Dans l’intimité du seuil: la peinture de Christophe Marion

Affiche Sénat Christophe MARIONDu 14 au 26 août 2013, 50 toiles du peintre lyonnais Christophe Marion ont fait l’objet d’une exposition-rétrospective, intitulée « Espaces poétiques », à l’Orangerie du Sénat, Jardin du Luxembourg.

Qui, posant un premier regard quelque peu hâtif sur la peinture de Christophe Marion, ne cèderait à la tentation paresseuse de l’isoler dans une perception prosaïque, manquant ainsi le phénomène pictural ? Celui du rythme induit par l’omniprésence des seuils, par la mise en abyme des verticales, par l’énergie lumineuse créatrice d’espace. Or, ce sont bien à la fois la dimension extérieure représentative et la dimension intérieure rythmique qui sont à l’œuvre dans ses tableaux.

Le peintre nous invite à entrer dans l’intimité de sa demeure, de son atelier. Chaises et canapés sont comme une invitation sans cesse renouvelée à nous y asseoir le temps d’un hors-temps (Fauteuil rouge dans l’atelier, 2011 ; Tablette et canapé harmonie verte, 2006), pour nous imprégner de son atmosphère, nous sensibiliser à sa poétique de la couleur, participer à la composition du tableau, un peu à la manière du personnage faussement distinct de La Rêverie (2007). Tout se passe comme si Christophe Marion nous conviait dans l’intimité de son univers pour mieux nous inviter à nous en évader par la rêverie, comme s’il laissait toujours ouverte une rêverie de l’ailleurs (Autoportrait à la cheminée, 2012 ; Bouteilles à la fenêtre ouverte, 2011). Ainsi l’espace de l’intimité n’est-il jamais clos sur lui-même dans une seule quiétude protectrice : il se déploie sur quelque chose d’extérieur, il nous incite sans relâche à un franchissement des seuils, à une traversée des reflets, à un voyage de l’imaginaire.

Portes et fenêtres (Porte verte, 2012 ; Intérieur extérieur, 2012), chambranles et embrasures en enfilade (Porte ouverte, 2011), miroirs réfléchissants et perspectives virtuelles démultipliées (Bouteilles à la fenêtre ouverte, 2011) créent une dynamique de l’ouvert et du fermé, du dedans et du dehors, de l’ici et du là, du visible et de l’invisible. Le peintre fait surgir ce que Bachelard nomme « cet espace équivoque » où « l’esprit a perdu sa patrie géométrique et l’âme flotte », où l’homme devient cet « être entr’ouvert » (La Poétique de l’espace), alors posé dans un entre-deux symbolique oublieux de la pesanteur (Figure à la céramique bleue, 2011 ; La sieste, 2011), propice à l’émergence d’une rythmique créatrice.

Dans l’espace qui est le sien au quotidien, Christophe Marion fait dialoguer verticales et diagonales (Coup de soleil dans l’atelier et sellette, 2007-2008 ; Diagonale verte et assiette jaune, 2009), invente des lignes de fuites presque vertigineuses (Grande chaise au mur orangé, 2011), révèle des arrière-plans étonnamment évocateurs des tableaux de Rothko (Les objets sur la cheminée, 2006 ; Atelier vertical, 2008 ; Fauteuil rouge dans l’atelier, 2011), crée des ambiances à la Hopper où le surgissement très particulier du jaune crée un sentiment d’inquiétante étrangeté (Atelier à la chaise isolée, 2006-2009), convoque le monde extérieur dans un simple reflet, dans le rendu d’une transparence éphémère (Atelier canapé aux fruits, 2008-2009 ; Les bouteilles ensoleillées, 2007), insuffle une énergie lumineuse qui ouvre l’espace et rend palpable une infinie respiration (Bouteilles sur la cheminée, 2010). Ce qui semblait figuratif et comme figé s’anime, se charge d’abstraction, d’abstraction au sens où l’entend Maldiney : « ce pouvoir d’intériorité et du dépassement du plan visuel sans lequel il n’y a pas d’art » (Regard, parole, espace). Ainsi Christophe Marion peut-il intituler un de ses tableaux Chaise abstraite. Dans l’ensemble de son œuvre, le peintre nous invite à voir au-delà de l’objet lui-même, au-delà du quotidien dans ce qu’il pourrait avoir de limité. Nous voici alors à la rencontre d’une subjectivité et d’une dynamique émotionnelle, à la rencontre d’un imaginaire intime qui agrandit tout un univers ; nous voici face à une expérience esthétique qui vient vers nous et nous ouvre à un espace d’appel.

Le site du peintre: www.christophe-marion.com

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