Brexit, souveraineté nationale et mondialisation

Il y a un an, nous annoncions la sortie d’un numéro de l’Observatoire de la société britannique consacré à la question de l’Economie britannique et le Brexit.

concept créateur d'illustration de brexit, ballon volant avec l'ue de l'union européenne et le drapeau britannique du royaume-uni sur le fond blanc. - brexit photos et images de collection

La finalité de la décision acquise depuis quelques semaines, la mise en ligne du numéro de décembre 2019, et la sortie du numéro de décembre 2020 de la revue, dédié à nouveau à la question, BREXIT AND ITS DISCONTENTS/ LE BREXIT, UN MALAISE SANS FIN ? sous la direction de Margaret Gillespie, Philippe Laplace & Michel Savaric, nous incite à republier l’introduction du numéro rédigé il y a douze mois.

Brexit, souveraineté nationale et mondialisation, Susan Finding, Observatoire de la société britannique, 24 | 2019 : L’économie britannique et le Brexit, p. 15-28  https://doi.org/10.4000/osb.3146

Depuis l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne en janvier 1973, un certain nombre de britanniques n’ont cessé de penser que l’entrée dans la CEE a eu un impact négatif sur l’économie du pays. Le passage au système métrique, décidé dès 1965, n’a fait que renforcer l’idée que l’économie de la première nation industrielle, son système impérial de poids et de mesures, tous deux séculaires, sont menacés par cette participation. Dans l’esprit de nombreux britanniques la décimalisation de la monnaie, à partir de février 1971, a contribué à la vision négative de l’impact, notamment sur la flambée des prix1. La demande – il y a quarante ans – d’une renégociation de la contribution britannique au budget européen par le nouveau Premier ministre, Margaret Thatcher, et ses déclarations péremptoires concernant le déficit démocratique des institutions européennes, reflétaient et entretiennent encore ce sentiment. En 2016, la contribution budgétaire britannique à l’Union européenne a été utilisée comme l’un des principaux arguments de la campagne en faveur du Brexit, ses partisans prétendant que les 350 millions de livres sterling hebdomadaires versés à l’UE – chiffre contesté – seraient consacrés au système public de santé (NHS), institution emblématique du système social britannique. Si l’entrée du Royaume-Uni dans l’union douanière, puis dans l’union politique et sociale, a posé problème aux britanniques, sa sortie, près de cinquante ans plus tard, ne pose pas moins de questions, notamment à propos son impact sur l’économie.

  • 2 Timothy Whitton (dir.), Le Royaume-Uni de Theresa May, Observatoire de la société britannique, 21, (…)
  • 3 Les coordinateurs de ce numéro adressent leurs remerciements aux laboratoires MIMMOC (EA 3812) et C (…)

Après un numéro de l’Observatoire de la société britannique consacré aux défis auxquels Theresa May devait faire face en accédant à la tête de l’exécutif en juin 2016, et deux numéros de la Revue française de civilisation britanniques sur le référendum de juin 2016 et les élections législatives de 20172, élections dont le Premier ministre espérait qu’elles lui donneraient une plus grande majorité et les coudées franches – mais qui en réalité ont produit un parlement sans majorité, incapable de dégager un consensus sur la difficile négociation des conditions du départ –, le numéro présent se penche sur l’économie britannique avant et après le Brexit et sur certaines questions épineuses qui se sont posées depuis le 23 juin 20163. L’éventuel impact de la sortie de l’UE sur l’économie britannique a peu joué dans la décision les électeurs de voter en faveur du Brexit, si ce n’est la fameuse contribution du Royaume-Uni à l’Union européenne, largement utilisée par les partisans du départ. Le gouvernement ne semble pas davantage avoir mesuré les conséquences économiques en déclenchant l’Article 50.­­­ Il semble toutefois que les conséquences économiques de cette décision politique soient multiples et profondes.

  • 4 Les auteurs des articles dans ce numéro se trouvent dans la même position – bien moins grave certes (…)

