Présidentielles 2007 : que nous apprend l’électeur médian?

Pour comprendre une partie des discours des politiques, rien de mieux que le modèle de Hotelling, base de la théorie de l’électeur médian. Explications.

 L’échiquier politique va de l’extrême gauche à l’extrême droite. Schématisons-le comme suit :



Considérons ensuite que deux candidats luttent pour accéder au pouvoir. Le gagnant est celui qui récolte le maximum de suffrages. Chacun des deux candidats va se situer quelque part sur l’échiquier politique. Sa localisation en 0 signifie qu’il développe un programme d’extrême gauche. Sa localisation en 2 un programme disons PS, en 6 un programme UMP, en 8 un programme FN, etc…

 La localisation choisie par le candidat ne dépend pas de ses valeurs ou préférences intrinsèques : son objectif est de développer un programme lui permettant de recueillir le maximum de voix.

1/ Elections à 1 tour

Imaginons que le premier candidat se localise en 2. Le citoyen localisé en 2 est très satisfait, le programme correspond exactement à ses préférences. Le citoyen localisé en 3 est un peu moins satisfait : voter pour le candidat localisé en 2 lui coûte un peu, mais s’il n’y a qu’un candidat, ma foi, il s’y résigne. Pour ceux localisés en 4, 5, 6, 7 et 8, le coût est encore plus important, il croît avec la distance entre le citoyen et la localisation du politique….

Première question : si deux candidats sont opposés, où ont-ils intérêt à se situer ?

Supposons que le premier est en 2. Le deuxième, pour accéder au pouvoir, a intérêt à se localiser en 3 : il gagne les suffrages des citoyens 3 à 8 (6 voix), l’autre candidat n’en récolte que 3 (0, 1 et 2). Voyant cela, le premier candidat a intérêt à se déplacer dans l’espace des programmes, pour se localiser en 4. Il gagne alors (5 voix contre 4). Le deuxième, à son tour, a intérêt à se déplacer en 4 : il ne gagne pas, mais il ne perd pas non plus, les deux candidats se répartissent à égalité le marché.

Première conclusion : on aboutit à un principe de différenciation minimale, en l’occurrence des programmes politiques. L’enjeu pour les candidats est de bien saisir les préférences de l’électeur situé au milieu du segment, électeur que l’on qualifie logiquement d’électeur médian, d’où le nom de la théorie…

2/ Elections à deux tours

Seul problème, l’élection présidentielle, en France, est une élection à deux tours. Si bien que l’enjeu, au premier tour est avant tout… de passer au deuxième tour! Autrement dit, pour les candidats de gauche, de rassembler à gauche et pour les candidats de droite de rassembler à droite.

 Si l’on considère, de plus, que la répartition de l’électorat suit grosso modo la courbe suivante…

 

 … il en résulte que le candidat de gauche a intérêt à se situer en 2, celui de droite à se situer en 6, autrement dit, respectivement, aux premier et troisième quartiles. Une fois le premier tour passé, chacun se devra de recentrer son discours, pour se rapprocher des préférences de l’électeur médian.

 Sur la base de ce petit modèle, l’erreur de Jospin paraît évidente : en affirmant que son programme n’était pas socialiste, et ce avant le premier tour, il s’est localisé trop tôt en 4, les électeurs de gauche ont préféré s’en remettre aux autres candidats mieux ancrés à gauche.

3/ Et 2007 ?

 Qu’en est-il des élections de 2007 ? Le jeu est sans doute encore différent : l’écart entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy et les autres candidats est tel qu’il semble qu’ils sont déjà en train de jouer le second tour, l’un et l’autre "lorgnant" de l’autre côté.

 Pas totalement, bien sûr : chacun garde en tête l’importance de rassembler son propre camp. De ce fait, Nicolas Sarkozy remet régulièrement sur la table les sujets de l’insécurité et de l’immigration, histoire de ne pas perdre les voix de l’extrême droite. Ségolène Royal, quant à elle, a sans doute un terrain mieux dégagé à sa gauche : la peur du 21 avril lui garantit jusqu’à un certain point que les voix s’éparpilleront peu. Elle donne également régulièrement des gages à la gauche de la gauche (ralliement de Montebourg d’abord, de Chevènement ensuite ; discours sur les délocalisations et sur sa volonté de terroriser les capitalistes, également, etc…).

Tout l’enjeu, pour eux, est donc de rassembler leur camp sans effrayer l’électeur médian… équilibre instable s’il en est! Pour cela, si l’on suit Daniel Cohen (article payant), ils ont le choix entre deux formes de radicalisation :

* le radicalisme stratégique, qui consiste à faire surgir des thèmes de campagne qui rassemblent son propre camp et divisent le camp adverse.

