500 millions de pseudosciences et moi et moi et moi…et quelques autres…

Because science has to try to be right

TED est une conférence qui réunit des scientifiques de renoms et cherche à propager de nouvelles idées pour l’avenir.

Peu connu en France, ces conférences ont un impact significatif dans les pays anglophones et de nombreux conférenciers de qualité y apparaissent. Je profite justement d’une lettre ouverte adressée à TED pour aborder le thème à l’origine de ce blog: les différences entre science et pseudo-science. Cet article est en effet largement inspiré de cette lettre qui relève un ensemble d’éléments permettant de mieux cerner les différences entre les deux domaines. Car, au grand dam des sceptiques dont je fais partie, il n’existe aucun critère irréfutable pour séparer les deux notions comme il n’existe pas de critère définitif pour séparer religion et secte ou encore érotisme et pornographie. Notre seule arme reste donc l’argument de bon sens, I know when I see it. Bon sens néanmoins aiguisé par un ensemble d’éléments que nous allons tenter de parcourir ici.

La « bonne » science

it's an opinionCommençons d’abord par tracer les contours de ce que l’on appelle généralement « bonne » science, en gardant en tête que ces critères ne sont que des points de repères et que cette liste n’est absolument pas exhaustive. La « bonne » science

  • formule des hypothèses qui peuvent être vérifiées et testées. Le complexe d’Oedipe, pour reprendre un thème cher à la psychanalyse, n’est pas une hypothèse qui peut être testée ou vérifiée, si le patient conteste, il peut alors être accusé de refouler inconsciemment cette idée.
  • publie des résultats dans des journaux « réputés » à comité de lecture. Bien sûr, il existe de nombreux contre-exemples mais généralement cela donne une bonne indication de la qualité des travaux.
  • base ses résultats sur des théories qui sont discutées et argumentées par de nombreux experts du domaine. La télékinésie, aussi fascinante qu’elle puisse paraître, ne passionne plus grand monde si ce n’est les scénaristes à Hollywood.
  • défend ses résultats par des expériences qui ont généré suffisamment de données pour convaincre d’autres experts de leur validité (origine anthropique du réchauffement climatique).
  • est suffisamment sûre de ses résultats pour reconnaître que certaines parties peuvent être moins bien définies et mériteraient des recherches plus importantes (cf. l’humilité dont parlait Feynam dans notre précédent article). C’est un point extrêmement important et le péché mignon de certaines médecines alternatives.
  • propose des résultats qui ne vont pas à l’encontre de tout le bagage scientifique existant. A l’inverse, notre chère médecine homéopathique est basée sur des « lois » qui contredisent toute la physique actuelle.Im sure someone

La « mauvaise » science

Faisons maintenant un petit tour du côté de la « mauvaise » science. Les mêmes remarques s’appliquent ici (les critères ne sont qu’une indication et cette liste n’est pas exhaustive). Vous trouverez évidemment une certaine similarité. La « mauvaise » science

  • ne réussit pas à convaincre beaucoup de chercheurs dans le domaine en question.
  • n’est pas basée sur des expériences qui peuvent être reproduites par d’autres (comme c’est le cas lorsque des témoignages sont avancés pour faire office de « preuves »).
  • souffre d’un excès de confiance caractéristique (« nous avons démontré que les OGMs sont des poisons »).
  • utilise des interprétations trop simplifiées de recherches légitimes en les mélangeant avec des termes imprécis, à la mode, ou spirituels, pour en déduire une nouvelle théorie qui n’a plus aucun sens.
  • parle de manière dédaigneuse des scientifiques du courant dominant (Séralini me revient de nouveau en tête et son leitmotiv qui se résume plus ou moins à « vendu à Monsanto »).

Comportement douteux

Il est probable que vous ne soyez pas un expert sur le sujet que votre interlocuteur va présenter, mais vous pouvez facilement identifier une attitude qui doit vous pousser à la méfiance.

  • bombardements de données non reliées au thème en étant sûr que personne ne prendra le temps de les vérifier.
  • prétention à détenir un secret, une connaissance que d’autres veulent cacher (ce qui va généralement de pair avec les théories du complot).
  • révélations de sources non référencées sur des sites « classiques » du genre Wikipedia.
  • accumulation d’anecdotes et de témoignages 1, un grand classique qui marche à tous les coups 2.
  • proposition de produits pour résoudre un (faux) problème soulevé précédemment (par exemple le power balance).
  • appel à la notion du juste milieu, autre grand classique très utilisé par exemple chez les créationnistes qui demandent à ce qu’on accorde autant de place aux théories créationnistes qu’à l’évolution.

