Traductions

Galway Kinnell, Quand on a longtemps vécu seul, traduit de l’américain par Pascale Drouet, Chauvigny, La Nouvelle Escampette, 2017, 82 p. ISBN 978-2-35608-093-6

Galway Kinnell (1927-2014) est une grande voix de la poésie américaine. Dans la lignée de Walt Whitman, sa poésie s’accomplit non dans l’imaginaire mais dans une relation passionnée à la vie des gens, à leurs douleurs, à leurs plaisirs. Elle est traversée d’un sentiment puissant de la beauté ordinaire et de la solitude. Personne n’écrirait de poésie si le monde semblait parfait, disait-il. Ses textes ont l’étrange propriété, au-delà de la forte émotion qu’ils suscitent, d’inquiéter et rassurer à la fois, comme la voix d’un mineur fraternel au fond d’un boyau sombre. Prix Pulitzer de poésie, entre autres distinctions aux Etats-Unis, ce grand voyageur né en Providence (Rhode Island) s’est beaucoup engagé dans le mouvement des droits civiques et contre la guerre au Vietnam. Il était l’ami et le traducteur d’Yves Bonnefoy et a traduit en anglais de grands poètes aussi différents que François Villon et Rainer Maria Rilke. Son œuvre est peu traduite en français (des Poèmes choisis chez Aubier en 1988 et un roman, Lumière noire, au Mercure de France en 1994). Ce recueil inédit en français, dans une traduction à la fois élégante et fidèle, fait surgir, des vivants douloureux que nous sommes, une beauté poignante, que révèle peu à peu, en les faisant venir à la lumière, le bain des mots.

EXTRAITS

La tragédie des briques

1.

La sirène de midi gémit, crache

son jet de vapeur vertical hors de la cheminée.

Les dentellières sortent du bâtiment de brique,

le ventre du déjeuner criant noire famine.

Figure dans la composition de midi

cette note basse aux contours incertains

de concert avec la voix de ténor des ventres.

La dentellière épuisée, presque centenaire,

passe à bicyclette, rassemble tout ce qu’elle a dans la bouche,

d’un coup de langue le catapulte contre le portail de l’usine,

s’éloigne dans un bruit de ferraille. La trajectoire d’or éperonne

son arc de mépris, traverse la mémoire d’un enfant.

2.

Au-dessus de leur tête, la mer tempête en tous sens, malmène Rhode Island.

enduit soulève lâche enduit soulève lâche

Charlie tombe. Carl prend sa place.

enduit soulève lâche

Aucun temps mort dans l’enchaînement.

Paddy démissionne. Otto se précipite.

Otto, de son vivant, a mis en place sept millions de briques

avant de tomber de l’échafaudage,

lâche.

enduit soulève lâche enduit soulève lâche

Jake succède à Otto, enduit une brique de mortier, soulève et lâche une autre brique sur le mortier.

Le fait. Le refait.

Perd l’équilibre. Aucun répit.

René arrive. Homer s’effondre. Angelo s’empresse. Aucune rupture dans le rythme.

enduit soulève lâche enduit soulève lâche

Ils s’adaptent, ils s’épuisent.

Ils posent les briques qui construisent les usines

qui écœurent et font écumer jaune le fleuve Blackstone.

. . .

Quant on a longtemps vécu seul

9.

Quand on a longtemps vécu seul,

que la grive solitaire lance son appel et reçoit une réponse,

que la grenouille-taureau, tête à demi hors de l’eau, fait entendre

les cantillations qu’elle chantait à son premier printemps,

que le serpent s’aplatit sous le seuil de la porte

et s’éloigne en rampant parmi les pierres, on voit

que tous vivent pour s’accoupler avec les leurs, et on sait,

après une longue période de solitude, après ces nombreux pas

qui éloignent de son espèce et conduisent vers d’autres règnes,

que la fervente prière que recèle son propre chant

demande à revenir, si on le peut, vers les siens,

monde presque disparu, dans l’exil qui se densifie,

quand on a longtemps vécu seul.

