La (faible?) mobilité géographique des enseignants-chercheurs

Il y a quelques années, Olivier Godechot et Alexandra Louvet avaient montré, via l’exploitation d’une base de données originale (la base Docthèse), la tendance du monde universitaire français au localisme (tendance des universités à recruter leurs propres docteurs). D’où leur préconisation : une interdiction du localisme. J’avais réagi, dans un texte co-écrit avec Michel Grossetti et Anne Lavigne, en expliquant que le localisme n’était pas la cause mais la conséquence d’un déficience des processus de recrutement. Plutôt que d’interdire le localisme, donnons aux universités les moyens de mettre en oeuvre des procédures plus efficaces (recruter pour une quarantaine d’années une personne vue en entretien une vingtaine de minutes ne me semble pas optimal).

Quelques temps après, j’avais sollicité Olivier Godechot pour savoir si nous pouvions disposer de la base de données sur laquelle ils avaient travaillé, afin de l’analyser autrement (je remercie sincèrement Olivier Godechot de l’avoir mise à notre disposition). Mon idée : en raisonnant à l’échelle des universités, Godechot et Louvet passaient à côté de certains phénomènes. Notamment : leur étude montre que le localisme des universités parisiennes est moins important que le localisme des universités de province, mais n’est-ce pas lié à des phénomènes de circulation entre universités parisiennes?

Nous avons donc commencé à travailler sur la base (je travaille sur ce chantier avec Bastien Bernela et Marie Ferru), en distinguant notamment entre le « localisme » universitaire et le « localisme » régional. Distinction éclairante s’agissant des universités parisiennes :

Niveau établissement

 

Niveau régional

Alsace

59,0%

63,1%

Aquitaine

53,9%

60,5%

Auvergne

56,5%

56,5%

Bourgogne

64,8%

64,8%

Bretagne

56,2%

62,3%

Centre

44,2%

47,1%

Champagne-Ardenne

44,4%

44,4%

Franche-Comté

48,7%

48,7%

Ile-de-France

29,4%

61,1%

Languedoc-Roussillon

54,1%

60,5%

Limousin

65,5%

65,5%

Lorraine

44,3%

61,8%

Midi-Pyrénées

58,8%

69,3%

Nord-Pas-De-Calais

64,1%

72,3%

Basse-Normandie

50,9%

50,9%

Haute-Normandie

68,9%

73,3%

Pays-de-la-Loire

65,6%

66,2%

Picardie

66,7%

68,9%

Poitou-Charentes

65,3%

65,3%

Provence-Alpes-Côte-d’Azur

54,6%

67,1%

Rhône-Alpes

51,8%

72,2%

France

43,4%

 

63,5%

En moyenne France entière, 43,4% des docteurs d’une université dirigent leur première thèse dans la même université (c’est de cette façon que l’on mesure le localisme, ce qui n’est pas exempt de critique, cf. le texte disponible via le lien plus bas). A l’échelle des régions, ce taux monte à 63,5%.

Quid des universités parisiennes? Taux très faible à l’échelle des universités (29,4%), mais dans la moyenne à l’échelle de la région Ile-de-France (61,1%). Les docteurs franciliens bougent, mais pour rester sur Paris.

De manière générale, ce taux de 63,5% m’apparaît plutôt élevé, plus élevé, je pense, que ce que la plupart des acteurs du monde universitaire ont en tête. Si l’on ajoute à la région de soutenance de la thèse les régions limitrophes, ce taux passe à près de 70%. Les enseignants-chercheurs semblent donc peu mobiles. Je dis bien semble, car nous n’avons pas de point de comparaison : peut-être sont-ils plus mobiles que la moyenne des personnes de même niveau de qualification, peut-être moins. Nous travaillons actuellement sur ce point, résultats à suivre.

Nous avons ensuite testé de premiers modèles économétriques, notamment un modèle gravitaire, pour voir dans quelle mesure la mobilité interrégionales des enseignants-chercheurs pouvait s’expliquer par des facteurs structurels comme la distance entre les régions ou encore la taille des régions. Résultat : la distance géographique entre les capitales régionales joue négativement sur les mobilités, la taille scientifique (mesurée par le nombre de chercheurs) joue positivement. Eléments qui ont peu à voir avec la nature du processus de recrutement mais plus à voir avec des facteurs classiques de mobilité, que l’on retrouve dans de nombreuses études.

Ces premières analyses ont donné lieu à la rédaction d’un article disponible ici et présenté la semaine dernière en colloque sur Montréal. Il s’agit d’une première version, pas mal de compléments en cours, mais toutes vos remarques et commentaires sont les bienvenus!

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8 commentaires sur “La (faible?) mobilité géographique des enseignants-chercheurs

  1. « le localisme des universités parisiennes est moins important que le localisme des universités de province, mais n’est-ce pas lié à des phénomènes de circulation entre universités parisiennes? » Oui, certainement… mais cela n’empêche qu’au niveau de l’université, le localisme est moindre. Pour passer de « Paris N » à « Paris N+1 », il faut sans doute d’autres qualités que celles requises pour changer de statut dans le département où l’on a fait sa thèse.