Comment lutter efficacement contre les pseudosciences?

Exposer des arguments rationnels ne suffit malheureusement pas à faire disparaître une pseudoscience. On sait par exemple qu’aligner les arguments peut provoquer l’effet inverse, renforcer la croyance initiale et ce, d’autant plus si ces arguments sont très techniques et difficiles à suivre. Or, dans la plupart des cas, la science n’est pas simple et démonter un argument fallacieux demande toujours de revenir sur des bases scientifiques parfois complexes, notamment si on ne dispose pas du bagage nécessaire pour les comprendre. Cinq éléments sont à retenir pour éviter d’être contre-productif:

  • éviter de familiariser la croyance: plus on parle d’une pseudoscience, plus elle devient connue, et plus on a tendance à y croire, un peu à l’image de la publicité qui permet à un produit de gagner en crédibilité.
  • ne pas tomber dans l’excès d’arguments: l’afflux d’arguments a un effet contre-productif. A propos de l’affaire Séralini, certains de mes collègues avaient des raisonnements du type « c’est pas possible qu’il y ait tant de critiques, c’est qu’il y a forcément quelque chose de juste dans cette étude qui dérange ».
  • ne pas tenir compte des biais culturels.
  • donner une explication alternative: quand on démonte une croyance, comme par exemple l’idée que les attaques du 11 septembre ont été commises par le gouvernement américain, il est important de proposer une théorie « alternative ».
  • rester simple (ou KISS en anglais, « Keep It Simple, Stupid » assez explicite…).

Un excellent manifeste est publié sur le site des sceptiques américains que je vous invite à parcourir, une version française se trouve ici.

 

PS: je voudrais remercier publiquement le site « Imposteur » qui a permis à ce blog d’avoir une visibilité inespérée et tous les commentateurs, en particulier ceux à qui je n’ai pas directement répondu, vos soutiens ou vos remarques (positives ou non) sont toujours très appréciés.

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Notes:

  1. L’accumulation d’anecdotes et de témoignages n’est pas en soit problématique, c’est quand cette accumulation cherche à remplacer, voire refuser, l’étude scientifique que cela devient dangereux.
  2. Séralini, dans sa conférence donnée à l’université de Poitiers en novembre dernier, a commencé son discours en demandant aux personnes dans le public de lever la main s’ils connaissaient quelqu’un dans leur entourage souffrant de cancer ou de maladie de type Alzheimer. Je vous laisse imaginer la suite.

13 réflexions au sujet de « 500 millions de pseudosciences et moi et moi et moi…et quelques autres… »

  1. Louis

    Les différentes idées que se font les gens des versions explicatives données pour les attentats du 11 septembre 2001 (ou tout autre fait historique) me semblent (et je crois que Chris French ou un mec du genre avait à l’appui des données à ce sujet) corrélées avec l’acceptation/dénialisme du corpus scientifique de ces mêmes personnes. (de la polyvalence des « conspirationnistes »)

    Malgré ce fait, j’ai du mal à tolérer qu’on place ces deux faits sur la même échelle de crédibilité. Considérez-vous qu’une information médiatisée a valeur (ou presque) de preuve corroborant des faits ?

    On évalue en science (c’est l’un de vos critères : « ne réussit pas à convaincre beaucoup de chercheurs dans le domaine en question. ») la crédibilité d’un avis d’après les connaissances de celui qui le porte, ou plutôt – pour éviter les conflits d’intérêt – on évalue un avis d’après sa prévalence dans l’ensemble de la communauté la plus instruite dans ce domaine.
    Pensez-vous détenir un minimum acceptable de connaissances sur le sujet pour vous positionner, ou pensez-vous avoir bien défini la communauté instruite, en éliminant le biais de conflit d’intérêt ?

    Je ne suis pas du tout vecteur de théories politoco-conspirationnistes : j’admet juste que je ne peux porter aucun avis à leur sujet du fait de mon manque de connaissances à ce sujet.
    Mon avis est qu’une prise de position à ce sujet quelle qu’elle soit (pro-conspi ou anti-conspi ne pouvant être que des croyances infondées) a autant de valeur critique que le dénialisme scientifique.

