L’Hamlet de Bobee, ou l’émerveillement

Jeudi 15 mars 2012. Je me rends au TAP pour « découvrir » Hamlet mis en scène par David Bobee. « Découvrir », parce que j’aime me rendre au théâtre sans préjugés, sans rien savoir à l’avance, comme en terre vierge. Pourtant, je ne peux m’empêcher de me méfier légèrement, ayant en mémoire la mise en scène de Claire Lasne, également présentée au TAP il y a deux ou trois ans, et qui m’avait exaspérée de démagogie, de spectaculaire gratuit, de contresens. Depuis le magnifique Hamlet de Peter Brook au Théâtre des Bouffes du Nord, j’attends une nouvelle mise en scène digne de ce nom, digne de Shakespeare.

Le spectacle (car c’est bien plus que du théâtre au sens traditionnel du terme) de David Bobee est une révélation, un émerveillement : plus qu’une compréhension fine du texte ici servi par une traduction percutante de Pascal Colin (Hamlet à Ophélie : « Tire-toi dans un couvent ! »), c’en est aussi une interprétation esthétique qui transpose à merveille, dans des matériaux plastiques et des effets de miroir, le rythme et la fluidité des pentamètres iambiques  de Shakespeare.

Le ravage qui commence à s’opérer dans l’âme d’Hamlet après sa rencontre avec le spectre est extériorisé et esthétisé par le numéro d’acrobate de Pierre Cartonnet sur sa barre verticale : il tente de s’y hisser, se renverse, glisse, manque de s’écraser au sol, repart, s’immobilise dans les airs… à contre-courant de ce royaume pourri qu’est devenu le Danemark. Quelle idée géniale que d’avoir choisi  Pierre Cartonnet pour incarner un jeune Hamlet, physiquement en décalage avec la façon qu’a le monde mondain de se mouvoir !

Disons-le d’emblée, ce moment n’est pas une réussite isolée dans la mise en scène : la chorégraphie accompagne cette dernière sans discontinuer, pour notre plus grand plaisir. Instants magiques que nous offre aussi le magnifique danseur DeLaVallet Bidiefono N’Kouba.

Cette expression corporelle de toute beauté est soulignée par des effets de lumière que les reflets de l’eau démultiplient et prolongent jusque sur les murs et le plafond de la salle où se trouvent les spectateurs. C’est subjuguant ! D’une beauté à se laisser aller à ses émotions, à laisser remonter l’enfoui en nous, à pleurer intérieurement, comme face à un état de grâce. C’est si rare.

La scène où Ophélie, remarquable Abigaïl Green, sombre dans la folie est d’une acuité déchirante. David Bobee nous donne à voir son esprit en partance, par le biais de projections et de sons étranges qui rappellent, à mon sens, la fin énigmatique de 2001, L’Odyssé de l’espace de Kubrick. Ophélie échevelée, attirée déjà par l’élément liquide avec lequel elle joue et fait corps, inverse les lettres de son prénom, en trouble les reflets : tout se déstructure dans une poésie et une justesse presque insoutenables. Ses chants mêlent l’anglais au français, ses paroles se démultiplient et créent des échos qui semblent se perdre dans un puits sans fond. Déjà, elle se noie dans sa parole. Son chaos se réverbère. Sa folie, son lâcher-prise, son errance psychique, David Bobee nous la donne à voir, oui, sans aucun doute, mais il fait mieux : il nous la fait ressentir dans notre propre chair.

Il nous fait rire aussi. D’un rire profond, populaire, presque rabelaisien. La scène du fossoyeur avec Malone Jude Bayimissa est extraordinaire : la mort est tournée en dérision avec une jubilation peu commune ; la sépulture aussi. Qu’importe que l’on ne puisse faire son deuil, au fond ? Vivons sans les morts, semble-t-il nous dire ; rions de la mort, comme à l’époque de Shakespeare. Le fossoyeur, à la fois psalmodieur lancinant et basketteur morbide, convoque le sacré et s’en moque en même temps. Ce fossoyeur est un magnifique s’en-fout-la-mort ! Ça fait un bien fou ! On regrette tout de même qu’il retrouve Polonius à la morgue : un excellent Polonius, tout en finesse et en drôlerie. Thierry Mettetal apporte beaucoup à ce personnage ; il lui confère un goût de la mise en scène jubilatoire et une humanité propre.

Dans un entretien donné au TAP, David Bobee confie : « C’est un pari cinglé! À 32 ans, monter un spectacle avec 14 acteurs, c’est provoquer la réalité économique du milieu culturel ! Mais c’était mon envie d’offrir aux spectateurs un vrai grand moment de théâtre populaire, exigeant, qui distrait et fait rêver. Pour ça il me fallait une distribution assez importante et assez diversifiée, c’est-à-dire qui ressemble au monde d’aujourd’hui, avec des gens de natures, de couleurs, d’origines, de langues différentes. Je travaille toujours comme ça » (TAP, n°23/mars 12).

Surtout, qu’il ne change rien, qu’il continue à travailler comme ça et à nous offrir ce « vrai grand moment de théâtre populaire ». On se réjouit d’ores et déjà de découvrir son Roméo et Juliette à venir. A ne manquer sous aucun prétexte.

Mes remerciements chaleureux à David Bobee et à son photographe Stéphane Tasse pour le partage de ces magnifiques photos.

POUR EN SAVOIR PLUS :

♥ Site du TAP: http://www.tap-poitiers.com/index.php?view=article&id=1355&option=com_content&Itemid=17

♥ Article dans La Nouvelle République: http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Loisirs/Theatre-danse/n/Contenus/Articles/2012/03/13/Hamlet-revigore-sur-la-scene-du-TAP

♥ Site de la Compagnie Rictus http://www.rictus-davidbobee.net/

♥ Compte rendu à venir : http://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=520

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