Le Paradisier ou Oiseau de Paradis (1) : découverte et légendes

Du 21 mars au 29 avril 2016, les Petites Vitrines du Fonds Ancien sont consacrées au paradisier ou oiseau de paradis. Des ouvrages, du XVIe au XIXe siècle, ainsi que des spécimens, prêtés par le Centre de valorisation des collections de l’Université de Poitiers, sont exposés.

Des monstres et prodiges, dans Oeuvres / Ambroise Paré.- Paris : Gabriel Buon‎, 1585 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, Méd. 22)

En 1522, le Victoria, seul navire rescapé de la flotte de Magellan, ramenait des Moluques, les fameuses « îles aux Épices », des oiseaux morts, naturalisés, d’une incroyable beauté. Les indigènes pensaient qu’ils venaient du Paradis et les appelaient « oiseaux de Dieu ». Le nom qu’ils leur donnaient fut latinisé en « manucodiata ».

Ces spécimens étaient apodes (sans pieds) et selon certaines sources même aptères (sans ailes). Les Européens crurent qu’ils en étaient naturellement dépourvus. Quelques-uns, dont Antonio Pigafetta, lieutenant à bord du Victoria, eurent beau affirmer qu’on leur avait ôté leurs pattes, l’immense majorité n’en démordait pas : le manucodiate était le seul oiseau faisant mentir Aristote, qui avait affirmé que tous avaient des pieds.

Se propagea le mythe d’un oiseau sans pattes, volant sans cesse, éventuellement sans ailes, propulsé par la seule force de sa volonté ou poussé par le vent. Il s’accrochait aux branches grâce à ses longs filets caudaux ou se reposait sous les ombrages de l’Eden, dont il était originaire. Il était réputé se nourrir d’air ou de rosée, n’avait pas d’os mais un intérieur farci de graisse. La femelle, arrimée au mâle grâce aux filets précédemment évoqués, pondait et couvait en plein ciel, le dos de son compagnon présentant une cavité spécialement destinée à cet usage, gardait ses œufs sous ses ailes ou nichait au Paradis. Des savants, comme Jérôme Cardan (1501-1576) ou Ambroise Paré (1509-1590), répétaient gravement ces fables.

Le Second Eden, dans Œuvres / Jacques et Paul Contant père et fils.- Poitiers‎ : Julian Thoreau : veuve d'Antoine Mesnier‎, 1628 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, Méd. 3)

Le Second Eden, dans Œuvres / Jacques et Paul Contant père et fils.- Poitiers‎ : Julian Thoreau : veuve d’Antoine Mesnier‎, 1628
(Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, Méd. 3)

Certains, comme l’apothicaire poitevin Paul Contant (1562?-1629), qui possédait deux oiseaux de paradis dans son cabinet de curiosités, rapportaient d’autres croyances : les autochtones empoisonnaient parfois les points d’eau pour récupérer les dépouilles des volatiles, censées rendre invulnérable sur un champ de bataille. Un manucodiate était donc chargé de « goûter » les fontaines potentiellement dangereuses, prêt à se sacrifier pour ses congénères. L’édition de 1628 des Œuvres de Paul Contant nous montre, dans Le Jardin et cabinet poétique, un paradisier voisinant un dragon et, au titre-titre-frontispice de son poème Le second Eden, un paradisier survolant une mer emplie de monstres.

Dell'imprese pastorali / Carlo Labia.- Venise : Nicolò Pezzana, 1685 (Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, FAM 1410)

Dell’imprese pastorali / Carlo Labia.- Venise : Nicolò Pezzana, 1685
(Poitiers, Bibliothèque universitaire, Fonds ancien, FAM 1410)

Cet oiseau figurait en effet souvent dans les représentations du Paradis terrestre, comme en témoignent les Opera omnia de Samuel Bochart (1599-1667) et la Kupfer-Bibel de Johann Jacob Scheuchzer (1672-1733), exposées dans le cadre de ces Petites Vitrines.

L’oiseau de paradis investit aussi les livres de devises, d’emblèmes, comme celui du jésuite Antonius‎ Vanossi‎ (1683-1757) ou de l’archevêque Carlo Labia (1623-1701). Dans ses Imprese pastorali, ce dernier énonçait ce que devait être l’évêque parfait. Le paradisier fut choisi pour symboliser le détachement des choses terrestres et l’aspiration aux « choses du ciel », selon les mots de la devise, tirée de l’Épître aux Colossiens de saint Paul (chap. 3, vers. 2).

Si finit par s’imposer l’idée que le paradisier avait bel et bien des pattes, ôtées par les indigènes, le nom scientifique du paradisier grand-émeraude, le premier connu en Occident, garde toutefois trace de cette histoire : Paradisaea apoda (Linné, 1758).

Bibliographie sommaire

Laman (Tim) et Scholes (Edwin), Oiseaux de paradis‎ : les oiseaux les plus extraordinaires du monde, Paris‎, Delachaux et Niestlé, 2014

Boaistuau (Pierre), Histoires prodigieuses‎ : édition de 1561, édition critique, texte établi par Stephen Bamforth et annoté par Jean Céard, Genève‎, Droz, 2010, p. 693-699

Paré (Ambroise), Des monstres et prodiges, éd. critique et commentée par Jean Céard, Genève, Droz, 1971, p. 129-130

Contant (Paul), Le jardin, et cabinet poétique : 1609, établissement du texte, introduction, commentaires et notes par Myriam Marrache-Gouraud et Pierre Martin‎, Rennes, Presses universitaires de Rennes‎, 2004, p. 220-223

Delaunay (Paul), La zoologie au seizième siècle, Paris, Hermann, 1963, p. 154-156

La licorne et le bézoard : une histoire des cabinets de curiosités : [exposition, Poitiers, Musée Sainte-Croix ; Espace Mendès-France, 18 octobre 2013-16 mars 2014], Montreuil, Gourcuff Gradenigo, 2013, p. 204-205

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *