Quand le journal Le Monde fait du (très) mauvais journalisme

Je viens de tomber sur cet article du Monde, consécutif à un appel à témoignage sur le thème “Bac+5, vous occupez un emploi inférieur à votre niveau de diplôme”. Une cinquantaine de personnes ont répondu. L’article est titré “Quand on est caissière avec un bac+5, on apprend l’humilité!”

Je trouve la démarche affligeante. Elle laisse penser que les études ne servent à rien, puisqu’on finit caissière ou vendeur de sushis. C’est ce que disent explicitement certaines personnes ayant témoignées. Ainsi que des commentateurs de l’article.

Un bon journaliste aurait pris soin, en début d’article, de donner quelques chiffres sur les taux de chômage, les niveaux de salaires et le type d’emploi occupé par les bacs+5, relativement aux personnes ayant arrêté plus tôt leurs études. C’est difficile à trouver, allez-vous peut-être me dire?

Pas du tout : le Cereq interroge régulièrement un échantillon représentatif des sortants du système éducatif, trois ans après l’obtention de leur dernier diplôme. La dernière génération enquêtée est la génération 2007, enquêtée en 2010 (la génération 2010 est actuellement enquêtée, résultats en 2014). Beaucoup de résultats sont disponibles ici, ça m’a pris 30 secondes pour trouver le tableau que je voulais :

cereq

9% de chômage chez les bac+5 contre 18% en moyenne pour l’ensemble des sortants. 79% en CDI contre 60% en moyenne. 94% sont cadres ou profession intermédiaire contre 52% en moyenne. Salaire médian net mensuel de 2000€, contre 1380€ en moyenne. Je vous laisse découvrir les chiffres pour tous les niveaux de diplôme.

C’était si compliqué de le dire? Rien n’empêche ensuite d’interroger des personnes atypiques, mais ce rappel introductif aurait tout changé. Sans ce rappel, cet article, c’est du grand n’importe quoi.

Internationalisation, performance des entreprises et emploi

Nouvelle note de la Fabrique de l’Industrie, rédigée par Alexandre Gazaniol, intitulée “Internationalisation, performance des entreprises et emploi”. Comme la première note sur le modèle allemand, il ne s’agit pas d’une analyse originale du sujet, mais d’une synthèse claire et bien documentée, avec majoritairement la présentation des résultats des analyses empiriques.

Résumé :

L’internationalisation des entreprises a un effet positif sur leur chiffre d’affaires, leur innovation et leur emploi en France, et contribue donc au développement de l’activité industrielle française.

Mais si son effet est globalement positif, cette internationalisation profite surtout aux emplois qualifiés (conception, fonctions supports) et provoque en contrepartie la destruction d’emplois peu qualifiés et parfois même la déstabilisation de certains territoires très spécialisés. Pour atténuer les effets négatifs de la mondialisation, les politiques publiques ont donc un rôle essentiel à jouer, notamment dans les domaines de l’emploi et de la formation.

On trouve dans la note ce tableau particulièrement intéressant, sur l’impact en France (je graisse et je souligne!) d’une implantation industrielle à l’étranger :

Trois ans après l’implantation, l’emploi en France augmente sensiblement. Dans la note, on apprend que ce résultat s’observe pour les entreprises qui s’implantent dans des pays développés, comme pour celles qui s’implantent dans des pays à bas coût. Je vous laisse tirer les conséquences de ce tableau. Et des autres résultats synthétisés dans la note.

Les créateurs d’entreprise ne sont pas ceux que vous croyez…

Ça discute pas mal sur les réseaux sociaux autour de l’impact des mesures fiscales décidées par le gouvernement sur la création d’entreprise en France, certains évoquent la mort des auto-entrepreneurs, des start-up, etc.

Je ne me prononcerais pas sur le sujet, je souhaite juste apporter quelques éléments de réflexion (et quelques statistiques) sur la création d’entreprise en France, car mon sentiment est qu’il y a, de la part de certains, une sorte d’idéalisation de la figure du créateur d’entreprise, un peu comme si on avait affaire, de manière systématique, à des Bill Gates ou des Steve Jobs en puissance. La réalité est plus banale…

Petite analyse néo-institutionnaliste, à la Coase, un brin cynique. Plaçons nous dans la situation d’un individu qui souhaite disposer, chaque mois, d’un revenu pour couvrir ses dépenses. Plusieurs solutions s’offrent à lui :

