De l’art du dialogue… ou pas sur l’intelligence économique.

Le billet que j’ai mis en ligne le 2 juillet dernier intitulé « C’est prouvé : les bloggeurs professionnels se f… de ce qu’écrivent les chercheurs en intelligence économique » a été lu. Il a suscité plusieurs réactions, certaines sous forme de commentaires à mon billet directement sur mon blog (qui permet les commentaires), d’autres dans le cadre d’autres blogs.

J’avais suivi le conseil d’un ami bloggeur « faits des titres accrocheurs ». Ca marche. Je ne vais pas suivre son deuxième conseil : « ne fais pas des billets trop longs ». Celui-ci sera long. Je préviens.

Mon billet se terminait par une question : « La balle est dans votre camp, bloggeurs passionnés d’intelligence économique. Pourquoi ne vous emparez vous pas de ce que les chercheurs en intelligence économique écrivent ? » Chacun conviendra que la question n’est ni accusatrice ni agressive. Une interrogation, issue de la déception mentionnée au dessus. Une curiosité de chercheur.

J’aimerais reprendre ici quatre commentaires, dans l’ordre de leur apparition, et essayer de discuter, précisément, avec leurs auteurs.

Le premier à réagir, Julien, l’un de mes anciens étudiants. Taquin dans sa première réaction (il a bien raison), analytique dans sa seconde. L’un des problèmes du manque d’intérêt des bloggeurs pour les résultats de recherche scientifique en intelligence économique pourrait être celui de la vraisemblance des résultats qui irait contre le ressenti. C’est une hypothèse intéressante, que j’avais négligée. Et je trouve dans la suite matière à réflexion aussi. L’hybridation se ferait « Mais d’une manière diffuse, quand elle va dans le sens du vent ou au contraire frappe les esprits. Quand elle est dans le flux d’actualité ou qu’elle fait sensation. L’information scientifique est traitée comme toute l’information disponible grâce à Internet et la multiplicité des agrégateurs – et je considére que le blog qui relaie un buzz en est un (au moins un temps). » OK. J’attendrais trop, trop vite, trop clairement un retour. Il faudrait plutôt espérer un phénomène d’infusion, comme pour une bonne tisane.  C’est possible. Je trouve que l’infusion est longue à faire, mais pourquoi pas.  Merci Julien.

La deuxième réaction est celle de Sébastien qui indique que « la thématique de recherche dans l’intelligence économique ne [lui] dit pas grand chose » alors qu’il a lu des thèses et qu’il a une formation à l’intelligence économique. Je pense que l’expression va au delà de la pensée. S’il a lu ou même parcouru des thèses d’intelligence économique et des publications, il a déjà rencontré des travaux de recherche. Ce qui m’interpelle c’est précisément que malgré ces lectures il ait le sentiment de ne pas appréhender une thématique de recherche en intelligence économique. Cela montre à quel point les chercheurs savent mal parler de leur travail, le rendre perceptible. Plusieurs ouvrages abordent la question. Nicolas Moinet l’a fait dans « L’intelligence économique, mythes et réalités », par exemple. Je reviendrai plus en détail, à la rentrée sur cette question.

La troisième réaction vient de Frédéric Martinet, dont je lis les billets avec toujours beaucoup d’intérêt. Je m’adresse donc directement à lui.

Nous sommes tout à fait d’accord sur le constat que les préoccupations des professionnels de l’intelligence économique ne sont pas, globalement, celles des chercheurs. Je diffère un peu avec vous sur le point du manque d’intérêt des chercheurs sur les logiciels ou les questions de productivité. Les actes des colloques VSST successifs montrent que l’on a souvent présenté des communications relatives à des logiciels ou des méthodologies ayant vocation à améliorer la performance en matière d’information. Par ailleurs, ce sont plutôt les chercheurs d’autres disciplines comme l’informatique qui peuvent apporter sur ce point. Mais globalement, d’accord.