À l’aune d’une nouvelle ère de relations internationales pour la Grande-Bretagne, une ère de reconfigurations politiques, sociales et économiques, sont réunis dans ce numéro des articles qui analysent l’impact du « Brexit ». Depuis le résultat-surprise du référendum de juin 2016, une épée de Damoclès est suspendue au-dessus du Royaume-Uni. Les articles ont été rédigés pendant l’hiver 2018-2019, et révisés entre le moment où le parlement britannique a rejeté l’accord négocié entre le gouvernement britannique et l’Union européenne, le 15 janvier 2019, et la fin du délai imposé par l’activation de l’Article 50 par le Premier ministre, initialement le 29 mars 2019 (‘B-Day’). Ce délai se prolonge, prorogé jusqu’au 12 avril à cause de l’impasse à Westminster, et de nouveau, début avril, jusqu’au 30 octobre 2019. Ne souhaitant pas attendre le dénouement de la crise politique, constitutionnelle et existentielle que le résultat du referendum a déclenchée4, — ces lignes ont été rédigées en mars 2019, avant les atermoiements du départ de Theresa May et le choix de son successeur à la tête du Parti conservateur, et par conséquent du gouvernement — le présent numéro fait le point sur les débats autour de certaines questions économiques soulevées par la perspective de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Le Brexit, quel que soit son format, — même si l’accord négocié est finalement voté, et même si le processus est arrêté ou si un délai supplémentaire pour aboutir à une sortie est demandé, et accordé — ne manquera pas d’avoir des répercussions sur un certain nombre d’institutions, de politiques et de méthodes de fonctionnement européens. En attendant de savoir l’accord négocié, signé par le Royaume-Uni et l’Union européenne, est avalisé par le parlement (Deal ou No Deal ?), ou si une deuxième consultation du peuple sous forme de référendum ou d’élections législatives s’avère nécessaire, les acteurs de tous les secteurs économiques ont conduit des analyses prospectives, évalué les ajustements nécessaires et élaboré des plans pour faire face aux difficultés constatées : indisponibilité de main d’œuvre immigrée, délais de livraison prolongés, formalités administratives accrues, tarifs douaniers entraînant des coûts supplémentaires, valeur de la livre sterling incertaine, subventions agricoles évaporées… Les stratégies envisagées vont du déménagement du siège social dans un pays européen (secteur bancaire) où ailleurs (Dyson à Singapour ; Honda ; BMW pour la Mini) à la négociation bilatérale avec les autorités du pays concerné (Eurostar), de la création de stocks supplémentaires (fournitures, médicaments) à la création de filières de transport et de stockage dédiées (NHS, ferrys trans Manche)5. Devant les incertitudes quant au dénouement de la crise et sur la durée des négociations et des tractations parlementaires, de nombreux représentants de l’industrie et du commerce sont intervenus publiquement pour avertir le gouvernement des conséquences négatives qui se faisaient déjà sentir6.

Les articles dans ce numéro se classent dans trois catégories principales : le Royaume-Uni dans son ensemble ; le devenir de l’économie des régions à gouvernance autonome (Écosse et Irlande du nord) ; et le secteur financier. Les contributions font ressortir des questions fondamentales sur les prémices et le fonctionnement de la société britannique : la philosophie politique qui la sous-tend, la place des services et le poids de la finance dans l’économie britannique, les relations internes au Royaume entre les régions, et les relations extérieures du pays, sur le plan politique et économique. L’impact sur les relations extérieures ne se limite pas aux relations avec l’UE, mais aussi, conséquence du poids du secteur de la finance, avec les États-Unis.

Le Brexit et le Royaume-Uni : questions de philosophie politique

Les trois premiers articles envisagent le Royaume-Uni dans son ensemble et traitent de questions relevant de la philosophie politique et sociale. Céline Lageot retrace le processus constitutionnel de sortie de l’UE du Royaume-Uni. Ce faisant elle rappelle l’importance constitutionnel du principe de souveraineté parlementaire :

Alors que le Gouvernement a cru pouvoir passer outre le consentement du Parlement pour la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union européenne, les juges de la Cour suprême sont venus arbitrer le conflit dans l’affaire Miller en janvier 2017, en rappelant la plénitude du principe de souveraineté parlementaire. Non seulement, et nonobstant le résultat du référendum de juin 2016, le Parlement a dû donner son approbation au déclenchement de la procédure de sortie, mais il devra en définitive autoriser la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Ce principe a mené, tant bien que mal, aux votes indicatifs du 26 mars 2019 censés faire connaître ce que le parlement, souverain, après avoir rejeté à plusieurs reprises l’accord ramené de Bruxelles par le Premier ministre, Theresa May, accepterait comme solution. Cette consultation a révélé surtout les profonds désaccords au sein des deux principaux partis politiques, et, par conséquent, n’a pu dégager une majorité en faveur d’aucune des propositions alternatives.

Dans sa contribution, Emma Bell souligne les principes qui prévalent chez les tenants du Brexit et les conséquences qui en découlent :

Bien que le Brexit soit parfois considéré par la gauche comme une opportunité de tirer un trait sur le néolibéralisme, notamment en facilitant la renationalisation des services publics, la droite du parti conservateur britannique le voit comme une vraie occasion de montrer la voie en matière de déréglementation afin de créer une utopie néolibérale au Royaume-Uni. […] Cependant, bien que la création d’une utopie néolibérale après le Brexit soit irréalisable, « le néolibéralisme réellement existant » devrait perdurer, les incertitudes économiques du Brexit plaçant les grandes entreprises dans une position de force vis-à-vis du gouvernement britannique.

