Economie des migrations

Mercredi dernier, j’ai pris une heure de mon temps de cours auprès des deuxièmes années de licence de sciences économiques pour leur présenter une synthèse des études économiques consacrées à la question des migrations. Vu le contexte, c’était une façon de commencer à passer d’une phase « émotion » à une phase « réflexion », en traitant un sujet connexe qui risque de resurgir, celui de l’impact des migrations sur l’économie d’un pays comme la France.

Comme je leur ai expliqué, si certains sujets font débat entre économistes, celui-ci, pas du tout : les résultats sont clairs et convergents et conduisent à rejeter les idées qui circulent sur la question (en France, les spécialistes du sujet, côté économie, sont notamment E. M. Mouhoud et L. Ragot, je vous conseille de les lire, vous trouverez rapidement certains de leurs écrits sur le net).

J’ai organisé mon propos en passant en revue quatre de ces idées : 1) la France et l’Europe accueillent toute la misère du monde, 2) l’immigration conduit à un accroissement du chômage, 3) les immigrés pèsent sur les budgets publics, compte-tenu des prestations qu’ils reçoivent, 4) l’immigration choisie serait cependant la solution. Je vous laisse découvrir mon diaporama (version pdf ici), avant de résumer les principales idées.

Sur le point 1, les migrations dominantes sur la planète ne sont pas les migrations Sud-Nord (37% de l’ensemble environ), mais les migrations Sud-Sud et Nord-Nord (60%). La France se situe dans la moyenne, assez loin dans le classement des pays de l’UE ou de l’OCDE si on raisonne sur la part des flux récents, un peu en dessous de la moyenne si on raisonne en stock.

Sur le point 2, sans doute le plus important car le plus contre-intuitif : l’immigration ne fait pas monter le chômage. Si vous pensez cela, il faut que vous pensiez aussi que la montée de l’activité des femmes doit faire monter le chômage, idem si on décale l’âge de départ à la retraite, puisqu’à chaque fois, ce sont des gens en plus qui peuvent participer. En fait, la faille dans le raisonnement banal, c’est que l’on considère que le nombre d’emplois disponibles dans une économie est comparable à un gâteau de taille donnée : si plus de gens veulent participer, il faudrait couper des parts plus petites (réduction du temps de travail par exemple) ou bien exclure certains convives, qui n’auront pas le droit de manger du gâteau, à commencer par les migrants (on l’entend moins pour les femmes aujourd’hui, mais je ne doute pas que certains le pensent encore).

Or, les choses ne marchent pas comme cela : des gens en plus qui participent, ce sont aussi des consommateurs en plus, qui font monter le niveau de l’activité économique et donc les besoins en emplois. Pour filer la métaphore, le système économique a ceci de « magique » que, si vous avez plus d’invités, votre gâteau grossit très rapidement. Toutes les études sur différents pays et différentes périodes le montrent, la migration n’a pas d’effet sur le niveau de chômage. Les seuls qui sont parfois lésés, ce sont en fait les générations précédentes de migrants, pas les natifs…

Sur le point 3, pour le cas français, les migrants rapportent plus qu’ils ne coûtent. Sur l’aspect chômage, ce n’est pas le cas, car ils ont un taux de chômage plus élevé et des salaires plus faibles en moyenne, dont ils reçoivent plus qu’ils ne cotisent. Mais ceci est plus que compensé par les budgets retraites et santé : les migrants sont jeunes, ils ont massivement entre 25 et 50 ans, ils sont donc très nombreux à cotiser pour la retraite mais très peu perçoivent des pensions. Côté santé, ils recourent moins au système de soins que les natifs. Au global, on estime qu’ils contribuent pour 12 milliards d’€ aux budgets publics, soit, en moyenne, 2250€ par immigré.

Sur le point 4, il y a un énorme problème de faisabilité dans le discours « immigration choisie » : qui choisit ? qui est capable d’anticiper les besoins de l’économie à horizon de 5 ans ? On reste dans le mythe d’un planificateur omniscient, qui n’existe pas. Si on passe sur ce problème, les études montrent que l’intérêt de « choisir » ses migrants peut être avantageux à court terme, moins à long terme. A court terme, puisque les migrants que l’on veut choisir sont plutôt des personnes qualifiées, qui vont donc percevoir des salaires plus élevés, leur contribution aux budgets publics sera plus forte que si l’on accueille des personnes à plus faibles qualifications, donc plus souvent au chômage et bénéficiant de salaires plus faibles. Mais à long terme, c’est moins évident : les personnes à plus haut revenu ont une espérance de vie plus longue et recourent plus au système de santé.

