Yourcenar et Shakespeare

Dans Une belle matinée, Marguerite Yourcenar raconte l’histoire du petit Lazare qui fait une rencontre qui va changer sa vie: celle d’une troupe de comédiens shakespeariens.

Extraits.

« Et Lazare aussi serait toutes ces filles, et toutes ces femmes, et tous ces vieux. Il était déjà Rosalinde. Il partirait demain de la maison de Mevrouw Loubah, toute pleine de miroirs de Venise où les nièces et leurs Messieurs se miraient tous nus. Lui, il serait vêtu à son ordinaire, en garçon, mais il serait en vérité Rosalinde, quand elle avait quitté traverstie le beau palais dont son oncle le bon avait été chassé. Elle se faisait appeler Ganymède et s’en allait très loin dans une fôret si grande que si l’on voulait mettre tant d’arbres sur la scène, tous les boqueteaux et les bocages des environs d’Amsterdam, mis bout à bout, n’y suffiraient pas. […]

Et il serait aussi d’autres belles filles, mais il faudrait d’abord apprendre par coeur toutes les tirades qu’elles avaient débitées, et pas seulement quelques paroles qui lui revenaient parce que Mister Herbert les lui avait pour ainsi dire chantées. Il serait Juliette, et il comprenait maintenant pourquoi Mister Herbert en partant l’avait appelé de ce nom-là. Il serait Jessica, la Juive, habillée comme les belles filles de la Judenstraat; il serait Cléopâtre et donnerait à baiser sa petite main à un général nommé Antoine; il chercherait vainement lequel parmi les acteurs dans la grande salle serait assez magnifique pour être Antoine. Et puis, il mourrait tuée par un serpent, mais il espérait que la morsure du serpent ne lui ferait pas trop mal.

Quand beaucoup de temps aurait passé, quand il aurait dix-huit ans, ou peut-être dix-neuf, ou (qui sait?) vingt ans, il redeviendrait comme Humphrey un garçon: il lutterait épaule contre épaule avec le sauvage qui l’attaquerait dans la lice, mais il faudrait d’abord développer ses biceps et raffermir ses poignets. Et il serait Roméo pleurant sur la Juliette qu’il se souviendrait d’avoir été; il escaladerait facilement le balcon, lui qui grimpait si bien aux arbres du quai.

Il serait la duchesse de Malfi, qui pleure ses petits enfants dans un asile de folles, et aussi, un jour, quand il ne porterait plus aussi bien les robes de femmes, il serait un des méchants qui les auraient égorgés. Et il serait Hotspur, le cavalier aux éperons brûlants, si jeune et si brave, et aussi sa femme Kate, qui, en lui disant adieu, s’efforcerait de rire pour ne pas pleurer, et Hal, si brave et si gai, avec ses joyeux compagnons.

Beaucoup plus tard encore, quand il aurait atteint un âge vraiment avancé, mettons quarante ans, il serait roi avec couronne en tête, ou bien César. Herbert lui avait montré comment on tombe en disposant les plis de sa robe pour ne pas exposer indécemment ses jambes nues. Et il serait aussi des femmes lourdes de toutes les méchancetés qu’elles ont commises au cours de leur vie: une grosse reine de Danemark gonflée de crimes, ou Lady Macbeth avec un couteau, ou encore les sorcières barbues qui font bouillir dans un chaudron des choses sales. […]

Et peut-être bien qu’après avoir été Jessica, la belle Juive rieuse qui se sauve en emportant des écus, il serait le père Shylock aux doigts crochus, et on le traiterait de vieux Juif pouilleux comme le régisseur hier l’avait traité de petit Juif pouilleux, parce que c’est l’usage. Mais ce doit être dur pour un vieux de perdre à la fois sa fille et ses écus, et peut-être qu’au lieu de faire rire les gens avec Shylock, il les ferait pleurer.

Ou bien, au contraire, tout se passerait devant une mer bleue et sous un ciel rose, et il serait Prospéro l’Enchanteur, qui, comme Herbert, n’a pas d’âge, parce qu’il est quasi Dieu, et il se souviendrait d’avoir été des années plus tôt sa propre fille, Miranda l’innocente, qui s’éprend d’un homme parce qu’elle le trouve beau. […]

Et, quand il n’y aurait plus pour lui, sur les tréteaux de bois, aucune petite place, il ferait le moucheur de chandelles, celui qui les allume et finalement les éteint une à une. Mais, parce qu’il saurait tous les rôles, on le prendrait aussi pour souffleur: sa voix serait comme qui dirait dans toutes les voix. Une fièvre de joie s’emparait de lui au sentiment d’être à la fois tant de personnes vivant tant d’aventures. Le petit Lazare était sans limites, et il avait beau sourire amicalement au reflet de lui-même que lui renvoyait un bout de miroir fiché entre deux poutres, il était sans forme: il avait mille formes. »

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