L’Ecole selon le Conseil National du Numérique

Le Conseil National du Numérique (CNN) émet des avis et celui du 6 mars 2012 est relatif au numérique à l’Ecole. Rappelons que le CNN a été institué par Nicolas Sarkozy le 27 avril 2011, répondant ainsi aux préconisations du rapport remis par Pierre Kosciusko Morizet (co-fondateur de Priceminister.com) à Eric Besson, alors ministre en charge de l’économie numérique. Le CNN est composé de 18 « spécialistes de l’Internet ». Il a pour vocation de conseiller le gouvernement sur les problématiques liées à l’économie du numérique. C’est dire que lorsque le CNN se penche sur les questions du numérique à l’École, on est impatient de découvrir un point de vue qui promet de se démarquer des habituels débats internes à l’institution scolaire.

Installation du CNN

Le président de la République installe le CNN, le 27 avril 2011. Photo : L. Blevennec/elysee.fr

Le rapport du CNN trace rapidement un constat peu étayé mais sans concession. Les enjeux du numérique à l’École répondent à ceux de l’École. La mission de l’École étant de former des citoyens, il lui est impossible d’y parvenir si elle ne s’acculture pas au numérique. Et cette transformation de l’École peine à se réaliser malgré l’ampleur des investissements déjà consentis.

J’adhère totalement à ce choix de positionner le débat sur le registre de la culture numérique, posture qui montre combien il est essentiel d’ouvrir la réflexion sur l’Ecole à différents points de vue.

Mon accord s’arrête là ou presque et le rapport du CNN me semble entaché d’erreurs fondamentales : l’idéologie sous-jacente à l’analyse des problèmes d’acculturation numérique de l’École, un défaut de méthode dans la conduite de l’étude et, finalement, un parti pris au profit du secteur industriel que les membres du conseil représentent de fait.

Le CNN relève judicieusement le décalage persistant entre les niveaux d’usage domestique et professionnels des technologies par les enseignants. De même, il pointe le risque que ce défaut d’acculturation numérique de l’École ne renforce encore les inégalités sociales. Là encore, le constat me semble pertinent. En revanche, les solutions proposées dans le rapport s’inscrivent dans une toute autre vision, radicalement éloignées de l’analyse. Les technologies numériques n’y sont plus considérées comme des éléments déterminants de notre culture dont il faudrait tenir compte pour identifier les objectifs de l’École et orienter ces actions. Elles constituent un moyen pour améliorer l’organisation du travail, pour « professionnaliser le fonctionnement des établissements et de l’institution toute entière ». Sans nier l’apport potentiel des technologies numériques à l’organisation du fonctionnement de l’institution scolaire, l’y réduire ou presque traduit une conception de l’École très éloignée des visions humanistes distillées dans le préambule du rapport.

Défaut de méthode ensuite. Le document ne dit rien de la conduite de l’étude par les auteurs. On apprend seulement qu’une cinquantaine de personnalités ont été auditionnées et quelques références bibliographiques sont signalées ici et là. On ne sait rien des questions posées, du traitement des réponses, des sources documentaires exploitées. De fait, les affirmations sont nombreuses et les doutes rares alors que les questions soulevées sont complexes et les avis très partagés. Difficile donc d’accorder sa confiance à un tel document. Sa crédibilité repose sur la légitimité du panel des personnalités auditionnées et il est vrai que ces 50 personnes sont des acteurs reconnus du domaine. Comment ne pas repérer tout de même l’absence ou la faible représentation d’acteurs d’importance : peu d’enseignants, pas de personnels de direction, pas d’élèves, un seul chercheur…

Parti-pris enfin quand les solutions préconisées visent essentiellement à rapprocher l’Ecole des industriels du numérique. On se rappellera tout de même des vives critiques formulées lors de la nomination des 18 membres du conseil. Critiques sur le mode de désignation puisqu’elles relèvent directement du président de la République, ce qui ne garantit guère l’indépendance du conseil. Critiques sur la composition qui fait la part belle aux entreprise du secteur de l’internet et des télécoms sans laisser aucune place à des personnalité représentatives de la collectivité nationale, qu’il s’agisse de parlementaires ou d’associatifs.

Bref, le rapport est décevant. A quand une réelle mobilisation pour réfléchir à ce que doit être notre École à l’ère du numérique et pour se donner les moyens d’y parvenir ?

13 commentaires sur “L’Ecole selon le Conseil National du Numérique

      • Effectivement les deux articles sont très différents mais confirment le fait que le CNN n’a pas été assez pédagogue dans la livraison de son rapport. Le malentendu reste le même. Il ne s’agit ni d’une thèse en sciences de l’éducation ni d’un projet ANR conduit sur plusieurs années.

