LE COUPLE DELAUNAY ET LES RYTHMES DE LA PEINTURE

Sonia (1885-1979) et Robert Delaunay (1885-1941) forment un couple de peintres fusionnel. Ils se présentent également chacun de leur côté en tant qu’artistes complets, souhaitant dépasser le simple support de la toile pour s’exprimer tant en tapisserie, en architecture ou encore dans la mode. Leur art se complète et tous deux ont cherché à exprimer pleinement la peinture dans une conception artistique, philosophique et théorique : celle du simultanisme.

Cette conception de l’art est essentiellement tournée vers l’expression des couleurs, possédant une existence et un langage propre, comme l’explique Sonia Delaunay dans ses mémoires Nous irons jusqu’au soleil (p.169) :

« La vraie peinture nouvelle commencera quand on comprendra que la couleur a une vie propre, que les infinies combinaisons de la couleur ont leur poésie et leur langage poétique beaucoup plus expressifs que par les moyens anciens. C’est un langage mystérieux en rapport avec des vibrations, la vie même de la couleur. Dans ce domaine il y a de nouvelles possibilités à l’infini. »

Sonia Delaunay et le contraste simultané

Les couleurs sont, en effet, caractéristiques des œuvres de Sonia Delaunay : on a, par exemple, associé son travail des premières années au fauvisme* ou au primitivisme**. Cette artiste est principalement connue pour ses patchworks colorés qu’elle a su décliner en peinture, en tapisserie, en design et dans la mode. Cependant, elle est également une peintre accomplie à la recherche de l’expression de la peinture pure.

Ce langage pictural des couleurs est le concept fort des travaux de Sonia Delaunay qui se veut interprète, traductrice de la vie, des sentiments, des textes ou de la musique en peinture. Elle souhaite avec les couleurs dire ce que le verbe exprime. Elle associe, par exemple, la musicalité des vocalises aux rythmes des couleurs : rythmes qui sont créés par le contraste simultané des couleurs, comme nous pouvons le constater dans certaines de ses œuvres telles que le Bal Bullier ou le Chanteur de Flamenco, Grand Flamenco.

Sonia Delaunay, Bal Bullier, 1913, huile sur toile matelas, 97 x 390 cm, Collection d'art moderne du Centre Pompidou, Paris, France.

Sonia Delaunay, Bal Bullier, 1913, huile sur toile matelas, 97 x 390 cm, Collection d’art moderne du Centre Pompidou, Paris, France.  bB

Dans l’œuvre du Bal Bullier de 1913, Sonia Delaunay évoque le « dancing » parisien, activité que le couple pratique également. Cette œuvre de grande dimension, près de 4 mètres de long, présente une temporalité particulière qui induit des lectures de l’œuvre différentes. En effet, sa taille ne permet pas au spectateur d’embrasser l’ensemble de l’œuvre d’un seul regard, qu’il découvre alors de manière séquentielle. Ces séquences dans le déroulement de l’œuvre sont insinuées par les différents contrastes de couleurs qui composent à la fois les corps en mouvement et l’espace dans lequel ils évoluent. On retrouve l’image du patchwork avec des aplats de couleur géométriques, carrés ou rectangulaires qui délimitent l’espace de l’action. Les corps sont, quant à eux, plus voluptueux. Cette distinction entre l’espace et l’action constituent plusieurs rythmes : le mouvement des corps et la temporalité de la danse. Ainsi, cette rythmisation de l’espace induit plusieurs interprétations : on peut y voir un seul couple qui se déplace, ou on peut estimer qu’il s’agit de plusieurs couples enlacés à des endroits différents. Dans cette œuvre, le rythme du temps et des gestes est créé par les contrastes des couleurs et de leurs formes.

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Sonia Delaunay, Chanteurs de flamenco (dit Grand Flamenco), 1915-1916, peinture à la cire et huile sur toile, Fondation Calouste Gulbenkian, Lisbonne (Portugal).

