Petites réflexions sur la neutralité du chercheur (ou : la nouvelle erreur de Cahuc et Zylberberg)

Je ne vais pas revenir sur l’ouvrage de Cahuc et Zylberberg, déjà largement commenté (voir notamment la tribune d’André Orléan et la note de lecture de Stéphane Ménia). Je vais plutôt développer sur un point qu’ils avancent dans un texte pour les Echos, où ils cherchent à répondre à la polémique, car ce point me tient à cœur, qu’il me semble essentiel, et que je considère que Cahuc et Zylberberg se trompent de nouveau. Je dis cela sans animosité : si la polémique en cours permet de parler un peu entre chercheurs de comment on fabrique de la science, ma foi, tout ne sera pas totalement perdu.

Cahuc et Zylberberg veulent combattre l’idée qu’en économie tout est affaire d’opinion. Je les cite :

La meilleure façon d’accéder à l’état de la connaissance est de s’adresser aux chercheurs spécialistes du sujet, en vérifiant au préalable qu’il n’y a pas de conflit d’intérêt ou d’appartenance à des courants politiques qui pourraient nuire à leur objectivité. Ce constat vaut pour toutes les disciplines. Ainsi, pour comprendre le réchauffement climatique, il vaut mieux inviter deux chercheurs compétents sans engagement politique et conflit d’intérêt plutôt qu’opposer un climato-sceptique à un écologiste.
Je suis en total désaccord avec ce type de proposition, pour plusieurs raisons. Ce qui ne signifie pas pour autant que je considère qu’en économie, tout est affaire d’opinion, loin de là. Je m’explique.

Un chercheur neutre, ça n’existe pas

Le premier problème tient à l’hypothèse qu’un chercheur puisse être neutre politiquement. C’est faux, personne ne l’est. J’imagine par exemple que Cahuc et Zylberberg ont une préférence entre système démocratique, système totalitaire, système monarchique, etc. Dans l’hypothèse où ils préfèrent les systèmes démocratiques, j’imagine qu’ils exercent leur droit de vote, qu’ils ne tirent pas leur bulletin au hasard. Ils ne sont donc pas neutres. Sans doute sont-ils moins « engagés » politiquement que d’autres, qu’ils considèrent qu’en étant ni à l’extrême droite, ni à l’extrême gauche, ils sont dans un « juste milieu ». Mais comme le disait Max Weber dès 1904 (car ce sujet de la neutralité du chercheur est très ancien), « Le “juste milieu” n’est pas le moins du monde une vérité plus scientifique que les idéaux les plus extrêmes des partis de droite ou de gauche ».
Tout chercheur est donc « engagé politiquement », au sens où il a une préférence pour certaines valeurs plutôt que pour d’autres valeurs.
Ceci n’est pas sans poser problème, bien sûr, quand, en tant que chercheur, on prend la parole sur un sujet où un autre : il est en effet facile pour un auditeur paresseux, lorsqu’il est confronté à un propos qui contredit sa propre opinion, de ranger l’orateur dans la case du camp opposé. Je me suis ainsi fait taxer d’économiste de gauche devant des auditoires plutôt à droite et d’économiste de droite devant des auditoires plutôt à gauche. Ou bien d’économiste orthodoxe par des économistes hétérodoxes et d’économiste hétérodoxe par des économistes orthodoxes. Mes propos étaient ainsi immédiatement disqualifiés.
Lorsque l’on m’interroge sur ce problème, j’explique immédiatement que, bien sûr, je suis positionné quelque part dans l’espace politique, mais que ce qui compte, ce n’est pas cela : ce qui compte, ce sont les faits sur lesquels je m’appuie pour affirmer telle ou telle proposition, ce sont les éléments de preuve, les méthodes employées pour les mettre en avant, etc.
Dès lors, si vous doutez des affirmations d’un orateur, ne cherchez pas à le mettre dans la case qui vous arrange pour conserver votre opinion, interrogez-vous sur la pertinence des éléments de preuve. C’est pour cela que j’invite les étudiants, quand ils sont convaincus d’un point ou d’un autre, à se faire l’avocat du diable de leurs propres convictions.
Un chercheur en science sociale est donc toujours nécessairement dans une tension entre engagement et distanciation. Nos valeurs nous conduisent à creuser tel sujet plutôt que tel autre, à chercher à démontrer tel point plutôt que tel autre, mais toujours en sachant que pour cela, il faut apporter des éléments de preuve qu’on livrera au débat scientifique.
Que les chercheurs soient engagés est donc inévitable, mais je dirais même plus, c’est salutaire. L’engagement est en effet une source essentielle de motivation. Je prends l’exemple du débat récent autour de la métropolisation, auquel j’ai participé. Il y avait quelque chose ressemblant à un consensus dans la sphère académique, concluant à l’affirmation que la performance économique des territoires s’expliquait par leur taille ou leur densité. Mon intuition était que cette affirmation ne tenait pas, que des résultats au moins partiels la contredisaient. Mais c’était pour partie de l’ordre d’une intuition, nourrit sans doute de certaines valeurs, par exemple du sentiment que la France était par trop jacobine, que ce type d’affirmation allait renforcer cette tendance. D’où mon engagement dans des recherches sur le sujet, sans savoir à l’avance si les éléments de preuve auxquels j’allais aboutir confirmeraient ou contrediraient mon intuition. Jusqu’à présent, ils la confirment.
Faire de la recherche, c’est donc être conscient de sa non neutralité, de ses valeurs, faire l’effort de les faire passer au second plan quand il s’agit de se confronter aux données, à la façon de les traiter, découvrir ce que cela donne, s’interroger sans cesse sur les failles éventuelles dans le raisonnement, la méthode, les données, parvenir à des conclusions, qui interrogent parfois son système de valeurs, qui conduit à le faire évoluer.
Au final, c’est grâce au débat contradictoire sur les éléments de preuve, entre des chercheurs aux engagements différents, que la connaissance des phénomènes sociaux avance un peu.