  2. sham Auteur de l’article

    Bonjour Louis, je ne suis pas sûr d’avoir tout compris et je vais peut-être (sûrement) vous répondre à côté de la plaque, mes excuses si c’est le cas.
    1. la prévalence d’une idée dans la communauté travaillant dans le thème est une bonne indication de la crédibilité de cette idée mais ça ne fait pas tout. la tectonique des plaques me vient en tête, cette théorie a mis longtemps à convaincre les géologistes. il y a néanmoins des raisons à cela, il me semble avoir lu quelque part que les arguments de Wegener pour justifier la tectonique des plaques n’étaient pas forcément très convaincants.
    2. je n’ai pas beaucoup lu sur 9/11. mais votre dernière remarque me fait penser à la position de certains scientifiques sur l’homéopathie, « je ne suis pas expert dans le domaine, je ne me prononce pas », ou encore au problème de dieu vs science. il me semble qu’on fait face ici à un problème de ce qui est plausible et ce qui ne l’est pas. je pense qu’en tant que scientifique, on peut se prononcer même sans une complète expertise en gardant l’humilité qui fait la force d’un scientifique. donc, la théorie du complot du 9/11 me semble extrêmement peu plausible ne serait-ce que parce qu’il faudrait impliquer tellement de personnes dans cette affaire qu’il serait étonnant qu’il n’y ait pas eu de fuites depuis. le motif du complot d’ailleurs ne me semble pas très réaliste. l’idée que le gouvernement aurait tout manigancé pour permettre de justifier un régime plus autoritaire et les guerres qui s’en sont suivis, l’histoire nous montre (par exemple la première guerre du golfe) qu’il n’a pas besoin d’un tragique attentat pour cela.

    toujours sur 9/11, un article très complet se trouve sur le site de l’afis: http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article786

    PS: merci à Philippe pour le lien, j’ai passé outre mon agacement de la suffisance de R. Enthoven pour écouter l’émission, intéressant!
    PS2: @Frans: pas de pb.

  3. Louis

    Bonjour, je me souvenais de cet article (j’ai je crois lu tout SPS) mais je l’ai relu.
    Dans cet article, « un rapport très particulier à la preuve » s’opère : une personne nous introduit qu’il n’y a pas de « complot » grâce à de « la physique et de l’ingénierie des bâtiments ». Une telle conclusion pour de tels propos, c’est fou.
    Cet article a principalement pour vocation d’écarter une des thèses du 9/11 Truth Movement : ses conclusions ne peuvent aller plus loin.
    De la même manière qu’un ingénieur de génie civil n’oserait pas contredire un médecin généraliste pro-homéopathie, je ne peux en lisant cet article que me poser en position de croyance devant les arguments de Thomas Eager et Christopher Musso – qui sont peut-être par ailleurs pour ce que je peux en juger parmi les rares informations libres d’allégations.

    J’aime la démarche sceptique mais je ne peux que reconnaître que cet article n’est pas un article sceptique de qualité. Il s’agit d’une prise de position plus ou moins hasardeuse d’un côté ou de l’autre des théories du complot autour du 9/11.

    « Il faut donc revenir à une question posée au début de cet article : pourquoi tant de gens intelligents et pleins d’avenir trouvent-ils ces théories si séduisantes ? »
    Je crois bien que la plupart des « conspirationnistes » ne soient pas (jusqu’à preuve du contraire) si intelligents que ça. Je serai bien surpris de constater, parmi toutes les personnes se revendiquant indirectement « conspirationnistes » par leur avis sur le sujet, que la moyenne du QI de ces personnes atteigne même le QI moyen des résidants nord-américains.
    Mais – c’est le gros problème ici – il serait bien injuste de n’étudier que cet aspect du problème sans étudier aussi pourquoi les gens croient à la version officielle. Personne n’osera j’espère prétendre que tous ces gens ont fait une analyse critique de la situation, appuyés par leur connaissances exhaustives de l’évènement et leur grand sens logique, avant de conclure tout à fait impartialement en ce sens.

    C’est pareil pour l’auteur de cet article : vers la fin (je crois à partir de la réf44), la personne n’apparaît plus seulement réductrice mais aussi ridiculement partiale.

    Pour répondre à votre 1), nous tombons tout à fait d’accord – peut-être que les conspirationnistes ne convainquent pas tout le monde et sont ridiculisés parce qu’ils sont une bande d’idiots aux prises d’arguments ridicules qu’ils ne comprennent pas vraiment. Ce qui est probablement vrai, sans que cela ne signifie qu’ils soient en tort de s’opposer à la version officielle.