  • occuper un emploi dans une entreprise, une administration, une association, …
  • créer une entreprise pour se dégager un revenu,
  • rester inactif et vivre du revenu de son conjoint ou d’une autre personne (patrimoine hérité par exemple), ou vivre mal, tout simplement…
  • vivre d’une allocation de l’Etat (allocation chômage par exemple si on ne parvient pas à trouver un emploi),
Le “choix” entre ces différentes possibilités dépend du gain espéré de la situation (est-ce que je vais réussir à décrocher un emploi? combien vais-je être payé? quelle est la nature du contrat de travail? Si je suis au chômage, quel sera le montant de l’allocation? Pour quelle durée? Si je créé mon entreprise, quel chiffre d’affaires j’espère dégager? Est-ce que mon entreprise sera pérenne? etc.) et du coût que je dois supporter pour accéder à cette situation (coût de prospection d’un emploi, coût de création d’une entreprise, contraintes imposées aux bénéficiaires d’allocation, etc.).
Toute chose égale par ailleurs, si vous durcissez les conditions sur une alternative, les acteurs, qui réagissent aux incitations, vont se tourner vers une autre alternative. Si, par exemple, vous durcissez les conditions nécessaires pour toucher des allocations chômage, certains chômeurs vont tenter de créer leur entreprise. Ils ne se rêvent pas Bill Gates ou Steve Jobs, ils veulent juste manger à la fin du mois… Idem pour chaque alternative.
Que nous apprennent les statistiques à ce sujet? Sans surprise, les créateurs d’entreprise sont surreprésentés parmi les chômeurs…
Ce tableau est issu de ce document de l’Insee. 34% des créateurs d’entreprise de 2002 sont des chômeurs, proportion qui monte à 40% en 2006. Comme la part des chômeurs dans la population est très inférieure à ces chiffres, on en déduit que la propension à créer son entreprise est beaucoup plus forte pour les chômeurs. Que cette part augmente logiquement quand le chômage augmente et/ou quand le niveau des allocations baisse, ou encore quand les conditions de leur attribution se durcissent.
Autre élément issu du même document, la raison principale de la création d’entreprise :
Là encore, sans surprise, l’objectif essentiel est d’assurer son propre emploi. Avant de conquérir le monde, éventuellement…
On peut mobiliser le même raisonnement pour s’étonner de l’émoi suscité par le franchissement de la barre des trois millions de chômeurs. Je signale en effet, chiffres à l’appui, qui si on ajoute les personnes au chômage et les personnes inactives qui souhaiteraient occuper un emploi (catégories 3 et 4 de ma petite typologie), cela fait longtemps qu’on a passé cette barre… 3,3 millions pour 2011… Là encore, si vous durcissez les conditions d’attribution des allocations chômage, le taux de chômage stricto sensu va diminuer, mais le “halo” du chômage (qui intégre les inactifs souhaitant travailler) va augmenter.
Je reviens à mes moutons (les créateurs d’entreprise), en mobilisant un autre document de l’Insee, qui nous renseigne sur les auto-entrepreneurs. Catégorie un peu particulière, car pour partie il peut s’agir de personnes qui souhaitent percevoir un revenu complémentaire en se simplifiant la vie. Un professeur d’université peut par exemple arrondir ses fins de mois en faisant un peu de consulting, via ce statut (ce n’est pas mon cas, je précise, mais ça existe et c’est plutôt rationnel). Dans tout un ensemble de cas, cependant, il s’agit de personnes qui souhaitent percevoir des revenus plutôt que de rester au chômage. La simplification de la procédure de création d’entreprise via ce statut a conduit à une explosion du nombre d’auto-entrepreneurs. Non pas que des Bill Gates ou des Steve Jobs soient apparus en puissance en France, mais simplement que la structure des gains et des coûts entre les différentes alternatives en a été modifié.
Quel bilan? 30% des auto-entrepreneurs étaient auparavant chômeurs. Résultat conforme aux chiffres précédents. Chiffre d’affaires plutôt faiblard, en moyenne de 1000€ par mois (avec toute la difficulté liée au fait que pour certains, il ne s’agit que d’une activité accessoire, il faudrait des chiffres plus précis). Pas mal de création dans le conseil (activité accessoire?), le commerce, le service aux ménages et la construction. On est toujours loin de Steve Jobs.
En résumé, on peut contester le projet de réforme fiscale, on peut défendre la création d’entreprise, mais autant en avoir une vision plus conforme à la réalité…

L’Allemagne a du mal à reproduire “le modèle allemand”…

Document intéressant de Jacqueline Hénard, mis en ligne par La Fabrique de l’Industrie (Think Tank créé il y a quelques temps par Louis Gallois), intitulé “L’Allemagne : un modèle, mais pour qui?”. Il ne s’agit pas d’une nouvelle analyse, mais d’une synthèse de travaux récents, avec des sources côté français et côté allemand. Neuf chapitres courts, bien documentés.