* le radicalisme partisan, qui consiste en quelque sorte à ignorer le camp adverse, en comptant sur sa défaite en raison de l’usure du pouvoir.

Le radicalisme stratégique, c’est sans conteste ce que tentent Sarkozy et l’UMP avec l’insécurité, voire avec les 35 heures. Sans grand succès jusqu’à présent, me semble-t-il. A l’inverse, Ségolène Royal et le PS s’essayent au radicalisme partisan, Nicolas Sarkozy étant au pouvoir depuis quelques années… mais, pour l’instant, sans plus de succès!

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12 commentaires sur “Présidentielles 2007 : que nous apprend l’électeur médian?

  1. Remarquable analyse que je partage amplement: la thèse de l’électeur médian est relativement fructueuse pour comprendre les stratégies des deux candidats à ‘élection présidentielle (et les erreurs à éviter comme celle de Jospin en 2002).Ségolène Royal bouscule la gauche "classique" (avec ses thèmes sur le traitement de la délinquance, les 35 heures, son refus initial d’un mariage homosexuel…) tout en ne faisant pas l’erreur de Jospin en 2002 (elle donne aussi des gages à la gauche, toute la gauche: le slogan sur l’ordre "juste", sa position sur les OGM, sur les jurys populaires…). Sa position sur les profs est à cet égard exemplaire: elle critique son propre camp (cela est dans l’air du temps, Allègre est resté populaire dans l’opinion publique pour cela) mais c’est pour que les enseignants puissent assurer des aides aux élèves en difficultés. L’argument est subtilement distillé et engrange les bénéfices dans toutes les opinions publiques (alors que la perception de Nicolas Sarkozy sur ce sujet est beaucoup plus "dangereuse" : pour résoudre les difficultés du système éducatif, il mise sur la suppression de la carte scolaire afin de mettre en concurrence les établissements scolaires: on retrouve un mélange de dirigisme et de libéralisme un peu osé dirons-nous)Elle rajoute une dimension nouvelle, dans l’air du temps, celle de la démocratie participative… Elle réussit le tour de force de se présenter comme "nouvelle" en politique (alors que cela fait plus de 20 ans qu’elle est une "professionnelle de la profession")Nicolas Sarkozy me paraît plus maladroit avec cette stratégie: il donne certes, comme vous le montrez des gages à son camp par le côté sécuritaire et autoritaire, il cherche à gagner de nouveaux électeurs (la discrimination positive, ses arguments sur la suppression de la double peine…). Mais il me parait faire un grand écart "idéologique" qui risque d’apparaitre comme un slogan "creux": la rupture tranquille. C’est vraiment symptomatique de sa difficulté à se positionner dans le champ politique – pour employer un vocabulaire emprunté à P. Bourdieu-: il est à la fois l’incarnation de la continuité du pouvoir (depuis 2002), ce qui le conduit à rester au gouvernement et assumer le bilan: mais il doit aussi apparaître comme celui qui incarne la rupture (il n’assume pas totalement le bilan des gouvernements successifs- cf ses dernières déclarations). On n’est pas élu sur un slogan, c’est vrai, mais celui-ci incarne la position stratégique du gagnant (on se souvient de la force tranquille en 1981 et de la fracture sociale en 1995).Entendons-nous bien, ce qui compte pour la présidentielle, c’est qu’on nous raconte une histoire à laquelle nous aimerions croire collectivement (autrement dit, ce n’est pas en s’appuyant sur un bilan, ou sur des mesures techniques comme la hausse du SMIC ou la baisse des impôts qu’on emporte l’élection). C’est pourquoi je pense que tous les débats qui se centrent exclusivement sur les programmes (d’ailleurs quel est le programme de Ségolène Royal ? Personnellement, je ne l’ai pas vu ni sur son blog ni ailleurs) risquent de mener à une impasse. Votre analyse est largement plus fructueuse.Conclusion: Force est de constater que depuis quelques mois, le positionnement stratégique de Ségolène Royal est d’une redoutable efficacité; alors que celui de Nicolas Sarkozy est devenu plus confus et brouillon (il a commencé à droite toute, et maintenant, il a mis un peu d’eau dans son vin).Je fais une prédiction (qui vaut ce qu’elle vaut):  je donne Ségolène Royal gagnante en 2007 – toutes choses égales par ailleurs-Sur la thèse de l’électeur médian, j’ai retrouvé un extrait de l’article de Daniel Cohen de 2002
    le théorème de l’électeur médian est évidemment un modèle : elle caricature le monde pour en saisir un des traits essentiels. Elle omet fatalement d’autres éléments importants. L’une des faiblesses principales tient au fait qu’elle prend comme donné  l’axe sur lequel se fait l’opposition droite-gauche (ici les impôts). Or l’un des enjeux des campagnes électorales est de renouveler l’offre politique existante en proposant d’autres thèmes de débat. La gauche peut ainsi mettre à son crédit, par exemple, d’avoir imposé par le passé le RMI, sans avoir à rougir du fait que la droite s’y soit ralliée ensuite. De même, la droite peut arguer que c’est grâce à elle que TF1 a été privatisée : même si la gauche l’accepte aujourd’hui, la chaîne serait sinon restée sous monopole d’Etat
    Source : Daniel Cohen, le monde avril 2002
    Là encore, même si ce modèle a des limites, il permet de comprendre ce qui est en jeu dans cette élection.