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Emily Grosholz, Enfance / Childhood, traduit de l’américain par Pascale Drouet, avec les oeuvres graphiques de Lucy Vines, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, 2017, 100 p.

ISBN 978-2-35935-214-6

Édition bilingue.

Introduction de P. Drouet: « Une rencontre graphique et poétique », p. 7-11.

Onze oeuvres graphiques (couleur) de Lucy Vines Bonnefoy.

En regard d’œuvres graphiques singulières, ces poèmes traduits de l’américain nous offrent un regard intime et tendre sur l’enfant qui naît et s’éveille au monde, et sur l’écoute attentive, tout en délicatesse, de la mère.

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DEUX EXTRAITS

« Découverte de la peinture » (The Discovery of Painting)

Notre atelier est une grotte qu’ouvre une porte verte

Construite à flanc de coteau, consolidée de marches,

Semblable à l’improbable porte que jadis je franchis

Pour voir les créatures ocre d’Altamira

Toujours hors d’haleine passé trente mille ans,

Flancs palpitant après la chasse, sobres, insaisissables.

Comme ce plafond bas, tout en relief, les rendait palpables

À chaque visiteur sans voix, chaque courbure

Formée au hasard de la roche prenant vie par la grâce

De quelque archaïque pinceau, de quelque main évanouie.

 

Mon fils est maintenant face à son chevalet, sans voix

Devant les profondeurs du rouge, l’absolu minuit du noir.

Il trempe et presque perfore : la blancheur du papier pétille.

Sa marque est la naissance d’une nouvelle étoile, une nova

Éblouissante, là sur l’anonyme néant

Qui aussi éblouit. Sa marque n’est pas un visage,

Une ébauche plutôt de sa soif de pigments.

Il veut manger, je crois, ces couleurs anciennes

Qui gauchissent le papier, gorgent cette brosse grossière

Suspendue à sa main visible, éclatante.

 

« Perce-neige » (Snowdrop)

La neige est tombée si tôt cette année, juste après la Toussaint,

Que nous n’avons pu achever notre rituel : ratisser

L’herbe blême et les tapis de mousse malade.

Le sol est toujours jonché de feuilles – chêne, érable, noyer –

À nouveau visibles quand la neige s’amenuise,

Dentelle échevelée qui s’effiloche au gré des neiges

D’antan en partance, vers le ciel ou l’enfer.

Sous le tapis où s’enchevêtrent acajou

Et or noir en leur écorce de glace, dégèle une perce-neige.

 

Elle se dresse déjà sur ce lit lointain, à l’orée

Des bois, or à peine février s’est-il annoncé,

Ma dernière fille chérie – pas même une semaine.

J’ai repoussé la courtepointe de feuilles et elle était là

Repliée sur elle-même, inclinée mais en train d’éclore,

Discrète, exquise enfant d’une incertaine saison.

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arton1510-d3bcbDavid Greig, Dunsinane, Introduction de William C. Carroll, Traduction de Pascale Drouet, Toulouse, PUP, coll. « Nouvelles scènes » (dir. Nathalie Rivère de Carles), 2016.

ISBN: 978-2-8107-0429-3

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DEUX EXTRAITS DE DUNSINANE
 Extrait de I. LE PRINTEMPS

Le Sergent    Vous –

Sergent ?

Le Sergent    Transformez-vous en arbre.

À vos ordres, Sergent.

Le Sergent    Vous, vous et vous – transformez-vous en sous-bois –

À vos ordres, Sergent.

Le Sergent    Allez ! Vous êtes censés former une forêt ! Vous – imitez le chant d’un oiseau –

Sergent ?

Le Sergent    Quoi ?

Est-ce que ça va comme ça, Sergent ?

Le Sergent    Qu’est-ce que c’est que ça ? Allez, réfléchissez. Que faut-il pour faire une forêt ?

Sergent ?

Le Sergent   Qu’est-ce qu’on y trouve ?

Des arbres ?