Jacqueline Hénard rappelle notamment qu’il y a un peu plus de dix ans, l’Allemagne était considérée comme “l’homme malade de l’Europe”… Qu’il n’y a pas de “modèle allemand”, mais des réussites à l’échelle des Lander et des entreprises plus qu’à l’échelle du pays dans son ensemble. Que s’il y a un pays qui a du mal à reproduire le prétendu modèle allemand, c’est… l’Allemagne (dans l’ex-RDA). Que les caractéristiques du système économique allemand s’inscrivent dans l’histoire longue, parfois très longue pour certaines d’entre elles.

Conclusion forte, à laquelle je souscris totalement : quoique l’on pense de l’Allemagne, ce pays n’a pas procédé par imitation d’un modèle quelconque, mais plutôt par analyse de ses forces/faiblesses intrinsèques et mise en oeuvre ensuite de politiques jugées adaptées par les différents gouvernements.

Synthèse pas inutile, donc. Si on veut monter en généralité, on pourrait dire que ce document illustre l’intérêt des analyses en termes de diversité des capitalismes, qui rend stérile toute démarche procédant par tentative d’identification puis de reproduction d’un modèle prétendument supérieur. Il invite plutôt à un travail d’introspection ou, dit autrement, de prise en compte du contexte dans lequel s’inscrit le pays dont on souhaite la transformation : quels sont nos atouts? nos faiblesses? quelles solutions peut-on mettre en oeuvre? Quel est le coût économique ou social de ces solutions? etc.

Dis, l’ESSEC, c’est quoi un taux de chômage?

Dans la rubrique Economie du Monde, je découvre cet article, intitulé “« Jeunes diplômés : le grand défi du premier emploi », au Sénat le 12 mars”. C’est annoncé sur Le Monde, ça se passe au Sénat, c’est organisé par “Le Café de l’avenir et l’Executive MBA ESSEC & Mannheim”, nous dit-on.

Que du beau monde.

L’article commence par cette phrase :

Un rappel, d’abord, en guise de préambule : 23% des jeunes de moins de 24 ans sont aujourd’hui au chômage en France.

Je ne sais pas qui est le coupable : Le Monde? l’ESSEC? Le Sénat? L’article semble signé par l’ESSEC Business School. Donc je vais considérer que c’est l’ESSEC Business School qui est l’auteur de l’article. Ça claque, je trouve, l’ESSEC Business School (je sais, je me répète. La pédagogie, comme l’humour, se nourrit de répétition).

Dommage qu’ils ne savent pas ce que c’est qu’un taux de chômage, à l’ESSEC. Enfin, c’est surtout dommage pour ceux qui vont payer quelques milliers d’euros chaque année pour être diplômé de cette école (ce Mastère est à 16000€ par exemple).

Je dis ça, parce qu’un taux de chômage de 23% (c’est le taux de chômage des jeunes en France), ça ne veut pas dire que 23% des jeunes sont au chômage. Ça veut dire que 23% des jeunes actifs sont au chômage. Comme beaucoup de jeunes sont en étude (donc non comptés comme actifs), la part des jeunes au chômage est autour de 8%, non pas de 23%.

Sinon, à l’Université, l’année coûte beaucoup moins de 16000€. Je dirais au maximum de l’ordre de 300€. Ce que vous ne payez pas est payé par l’Etat. Et vous savez quoi? A l’Université, on sait ce que c’est, un taux de chômage…

Internet et les industries culturelles

Le CREDOC vient de publier une étude très intéressante sur les
pratiques culturelles des ménages, en comparant les connectés et les non connectés à Internet (trouvé via Denis
Colombi
).

Le postulat de base à interroger pourrait être le suivant : les internautes sont enfermés dans leur monde, ils ne lisent plus, ne
sortent plus, etc. Pire : ils piratent allègrement les DVD, CD, etc, ce qui plombe l’industrie culturelle.