  1. Bonjour Jean-François, merci pour cet éclairage. Je répondrai de manière très simple aux trois points que tu cites fort judicieusement. Le rapport n’est pas une étude, ni une enquête, c’est une note de synthèse fondée sur la conduite d’une cinquantaine d’entretiens semi-directifs. Ni plus, ni moins, sans prétention aucune quant à la valeur scientifique du travail accompli. Le rapport ne traite qu’à la marge les questions de formation, de pédagogie et de didactique : l’absence de ces problématiques centrales est parfaitement assumée et leur présence n’aurait pas été légitime étant donné les compétences et le temps/homme mobilisés pour la rédaction du rapport. Enfin, le Conseil National du Numérique est bien un organisme consultatif s’intéressant à l’économie numérique en général et qui s’est penché sur la question de l’éducation numérique en ne masquant aucun biais sous-jacent mais avec intérêt et modestie. La prise de position du CNN sur l’éducation numérique est donc aussi un acte politique afin de souligner la responsabilité des acteurs du secteur face au devenir du système éducatif français.

  2. Merci beaucoup de ce commentaire Julien. J’avais repéré ta présence au sein du groupe de travail du CNN. Les indications que tu donnes sont précieuses pour comprendre le rapport même. Pourquoi ne sont-elles pas dans le rapport lui-même? Donner à lire un tel document, publié au nom d’une structure qui bien que consultative est investie d’une responsabilité nationale sur les orientations à donner quant au numérique, exige que les points de vue exprimés soient situés et que les démarches soient explicitées.

    L’absence de réflexion sur les questions d’ordre pédagogique et didactique est parfaitement respectable et ce choix est clairement assumé dans le texte. En revanche, je suis gêné par le manque de cohérence entre les deux parties du rapport. Tu pourras ou non le confirmer mais c’est comme s’il y avait eu deux rédacteurs ou l’expression de deux points de vue distincts. La première partie propose une analyse de la situation qui pose le problème de l’École dans sa mission d’éducation citoyenne, mettant en évidence les enjeux individuels et sociaux de l’acculturation numérique de l’École. C’est essentiellement un point de vue humaniste qui s’exprime. La deuxième est d’un autre ordre. Outre que les solutions proposées ne sont ni très novatrices, originales et réalistes, elles reposent sur une vision des technologies numériques très libérale, au service de l’efficacité voire de l’efficience organisationnelle. Objectifs louables, à condition de ne pas avoir perdu de vue les objectifs premiers d’éducation citoyenne.

    • Je ne vois pas de dichotomie. L’avis du CNN relève d’un humanisme praxéologique 🙂 En effet, les trois propositions ne sont pas originales : une manière d’enfoncer le clou en soulignant que des chercheurs et des IG renouvellent ces recommandations depuis une dizaine d’années. Mais elles me semblent réalistes et politiquement bien proportionnées : la décentralisation, la gouvernance prospective du système éducatif français, la prescription des ressources pédagogiques ne sont pas des questions anodines. Cependant, refondre la gouvernance régionale, développer une stratégie nationale ambitieuse notamment en matière de R&D, rendre l’offre visible pour les enseignants en prônant une ontologie évoluant selon les activités de leurs pairs me semble être de l’ordre du possible. Nous avons les compétences et les moyens nécessaires. De l’ingénierie relationnelle et un appui sur le réseau des Crdp par exemple, de la veille stratégique effectuée en bonne intelligence par des décideurs, des industriels et des chercheurs, un portail colaboratif d’indexation de ressources évoluant peu à peu selon l’usage qui en est fait… Tout cela ne me semble pas irréaliste. Pour le portail, le modèle Sialle sur les logiciels libres est déjà une avancée par exemple. En schématisant et en cloisonnant, en tant qu’enseignant, je recherche une efficience professionnelle du numérique selon trois dimensions : pour l’apprenant, dans la relation enseignant(s)-apprenant(s), pour l’enseignant. Trop souvent les deux premières sont hypertrophiées dans les discours et les plans d’actions alors que la dernière me semble primordiale et encore débile en 2012. Or pour assurer l’efficience du numérique pour l’enseignant, la dimension organisationnelle est importante. Pour moi, le terme éducation numérique restera un abus de langage tant que chaque élève et chaque enseignant ne disposera pas de son terminal en état de fonctionnement durant le cours. Bien sûr cette assertion un peu caricaturale suppose le traitement en parallèle de la question des usages et de la formation. Mais j’attendrai très humblement d’avoir avancer un travail de recherche avant de tenter l’ascension par la face Nord 😉

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