    2) « je n’ai pas beaucoup lu sur 9/11. mais votre dernière remarque me fait penser à la position de certains scientifiques sur l’homéopathie »
    Votre deuxième point me fait penser à ces psychanalystes/professeurs qui n’ont pas beaucoup lu d’ouvrages crédibles de psychologie, qui l’admettent, mais qui se positionnent par principe sur un sujet. 😉 (sans rancune, nous tous humains sommes des vermisseaux face à nos biais de réflexion)

    Je ne pense pas que le cas de l’homéopathie soit comparable – si les gens non-experts en ce domaine refusent à se positionner, je respecte leur honnêteté intellectuelle.
    Mais contrairement à la simplicité du raisonnement confondant la supercherie homéopathique (qui n’est pourtant même pas maîtrisé par la majorité des détracteurs de l’homéopathie : il ne suffit pas d’être dans le vrai pour avoir raison), un conflit géopolitique c’est franchement la merde à comprendre.
    Et même, contrairement aux cours de physique moléculaire, les données des agences de renseignement ne sont pas récupérables sur le web et les infos diffusées par les organes de presse ne peuvent être considérées objectives et exhaustives que sur la base d’un postulat.

    « il me semble qu’on fait face ici à un problème de ce qui est plausible et ce qui ne l’est pas. je pense qu’en tant que scientifique, on peut se prononcer même sans une complète expertise en gardant l’humilité qui fait la force d’un scientifique. donc, la théorie du complot du 9/11 me semble extrêmement peu plausible »

    Vrai. Mais si la décision de ce qui est plausible ne peut se passer d’un « bon sens » probabiliste, comment bien définit ces probabilités sans des informations exhaustives ?
    On voit bien des étudiants développer des réflexions très bien construites, logiques, inattaquables sur la base de leurs connaissances de cours. Puis au cours suivant, une nouvelle information donnée fait s’effondrer cette construction.

    Gardons l’humilité avec nous, qu’on pourrait illustrer par l’adage attribué à Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. ».

    Joyeux Noël. 😉
    Sceptiquement vôtre,

  4. sham Auteur de l’article

    Bonjour Louis,
    je vous trouve très dur sur l’article des Skeptic américains. Je l’ai relu pour me rafraichir la mémoire mais je n’ai pas été aussi choqué que vous. Je crois avoir compris néanmoins ce qui vous tracasse, d’un côté comme de l’autre on se sert de faits dont la source peut être éventuellement biaisée. je maintiens tout de même qu’une version me semble bien plus plausible que l’autre, mais je sais que ça ne vous convaincra guère 🙂
    par ailleurs, votre phrase : « contrairement à la simplicité du raisonnement confondant la supercherie homéopathique (qui n’est pourtant même pas maîtrisé par la majorité des détracteurs de l’homéopathie… » m’a intrigué. je pense un jour écrire un petit article sur le cas de l’homéopathie et si vous aviez des exemples de « mauvais démontages »…je suis preneur ça m’évitera de tomber dans ces pièges!

  5. Louis

    Bonjour ! Il ne s’agit je crois pas du genre de pièges dans lesquels vous pourriez tomber. 🙂

    Demandez donc à vos contacts irl (ou facebook mais pas dans les réseaux de bio/médic/scepticisme) ce qu’ils pensent de (l’efficacité de) l’homéopathie.
    Je l’ai fait et voici le type de réponses sur lesquelles je suis tombé :

    – argument de la « mémoire de l’eau »
    *- l’homéopathie est une médication « naturelle » [cette idée de phytothérapie] et donc ne produit pas d’effets secondaires
    * – l’homéopathie découle d’une certaine éthique de la santé (en association avec des développements très critiques voire complotistes sur le lobby pharmaceutique)
    *- l’homéopathie est une médication comme une autre
    *- l’homéopathie est une médication plus douce, moins agressive, mais aussi efficace qu’une autre médication (= au principe actif)
    – l’homéopathie est une médication qui contient quand même des effets secondaires car les plantes donnent aussi des effets secondaires (toujours ce rapprochement à la phyto)
    *- l’homéopathie « ne fonctionne » pas sur tout le monde
    *- l’homéopathie « ne fonctionne » que pour les affections mineures [supposant un principe actif]
    *- « je ne crois pas » en l’homéopathie
    *- l’homéopathie est un placebo et donc la guérison est dans la tête mais le mal n’est pas soigné [contresens dû à la méconnaissance de « l’effet placebo »]

    Entre autres. Les plus courantes sont signalées par une *.
    À tous ceux qui ont lu ce post, si vous agréez à l’une de ces propositions, vous avez tort… 🙂

    En bref, dans le grand public, les détracteurs de l’homéopathie sont tout aussi bien informés que ceux qui la promeuvent.
    Pour avoir une meilleure idée de la diffusion de ces idées et de leur fréquence respective, vous pouvez diffuser un google spreedsheet (sondage lié à google docs) proposant de donner un avis libre, et le diffuser sur doctissimo ou sur des pages facebook généralistes (musique, etc).

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