On retrouve les contrastes de couleurs dans l’œuvre du Chanteur de flamenco ou Grand Flamenco, mais les aplats ne sont plus géométriques, ils épousent des formes circulaires et sinueuses. On distingue le joueur de flamenco au centre par les couleurs chaleureuses de son costume et sa guitare à droite, qui se dessine par les contrastes des couleurs claires. On peut remarquer le dessin de cercles parfaits en plusieurs endroits : le premier se trouve au niveau de la table d’harmonie de la guitare, un second au niveau de la poitrine du joueur de flamenco et deux petits cercles s’élèvent à côté de son visage. Ces cercles concentriques évoquent la naissance de la musique : elle est émise par la guitare mais provient et touche le cœur de celui qui joue mais aussi de celui qui écoute. On peut constater que l’ensemble des cercles et des courbes qui englobent le personnage provient de celui qui dessine la rosace de la table d’harmonie de la guitare. Cette succession de cercles colorés évoque les vibrations et les ondes de la musique : elle retranscrit le rythme régulier de la musique de flamenco ainsi que ses alternances de tempos et de cadences avec des aplats plus ou moins épais ou étirés. Avec la simultanéité des formes et des couleurs, Sonia Delaunay réussit à retranscrire, à traduire visuellement ce qui est immatériel : la musique et sa vibration. Le rythme de la peinture devient celui de la musique.

Robert Delaunay et le rythme sans fin

Si Sonia Delaunay utilise les cercles et les aplats de couleur dans ses œuvres, il en est de même pour son mari Robert Delaunay. Après une période où sa peinture s’apparente à celle des cubistes, Robert Delaunay quitte, dans les années 1930, le domaine du figuratif pour se tourner à nouveau vers les formes circulaires. Ces formes sont présentes dans son œuvre depuis 1906, mais acquièrent une « liberté et un lyrisme extraordinaire » dans cette seconde approche du disque, comme le commente les auteurs du catalogue Robert Delaunay : Rythmes sans fin.

Robert Delaunay s’est toujours intéressé aux couleurs et à leurs potentiels de rendre visible « l’énergie vibratoire de la lumière ». On retrouve ici, un des nombreux points communs dans la peinture du couple Delaunay. Toutefois, l’image du disque est inspirée, toujours selon les auteurs du catalogue cité précédemment, des théories astrales, du mouvement des hélices et des halos des lampes électriques, comme on peut voir dans son tableau intitulé Hélice et rythme de 1937.

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Robert Delaunay, Hélice et Rythme, 1937, huile sur papier, 72 x 83 cm, Collection d’art moderne du Centre Pompidou, Paris, France.

Ce tableau a été réalisé pour le Palais de l’air de l’Exposition Internationale des arts et techniques de 1937. Robert Delaunay travaille alors en étroite collaboration avec Félix Aubert, architecte-décorateur. Leur projet d’aménagement du Palais de l’air associe étroitement peinture et lumière, avec l’installation de néons rappelant les couleurs des toiles peintes. Cette expérience est une consécration pour Robert Delaunay qui souhaitait également dépasser le simple support de la toile et le transposer à l’architecture, seul support à la qualité temporel pouvant, selon lui, soutenir son art de la couleur simultanée représentant le rythme sans fin. Ce tableau est composé de plusieurs anneaux colorés imbriqués les uns dans les autres représentant le mouvement des hélices de l’avion que l’on distingue au centre. Ces anneaux donnent également une dimension plus aérienne, celle du ciel dont l’immensité est soulignée par un élément caractéristique dans la série des « Rythmes » de Robert Delaunay : celui du rythme sans fin. Ce rythme se définit par une succession de cercles alignés selon une diagonale qui scinde chaque cercle en deux couleurs différentes.

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Robert Delaunay, Rythmes sans fin, 1934, Collection d’art moderne du Centre Pompidou, Paris, France.

Ce motif est élaboré au début des années 30 avec un premier tableau intitulé Rythmes sans fin. Se dessine une succession de cercles soulignée par une courbe sinueuse constituant une véritable colonne architecturée ; il ajoute ensuite une gamme chromatique et des contrastes qui créent une alternance visuelle au caractère contrapuntique, c’est-à-dire que l’on distingue deux thèmes picturaux différents qui s’expriment de manière simultanée. Robert Delaunay joue avec les couleurs et leurs mouvements pour exprimer le rythme. La répétition des formes circulaires et la nature même du cercle renvoient au mouvement cyclique, incessant, au temps qui se déroule indéfiniment.

*Le fauvisme est un mouvement pictural français du début du XXe siècle qui rassemble des artistes préoccupés par la création d’un nouveau langage pictural, essentiellement fondé sur la couleur.

**Le primitivisme est un courant pictural qui se sert des arts aborigènes, africain ou ibérique pour travailler sur la libération de la couleur et l’abandon des canons de l’art occidental. Dans ce cas, on dit de Sonia Delaunay que sa peinture est primitive dans son usage de couleurs chatoyantes qui renvoie aux couleurs primitives de la Russie.

 

Pour aller plus loin:
http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Delaunay/

Camille

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