Le Sergent    Des arbres certes des arbres et hormis les arbres ?

Je ne sais pas.

Le Sergent    Fermez les yeux – Imaginez une forêt – vous vous y promenez – vous regardez autour de vous – qu’est-ce que vous voyez ?

Le vent.

Le Sergent    Quoi d’autre ? Qu’est-ce que vous voyez ? – regardez bien – qu’est-ce que vous voyez maintenant ?

Des blaireaux.

Le Sergent    Des blaireaux certes et quoi d’autre ?

Rien, Sergent.

Le Sergent    Parfaitement – rien. Bien. Rien.  À quoi rien ressemble-t-il ?

À rien.

Le Sergent    Non. Rien ressemble à quelque chose – à quoi ?

À l’obscurité.

Le Sergent    C’est ça – bon p’tit gars. La forêt est faite d’arbres et entre les arbres l’obscurité. Ce n’est pas ce qui constitue la forêt qui trompe l’œil mais le rien qui est entre. Vous tous – agenouillez-vous et plongez vos mains dans l’eau marécageuse – barbouillez-vous le visage de bourbe noire – on va faire de vous une forêt quoi qu’il arrive – allez !

Les préparatifs se poursuivent.

Lord Siward approche, Sergent.

Le Sergent    Soyez prêts.

Les jeunes soldats se changent en forêt.

Siward entre avec Osborn, son fils, à ses côtés et Macduff.

Le Sergent    Lord Siward, Macduff, Lord Osborn.

Puis-je vous présenter – La forêt de Birnam ?

à suivre…

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Extrait de III. L’AUTOMNE

Une unité des forces anglaises rentre à Dunsinane. La Grande Salle est désormais aménagée en campement.

Un feu, de quoi manger et la possibilité de se reposer.

Les Anglais ont avec eux une charrette. Sur la charrette, un corps.

Après avoir enterré Tom et John le Cuisinier, puis Henry,

Harry et Dan le Fauconnier, nous nous sommes remis en route

Pour ramener la Reine et son fils à Dunsinane.

Quatre semaines durant, nous avons sillonné les collines à leur recherche et,

Mère, tu n’as jamais vu semblables collines – jamais de toute ton existence –

À moins d’être allée soit en Enfer soit en Écosse –

Et je n’imagine pas que tu y sois allée, ni dans l’un ni dans l’autre.

 

Ces collines-là s’élèvent en formant d’imposants blocs gris aux angles insensés

Si pentus que c’est comme si toute verdure s’en détachait par simple glissement – à moins qu’elles ne se dressent

Tels de noirs navires sur une mer qui n’est que lande détrempée – à moins que certaines d’entre elles

N’évoquent un dos d’animal, celui d’un ours disons ou d’une vache – une vache géante

Couchée – une vache malade qui est donc recroquevillée et couchée –

Pas sur un champ agréablement herbu, non – mais sur un tas formé par davantage

D’animaux entremêlés et recroquevillés – un amas – un amas d’animaux.

 

Et les sentiers qui mènent en haut de ces collines, Mère, ils sont aussi exigus et glissants

Que la paroi périlleuse qui s’élève de la plage jusqu’au sommet de la falaise – mais en plus exigus –

Et en plus glissants – et ces falaises s’élancent sur plus d’un kilomètre et demi de haut, et ce n’est pas une plage qu’il y a à leurs pieds

Mais les eaux sombres d’un de ces lacs glacés qui leur sont propres

Dans lesquels rien ne vit, et au sommet de ces collines rien que de la neige –

Des champs de neige gelée – et un nuage qui semble n’être jamais balayé par le vent.

 

Mais ainsi sont les lieux où nos ennemis se cachent et

Ainsi sont donc les lieux où nous les cherchons – suivant

Notre général qui toujours nous précède – marchant encore et toujours

Dans la brume – le cliquetis de son armure est parfois le seul bruit que nous entendons

Alors que nous poursuivons notre ascension pour déboucher sur la sombre vallée. Pas grand-chose pour alimenter la conversation

Et pas de chansons car ces collines font de chaque jour un calvaire.

