L’histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle de Laurent Bordelon ou comment la lecture peut rendre fou

Du 3 au 29 avril 2017, dans le hall de la BU Lettres, le Livre ancien du mois est consacré à L’histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle de Laurent Bordelon.
Le Fonds ancien possède le tome 1 de la première édition (1710) et la version abrégée de 1789.

Frontispice de L’histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle / Laurent Bordelon. Tome premier.- Paris : Nicolas Gosselin et Charles le Clerc, Pierre-Augustin Le Mercier, 1710
(Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FAP 3327-01)

Après une soirée bien arrosée en période de carnaval, M. Oufle trouve un costume d’ours dans la chambre de son fils Sansugue. Il décide de le revêtir afin de faire une plaisanterie à sa femme. Celle-ci étant encore occupée avec sa camériste, il patiente en relisant la Démonomanie de Jean Bodin et notamment le passage consacré aux loups-garous. Il s’endort.
* Dans : Histoire de Monsieur Oufle / Laurent Bordelon ; retouchée et réduite par M. G. [Charles-Georges-Thomas Garnier].- Amsterdam [i.e. Paris] ; Paris [Gaspard-Joseph Cuchet], 1789
(Voyages imaginaires, songes, visions, et romans cabalistiques ; 36)
(Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FD 1511-36)

L’auteur : Laurent Bordelon (1653-1730)

Né à Bourges, il y obtint le titre de docteur en théologie, dans une faculté tenue par les jésuites. Il s’installa à Paris, comme précepteur dans une famille de hauts magistrats, et devint chapelain à Saint-Eustache. À ce polygraphe prolifique, versant à ses débuts surtout dans le théâtre, on peut « seulement » attribuer une quarantaine d’œuvres. En effet, il signait rarement ses écrits. L’Histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle fut ainsi publiée anonymement. Entre 1708 et 1713, l’abbé divulgua quatre autres romans dénonçant la crédulité populaire. Il aimait également reprendre les sujets à la mode.

Des personnages aux (pré)noms révélateurs

Monsieur « Oufle », anagramme de « le fou », est un bourgeois ayant abusé des livres de magie, démonologie et autres sciences occultes, dont la première édition dresse complaisamment une liste de dix lignes au titre. Les planches gravées sur cuivre par Jean et/ou Louis Crépy le montrent d’ailleurs toujours accompagné d’un bouffon, pour matérialiser le dérangement de son esprit.

Marié à une femme plus raisonnable que lui, Monsieur Oufle a quatre enfants : Ruzine, la rusée ; Camèle, qui change d’avis comme le caméléon de couleur, adoptant l’opinion de la dernière personne à avoir parlé ; l’abbé Doudou, aussi superstitieux que lui ; Sansugue, avide comme la sangsue, mais d’argent. Il a aussi un frère, insensible à toutes ces fadaises, Noncrede (du latin « non credit », « il ne croit pas »). À cette galerie de portraits, il convient d’ajouter le domestique Mornand (« normand »), un homme auquel on ne peut se fier.

Réveillé en sursaut, se voyant couvert de poils, M. Oufle se croit devenu loup-garou. Après avoir parcouru – et effrayé – presque toute la cité, ce qui donne lieu à quelques portraits savoureux, il finit par rencontrer son fils Sansugue, qui le reconnaît et le transporte chez lui avec des amis.                        * Dans : L’histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle / Laurent Bordelon. Tome premier.- Paris : Nicolas Gosselin et Charles le Clerc, Pierre-Augustin Le Mercier, 1710
(Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FAP 3327-01)

Les mésaventures de Monsieur Oufle (et de son entourage)

Ayant endossé un costume d’ours un soir d’ivresse, le crédule bourgeois s’imagine avoir été métamorphosé en loup-garou et terrorise une bonne partie de la ville. Cherchant avec des chardons à s’assurer de la fidélité de son épouse, il en vient à faire douter celle-ci de la sienne. Adepte de l’astrologie judiciaire, qui prétend prédire l’avenir d’après les astres, il se persuade qu’il est un homme à femmes et s’efforce d’en séduire, tandis que sa fille Ruzine, aspirant à épouser son prétendant, devrait devenir religieuse. Cette dernière, aidée de Mornand, dérobe à son père un sac de mille louis, les spectres ayant bon dos. Monsieur Oufle se rend lui-même coupable d’un vol, pour contrer un sortilège. Un bâillement l’effraie (il pourrait être englouti) ou un son de flûte (allusion au conte du joueur de flûte de Hamelin, ensorcelant et chassant de la ville les rats puis les enfants à l’aide de son instrument), etc.