La question des débats entre chercheurs, dans les médias ou ailleurs

Je rejoins Cahuc et Zylberberg quand ils indiquent qu’on ne sollicite pas suffisamment les chercheurs pour qu’ils expliquent ce que la recherche a à dire sur tel ou tel sujet. Dans tout un ensemble de cas, les résultats sont particulièrement clairs. Par exemple, tous les résultats relatifs à l’impact des migrations sur le chômage montrent que cet impact est nul. Les médias pourraient inviter des économistes de toutes les chapelles sur ce sujet, il y aurait consensus. Ça ferait du bien de l’entendre à des heures de grande écoute.
Mais le travers des médias, effectivement, c’est de toujours vouloir des « pour » et des contre ». J’en ai fait l’expérience lorsque j’ai publié quelques billets sur le faible impact des délocalisations sur les destructions d’emplois en France et/ou le faible impact des relocalisations sur les créations d’emplois. A plusieurs reprises, des journalistes me demandaient, en fin d’interview, si je connaissais des chercheurs qui n’étaient pas d’accord avec moi, afin « d’équilibrer le débat ».
Pour le reste, et sur de nombreux sujets, il n’y a pas consensus. Organiser des débats entre chercheurs aboutissant à des résultats divergents a dès lors du sens. L’enjeu et la difficulté, alors, est d’organiser des débats où ce ne sont pas les opinions ou les valeurs des chercheurs qui s’affrontent, ni, comme semblent le vouloir Cahuc et Zylberberg, le rang de leurs publications (il y aurait un billet à écrire sur ce point, pour signaler encore une fois le manque de réflexivité des économistes), mais les éléments de preuve.
De tels espaces de débat n’existent pas en France, dans la recherche en économie. Pour tout un ensemble de raisons. Les propos de Cahuc et Zylberberg nous en éloignent encore, à une vitesse vertigineuse.

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14 commentaires sur “Petites réflexions sur la neutralité du chercheur (ou : la nouvelle erreur de Cahuc et Zylberberg)

  1. En fait, à relire la citation de Cahuc et Zylberberg avec les passages que vous avez mis en gras et votre billet (dont le passage où vous dites que « ce qui compte, ce sont les faits sur lesquels je m’appuie pour affirmer telle ou telle proposition, ce sont les éléments de preuve, les méthodes employées pour les mettre en avant, etc. »), j’ai le sentiment que vous êtes tous les trois d’accord… Cahuc et Zylberberg conseillent dans ce passage de s’adresser à des économistes pour qui, justement, « ce qui compte, ce sont les faits sur lesquels [on s’]appuie pour affirmer telle ou telle proposition, ce sont les éléments de preuve, les méthodes employées pour les mettre en avant, etc. » Non ?