  2. Pour compléter sur un point, petit extrait de l’article 2006 de Cohen : "Il y a plusieurs manières de comprendre une campagne électorale. La plus simple est de dire que les candidats exposent leurs projets, à charge pour les électeurs de les départager. Idée qui n’est pas fausse, mais partielle et en partie naïve. Car une campagne électorale se joue aussi comme une campagne militaire : il faut déplacer ses troupes et affronter l’adversaire". Cohen enchaine ensuite avec l’analyse "électeur médian".Le moins que l’on puisse dire, effectivement, c’est que ni SR, ni NS n’exposent un projet clair et lisible. A contrario, lors de la campagne pour l’investiture PS, j’ai eu l’impression que Fabius et DSK exposaient chacun un projet avec une cohérence interne (avec lesquels on peut être d’accord ou non, là n’est pas le problème). On sait ce qu’il advint…

  3. Trois remarques quand même:1- Peut-on vraiment passer de 2 à 4 (ou de 6 à 4) entre deux tours comme si les electeurs n’avaient aucune mémoire ? Une notion de crédibilité des promesses semble manquer (ce qui me semble impossible à modéliser dans un jeu sans répétition). Je ne critique pas pour le plaisir de critiquer, mais parce que l’ "art" de changer de discours entre deux tours me semble une des clés pour gagner un élection présidentielle2- Jospin s’est fait éliminer de très très peu. S’il était passé, on n’en parlerait plus. Il me semble qu’il pensait déjà au second tour, puisqu’un recentrage au second tour est plus facile plus on est proche du centre pendant le premier tour. Donc Jospin a du arbitrer entre une campagne au centre, qui augmentait ses chances au second tour et une camagne à gauche, qui lui assurait de passer facilement au second tour mais qui rendrait celui-ci plus délicat. Risqué, certes, on l’a vu, mais pas forcément une faute.3- Quid des sondages?  Si on avait annoncé à l’avance que Jospin risquait de perdre au 1er tour, il n’aurait probablement jamais perdu. Les électeurs de votre modèle semblent voter au premier tour sans penser au second tour. Pas très rationel, non ?LSR

  4. @ Elessar : 1/ ce n’est bien sûr pas aussi schématique que ça. Comme dit après, avant le premier tour "Tout l’enjeu, pour eux, est donc de rassembler leur camp sans effrayer l’électeur médian". Autrement dit, on joue en 2/6, mais on se montre crédible pour être ensuite en 4…2/ oui, on peut effectivement le voir comme ça. Malgré tout, sa petite phrase "mon programme n’est pas socialiste" avait fait couler beaucoup d’encre avant le premier tour et sans doute contribué à sa défaite. D’accord, s’il était passé au 2ème, plus personne n’en parlerait. Ou plutôt si : tout le monde louerait l’audace du propos et l’habileté de la stratégie!!!3/ si, si, les électeurs pensent au second tour. cf. 1/. A mon avis, c’est d’ailleurs une des raisons de la victoire de Ségolène Royal à l’investiture PS (cf mon commentaire plus haut).Sinon, de manière générale, l’analyse "électeur médian" a bien sûr des limites, il faudrait compléter.

  5. Le probleme avec cette théorie c’est que Bush a gagné avec la strategie strictement inverse de polarisation et de regroupement de son camp dans un combat frontal. 
    A terme cela me parait d’ailleurs la meilleure stratégie dans la mesure un positionnement wishy washy ne pourra aboutir, une fois de plus, qu’a l’échec, l’insatisfaction et probablement l’explosion.  Voila 30 ans que les partis gouvernent dans un "centre" mou bureaucrato social et le moins que l’on puisse dire c’est que cela ne fait pas avancer le schmilblick (parenthese de rupture 1981-83 exclue, et avec le succes que l’on sait). 
    La condition fondamentale, c’est que chaque parti definissent ses valeurs fondamentales, et fasse un boulot de reflexion strategique sur le type de societe qu’il veut promouvoir, pourquoi, comment, a quel cout, etc. comme n’importe quelle entreprise privée.  Nous sommes mal parti.