Je vous suis aussi sur le manque de renouvellement des chercheurs et des sujets. A cela, il faut apporter une explication liée au système même universitaire. Aujourd’hui, faire de la recherche en intelligence économique n’est pas confortable du tout. A quelle section universitaire se rattacher ? Elles ne sont pas toutes très accueillantes sur le sujet. Dans quelles revues publier ? C’est un vrai problème. Or qui ne publie pas dans des revues académiques « classées par l’AERES » n’est pas reconnu et limite ses possibilités de nouvelles recherches ou de progression de carrière. De sorte que les laboratoires sont très peu nombreux à se risquer sur le sujet et que les doctorants sont peu nombreux à vouloir prendre le risque d’entrer dans le sujet auprès de chercheurs patentés qui, en outre, on labouré un chemin depuis des années. Lorsque l’on s’est spécialisé sur un sujet pendant vingt ans, il est difficile d’en aborder un nouveau. Cela ramène, aussi par manque d’imagination peut-être à des sujets déjà abordés, souvent. Ce sont nos contraintes à nous, chercheurs, différentes de celles des professionnels.  Je ne cherche pas à nous excuser, mais à faire comprendre. Un bémol : bon nombre de doctorats en intelligence économique se font en entreprises dans le cadre de contrats dits CIFRE. On peut difficilement penser que ces doctorats là sont déconnectés des réalités.

Le manque de commentaire de bloggeurs-chercheurs sur votre propre blog ? Evidemment dommage. Je plaide aussi coupable. Il me semble que la cause en est culturelle. Les universitaires n’ont pas encore la culture du blog, du commentaire sur un blog. Leur métier les tourne plutôt vers la réflexion sur le temps long. Ils ne sont pas suffisamment dans l’échange par ce canal. Nous avons à progresser sur ce point collectivement, il est vrai.

Revenons au fond de ce qui sépare les chercheurs et les professionnels.  Le problème vient dans une large mesure, me semble-t-il du fait que nos écosystèmes sont très différents. Aux professionnels, vous le dites très bien, le besoin d’efficacité immédiate à des fins de business ; aux chercheurs la mission de prendre de la distance par rapport à l’immédiat pour saisir ce qui se joue et générer des connaissances utiles à la société, que chacun peut s’approprier avec sa clé de lecture s’il le veut. Les universitaires sur ce point ne sont pas toujours performants – pas plus que les professionnels ne le sont toujours.  C’est précisément cette différence entre les professionnels et les universitaires qui est enrichissante intellectuellement. C’est la raison pour laquelle, dans nos formations de l’ICOMTEC, nous avons une large part d’intervenants professionnels et c’est aussi pourquoi, sans doute, nombre d’universitaires agissent aussi en position de conseil en entreprise : pour que le regard ne parte toujours du même point car si l’arbre cache la forêt, c’est précisément parce que nous avons le né collé à l’arbre et ne bougeons pas de notre position.

De vos commentaires (dont je vous remercie vivement, sur le fond et sur leur forme), je retire donc trois choses.

  1. Je dois moi-même faire un effort pour interagir sur les blogs des professionnels – lorsque je serai dans mon domaine de compétence seulement.
  2. Je veillerai à ce que les prochains doctorats que je dirigerai s’éloignent des sentiers battus – sans faire prendre de risques inutiles à mes doctorants.
  3. Je serai patient : nous mettrons du temps à hybrider nos connaissances.

Le quatrième commentaire, paru indirectement sur le blog Euresis sous le nom de P. Y. Debliquy est un chef d’œuvre d’argumentation. J’ai hésité à le passer sous silence, mais son auteur, déjà peu aimable, y aurait trouvé confirmation de ce qu’il estime être un enfermement dans ma tour d’ivoire.  J’aurais bien répondu sur son blog, mais contrairement au mien, le sien n’autorise pas les commentaires. Chacun son rapport aux autres. Que dire de ce commentaire ? Qu’il est :

Agressif dans le ton : « Alors, je le trouve gentil, Christian Marcon, lorsqu’il nous interpelle » ; « Je l’invite à descendre de sa tour d’ivoire. » Mon propre billet est très respectueux des bloggeurs-lecteurs. Je ne me suis autorisé aucune formule de ce type. J’ai trop de respect pour les bloggeurs que je lis avec intérêt. L’agressivité ne donne aucune légitimité supplémentaire à ces formules peu amènes qui ne font pas progresser le débat.