 

Mais Siward dit que nous devons nous évertuer à comprendre ce pays

Même si ses habitants s’évertuent à nous résister, aussi trouve-t-il des endroits sur les hauteurs

D’où il dit : « Là en bas, là et là, et aussi là

C’est là qu’ils sont susceptibles de se cacher ». Alors nous descendons là et là

Pour inspecter la moindre grotte ou petite ferme qu’il a aperçue et enfumer quiconque s’y trouve pour l’en faire en sortir.

Et si nous rencontrons une résistance nous nous battons résolument, Mère – et toujours nous gagnons.

Nous gagnons parce que si nous ne gagnons pas – nous perdons – et si nous perdons –

Alors qu’arrivera-t-il ?

À suivre…

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Couverture de Je me suis vueHoward Barker [Œuvres choisies vol. 9], Innocence, Traduit de l’anglais par Srah Hirschmuller, Je me suis vue, Traduit de l’anglais par Pascale Drouet, Montreuil, Éditions Théâtrales / Maison Antoine Vitez, 2014.

ISBN : 978-2-84260-670-1

Pour commander à l’éditeur: http://www.editionstheatrales.fr/livres/innocence-je-me-suis-vue-1191.html

Un extrait de JE ME SUIS VUE

LADDER.– (faisant la révérence) Madame

(Sleev ne réagit pas)

Madame m’a fait appeler et est en colère

(Sleev est immobile)

J’ai demandé à Keshkemmity de dire certaines choses je l’ai fait répéter pour qu’elle dise ces choses correctement elle n’a pas dû les dire correcte- ment j’aurais dû les dire moi-même mais je souhaitais donner l’impression que les autres étaient d’accord avec moi pour que l’opinion que je me fais de vous ait plus de poids sur vous j’ai manipulé Keshkemmity certaines personnes sont manipulées par d’autres c’est leur destin peu sont celles qui ont la capacité de penser encore moins nombreuses sont celles qui parviennent à mettre cette pensée en mots les autres ne font que répéter ces mots mais vous êtes en colère

(Sleev est immobile)

La tapisserie se compose de trois trames la Trame Principale raconte l’histoire des soldats et de leurs atroces souffrances la Trame Secondaire la plantation et l’abattage des arbres source de notre prospérité la troisième

(elle s’interrompt. Un temps s’écoule)

Vous savez ce que la troisième devrait être

(un temps)

La trame des femmes et de la fidélité mais vous n’avez pas été fidèle c’est pourquoi vous ne voulez pas de Troisième Trame tout ce que vous voulez c’est du feuillage

(un temps)

J’ai dit tout ce que j’avais à dire si Madame voulait bien prendre la peine de me congédier
non je n’ai pas tout dit

(un temps)

La tapisserie a plus d’importance que nous elle a plus d’importance que notre orgueil et plus d’importance que notre honte nous

SLEEV.– (cessant de s’appuyer sur l’armoire) Je n’ai pas honte

(elle fixe Ladder du regard)

Me rappeler mon infidélité bien que cette insolence puisse vous ravir ne m’offense pas m’attribuer de la honte m’offense vous êtes une femme laide et autoritaire et vous pensez que vous allez gagner une ascendance sur moi grâce à votre franc-parler votre honnêteté ou la manière quelle qu’elle soit dont vous avez choisi de draper de dignité votre malveillance vous m’enviez vous me critiquez je ne tolère pas les servantes envieuses sous mon toit je sais quel est le sens de la tapisserie je le sais mieux que vous vous voulez la tisser avec votre haine je n’ai jamais connu de femme plus apte à manier l’aiguille mais votre aiguille n’accède pas plus à la vérité que la mienne vous êtes renvoyée

(un temps. Ladder exécute une révérence et s’apprête à partir)

Que j’y sois alors

(Ladder s’arrête)

Que j’y sois nue comme il sied à une femme infidèle

(Ladder est immobile. Sleev rit)

Parmi les lièvres et les licornes seins nus et cul à l’air

(Ladder se tourne pour regarder Sleev)

Pardonnez-moi n’est-ce pas ce que vous vouliez?

