevantes en terme de création d’emploi, il n’empèche que rendre  le même service avec moins de personnel *est * évidemment un gain pour l’économie, que seuls contesteront les adeptes de  creuser des trous pour les reboucher ensuite.

  2. J’ai l’impression que le problème vient de ce que les deux ne parlent pas de la même chose. Askenazy parle pouvoir d’achat, Moati d’emploi. A la base, la question « est-ce que plus de concurrence dans la distribution accroît le pouvoir des acheteurs » a un sens; mais à « est-ce que cela crée des emplois dans le secteur » il est impossible de répondre par l’affirmative ou la négative : cela dépend. Le problème, c’est que « créer des emplois dans un secteur » n’a aucune raison d’être un objectif de politique publique.

  3. Bonjour à tous
    J’aborde malheureusement l’angle de la concurrence comme stimulant de la croissance avec beaucoup d’appréhension. Ce qui est paradoxal, c’est que Jacques Attali en 1973 dans un article que Hervé Kempf rappelle dans le monde du 23/10, mettait en garde l’opinion sur l’utilisation du mot croissance et mettait en avant les recommandations du club de rome. Attali de 1973 était alors prudent, prudence qu’il a perdu aujourd’hui, quand il prôe la concurrence jusqu’à la mort. Il est indiscutable que la concurrence peut stimuler une croissance peut réduire les prix et favoriser la consommation, mais la question est de savoir si la mise en oeuvre de la concurrence répond en amont aux problèmes d’inégalités entre producteurs. Pour se battre à armes égales il faut avoir les mêmes armes. et l’eternel problème en économie d’asymétrie d’information est ici encore à l’ordre du jour. si les petits producteurs veulent survivre, ils doivent se réunir en coopérative et ainsi inciter les pouvoirs publics à la négociation.
    Je doute fort que les soutions Attali soient adaptés aux problèmes danse le secteur de l’agro alimentaire, tout simplement parce qu’il y va de la qualité des produits et de la santé des consommateurs.
    la libéralisation au nom de la croissance dans ce secteur est dangereuse.

  4. L’article de référence sur le sujet est « Does Entry Regulation Hinder Job Creation : Evidence From the French Retail Industry », publié en 2002 par Marianne Bertrand et Francis Kramarz dans le Quarterly Journal of Economics (article téléchargeable ici). Les auteurs analysent l’impact de la loi Royer de 1973 (ancêtre de la loi Raffarin) sur l’emploi (partie IV)  ET les prix (partie V) dans le secteur de la distribution. Leurs estimations indiquent que la loi Royer a eu un impact negatif et significatif sur les créations d’emplois et un impact positif et significatif sur le degré de concentration et les prix pratiqués dans le secteur.Ainsi, quel que soit la dimension analysée (prix ou emploi), l’évidence empirique semble indiquer que les lois de protection du petit commerce sont néfastes d’un point de vue économique. Evidemment, d’autres dimensions sont négligées par ce type d’études : environnement, aménagement urbain, conditions de travail, pour lesquels l’impact est sans doute moins clair.

  5. Je crois que je ne comprends pas bien l’argument de Philippe Moati, en particulier pourquoi est-ce mal de « chercher à réaliser des gains de productivité »? J’ai l’impression qu’il s’agit du <a href= »http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2006/12/22/696-incomprehensions-courantes-de-l-analyse-economique »> biais productiviste </a> denoncé en son temps par Econoclaste. Si la distribution fait des gains de productivité cela va peut-etre conduire a la diminution du nombre de caissieres, mais cela va entrainer d’autres créations d’emplois.

  6. Je ne comprends pas comment la commission Attali peut prétendre casser l’oligopole quand on voit le nombre d’opérateurs sur le marché national.Les opérateurs européens pénètrent le marché via des enseignes de hard-discount. Or sur la période récente on a vu que ces enseignes n’attiraient plus tellement de clients notamment depuis que les opérateur nationaux ont développé une politique marketing plus agressive « façon Logan », ils crient partout « j’ai des petits prix ! », font des promotions et développent leurs MDD et 1ers prix, et espèrent voir repartir le client avec un peu de produits de marques dans leurs caddies.De plus, peut-on imaginer une ville comme Poitiers, qui n’en peut plus de ses très grandes surfaces, avec une libéralisation totale de l’installation des GMS ?Construire des GMS demande un espace conséquent qu’on ne peut plus trouver qu’à la périphérie des agglomérations. Construire dans ces zones accroît les déplacements automobiles. Est-ce que ça ne va pas à l’encontre des problématiques environnementales pour lesquelles il faudrait plutôt repenser la géographie des villes en organisant des quartiers de taille moyenne autour de petits pôles commerciaux qui limiteraient les déplacements automobiles (car qui va à la GMS de la périphérie en bus ??).Monsieur Attali va se faire tirer les oreilles par Jean-Louis Borloo au prochain apéro !

  7. Je comprends qu’on puisse critiquer l’affichage par la commission Attali en terme du nombre d’emplois créés par les politiques de concurrence et je comprends aussi qu’on puisse juger que les petits commerces ont un cote sympathique, un role de proximité et presentent tout un tas d’avantage en terme d’amenagement urbain.Mais je ne comprends toujours pas l’argument de Moati sur les gains de productivité: l’argument profond derriere la liberalisation du commerce est l’existence de gains de productivité (s’il n’y en avait pas, il ne pourrait pas y avoir de creation d’emplois). Dire qu’il y a un risque de gains de productivité est étrange. Je trouve que cela ressemble a l’idee luddiste que l’arrivee du progres technique detruit les emplois (les machines d’encaissement automatiques detruisent les emplois des caissieres). C’est vrai, mais c’est la source de la croissance et de l’augmentation des salaires. Je ne vois pas vraiment comment on pourrait souhaiter ne pas vouloir faire de gains de productivité.Je vous suis par contre parfaitement pour dire que dire que l’on ne sait pas trop si les emplois créés seront plus qualifiés ou moins. Mais j’aurais tendance a dire que si les craintes de Moati qu’on remplace des emplois non qualifiés (mal payés) par des emplois plus qualifiés (mieux rémunérés) sont vérifiées, alors c’est une bonne nouvelle pour une telle politique. J’aurais pensé aux craintes inverses : l’artisant boucher qui va etre concurrencé par une grande surface risque de disparaitre au profit de jeunes moins bien formés au métier et cela pourrait etre un probleme si une perte de savoir faire s’en suivait.Au final, je comprends parfaitement qu’on puisse dire: « la commission Attali surestime le nombre de creation d’emplois » (car il y a de la substitution, car il y a deja bcp de grandes surfaces), mais je ne comprends pas qu’on puisse dire « c’est affreux, cette politique va conduire a des gains de productivité! »

  8. Pour ma part, il m’a toujours semblé qu’il fallait distinguer la productivité dans le secteur productif et dans l’économie domestique. Pour construire une voiture et resister à une concurrence mondiale, il faut évidemment être le plus productif. En revanche, en quoi être hyperproductif dans un service de l’économie résidentielle a un intérêt ? Ca fait juste un peu moins d’emploi sur le territoire et un peu plus de pouvoir d’achat pour les consommateurs de ce territoire, donc un peu plus d »inégalités … Par ailleurs, j’aimerais mettre dans le débat une autre question ou une autre approche de la question : Dans le débat sur la libéralisation du commerce, il y a aussi les marges arrières. Vouloir les supprimer pour entraîner une baisse de prix suppose que ces marges arrières finissent dans la poche des distributeurs, ce qui devrait produire des profits importants. Or, d’après ce que j’ai pu voir, la grande distribution fait des profits raisonnables. Ou passe l’argent des marges arrières ou autrement dit, ou sont les marges de manoeuvre pour baisser les prix  ? – dans un suremploi ou des sursalaires ?- dans de la corruption ?- dans des investissements à l’international ?ou l’idée qu’on peut baisser les prix est-elle simplement une idée fausse ?

