François Terrasson, « La peur de la nature »

 

« Il y a mille raisons d’avoir peur de la nature : son indifférence, son immensité, ses incohérences, sa puissance, sa complexité, son agressivité quelquefois » (François Terrasson, « La peur de la nature »)

François Terrasson (1939-2006), maître de conférences au Muséum d’Histoire naturelle de Paris dès 1967, fut un naturaliste hanté par les questions d’écopsychologie. Au début de sa carrière, dans les années 1970, il s’intéresse au phénomène du remembrement, grand mot d’ordre agricole qui fit arracher des millions de kilomètres de haies (en Bretagne, l’équivalent de 7 fois le tour de la terre !). Il oriente alors ses recherches vers les ressorts psychologiques qui motivent l’homme moderne à détruire la nature. Sa quête aboutit à cette réalité inconsciente : l’homme a foncièrement peur de la nature. Qu’il s’agisse des plus petits incidents naturels (une punaise dans les rideaux, la vase d’une mare, la viscosité d’une limace…) ou de grands projets d’aménagement (infrastructures, recalibrage des rivières, agriculture intensive…), l’homme (ce « roseau, le plus faible de la nature, mais (…) un roseau pensant » – selon la maxime célèbre de Pascal) ne cesse pas de vouloir maîtriser la nature, cet autre spontané, hasardeux. Mais la nature n’est pas contrôlable, elle a ses propres lois auxquelles l’homme n’échappe pas : la nature est en l’homme. Ne sommes-nous pas composés de cellules et de bactéries ? Cette volonté de séparation de l’homme avec la nature (qui a créé ce mythe : nature/culture) comporte par ailleurs une part sombre et refoulée, qui est la part de naturel en nous : refoulement des émotions, du sensible, mais aussi du sale, du gluant, du puant. Or, une société qui refoule ses émotions et ses peurs ne peut pas accepter la nature en tant que telle. Selon Terrasson, il faudrait donc commencer par accepter ses émotions, toutes ses émotions, à commencer par la peur, afin de la dépasser.

« La peur est énergie. Tant que nous vivons dans une culture où énergies positives et négatives sont soigneusement distinguées, la nature ne sera pas acceptée. » (François Terrasson, « La peur de la nature »)

Le problème, c’est que les actes de protection de la nature sont eux-mêmes en contradiction avec l’essence de la nature. Créer des parcs et des réserves naturelles, creuser des mares, déboiser une pelouse calcicole, installer des nichoirs… sont des actes de volonté. Or, pour Terrasson, la nature est précisément la quantité d’absence de volonté humaine. Nous voici ainsi pris au piège d’une double contrainte qui a fait dire à Terrasson cette formule lapidaire qui agace encore les gestionnaires des milieux naturels : « protéger, c’est détruire. »

La difficulté d’accepter la pensée de François Terrasson tient à la démonstration que destruction et protection de la nature sont l’envers et l’endroit d’une même logique : maîtriser la nature, la dégrader ou la détruire. On protège parce qu’on détruit, et, en retour, on détruit parce qu’on protège… Au fond, notre volonté de protéger la nature n’est qu’une réponse, une adaptation, presque une acceptation d’un monde qui la détruit. Il s’agit donc moins de travailler sur la protection que sur les forces psychologiques de la destruction. Car quel serait le besoin de créer des réserves si l’homme cherchait à mieux cohabiter avec la nature dans son ensemble ? La nature, le spontané, devraient idéalement pouvoir coexister avec l’homme dans l’oekoumène, non être mis sous cloche dans des apartheids. Ainsi, il en va d’une autre appréhension de la nature, qui passe par son acceptation globale : admettre intégralement notre propre nature (sensibilité, émotions) pour ne plus avoir à détruire celle, matricielle, qui nous fait naître, dans laquelle nous vivons et nous mourrons.

L’ouvrage de François Terrasson est à retrouver à la BU de sciences, technique et sports à la cote 502.5 TER

Vidéos sur le web :

« A l’écoute de la nature » (2004), conférence de François Terrasson et Jacques Faye

« Le remembrement », émission « La France défigurée » du 17 novembre 1974 dans laquelle intervient François Terrasson

– Site et vidéos du collectif « Connected by Nature » dont plusieurs vidéos concernant la pensée de François Terrasson (en particulier le colloque « Se reconnecter à la nature » en 2016)

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