Un intellectuel original du XVIIe siècle, Isaac La Peyrère

Dans sa collection, grâce à Mgr Baillès, évêque bibliophile de Luçon exilé à Rome par Napoléon III, le Fonds ancien possède une lettre d’Isaac La Peyrère (1594-1676), Epistola ad Philotimum qua exponit rationes, propter quas ejuraverit sectam Calvini, quam profitebatur & Librum Prae-Adamitis quem ediderat, qu’il écrivit afin d’abjurer publiquement ses allégations contraires à l’enseignement de l’Église catholique. Il avait en effet, quelques années auparavant, soutenu et démontré une théorie préadamite, qui aurait expliqué les diverses origines ethniques des hommes du nouveau monde, relativement perturbantes si l’on s’en tient à la Genèse, comme c’était alors le cas dans l’Occident chrétien, dans lequel on présentait Adam comme l’unique père de l’humanité.

Né en 1594 à Bordeaux, protestant puis converti au catholicisme, auteur de plusieurs ouvrages historiques, scientifiques et théologiques, Isaac La Peyrère ne manque pas de surprendre. Son éducation humaniste en fit un intellectuel voyageur, qui entreprit d’éclairer un peu plus ses contemporains. Il publia notamment en 1647 l’ouvrage Relation du Groenland, qui visait à combler les lacunes quant à la connaissance du « grand Nord » en France. Ce livre offre également un témoignage sur les représentations que cette époque se faisait des phénomènes encore inexpliqués par la science ; il s’inscrit dans les problématiques abordées par l’exposition Aux frontières du réel. Du merveilleux au fantastique (XVe-XIXe siècle), présentée dans le Hall de la BU Lettres jusqu’au 31 mars.

Un ouvrage pluridisciplinaire

Alors que, quelques années auparavant, le Groenland était décrit dans certains ouvrages comme un continent probablement englouti, Isaac La Peyrère le fit redécouvrir.

Il s’appuya d’abord sur les récits historiques qui narrent la fondation du pays par les Vikings : la saga d’Éric le Rouge et le récit d’un historien prêtre danois furent ses sources principales. Quelques anecdotes ponctuent également le récit : une église aurait notamment brûlé après avoir été foudroyée.

Des informations de type scientifique font également l’objet (et l’intérêt) de l’œuvre de La Peyrère. On comprend que l’existence d’un « optimum climatique médiéval », qui aurait permis l’installation des Vikings sur cette terre hostile du IXe au XIVe siècle, semble attestée à l’époque de La Peyrère (cette thèse est aujourd’hui largement remise en cause). Il fait aussi, à l’exemple de Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle, une description des aurores boréales, expression inventée par Pierre Gassendi, scientifique contemporain de La Peyrère.

Relation du Groenland / Isaac de La Peyrère.- Paris : A. Courbé, 1647 (Source gallica.bnf.fr / BnF)

La licorne : entre science et légende

La question des « cornes de Licornes » est également particulièrement intéressante. En effet, le commerce de ces cornes qui venaient du Groenland était florissant au Moyen Âge. La Peyrère explique que celles-ci sont en fait la dent d’un poisson, le narval. Il déplore ainsi la croyance qui entoure la dent exposée à la basilique Saint-Denis, nécropole des rois de France. Malgré cela, La Peyrère soutient l’existence de la licorne à laquelle il attribue la « tête d’un cerf »,  le « corps d’un cheval » et « le pied solide comme celui d’un éléphant ». Il ajoute que cet animal vivrait en Orient et non pas dans le grand Nord.

D’autres fantaisies sont également notables : la description de trois monstres marins du Groenland, ainsi que l’étrange histoire d’un navire qui, retenu par une force étrange, ne put jamais l’accoster.

Une unification des récits grecs et scandinaves

À la fin de son ouvrage, une question à laquelle tous les scandinavistes sont confrontés se fait jour : les Vikings auraient-ils découvert l’Amérique au IXe siècle ? Le Vinland, dont il est question dans les Sagas d’Éric le Rouge et des Groenlandais, correspondrait, selon toute vraisemblance, aux côtes de l’île de Terre-Neuve. Mais La Peyrère réfute cette thèse. Cependant, il mentionne bien cette terre où le blé et la vigne prolifèrent. Il fusionne en fait plusieurs visions : en effet, en tant qu’intellectuel humaniste, il a à l’esprit l’imaginaire des Grecs de l’Antiquité. Le grand Nord s’apparente donc au continent Hyperboréen, terre paradisiaque irréelle, où l’or abonde. Le Groenland est, en toute logique, une terre fertile et accueillante : il est cohérent, de son point de vue, de rapprocher les récits vikings des mythes grecs.

Astrid de Belleville
Stagiaire
L3 Sciences du Langage
UFR Lettres et Langues de l’Université de Poitiers

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