Sinon, la recherche en sciences sociales, ça peut servir, vous savez ?

Jeudi dernier, j’ai participé au jury de thèse de Marion Maisonobe, à Toulouse, qui a travaillé, en gros, sur la géographie de la recherche à l’échelle mondiale. Travail remarquable, de l’avis unanime du jury (l’occasion pour moi de rencontrer enfin Yves Gingras, ce que je souhaite à tout le monde…).

Sur le trajet aller, j’ai vu que le Japon ne faisait pas dans la dentelle : fermeture de 26 universités de sciences humaines et sociales, qui ne servent à rien, c’est bien connu.

Ce que montre la thèse de Marion Maisonobe ?

S’appuyant sur les publications scientifiques recensées par le Web of Science, géolocalisées pour la première fois à l’échelle des agglomérations partout dans le monde (je ne vous dis pas le travail de fourmi réalisé sur Toulouse pour arriver à cela…), elle montre que si les co-publications sont de plus en plus nombreuses, elles ne signent pas la fin de la géographie : on assiste plutôt à un processus massif de déconcentration géographique de la recherche, les régions « centre » voyant leur part baisser dans la quasi totalité des pays (voir cet article auquel elle a contribué par exemple), au profit des espaces intermédiaires (en France, Paris recule au profit de la « province »).

La mondialisation de la recherche n’est donc pas synonyme de « mort de la géographie », elle ne conduit pas à l’émergence d’une « communauté scientifique sans frontière », elle est plutôt synonyme de renforcement des logiques nationales (croissance forte des co-publications au sein des pays) et continentales (bloc européen, bloc asiatique, bloc américain, …). Les pays dits « en développement » voient leur part augmenter, les relations entre eux augmentent très fortement, également.

Bref, plein de résultats riches d’enseignement, à l’heure où le discours dominant, en France (mais pas que), consiste à dire qu’il faut tout concentrer, et puis que quand même, il faut collaborer avec le pays leader (les Etats-Unis), le reste ne sert à rien.

En plus de traitements massifs de données à l’échelle mondiale, Marion Maisonobe a travaillé sur un sujet très pointu (la réparation de l’ADN) et interrogé des chercheurs spécialistes du domaine. On trouve dans sa thèse une anecdote croustillante, que tous les chercheurs et les politiques devraient garder en tête.

En 2009, une chercheuse a produit dans le domaine un travail considéré comme précurseur. Il a été demandé par les deux revues de référence, celles qui font rêver les chercheurs (plutôt « science dur ») du monde entier : Nature et Science. Ces deux revues n’ont pas publié l’article, finalement. Pourquoi ? La recherche s’appuyant sur un outil que personne n’avait dans le monde, il était clair que personne ne pourrait le citer dans les années suivantes, trop précurseur. Impossible de le publier, donc, parce que l’objectif des revues n’est pas de publier les meilleures recherches, mais les recherches qui seront les plus citées (il faut booster « l’impact factor », c’est-à-dire le nombre moyen de citations par article)…

Conclusion ? Les recherches en sciences humaines et sociales ne servent à rien.

 

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