(Ladder cherche à déchiffrer le visage de Sleev)

Le guerrier abattu et la nature futile de son sacrifice?

(Ladder ne desserre pas les dents)

Quand les soldats meurent en terre étrangère ils meurent pour des femmes pas pour le Christ Keshkemmity ce sont ses mots ses mots mais votre opinion des femmes déloyales quoi qu’il en soit la guerre a été perdue n’est-ce pas et perdue par ma faute tissez ça

Elles se dévisagent l’une l’autre.

LADDER.– Madame

Un temps.

SLEEV.– La façon dont vous dites Madame la façon dont vous prononcez ce mot

Ladder hésite, puis fait demi-tour avant de s’arrêter de nouveau.

LADDER.– Madame voudra se tisser elle-même sans doute elle-même et ses amants l’acte de trahison est figuré par une rose noire ou une loutre nous pourrons en parler plus tard oui je pense que ma châtelaine nue c’est une excellente idée certains penseront que c’est une façon de se repentir bien que le repentir soit figuré par une colombe blanche

À suivre…

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Barker [Œuvres choisies vol. 8], Ce qui évolue, ce qui demeure, Traduit de l’anglais par Pascale Drouet, Graves Épouses / animaux frivoles, Traduit de l’anglais par Pascal Collin, Montreuil, Éditions Théâtrales / Maison Antoine Vitez, 2011.

ISBN : 978-2-84260-447-9

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Deux extraits de CE QUI EVOLUE, CE QUI DEMEURE

Scène 6

Un chemin.

HOIK.– (en train de courir, éperdu) Si seulement je n’étais pas faible oh si je
n’étais pas faible maigre et pâle au point d’en être transparent si je n’étais
pas le fruit chétif d’un acte de bonté mélancolique arraché à la cruauté d’une
nuit pluvieuse si j’avais le cou et l’aine massifs le physique d’un poignardeur
d’un étrangleur d’un briseur d’os j’irais briser les os j’irais serrer les gorges
j’ouvrirais le ventre de la miséricorde et laisserais ses entrailles se déverser
sur moi ma faiblesse me fait horreur elle fait de mon talent un mendiant je
vais tuer l’abbé de ce monastère je vais saupoudrer du poison dans son bol de
simplicité le menteur l’apostat le
(il s’arrête d’épuisement)
Je me demande si cette haine me consume ou me fortifie j’ai connu par le
passé une femme qui vivait dans la solitude ils n’en voulaient pas dans le
village elle était si pleine de fiel elle a vécu jusqu’à cent quarante-trois ans
seule bien entendu et alors je suis perdu
(il cesse de marcher)
Je me suis perdu
(un temps)
Comme c’est facile de se perdre quand on sort si rarement d’une certaine
façon c’est un plaisir le retrait arbitraire de tout signe un défi lancé à la notion
toute entière de l’être le Christ a eu besoin du désert Il ne s’y est pas engagé
par hasard je suis complètement perdu qui peut sciemment s’aventurer
dehors qui sinon des individus munis de poignards ou de gourdins ils sortent
fréquemment mais seulement dans le but de poignarder cette porte c’est celle
de non ce n’est pas si c’est ça c’est la porte de oh mon Dieu un rustre
(un temps. Une corneille ou un corbeau freux)
Un rustre et il m’a vu comment aurait-il pu ne pas me voir il n’y a personne
ici rien que lui et moi et ce n’est pas la porte il a planté son regard droit dans
le mien droit dans le mien comme une flèche je me fiche de sa taille tu peux
me frapper je m’en fiche complètement
(le vent…)
Je vais te dire la vérité d’accord je vais te dire la vérité non pas que je sois un
diseur de vérités mais simplement parce que je ne peux pas m’en empêcher si
j’avais ta taille j’enverrais voler ta tête par-dessus cette haie et elle irait alors
pourrir comme un navet dans un sillon détrempé
(il rit à demi. Un temps)
Ton regard me déplaît fortement il me déplaît très fortement mais de toute
façon ça me déplaît tellement je pense de partager ce monde avec d’autres ce
qui me déplaît particulièrement c’est
(un temps. Le vent…)
Je suis perdu alors à quoi bon
Un temps.
LIGHT.– C’est toi que je préfère
Un temps.

