Percevoir des allocations décourage-t-il de travailler?

Question récurrente dans le débat public : est-ce qu’octroyer des allocations à des personnes sans emploi ne les inciterait pas à ne pas travailler (les petites feignasses, serais-je tenté d’ajouter) ?

L’Insee s’est emparé de ce sujet en se concentrant sur le cas du RMI et du RSA. Une des difficultés de ce type d’évaluation est que, pour pouvoir mesurer l’impact précis d’un dispositif, il faut pouvoir contrôler tout un ensemble de biais potentiels, chose souvent difficile à moins de recourir à des expériences contrôlées, consistant par exemple à tirer au sort des personnes bénéficiant du dispositif (groupe test) et d’autre personnes n’en bénéficiant pas (groupe témoin). Stratégie souvent difficile voire impossible à mettre en œuvre pour tout un ensemble de raisons que je ne développerai pas ici.

Une autre stratégie, adoptée dans le cas de cet étude, consiste à comparer deux groupes de personnes très proches. En l’occurrence, de comparer des jeunes sans enfant, d’un tout petit peu moins de 25 ans, ne bénéficiant donc pas du RMI ou du RSA, à des jeunes toujours sans enfant, d’un tout petit peu plus de 25 ans, pouvant bénéficier de ces dispositifs. Les deux groupes étant quasiment identiques aux abords de la limite d’âge, le premier groupe constitue donc un groupe témoin presque parfait tandis que le second, le groupe test, est potentiellement affecté dans ses choix par la possibilité de recourir au RMI/RSA.

Résultat attendu : si le RMI et le RSA désincitent à travailler, on devrait observer une rupture dans les taux d’emploi entre les deux groupes de personne. En l’absence de rupture, pas d’effet désincitatif. En cas d’effet, on peut également en mesurer l’ampleur.

Résultat de l’étude (résumé ici, étude complète ) : pas de rupture nette dans les taux d’emploi à 25 ans pour l’ensemble des jeunes sans enfant, ce qui indique que le RMI et le RSA n’auraient pas d’effet désincitatif marqué sur l’emploi des jeunes autour de cet âge. Une légère rupture dans les taux d’emploi est toutefois décelable pour les jeunes les moins diplômés (ayant au mieux le brevet des collèges) lors des premières années de l’étude (2004 et 2005), mais elle n’est plus repérable par la suite, en particulier après la mise en place du RSA.

Et la rupture est légère, j’insiste : « L’effet désincitatif du RMI sur l’emploi des jeunes célibataires sans enfant autour de 25 ans pour la période 2004-09 semble très faible et circonscrit à une population spécifique (jeunes célibataires sans enfant et non diplômés). Selon les spécifications, entre 1,7 % et 2,9 % de ces jeunes seraient découragés de travailler en raison du RMI, ce qui représente seulement entre 2,0 % et 3,4 % des jeunes allocataires du RMI de 25 ans, célibataires et sans enfant » (extrait de la conclusion).

Bien sûr ce résultat n’est pas généralisable à d’autres catégories de personnes, d’autres dispositifs, etc., mais, sur la base de ces résultats, la réponse à la question titre de cet article est claire : non.

3 commentaires sur “Percevoir des allocations décourage-t-il de travailler?

  1. Cette question a t-elle un sens ? Après tout, il s’agit de revenus de remplacement ?
    Non, si nous la prenons telle quelle. Par contre si nous nous plaçons dans le cadre de l’histoire du travail depuis le moyen-âge, oui. Car le chômage a une fonction, c’est « l’armée de réserve » qui permet de rendre docile la main d’oeuvre. Ainsi les réformes des « Poor laws » ont cherché à acculer les pauvres à travailler dans les usines pour des salaires assurant à peine leur subsistance et leur garantissant une espérance de vie raccourcie.
    L’objectif de cette question est, clairement, pour le patronat (appelons un chat un chat) d’anticiper la réponse (cela les décourage de travailler) afin d’affaiblir la capacité de négociation des salariés. Chercher à prouver que cela est faux, c’est déjà se situer sur leur terrain.

    • Sûr que cette question n’a pas de sens. D’ailleurs, je n’arrête pas de me dire que, depuis le moyen-âge, la situation des pauvres n’a pas changé. Des gens qui ont une espérance de vie d’une trentaine d’années, qui mangent un quignon de pain un jour sur cinq, tout ça, tout ça…

  2. Il me semble que vous négligez un biais important, qui me paraît de nature à compromettre profondément l’interprétation du résultat.
    En effet les deux groupes comparés ne sont pas indépendants l’un de l’autre, puisque les membres du groupe le plus jeune vont tous devenir sous peu membres de l’autre groupe, et, certainement, le savent.
    Si donc les allocations sont désincitatives (on ne le sait pas, puisque c’est ce qu’on cherche à savoir), elles le sont vraisemblablement presque autant pour le premier groupe, où l’on peut anticiper le passage imminent au second, que pour ce dernier. Pourquoi se mettre à travailler si on pense que dans peu de temps on n’aura plus intérêt à le faire ?
    A mon sens, cette étude ne donne donc aucune réponse à la question titre.

    Pour EMT :
    Il n’est pas plus question de prouver que quelque chose est faux que de prouver que c’est vrai, mais seulement d’essayer de savoir ce qu’il en est. Refuser qu’on cherche à savoir, c’est refuser l’éventualité de devoir remettre ses préjugés en question.

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