J’ai conclu en indiquant que les idées qui circulent sont largement démenties par les études sérieuses consacrées au sujet. Ce qu’aucun politique n’ose dire : certains font de l’immigration la source de tous nos maux, les autres en font un sujet tabou dont on ne parle pas. Je rêve d’entendre un responsable national le clamer haut et fort, j’ai peur que ce ne soit pas demain la veille…

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13 commentaires sur “Economie des migrations

  1. Ping : Economie des migrations | Reve 86

  2. L’effet de l’immigration sur le chômage n’est cependant pas homogène à travers les différentes catégories d’actifs (niveau d’éducation notamment). Il me semble que rien n’est encore définitif dans ces études sur l’effet hétérogène de l’immigration, mais cela pose des questions de redistribution.

    • L’effet de l’immigration sur le chômage est bien documenté. Les personnes peu qualifiées qui souffrent du chômage ne souffrent pas de l’immigration, plutôt du peu de qualification. D’où des enjeux en termes de formation.

  3. Ping : Femmes au foyer, immigrés, temps de travail : quelques mélanges… | Olivier Bouba-Olga

  4. Vous ne parlez pas de l’impact économique de l’immigration sur les migrants eux-mêmes et leurs pays d’origine (notamment via l’envoi de fonds par les migrants à leurs familles) ? Cela ne doit pourtant pas être négligeable, non ?

    • Impact important, en effet. Qui reste important, même en période de crise, quand les investissements directs à l’étranger se contractent. Je me suis concentré sur l’impact côté « pays riches ». Mais vous avez raison, l’analyse de l’impact côté pays d’origine est indispensable, simplement, ça intéresse moins les gens…

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  6. Ping : Le graphique du jour | Olivier Bouba-Olga

  7. Ping : Le graphique du jour (le piège de nos croyances) |

  8. Pas de validation ; vous préférez donc laisser un contenu au mieux incertain, au pire malhonnête sur un sujet important sans commentaire critique. Douteux de la part d’un universitaire.

  9. Il est vrai qu’en France, aucun économiste ayant sur l’immigration une pensée dissidente ne pourrait (surtout s’il est compétent) être accepté par la communauté universitaire, tant celle-ci est reconnue pour son amour du pluralisme sur le sujet (comme sur d’autres). Toutefois même chez nous, les travaux sur l’impact de l’immigration sur le marché du travail n’arrivent pas tous aux mêmes conclusions : Jean et Jimenez (2011) et Damette et Fromentin (2013) par exemple. Dans d’autres pays plus libres, de bonnes études existent et montrent qu’il y a bien un débat sur les conséquences économiques et sur le coût de l’immigration (travaux de Robert Rowthorn à Cambridge par exemple).

    Avez-vous dit à vos étudiants que l’immigration accroît l’offre de travail sur le marché du travail, et fait donc pression à la baisse sur le taux de salaire ? Ce qui concerne certes peu la plupart des dirigeants ou penseurs favorables à l’immigration, qui exercent des professions protégées par divers mécanismes, ou bien de fait, contre cette concurrence étrangère souvent peu qualifiée en France.

    D’autre part, résumer le bilan économique de l’immigration à l’équilibre des régimes sociaux (retraite, santé, chômage) est réducteur : vos chiffres prennent-ils en compte les coûts des aides sociales d’Etat, des HLM, de scolarité, de justice, de police, ainsi que la politique de la ville ? On sait que les « quartiers sensibles » sont nettement plus coûteux que la moyenne dans tous ces domaines, et tous les quartiers sensibles sont des quartiers à forte population immigrée (beaucoup de zones rurales, pourtant tout aussi pauvres, ne connaissent pas les mêmes problèmes). Dans le même temps, ces quartiers permettent peu de recettes fiscales via l’IRPP ou autres.

    Dans l’immigration choisie, ce sont les entreprises qui choisissent : on vient dans le pays si on a une promesse d’embauche, comme cela fonctionne dans certains pays de l’OCDE. Vous éclairez bien le débat court terme/long terme sur la question.

    Enfin, je trouve votre point 1 un peu sophistique : ce n’est pas parce que les migrations Sud-Nord sont minoritaires au niveau mondial que nous ne pourrions pas souffrir d’accueillir trop d’immigration.

    Pour résumer : il est étonnant, si l’immigration que nous connaissons est si profitable économiquement, que les économies de l’UE connaissent la croissance la plus basse du monde, à rebours d’autres pays comme l’Australie qui accueillent pourtant peu d’immigration familiale non qualifiée.

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