  9. Le problème est Moati le souligne justement c’est c’est celui des barrières à l’entrée avec l’oligolopole qui s’est installée. La libéralisation aurait sans doute été utile dans les années 70, elle aura beaucoup moins d’impact désormais. Car qui va en profiter ? les mêmes qui sont déjà à l’oeuvre sur le territoire Sans compter que les lois Raffarin n’ont jamais empêché d’ouvrir des centres commerciaux et de créer des emplois loin s’en faut. Cela prenait juste plus de temps qu’ailleurs Et beaucoup de sociétés se contentaient du coup de moins de 300 m² pour éviter les fourches caudines des commissions ce qui multipliaient paradoxalement les emplois car en proportion moins de monde travaille dans une trés grande surfaceBref  Attali me fait l’effet du type qui découvre que pour croître l’homme a besoin du boire du lait … alors qu’il en a bu toute son enfance pour croître

  10. Malakine pose des questions auquelles il faudrait répondre… pour être crédible !!!  La pensée unique rêgne sur l’économie comme partout ailleurs dans la bullocratie.La FRANCE semble être le seul pays à la surface de la planète dont les élites médiatiques n’ont pas encore compris que l’économie n’est ni de gauche, ni de droite; qu’elle est simplement bonne ou mauvaise.La bullocratie française reste isolée dans la galaxie pour ne pas saisir qu’avec une bonne économie et une bonne relance on peut alors avoir les moyens d’une bonne politique sociale…. plus ou moins sociale selon qu’on est de droite ou de gauche.Seule la pensée unique des élites médiatiques française (y compris « Marianne ») empêche cette prise de conscience:La Blogosphère ou les « Milieux autorisés »: Deux paradis de la pensée Unique ?http://blog-ccc.typepad.fr/blog_ccc/2007/11/la-blogosphre-o.html#comments 

  11. @ Malakine :  » en quoi être hyperproductif dans un service de l’économie résidentielle a un intérêt ? »De manière générale, gagner en productivité consiste à créer plus de richesses avec autant de ressources, richesses qui pourront être distribuées sous forme de revenus, revenus qui permettront à leur détenteurs de satisfaire leurs besoins. Dit autrement, si l’on s’accorde sur le fait que l’objectif économique essentiel d’un pays est d’accroître le niveau de vie de l’ensemble des habitants, gagner en productivité devient le moyen essentiel pour atteindre cet objectif (ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas de problème à traiter, mais c’est un enchaînement essentiel en économie).

  12. Tout à fait d’accord avec toi Olivier. Les centrales d’achat vont resserer encore leur emprise sur les PME… à moins que les enseignes finissent par comprendre que le partenariat avec les PME est une des clés de leur nécessaire différenciation. On pourrait ajouter au chapitre des conséquences négatives d’une libéralisation hâtive du commerce les effets probablement très négatifs sur le commerce urbain (je n’ai pas dit « petit commerce », dans la mesure où le commerce urbain est aujourd’hui, pour une part croissante, sous le contrôle des grands groupes de distribution). La loi Galland, en réduisant l’écart de prix entre les grandes surfaces périphériques et le commerce urbain, avait favorisé une certaine stabilisation de ses parts de marché. La réforme de la loi Galland a déjà mis fin à cette embellie. Une libéralisation sauvage aggraverait sensiblement la situation.

  13. Bonjour,Nous partageons une vision critique du rapport Attali en la matière: la vision de Sarkozy et Attali est fort simpliste et oublie que « tout se tient ».1) La suppression des marges arrières ne concernera que les marques nationales et pas les MDD/premiers prix soit environ 7% maximum des dépenses des Francais (vs 40% pour le logement par exemple)2) La suppression du SRP entrainera une destruction dans les emplois de la distribution hype/super et l’agro alimentaire francais au profit de créations, moins nombreuses, dans le hard discount