  6. au delà de cette analyse interessante, il y a une chose qui joue énormement c’est la personnalisation de la politique que la 5eme république permet.
    Vous verrez qu’avec une lection parlementaire, les idées reviennent au devant de la scene grace à la multiplicité des candidats qui ne permet pas de donner de prises individuelles aux médias (ou peu) au bénéfice du débat d’idées.
    Les primaires socialistes concourraient du même principe que la présidentielle sous la 5eme, d’où le résultat personnalisé!

  7. C’est oublier un aspect : la personnalité des candidats. qui modifie en profondeur cette théorie .Ségoléne Royal parce qu’elle est issu d’une famille de droite, de militaires peut se permettre un discours plus radical que Jospin.Comme aurait pu le faire Jacques Delors, dans des domaines comme l’environnement ou la protection sociale.A contrario, un candidat bourgeois de gauche comme Fabius qui délivre un discours orthodoxe de gauche perd sur tous les tableaux.Il n’est ni crédible à gauche, ni à droite.Le positionnement ne suffit donc pas. Mais plus encore. Jamais un candidat "parisien" n’a réussi l’exploit de se faire élire. Et il devrait en être ainsi encore cette fois-çi.A Jacques Chirac, le corrézien, je vois succéder, Ségoléne Royal, la poitevine.Eventuellement, le médian géographique est plus important que le médian politique. Voir aux Etats-Unis, l’impossibilité poiur John Kerry de se faire élire. Les plus fins Analystes l’avaient prédits. Un candidat doit être proche du Sud. Arkansas pour Bill Clinton, Texas pour Bush.

  8. Je pense que les stratégies des grands candidats se comprennent en effet assez bien dans le cadre du théorème de l’électeur médian. Ce que je trouve plus difficile à comprendre, ce sont les stratégies des petits et des très petits candidats. Comme je l’explique dans mon dernier post, notre système électoral favorise un certain pluralisme de l’offre électoral mais est plutôt défavorable aux très petits candidats.http://libertesreelles.ifastnet.com/spip.php?article40

  9. Ceux qui veulent creuser ce sujet passionnant trouveront un chapitre entier qui lui est dédié dans le denier ouvrage de B.Lemennicier "La morale face à l’économie". Bonne année 2007 et bon vote!

  10. Le problème que j’ai est avec les données plus qu’avec la théorie. La répartition des opinions de la société française est unimodale (et non bimodale) sur au moins 95% des sujets, peut-être 99%.

    La gaussienne est une bonne approximation de ce qu’on obtient sur tout axe de synthèse d’une douzaine ou plus d’opinions.

    Mais … l’orientation des opinions *des gens*, interrogés par sondages, est rarement conforme à un axe qui irait des positions de la LO à celles du FN.

    En fait, ce qui est le plus clivant dans les données (écart-type le plus fort), c’est un axe d’ouverture à l’étranger vs. défense de l’entre-soi.

    Le pôle ouverture à l’étranger associe intérêt pour les pays anglo-saxons, la mondialisation, le développement du tiers-monde, le tourisme, les immigrés, les musiques du monde etc.

    (alors que beaucoup imaginent la France clivée entre un pôle pro-USA et un pôle pro-Tiers-Monde, ça n’apparaît nullement dans les données).

    Les questions traditionnellement gauche-droite sur l’entreprise et les salariés font maintenant l’unanimité (sur la nécessité et le cynisme de l’entreprise) et ne sont donc plus clivantes. Le dernier reliquat de l’axe gauche-droite classique pourrait être le jugement sur l’administration et sa performance (et encore).

    Donc les candidats peuvent se positionner à bien des endroits mais … « à gauche » ou « à droite », ça ne leur rapporterait rien, par conséquent « au centre » non plus.

  11. Ce genre d’analyse est terrible. J’espère (<- idéaliste!) encore que la politique est une affaire d’idée – qu’il s’agit de convaincre sur un programme – ou alors bon on arrete tout et on fait du marketing. Il est capital de dénoncer ça! Décripter et dénoncer!

  12. Ping : Présidentielle 2017, répétition, pédagogie et sourire nostalgique… | Olivier Bouba-Olga

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