À suivre…

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Scène 10

Les champs. La détonation. Une envolée d’oiseaux.

LA MERE.– (sous le choc) mon dieu mais qu’est-ce que c’est
(un rire hystérique s’entend au loin)
Qu’est-ce que c’est que ce bruit mes pieds
(elle rit)
Mes pieds se sont soulevés du sol
HOIK.– Les miens aussi
LA MERE.– J’ai fait un petit bond
HOIK.– (se remettant) Nous avons tous les deux fait un petit bond
(le rire frêle du soulagement)
Je l’ai déjà entendu auparavant
LA MERE.– Des hommes là-bas
HOIK.– Mais pas aussi fort
LA MERE.– Des hommes là-bas vite faisons demi-tour oh trop tard trop tard ils
nous ont vus essaye juste d’être essaye juste d’avoir l’air essaye juste oh mon
Dieu c’est le seigneur Toonelhuis
HOIK.– Chh
LA MERE.– Sois gentil sois oh je suis dans un si piteux état montre-toi d’une
extrême politesse
HOIK.– Chh
LA MERE.– Et dis bonjour oh nous sommes dans un tel
HOIK/LA MERE.– Bonjour mon seigneur
Un temps. Le souffle du vent traverse les champs.
TOONELHUIS.– Plus jamais comme avant
Un temps.
LA MERE.– Comment ?
Comment ça plus jamais comme avant mon seigneur ?
TOONELHUIS.– Tuer
Un temps.
LA MERE.– Tuer plus jamais comme avant ?
(rires de Toonelhuis et de ses hommes)
Et est-ce
Est-ce bien est-ce une bonne chose
(ils rient de nouveau)
Sans doute une bonne chose si vous le dites
(elle rit à son tour)
Puisqu’il faut tuer tuer mieux doit être
HOIK.– Chh…
LA MERE.– Une bonne chose je suppose
HOIK.– Mère…
TOONELHUIS.– Ce signor arrive de Milan
LA MERE.– Vraiment ?
TOONELHUIS.– Il apporte une nouvelle mort avec lui il apporte une nouvelle
mort dans son bagage
(un temps)
souhaitez la bienvenue à la nouvelle mort
LA MERE.– Bienvenue au gentilhomme de Milan
TOONELHUIS.– (que la situation n’amuse plus à présent) Allez passez votre
chemin cette terre est une propriété privée elle n’appartient pas à un
monastère
HOIK.– (avec audace) Qu’est-ce qu’une nouvelle mort ? La mort c’est toujours
la mort non ?
TOONELHUIS.– La mort oui mais la façon de mourir c’est ça qui peut prendre
différentes formes
IL SIGNOR.– L’arme à feu
Un temps.
HOIK.– L’arme à feu ?
IL SIGNOR.– L’arme à feu

À suivre…

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Quelques mots à propos du dramaturge

Né en 1946, Howard Barker est un dramaturge britannique qui réside à Brighton. Il est aussi peintre et poète, il met en scène ses propres pièces avec sa compagnie « The Wrestling School » et écrit des essais sur le théâtre. Il écrit aussi pour la télévision, la radio et le cinéma. Il a produit, à ce jour, plus de soixante-dix textes.

Ces derniers ont été publiés chez John Calder, Oberon Books, Manchester University Press et Routledge. Les Editions Théâtrales et la Maison Antoine Vitez ont entrepris, depuis 2001, la publication de son théâtre en traduction française.

Pour en savoir plus sur Howard Barker : http://www.howardbarker.co.

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