    • Oui et non. A plusieurs reprises, Cahuc et Zilberberg (d’autres aussi, notamment Kramartz dans un article pour le Monde), considèrent que le critère ultime est le rang des revues dans lesquelles on publie. Personnellement, je suis d’accord sur l’idée qu’il est important que les chercheurs se soumettent au jugement de leurs pairs, qu’ils proposent des articles dans des revues qui demandent une évaluation par les pairs. En revanche, s’appuyer sur un classement de revues est très critiquable. Seules les sciences économiques et les sciences de gestion demandent cela. En « science dur », le critère n’est pas le classement des revues (qui n’existe pas), mais l’impact factor des revues. Tout aussi critiquable. Bon, je fais un billet asap pour expliquer le problème…

  2. Intéressant billet. Si je peux me permettre une comparaison avec mon champs universitaire qui m’est venue à la lecture du billet de Stéphane Ménia et que votre article semble confirmer (j’avoue ne pas avoir (encore ?) lu le livre de Cahuc et Zylberberg) :

    Il semblerait qu’un des problèmes que les économistes semblent rencontrer dans ce débat vient d’un certain manque de réflexivité sur la discipline et sur l’implication qu’engendre l’affirmation (vraie) « l’économie est une science ». Car si l’économie (d’après ce que je lis des bloggers économiques qui me sont accessibles, c’est-à-dire ce qui font de la vulgarisation, dont vous et j’en profite pour vous remercier) est une science c’est par l’adoption d’une méthode (ou plus probablement, je ne connais pas assez la discipline pour être affirmatif, « de méthodes », au pluriel). Cette méthode sert de médiation entre le chercheur et son objet d’étude, gomme en très grande partie sa subjectivité mais n’est pas exempte de défauts. L’intérêt de l’usage de son usage est surtout qu’il permet de remplacer des défauts impondérables (car liés à l’individualité du chercheur) par des défauts connus (car dépendant d’une méthode connue). En Histoire, depuis l’apparition du principe d’utilisation d’une méthode historienne (fin XIX° siècle, Langlois et Seignobos), les réflexions autour de celle-ci sont nombreuses : c’est ce qu’on appelle de l’historiographie, histoire de l’Histoire en quelques sortes. Cette réflexivité sur la méthode historique (quasi-maladive, soyons clairs), passage obligé de tous les travaux en Histoire (dès la licence pour les grandes lignes à connaître, dès le master 1 pour les chercheurs !), a permis de la faire largement évoluer, de l’adapter à de nouveaux objets et probablement de l’améliorer. Elle a également donné lieu à de très nombreux travaux théoriques qui permettent de mieux situer les travaux historiques, leur portée, etc.

    Je ne sais pas si j’ai été très clair mais si vous voulez voir à quoi peut ressembler un bon travail d’historiographie, je vous conseille « 12 leçons sur l’Histoire » d’Antoine Prost (et aussi quelques discussions avec les historiens de votre université, qui ont une excellente réputation, surtout en Histoire médiévale), qui est un ouvrage que tous les jeunes chercheurs en Histoire sont invités à lire. Peut-être pourra-t-il alimenter certaines des réflexions que vous présentez dans cet article.

    • Intéressant commentaire, merci. Pour le reprendre, j’aurais tendance à penser que, précisément, les outils utilisés par les économistes chercheurs publiants (modélisations théoriques obligeant de préciser toutes ses hypothèses et tests empiriques jusqu’à ceux issus de méthodes plus récentes à la Angrist-Pischke) confrontés au « peer reviewing » des revues de bon ou haut niveau permettent, comme vous dites, de gommer beaucoup de la subjectivité des chercheurs, et d’atteindre la méthode de travail et l’objectif visé par Olivier Bouba-Olga (mais aussi Cahuc et Zylberberg)…

    • Ce que vous dites est très clair et oui, je pense que la clé, c’est la réflexivité, toujours : s’interroger sur ce que l’on fait, se remettre en question, sur les questions qu’on se pose, les méthodes qu’on utilise pour y répondre, ce genre de choses. Ce sont des questions qui traversent toutes les sciences, mais disons que certaines « sciences » se posent moins de questions que d’autres. Il est parfois confortable de se trouver un critère externe qui dispense de toute introspection (le classement des revues en économie, par exemple, l’impact factor des revues en sciences dites dures, ailleurs).