    • Difficile à dire sur la base de ces données. Ton hypothèse est plausible, mais on peut penser aussi que la différence est liée à la nature des relations sociales activées (relations inter-universités en Ile-de-France). Notre papier ne se concentre pas sur ce point, plutôt sur la question de ma mobilité géographique des chercheurs et l’existence de déterminants autres que ceux relevant du processus de recrutement.
      S’agissant du localisme, pour avoir échangé avec plusieurs personnes issues d’Universités/départements où cette pratique est désormais interdite, on observe un phénomène plutôt intéressant : les gens partent après leur thèse (forcément) mais reviennent après quelques années en mutation ou suite au passage MCF/PR. Je ne suis pas sûr que les comportements spatiaux des chercheurs diffèrent des autres personnes de même niveau de formation, comme signalé dans l’article, on va regarder cela, ce serait rigolo que la mobilité spatiale soit du même ordre.

  2. Ca c’est très intéressant. Alors, bien sûr, ce genre de travail a une portée normative forte : faut-il interdire ou favoriser le localisme ? Je ne sais pas si c’est faisable facilement, mais avec une base de données dans laquelle on peut apprécier le degré de localisme à l’échelle du labo (ou presque : région, discipline) j’essaierai de rapprocher cela d’un indicateur de performance même très imparfait (les notes AERES par exemple ou les données que vous aviez utilisées sur la déconcentration des publis dont je ne retrouve pas le lien ;-)) : Juste pour voir la nature de la conséquence du localisme. Est-ce qu’on peut détecter un effet ? Est-il propre à une discipline ? Sinon, il y a aussi plein de classement de labo qui trainent à droite à gauche. comme par exemple celui de P.P. Combes en économie (www.vcharite.univ-mrs.fr/pp/combes/RapportGS050411.pdf). Enfin, est-ce que dans les limites à la mobilité il serait possible de prendre en compte la proximité thématique des labos. Quelque chose me dit que des labos proches physiquement sont peut-être aussi proches en thématique. Avec la spécialisation de la recherche, ce serait un frein naturel fort à la mobilité. En utilisant des codes JEL de publications pour les économistes ou les intitulés de postes publiés sur Galaxie ou en regardant la proportion de postes non flêchés? En tout cas bon courage.

  3. Quelques remarques vite fait :
    – On devient grosso modo docteur entre 26 et 28 ans, âge où il n’est pas rare de vivre en couple avec une personne qui a probablement un emploi et qui ne peut pas en changer comme elle le souhaite. Ceci n’incline pas à candidater loin de chez soi, particulièrement en ces temps moroses.
    – Dans mon domaine (informatique fondamentale), j’ai aussi observé des permutations entre 2-4 équipes qui durent depuis parfois plus de 20 ans, souvent initiées par des PR/DR quand ils étaient jeunes, peu après avoir fait leurs études ensemble. Ex : les doctorants du LaBRI partent à l’ENS Cachan et inversement. C’est probablement toujours mieux que du pur localisme mais je ne suis pas certain qu’il faille pour autant en déduire une « pollinisation » vraiment satisfaisante par des idées résolument nouvelles.
    – Dans mon domaine toujours, il y avait à ma connaissance dans les années 60 une organisation intéressante de la pollinisation de la façon suivante : les normaliens (et peut-être d’autres ?) évitaient le service militaire en allant donner des cours de DEA en province. Ça avait eu pour effet de former de très bon chercheurs locaux. Il est regrettable que ça se soit arrêté. Il est plus facile aujourd’hui de connaître l’évolution des travaux grâce à internet mais rien ne vaut un bon cours. Je me demande si on ne devrait pas ré-instituer cette pollinisation comme « remboursement » du salaire des normaliens.

  4. En 1999, un responsable de labo était prêt à me prendre en DEA à Grenoble alors que je vivais en région parisienne. La suite logique aurait été thèse et post-doc. Le responsable m’avertit tout de suite que la politique de Grenoble était d’interdire le localisme pour les post-docs. Et comme les autres facs prenaient souvent des thésards de chez eux pour les post-docs, je me suis dis que j’allais déjà en baver financièrement pendant le DEA et la thèse (si j’avais la bourse de thèse) et qu’ensuite thèse en poche vers les 28 ans, je devrais encore aller risquer de devenir chômeur au crochets de mes parents si je ne trouvais pas une nouvelle université intéressée par mes travaux.

    J’ai remercié le responsable de labo tout en refusant son offre et j’ai préféré partir sur un DESS qui m’a permis d’avoir un boulot. Et pourtant ce DEA qu’est-ce qu’il était sympa en termes d’enseignement. Sans cette interdiction du localisme, je pense que j’aurais accepté…

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