« Un livre également amusant et instructif »  (Préface, 1710)

L’ouvrage de Laurent Bordelon n’a pas pour seule ambition d’être un roman drôle et satirique. Il abonde en argumentaires, réflexions, tenus par Noncrede ou  par l’auteur lui-même. Si l’abbé Bordelon se livre à un véritable « sermon contre les superstitions », il fournit aussi un important travail de compilation, révèle une très grande érudition. Il recense nombre de croyances, pratiques magiques, citant chaque fois les sources consultées. Il n’est de ce fait pas rare que les notes de bas de page dépassent en volume le texte principal. L’écrivain dresse même un inventaire des principaux livres constituant la bibliothèque de Monsieur Oufle.

M. Oufle a lu qu’en coupant les pointes de trois têtes de chardon, en y accrochant le nom de trois femmes et en les plaçant sous le chevet de son lit, on peut savoir laquelle vous aime le plus, le chardon associé produisant de nouvelles pointes. Après avoir introduit de nouveaux chardons, avec pointes, pour faire croire à son époux qu’il était aimé de Belzébuth, puis le rassurer sur son affection, Mme Oufle conçoit de plus en plus de jalousie pour ces deux autres femmes dont elle a vu le nom. L’abbé Doudou tente, vainement, de réconcilier ses parents à l’aide de pratiques magiques avant que Noncrede ne leur enjoigne de s’expliquer.   * Dans : L’histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle / Laurent Bordelon. Tome premier.- Paris : Nicolas Gosselin et Charles le Clerc, Pierre-Augustin Le Mercier, 1710
(Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FAP 3327-01)

 

Un certain succès éditorial malgré les critiques

L’abbé Laurent Bordelon aurait déclaré que « ses ouvrages étaient ses péchés mortels », « dont le public fait la pénitence » lui aurait répliqué un plaisant. L’écrivain n’est en effet pas réputé pour son style. Ses détracteurs reprirent sa comparaison avec Don Quichotte, victime comme Monsieur Oufle de lectures menées sans discernement (rapprochement opéré dans la préface), mais pour souligner la médiocrité de l’imitation.

L’œuvre trouva néanmoins son public. L’année de sa parution, en 1710, sortait une contrefaçon hollandaise. À nouveau publié en France en 1712 et 17531754, Monsieur Oufle fut traduit en anglais en 1711, en allemand en 1712, en italien en 1757 (et réédité en 1758, 1764, 1785), en portugais en 1814. En 1789, au tome 36 d’une collection consacrée aux voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques, Charles-Georges-Thomas Garnier en donna une version revue et abrégée, délestée en particulier « de longues et ennuyeuses dissertations ». Celle-ci fut rééditée en 1793.

Pour en savoir plus,

vous pouvez consulter en ligne ce mémoire de l’ENSSIB :

Un travail de compilation sur les superstitions populaires des XVIIe et XVIIIe siècles : L’histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle, par l’abbé Laurent Bordelon / Sarah Nègre‎ ; sous la direction de Philippe Martin,… 2014

 Et sur l’auteur, l’édition électronique, revue, corrigée et augmentée du Dictionnaire des journalistes (1600-1789).

Enfin un lien vers le tome second de l’édition hollandaise avec la fameuse planche dépliante sur le sabbat, auquel M. Oufle aimerait bien se rendre, non pour conclure un quelconque pacte avec le Diable évidemment, juste par curiosité, pour voir si tout ce qu’il a lu, entendu est exact. Avec son fils l’abbé Doudou, il a d’ailleurs réalisé une compilation sur le sujet.

 

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