  3. Relisez « la richesse des nations », il n’y a pas une équation. Le travail ne relève pas du marché. Et Smith se posent beaucoup de questions quand à la légitimité morale de la fragmentation du travail et de l’agir. N’oublions qu’ Adam Smith était un philosophe moraliste. Le livre de Cahuc et Zylberberg est d’une indigence intellectuelle sidérante.
    C’est même étonnant qu’on en parle autant…

  4. Billet bienvenu et avec lequel je suis d’accord. C’est un sujet très connexe au bouquin, que j’avais envisagé d’aborder en deux mots (mais j’ai oublié en chemin). Dans le livre, on a le sentiment que c’est bien cela qu’ils ont souvent en tête, mais ce n’est pas dit explicitement. Dans Les Échos, au moins, c’est dit. Même si je suis à peu près persuadé qu’ils iraient largement dans ton sens, ils commettent encore, tu as raison de le souligner, une « erreur », au minimum de communication. Celle d’exagérer des choses qui seraient très défendables avec plus de retenue.
    Quand tu écris que « Nos valeurs nous conduisent à creuser tel sujet plutôt que tel autre, à chercher à démontrer tel point plutôt que tel autre, mais toujours en sachant que pour cela, il faut apporter des éléments de preuve qu’on livrera au débat scientifique. », tu dis l’essentiel. En réalité, sans les préjugés, on aurait peu de travaux et carrières de bonne qualité. Et sans évaluation, évidemment, on n’aurait que des choses minables. La neutralité des résultats n’est pas un axiome, c’est l’aboutissement du processus de recherche.

  5. Je ne connais pas plus que ça la discipline, mais, en lisant la tribune de Cahuc et al, j’ai immédiatement pensé à certaines chroniques de Krugman où il décrit une supposée mainmise (aux USA) d’une école sur les revues… et le contrôle que cela donnait sur le déroulement de carrière des jeunes chercheurs aux USA.

    Il disait y avoir échappé car se trouvant dans une spécialité plus internationale, mais que cela posait un réel problème sur les thèmes autour des subprimes.

  6. Une petite remarque sur les « sciences dures » et l' »impact factor ». J’ai cru comprendre que celui-ci est très utilisé en biologie, mais il me semble qu’il n’est pas du tout utilisé en informatique ou mathématiques. En informatique, il existe des classements officieux de conférences (publication d’articles dans les compte-rendus de conférences)…

    L’usage de ces classements ou indices est en effet périlleux. En même temps, ils donnent une petite idée d’à qui on a affaire, de la reconnaissance de la qualité scientifique par les pairs… Bien évidemment, l’idéal est de lire les articles, mais cela suppose de disposer de temps et d’être un expert du domaine (par exemple, pour se rendre compte si un article n’est pas juste une reprise d’idées préexistantes).

    Donc, peut-être ai-je de mauvais réflexes de « scientifique dur », mais j’aurais une certaine méfiance envers des gens ne publiant que dans des ouvrages, des revues ou colloques franco-français… ça fait vite « bande de copains ».

    • Je suis d’accord, se soumettre à l’évaluation des pairs est important, s’y soustraire systématiquement n’est pas bon signe. S’appuyer sur le classement des revues ou sur l’impact factor pour se donner une première indication de la production d’une personne, dans le cadre de procédures de recrutement par exemple, on le fait tous, ce n’est pas un problème de mon point de vue si ce n’est pas sur ce seul élément qu’on juge la personne.
      Si, en revanche, on s’intéresse à un sujet donné, dire que X a raison contre Y parce que X a publié son article dans une revue mieux classée (ou à plus fort impact factor), ou parce que X l’a dit dans une revue et Y dans un livre, c’est totalement ridicule. C’est pourtant ce que fait Kramarz dans cette interview pour Le Monde : http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/08/17/francis-kramarz-nos-elites-sont-mal-formees-aux-techniques-d-evaluation-des-politiques-publiques_4983875_823448.html

      Sur l’impact factor et ses (nombreuses) limites, voir les travaux de Larivière et al. par exemple ici pour une petite synthèse : http://www.acfas.ca/publications/decouvrir/2016/04/remettre-facteur-impact-place

      Pour ma part, je considère que le seul élément quantitatif qui vaille un peu pour juger de la visibilité d’un chercheur, c’est le nombre de citations reçues. Là encore, ce ne doit être qu’un élément de jugement, mais ça vaut mieux que l’impact factor de la revue, ou le rang de la revue dans un classement.

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