Les résultats invalident ce genre de proposition. Premier résultat sous forme graphique, qui montre que les internautes consomment plus
de produits culturels que les non internautes :


internet.jpg

Bien sûr, une question se pose : cette sur-consommation s’explique-t-elle par le fait d’être connecté, ou par d’autres caractéristiques
“cachées” des connectés (plus riches, plus urbains, plus diplômés, plus jeunes, etc.)? L’étude du CREDOC répond également à cette question, puisqu’ils ont neutralisé l’effet de ces
caractéristiques observables. On obtient alors ceci :


internet2.jpg

S’agissant des livres et des sorties, l’explication serait la suivante : “Pour les livres comme pour d’autres oeuvres culturelles,
l’effet propre d’Internet s’explique, en particulier, par le regain de visibilité dont jouissent les productions à tirages plus confidentiels. Pour les sorties culturelles, l’effet positif
d’Internet tient autant à l’élargissement de la visibilité de l’offre qu’au net accroissement de confort permis par l’information et la réservation à distance.”

Gréviculture, petits compléments

Pour les poitevins, Centre-Presse a repris certains éléments de mon billet dans un article de l’édition
d’aujourd’hui.

 

Pour compléter, je vous conseille d’abord la tribune de François Doutriaux,  dans Libération du 14 novembre 2007. Titre : « le mythe d’un pays gréviste ». Avec  des chiffres convergents, et d’autres complémentaires de ceux que j’ai avancés. Trois idées fortes : i) diminution de l’ampleur et de la fréquence des mouvements sociaux en
France, ii) la France se situe plutôt en dessous de la moyenne depuis une quarantaine d’années, iii) les conflits localisés dominent largement sur la période récente (85% des grèves sur la
période 1990-2005), les journées d’action nationale pèsent peu (1% des grèves).

 

Voir également l’interview de Jean-Michel Denis, maître de conférences
en sociologie à l’université de Marne-la-Vallée et chercheur au Centre d’études de l’emploi, dans le numéro de Libération du 19 novembre.  Il est co-auteur notamment de cet ouvrage. Titre : « La conflictualité ne décline pas, elle se
transforme ». Propos tenu notamment sur la base du document de la DARES que j’avais mentionné
dans mon post. Il signale notamment que “Une forme de contestation a fortement augmenté : le refus d’heures
supplémentaires, ce qui est cocasse dans cette période où on demande aux salariés de travailler plus pour gagner plus.” La DARES nous apprend en effet que 9,6% des établissements enquêtés sont
concernés par un refus d’heures supplémentaires sur la période 2002-2004, contre 3,2% sur la période 1996-1998.

Beaucoup de grèves, de plus en plus de grèves…

En août 2006, j’avais écrit un petit billet sur le nombre de jours de grèves par
salarié, histoire de montrer que la France ne se caractérisait pas par une conflictualité débordante
(classement de 25 pays par conflictualité décroissante
sur la période 1998-2004)
:

conflit.gif

Figurez-vous que ce billet a été repris dans la revue des blogs de l’émission “Duel sur la 3”, dimanche
dernier (après la 55′). Comme ce billet date un peu, je ne peux m’empêcher de compléter, sur la base des données de la DARES, pour analyser l’évolution du nombre de JINT (Journées Individuelles Non Travaillées) dans le temps, pour la France. Résultat graphique
:

JINT.jpg

Ca m’a l’air de décroître sévèrement tout ça… Sur la base de ces éléments, on peut donc dire qu’il y a plutôt moins de grèves en
France qu’ailleurs, et qu’il y en a plutôt de moins en moins.

Il y a d’autres données intéressantes, notamment par région ou secteur (fichier excel ici). 
Ainsi qu’une analyse approfondie des conflits du travail sur la période 2002-2004 relativement à
1996-1998 : on y apprend notamment que les conflits du travail sont plus nombreux et plus diversifiés sur 2002-2004 que sur 1996-1998, mais que les formes qui progressent le plus (refus d’heures
supplémentaires et pétitions notamment) se font sans arrêt de travail.

La métaphore de l’horoscope




Econoclaste en remet une couche sur la dette publique. Leconomiste complète en critiquant l’éternelle litanie "l’Etat gaspille, le privé gère bien". Il explique ce sentiment bien ancré chez certaines personnes par le fait qu’on dispose de plus d’information sur le public que sur le privé. Je complète un peu.