Faussement modeste : « je n’ai bien évidemment aucune leçon à faire à personne. » alors que l’intégralité du billet est un exercice consistant à donner une leçon. Leçon qui ne me fait ni chaud ni froid. J’interviens moi-même comme consultant en entreprise.

Spécieux : je n’ai jamais écrit « se foutent de » mais j’ai mis des points de suspensions laissant au lecteur le choix entre « se fichent de » ou la formule grossière que choisit P.Y Debliquy. Le choix des points de suspensions a un sens, me semble-t-il. Sauf à projeter sur l’auteur son propre registre de langage. Je n’ai jamais écrit nulle part non plus (mais encore aurait-il fallu lire ma communication) « Seuls les universitaires se nourriraient du travail des blogueurs pour faire avancer leurs réflexions et leurs travaux. Hou les vilains blogueurs ! » C’est malhonnête, cela, comme procédé. Dans une autre communication, que j’ai mise en ligne  le 26 mars, je reproche notamment aux universitaires de ne pas se soucier des blogs professionnels sur la thématique des réseaux sociaux.

Caricatural dans la présentation des choses et du rapport à la recherche.  Je veux bien croire l’auteur du billet lorsqu’il nous dit qu’il lit des travaux universitaires de tous horizons. Les thèses ne trouvent pas grâce à ses yeux écrit-il. Je ne voudrais pas focaliser sur les thèses, qui ne sont que l’une des formes d’expression de la pensée du chercheur. Ce ne sont pas les textes les plus abordables, évidemment. Encore faut-il savoir les lire en sélectionnant l’entrée dans la thèse. Mais les thèses en intelligence économique sont rarement des « théories statistiques ». Le procédé d’amalgame fait long feu.

M. Debligny exprime avec force son dédain des universitaires qui n’apporteraient rien aux PME qui « ont des modes de fonctionnement très pragmatiques et ne s’embarrassent pas de circonvolutions de langage, ni de théories complexes. Ce dont elles ont besoin, et donc ce que je recherche, c’est du pragmatisme dans les solutions qu’on apporte à leurs problèmes, basé sur des briques immédiatement accessibles. Du clé sur porte, quoi ! » Une chose est vraie dans ce propos : une part de nos recherches n’a pas vocation à produire du clé sur porte. C’est là le vieux débat entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Un seul exemple : Albert Fert faisait de la recherche fondamentale lorsqu’il travaillait sur la magnétorésistance géante. Cela lui a valu le prix Nobel. Mais ça permet surtout à M. Debliquy de disposer aujourd’hui d’un disque dur performant sur son ordinateur.

M. Debliquy rêve d’universitaires qui feraient le travail de la recherche en entreprise uniquement au service de l’entreprise. C’est son droit. Pour employer une métaphore, je dirai que là où M. Debliquy cherche une clé pour une porte existante, le chercheur se demande si la porte est à la bonne place, si le système de clé est le bon, voire s’il faut une porte à cet endroit là. A chacun son métier. Les deux ont leur rôle à jouer dans notre société et notre économie.

Je veux aussi rappeler que ce que l’auteur du commentaire appelle des « circonlocutions de langage » sont plutôt, en général, des précautions dans l’expression de la pensée – précaution absentes dans son texte.

Finalement, là où un Frédéric Martinet engage avec élégance et arguments un dialogue, M. Debliquy, sur le même sujet, claque une porte.

C’est dommage parce que c’est une attitude stérile. Inattendue de la part d’un « professionnel ».

Depuis la rédaction de ce texte, j’ai pris connaissance du billet de Thibault Renard sur Vedocci. Stimulant. Je vais essayer, sur la suggestion de ce billet intéressant et égratignant avec humour, de m’atteler à une veille sur les parutions scientifiques en ligne concernant l’intelligence économique et à une vulgarisation de certains contenus.

 

Christian Marcon

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