  14. Bonjour, Tout d’abord, merci à OBO d’avoir ouvert cette discussion très intéressante. Sur la question de la productivité, si je suis d’accord avec lui pour reconnaître que la productivité est un concept incontournable des économistes, je pense que, comme d’habitude le diable se niche dans les détails, et ici, les détails, ce sont les problèmes posés par les instruments de mesure de ladite productivité. Or, dès que l’on passe d’un raisonnement général intellectuellement impeccable, à une appréhension plus empirique, on se trouve confronter à des questions extrêmement délicates. Je pense ici notamment aux travaux de l’économiste Jean Gadrey qui a proposé dans un ouvrage paru en 2003 aux éditions La Découverte intitulé Socio-économie des services, une réflexion subtile et nuancée sur la question justement de la pertinence de la (mesure de la) productivité dans les activités de service notamment à forte intensité informationnelle. C’est pourquoi, il considère, je le cite, que dans ces activités, « l’analyse des performances économiques réelles (productivité, efficacité, croissance) de très nombreuse activités de services ne peuvent échapper à une étape préalable de mise au point de conventions d’évaluation, c’est-à-dire de règles portant sur ce que les uns et les autres conviennent de retenir comme critères d’efficience, dès lors qu’aucun ne s’impose techniquement. » (p68). Il propose donc d’y regarder de plus près avant d’utiliser ces termes et notamment aborde la question de la productivité « commerciale » au cours des années 1980, en comparant la situation de la France et des USA. Il montre que si l’on compare la productivité du travail dans les grandes surfaces à dominante alimentaire dans ces deux pays, en termes de volume de ventes réalisées par heures de travail, cette productivité aurait cru nettement plus vite en France qu’aux USA au cours des années 1970 et 1980. Or, si l’on utilise une grille de mesure plus sophistiquée (dont il propose la méthodologie dans son livre aux pages 70 à 74), le constat se renverse. En effet, a) en matière de logistique des marchandises, l’avance technologique et organisationnelle des USA serait selon lui perceptible ; b) dans le domaine de la logistique informationnelle, cette avance serait encore plus facile à constater : la proportion de magasins (de taille comparable) équipés de scanners, utilisant des systèmes informatiques intégrés, des méthodes de management par produit, etc. y était deux à trois fois supérieurs en 1990 ; c) enfin, en ce qui concerne la diversité et le niveau des services directs rendus à la clientèle, la différence serait considérable, et l’écart se serait creusé au cours des années 1980 (assistance directe, .rayons de distribution individualisés, éventail des choix proposés, horaires d’ouverture). Gadrey conclut ainsi : « Pour un même volume statistique de ventes, le service commercial n’a pas le même contenu qualitatif aux Etats-Unis et il y requiert (en moyenne) plus de travail. Considérer cela comme l’indice d’une efficacité inférieure revient à ignorer la dimension du service de la distribution (…). » Certes, les données citées sont issues de périodes assez anciennes et depuis la grande distribution étatsuniennes s’est plutôt fait connaître chez nous avec l’image socialement désastreuse (pour les employés) de l’enseigne Wal Mart ! Concernant d’ailleurs l’évolution de la concurrence aux Etats-Unis, il sera intéressant de voir ce que va donner l’offensive lancée par Tesco (voir les Echos du 8/11/2007, http://www.lesechos.fr/info/distri/4645506.htm ). Il n’empêche que sur le plan de la méthode de la mesure de la productivité, on ne devrait pas ignorer, notamment, la qualité du service offert dans la prestation de service, dont certains messages postés rappellent d’ailleurs l’importance, comme la plus ou moins grande proximité géographique, par exemple. C’est pourquoi, je comprends les mises en garde de Philippe Moati. Si la productivité compte, encore faut-il être en mesure de la mesurer « toutes choses égales » par ailleurs, sinon le « productivisme » menace, et l’on reste songeur, en effet, sur le peu de rigueur méthodologique dont semble faire preuve « l’Attali nouveau » lorsqu’il s’enflamme sur les vertus de la concurrence et les bienfaits de la croissance sans trop sembler se préoccuper des conditions concrètes de leurs modalités.

  15. Olivier, »Les « comment » m’intéressent assez pour que je renonce sans regret à la vaine recherche des « pourquoi » de ROGER MARTIN DU GARD » et « L’imagination est plus importante que le savoir d’ ALBERT EINSTEIN » sont deux phrases clef de l’évolution du monde.Quand je prononce ces « perles » de la raison chez les idéologues à la suite de certaines de leurs propositions… elles restent sans réactions et sans réponses CAR LEUR SENS PROFOND EST HORS DE PORTÉE DE LA PLUS PART DES INTELLECTUELS ASSIS !!!En ce qui vous concerne, cela veut dire qu’au sujet de  la productivité on peut dire pourquoi on la souhaite (pour autant qu’on la considère sans prendre ne compte de ce que cela veut dire en matière de consommation d’énergie, en particulier pour le régime totalitaro-financier de la Chine et pour l’Inde).Mais aucun « mage » de l’économie ne peut dire COMMENT !!!!

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