Pourquoi certaines personnes pensent-elles que le privé est plus efficace que le public? Pour la même raison que d’autres personnes croient en l’astrologie : quand la prédiction de l’horoscope se réalise, on la retient et on se dit, "mince alors! il (elle) avait raison!" Quand la prédiction ne se réalise pas, on oublie l’horoscope. Idem pour les rêves qualifiés de prémonitoires. Et bien pour le débat public/privé, c’est un peu pareil, en pire…

Si on voulait être un peu rigoureux, en effet, il faudrait envisager quatre possibilités :
* service public efficace
* service public innefficace
* service privé efficace
* service privé innefficace

Ensuite, il conviendrait de recenser dans l’ensemble des services rendus s’ils sont publics ou non, efficaces ou non. Je vous garantie que beaucoup auraient des surprises…

Bien sûr, personne ne fait cela : quand on observe un dysfonctionnement dans une entreprise privée, on ne l’attribue pas au fait qu’il s’agisse d’une entreprise privée, mais soit à la personne qui nous a servi, soit à l’entreprise –mais seulement à celle là — à qui on a eu affaire. Quand on observe un dysfonctionnement lors d’une prestation de service public, on l’attribue à la nature publique de l’activité (ah, ces fonctionnaires!). Et quand le service public est rendu correctement, on ne révise pas sa théorie pour autant, on n’en tient simplement pas compte (on attribue par exemple la qualité du service rendu à la personne précise à qui on a eu affaire). [On notera que c’est la même erreur d’attribution qui explique le racisme lanscinant de certains : un noir (remplacez au choix par maghrébin, gitan, etc…) qui vole, il vole parce qu’il est noir. Un blanc qui vole, il vole pour une autre raison…]

Preuve récente d’un tel raisonnement, le (jamais) surprenant Alain Lambert, qui invite "tous les gestionnaires à nous raconter sur [son] blog leurs histoires courtelinesques avec nos administrations." Avec une telle expérience, sûr qu’il va trouver 100% de dysfonctionnement dans l’administration publique, et qu’il va pouvoir continuer à se désespérer de la situation…

Nicolas Sarkozy au Medef

Jeudi dernier, invité par le Medef, Nicolas Sarkozy a déclaré :

la France ne s’est "pas encore remise du choix historiquement stupide d’expliquer aux gens qu’en travaillant moins, on pourrait gagner davantage".


Moi, je dis qu’il a raison, Nicolas : il faut faire sortir de la tête des gens l’idée que l’on peut gagner plus en travaillant moins. C’est une contre-vérité totale : pour gagner plus, il faut travailler plus. Logique. Les responsables du Medef ont eu raison de lui faire une standing ovation, l’autre jour (normal, me direz-vous, les chefs d’entreprises, ça connaît l’économie).

 La preuve en image (les tableaux sont tirés de l’ouvrage remarquablement bien fait intitulé "The State of Working America 2006-2007" du Economic Policy Institute).

 Image numéro 1, où l’on apprend que le revenu par tête des habitants des pays développés a sensiblement augmenté de 1970 à 2004. En gros, doublement en 34 ans (il s’agit des revenus par tête exprimés aux prix et taux de change PPA 2000).



Image numéro 2, où l’on découvre stupéfaits que pendant ce temps,  les salariés sont devenus de plus en plus fainéants : dans tous les pays, le nombre d’heures travaillées par personne et par an a diminué. Même aux Etats-Unis. Beaucoup plus en France, mais y’a encore plus fainéants : Pays-Bas, Norvège, Allemagne. Le Danemark est juste derrière la France.



Image n°3, où l’on comprend que cette évolution paradoxale n’a rien de paradoxale. On peut gagner plus en travaillant moins si la productivité du travail augmente : les gains de productivité, ca veut dire que la croissance des richesses produites est supérieure à la croissance des ressources mobilisées. On peut en profiter soit pour maintenir constant les ressources mobilisées (notamment en travail = constance des heures travaillées) et accroître les revenus des salariés ; soit pour réduire les ressources mobilisées (diminution du temps de travail par exemple).



Après on peut débattre sur les choix les plus pertinents pour l’avenir : faut-il continuer sur cette tendance? Quand? à quel rythme?  N’a-t-on pas été trop loin et/ou trop vite? etc. On peut s’interroger sur le temps partiel subi, notamment par les femmes. On peut s’interroger aussi sur les moyens de gagner encore en termes de productivité, se dire que ces gains de productivité sont passés par une dégradation des conditions de travail dans l’entreprise (cf. l’ouvrage d’Askenazy  "Les désordres du travail"). Mais autant éviter de lancer le débat en affirmant que l’on n’a pas le choix ; en formulant de pseudo-lois économiques démenties clairement par l’histoire des faits économiques.