L’analyse au coeur du renseignement et de l’intelligence économique. Retour sur l’HDR de Franck Bulinge

Vendredi 5 juillet 2013, Franck Bulinge, Maître de conférences à l’université du sud Toulon-var et Professeur à l’Institut Supérieur du Commerce de Paris soutenait avec brio son mémoire d’habilitation à diriger des recherches en sciences de l’information et de la communication. Son sujet : l’analyse, l’intelligence économique et surtout le renseignement.

Réuni à l’IAE de Poitiers, le jury était composé de Gino Gramaccia, Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bordeaux I (Président), Frank Bournois, Professeur des universités en sciences de gestion à l’Université Paris II, Philippe Dumas, Professeur émérite en sciences de l’information et de la communication à l’Université du Sud Toulon-Var, Christian Marcon, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, HDR, à l’IAE de Poitiers, Nicolas Moinet, Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication à l’IAE de Poitiers (Directeur) et Alain Juillet, ancien Directeur du renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), ancien haut responsable chargé de l’intelligence économique (HRIE) au Secrétariat général de la défense nationale (SGDN).

Jury d'HDR de Franck Bulinge

Cette habilitation à diriger des recherches portait sur un sujet plus que jamais d’actualité. Une coïncidence ? Sans doute pas tant la mutation du renseignement est profonde.

En sciences de l’information et de la communication, l’habilitation à diriger des recherches revêt une grande importance car il vient traduire « un haut niveau de maturité scientifique. Une maturité acquise à travers une activité de recherche soutenue postérieure à la thèse. » (CNU 71)

Cette maturité a été une évidence chez Franck Bulinge dont les travaux avaient joué un rôle important pour mes propres recherches et c’est pourquoi il m’a semblé qu’il avait toutes les qualités pour prétendre à ce diplôme : une quinzaine articles dans des revues avec comité de lecture, deux ouvrages (plus une traduction à venir en italien), une direction d’ouvrage collectif (une dynamique managériale à noter dans le cadre d’une habilitation à diriger des recherches), neuf chapitres d’ouvrages ou contributions à des ouvrages collectifs, une quinzaine de communications scientifiques. Sans oublier la direction de projets de recherche, dont l’un a conduit à la mise en place d’un portail expérimental en intelligence économique. Il s’agit là d’une production d’autant plus significative que Franck Bulinge, de par son champ de recherche, a été amené à conduire en parallèle une activité régulière de diffusion des connaissances : une trentaine de conférences, séminaires ou tables rondes depuis 2001.

son mémoire de 230 pages était intitulé « Analyse d’information et construction de connaissances : une théorie de l’intelligence informationnelle appliquée au renseignement et à l’intelligence économique ». Dans ce mémoire Franck Bulinge réalise une synthèse conséquente de ses recherches et trace une voie.

Nous avons donc un chercheur de qualité qui a su créer une véritable dynamique, d’abord sur le thème de l’intelligence économique puis, revenant à ses premiers amours, sur le renseignement. Son apport est plus particulièrement d’avoir mis en lumière le rôle central de l’analyse à la fois en tant que processus et en tant que pratique de l’intelligence informationnelle en développant une réflexion théorique et méthodologique susceptible d’enrichir la connaissance du domaine au profit de l’intelligence économique et du renseignement. En d’autres termes, Franck Bulinge relie la pensée et l’action, ce qui fait de lui un chercheur engagé. Un grand écart pas toujours facile à réaliser tant il est plus confortable de se prélasser dans le cocon du théorique ou de tourner en rond dans le labyrinthe du pratico-pratique. Mais un grand écart enfin reconnu comme nécessaire par notre communauté scientifique qui a trop longtemps tenu un double discours vis-à-vis des praticiens-chercheurs. Mais il est vrai que face à certaines lames de fond, les cloisons disciplinaires jadis érigées artificiellement ne tiennent pas très longtemps en place. Indiscipliné (au sens Woltonien), Franck Bulinge n’a pas peur de convoquer les sciences de gestion dès lors que la transdisciplinarité est utile à l’avancée des connaissances. « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin » disait le philosophe Soreen Kierkegaard.

Ce pont, Franck Bulinge l’a également construit contre lui-même en critiquant le modèle classique d’analyse issu du renseignement, ce même modèle qui l’avait formé vingt ans auparavant. Formé mais pas formaté. Puis, loin d’en rester à cette nécessaire critique, il propose une première réflexion pour un modèle d’analyse adapté à l’évolution de l’univers info-communicationnel des décideurs.

Une fois obtenue, l’habilitation à diriger des recherches doit permettre à l’enseignant-chercheur de diriger des thèses de doctorat mais au delà, de faire école. Car il y a une différence entre suivre des recherches au gré des contingences et véritablement tracer une voie que d’autres emprunteront, guidé par un éclaireur. Mais un éclaireur scientifique prêt à remettre en question ses propres avancées et à changer de direction dès lors que sa méthodologie permettent de les critiquer et de les déconstruire. La confrontation plutôt que l’affrontement. Une conception du dialogue scientifique qui est bien celle de Franck Bulinge avec qui nous avons autant d’accords de fond (sur le renseignement ou l’analyse) que de divergences (sur l’intelligence économique ou la guerre économique) mais avec j’ai pu co-écrire des articles dans un véritable esprit dialectique.

Disons-le. Quand le doctorat ressemble à un château-fort, l’habilitation à diriger des recherches est plutôt un océan, un espace ouvert dont le chercheur cherche à caractériser les territoires et à dessiner la carte. Bientôt, il aidera donc d’autre chercheur à naviguer dans l’océan des connaissances. Naviguer dans l’océan. Tiens donc. Voilà qui tombe bien puisque notre impétrant est justement marin. Et un marin qui sait faire des allers-retours permanents entre la carte et le territoire puisqu’issu lui-même de la communauté du renseignement.

Car comment faire du renseignement dans sa dimension analyse et intelligence informationnelle (dont l’intelligence économique est une manifestation dans le champ des entreprises), comment faire donc du renseignement un objet de recherche sans appréhender et connaître cet univers de l’intérieur ? Et ce d’autant qu’il est aujourd’hui face à des mutations sans précédent bien résumées par le titre de son ouvrage : De l’espionnage au renseignement. Car la question n’est pas seulement de capter de l’information mais bien de construire de la connaissance stratégique en passant d’une conception individuelle (l’expert) à une dynamique collective (« War Room»). On peut donc parier que la dimension académique du renseignement depuis trop longtemps en gestation dans notre pays ne devrait pas tarder à éclore.

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