Reporteurs sans peur ?

« Rapporter le conflit : évaluations, re-constructions, mises en scène, témoignages ». Journée d’études organisée par la Fédération pour l’étude des civilisations contemporaines (FE2C), l’EHIC (Limoges), le MIMMOC (Poitiers), le PRES Limousin Poitou-Charentes, à la Faculté des Lettres et des Sciences Humanes (FLSH), Université de Limoges, le 27 janvier 2012.

 La journée, organisée par Said Ouaked, maître de conférences  en civilisation américaine, et ouverte par Bertrand Westphal, professeur de littérature comparée, Limoges, a permis d’explorer les frontières entre le réel et la fiction, entre le documentaire reportage et la représentation littéraire ou filmique d’un conflit.

Les deux premières interventions, que j’ai eu l’honneur de présider, ont été consacrées au cadrage théorique, conceptuel et pratique de la question du récit, du reportage, de la narration des conflits et des guerres. Les intervenants se sont intéressés tour à tour au processus et au produit. http://bks0.books.google.fr/books?id=YFg6lYbAc44C&printsec=frontcover&img=1&zoom=1&edge=curl 

Anne-Marie Gingras, professeure de sciences politiques à l’Université de Laval, Québec, et auteure de La communication politique: Etat des savoirs, enjeux et perspectives, Presses de l’Université du Québec, 2005, a exposé le cadrage du processus de reportage, et revisité l’évolution du conflit en conflit spectacle dans une communication intitulée « Comment concevoir les médias lors des conflits? ». Trois niveaux d’analyse – sens, légitimité, reprise institutionnelle – sont utilisés pour comprendre comment les contraintes et le contexte des médias et des situations de conflit, mouvements sociaux ou conflit armé, interagissent pour construire et médiatiser le conflit. Deux cas d’études fournissent le champ d’application de ces apports théoriques et l’illustration de leur utilité dont le documentaire  The Revolution will not be Televised , d’une équipe de Radio Telifís Éireann, chaîne irlandaise consacrée au coup d’état manqué contre Chavez au Venezuela en 2002.

Marc Lits, professeur de communication à l’Université Catholique de Louvain, Belgique, http://www.decitre.fr/images/genere-miniature.aspx?ndispo=/gi/grande-image-non-disponible.gif&img=/gi/97/9782804155797FS.gif&wmax=155&hmax=239&loupe=true et auteur de l’ouvrage Du récit au récit médiatique, De Boeck, 2008,  s’intéressa à plusieurs aspects dont les conditions de production et de consommation du récit journalistique.  L’imaginaire du conflit et la participation du public spectateur au conflit sont des paramètres qu’il faut prendre en considération lorsqu’on analyse cette production particulière. Sa présentation déboucha sur des considérations sur le contrôle des médias et du récit, sur les relations entre les médias et l’opinion publique, et l’émergence des nouveaux médias que sont les réseaux sociaux.

Les deux interventions suivantes furent consacrées aux questions de stratégie et de défense. Le Lieutenant-Colonel Patrick Simo, de la Délégation à l’information et à la communication du Ministère de la Défense (DiCOD), expliqua la mission de cette délégation, présentant l’état de l’opinion publique envers l’armée française, ainsi que le développement depuis 2004 dans les unités de combat de moyens pour fournir des images de l’intérieur du conflit à la fois au quartier général et aux médias. Son intervention fut également l’occasion de témoignages sur le décalage qui existe entre le vécu sur le terrain et la perception que peuvent en avoir les civils.

http://www.cirpes.net/IMG/gif/CES_36-37_couvsmall.gif

Sami Makki, de l’Institut d’études politiques de Lille, auteur de Militarisation de l’humanitaire, privatisation du militaire, Cahier d’Etudes Stratégiques, 36-37, CIRPES, 2004,  retraça l’histoire des récits de guerre comme des ‘retours d’expérience’, permettant de tirer des enseignements des crises passées. L’évolution de la doctrine de l’engagement des armées américaines et la maîtrise de l’information comme moyen de dominer le champ de bataille à l’avenir ont été explorées.

Le deuxième témoignage pendant cette journée d’études fut apporté par Maurice Le Moine, journaliste au Monde Diplomatique, spécialiste de l’Amérique latine. http://www.amis.monde-diplomatique.fr/local/cache-vignettes/L125xH200/arton2735-f5e53.jpg Son expérience sur le terrain et sa connaissance des enjeux latino-américains ont fourni matière à réflexion et analyse sur l’honnêteté des journalistes – terme qui lui semble plus approprié que l’objectivité-, sur les contraintes qui pèsent sur la profession de journaliste, dont la structure de la profession (vedettariat/pigistes), sur les grandes groupes de presse et l’indépendance des médias, sur la relation entre les choix stratégiques et le débat démocratique.  

Jacques Migozzi, professeur de littérature française, Limoges, auteur de Boulevards du populaire, Presses universitaires de Limoges, 2005, modérateur de la session, s’interrogea sur la fiabilité et la pluralité des sources, sur la médiation du cadrage journalistique, sur les « petits renoncements quotidiens » des journalistes qui s’ajustent aux
normes en situation de dépendance économique et de « dépendance communicationnelle » que lui inspira les remarques de Maurice Le Moine.

http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQFwwanq9qAr6TWmnikGTCXSUw868XBHPMOrQyzgRK-dPjlrvCCewLes deux dernières interventions furent consacrées à deux formes de récit de conflit, la littérature (roman et essais) et le cinéma. Elvire Diaz, professeure d’espagnol, Poitiers, et traducteur, avec Jean-Pierre Almaric, de deux ouvrages de Manuel Azana, Président de la République espagnole, de 1936 à 1939, romancier, poète et essayiste, Le jardin des moines et  La veillée à Benicarló, Presses universitaires de Rennes, 2009,   présenta une analyse détaillée de deux ouvrages de genre différent, deux approches du récit de la guerre, l’une un roman de forme théâtrale, La velada en Benicarlo et l’autre, un essai en forme d’analyse politique et stratégique, Causas de la Guerra de Espana, tous les deux publiés en 1939, et presque contemporains des événements décrits. 

http://cain.ulst.ac.uk/images/cinema/h3poster.jpg

Cécile Bazin (Paris 3) présenta les images du conflit politique nord-irlandais dans le cinéma à travers la représentation des grèves de la faim des années 1980 et le récit filmique de H3, film de Les Blair, dont le scénario fut rédigé par deux anciens détenus, grévistes de la faim, et écrivains Brian Campbell (mort en 2005) et Laurence McKeown. Le traitement dramaturgique de la mise en scène, les choix esthétiques du cinéaste sont autant d’éléments qui permettent la mémoire d’un événement d’exister à travers le récit.  Jacques Migozzi souligna le parti pris des formes narratives, la « poétique des stratégies argumentaires » et la « vertu persuasive d’une mise en scène » que les exemples fournis par les deux dernières intervenantes font ressortir.

Pour clore la journée, une table ronde permit d’évoquer la permanence des interrogations posées au départ par la thématique et  les questions qui n’avaient pas été
abordées, comme celle de la censure.

Enfin, signalons un article du blog AllianceStratégique.org, qui évoque bon nombre des questions soulevées pendant cette journée d’études :  Petites histoires de journalistes, d’otages, de héros et de vautours. 


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