L’expansion du secteur des services dans les quarante années précédant la crise de 2007, quasiment depuis l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE, a été significative. Si on ne peut imputer ce développement à l’adhésion au marché commun, la transformation de l’économie britannique suite au déclin industriel, accompagne l’expansion des échanges commerciaux avec l’Europe. Aujourd’hui, les services dominent l’économie et la vie des britanniques – les chiffres de 2016 montrent que 80 % des emplois sont dans les services publics et privés et seulement 12 % dans l’industrie, 1.5 % l’agriculture7. La place des services privés, et en particulier des services financiers, sera examinée dans des articles de la troisième partie. Louise Dalingwater analyse un aspect de l’impact du Brexit sur un pan du secteur public, le service public de santé :

L’un des défis les plus importants du post-Brexit est celui de la capacité du système britannique de santé publique (National Health Service) à retenir du personnel de santé qualifié. Le NHS a recours à des travailleurs étrangers pour combler le déficit chronique en personnel. Cet article montre pourquoi le NHS connaît actuellement une crise de recrutement et souligne comment la sortie du Royaume-Uni de l’UE pourrait aggraver le problème. Il examine ensuite l’impact potentiel du Brexit sur la présence de personnel européen dans le NHS. L’article examine pourquoi une évaluation de l’effet du Brexit sur cette crise de recrutement est difficile à effectuer. Enfin, il analyse les politiques mises en place par le Gouvernement britannique pour tenter de limiter les départs du personnel et pour remédier à la crise de recrutement.

La politique d’immigration du gouvernement conservateur aurait un effet négatif important sur l’économie, d’après des rapports officiels qu’on a tenté de garder secrets8. Si les politiques d’immigration ne sont pas directement liées à la sortie de l’UE, la perception du public et du personnel du NHS provenant de l’UE font ce lien entre les deux. Mieux contrôler ses frontières et l’immigration, on se le rappellera, fut un des arguments brandis par la campagne en faveur du Brexit.

Le Brexit et les régions à gouvernance autonome : les cas de l’Écosse et de l’Irlande du nord

  • 9 Ian Jack, « North to south, the seeds of division in Brexit Britain were sown long ago », The Guard (…)
  • 10  Sur Londres, voir Berbéri, C., « Londres : une ville plus favorable à l’euro que les autres villes (…)

Le résultat du référendum a souligné les faiblesses des relations inégales entre les différentes parties – régions et nations – du Royaume-Uni. Le décalage entre les régions anglaises ayant voté en faveur de l’UE – méridionales, prospères, cosmopolites – et les régions anglaises ayant voté en faveur du Brexit – au nord, au taux de chômage et de pauvreté élevé – reprend la division centenaire entre le nord industriel et le sud, centre administratif9, entre les régions et nations ‘périphériques’ et le centre du pouvoir, le cœur du Royaume – l’Angleterre et Londres10. Le résultat souligne également les attentes très différentes des nations composant l’Union et fait écho à l’évolution des vingt dernières années vers une autonomie plus grande de l’Écosse, mais aussi, dans une certaine mesure, du pays de Galles, et de l’Irlande du nord.

  • 11 Site officiel de l’exécutif gallois : What impact will Brexit have on the Welsh economy? 13 April 2 (…)

On s’attend à ce que l’économie galloise soit touchée par le Brexit : au niveau de son PNB, du commerce, de l’investissement et des emplois. Entre trois scénarios possibles évoqués en 2018, le plus couteux pour l’économie serait une économie sans accord avec l’UE entièrement livrée aux règlementations de l’Organisation mondiale du commerce. Le moins couteux serait le statut quo (pas de Brexit), avec un accord type CETA comme solution intermédiaire11. En accord avec ces estimations, le 4 décembre 2018, l’Assemblée galloise s’est positionnée en adoptant une motion qui rejetait l’accord obtenu par le Premier ministre britannique, et proposait que le Royaume-Uni reste au sein de l’Union douanière et du marché commun. Ce vote n’a de valeur que symbolique, mais indique, une fois de plus, l’écart entre le gouvernement britannique – Tory – et les gouvernements autonomes de ces nations, ici, l’exécutif gallois travailliste.

En Écosse, on est tout aussi préoccupé par les retombés économiques de la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Selon Gilles Leydier :

Le débat autour des enjeux économiques résultant du Brexit s’est déroulé en Écosse dans un contexte politique particulier, en raison notamment du vote largement majoritaire exprimé par les Écossais en faveur du « Remain » ; mais aussi de la revendication exprimée par le gouvernement nationaliste d’un traitement spécifique du cas écossais dans le cadre des négociations engagées avec les institutions européennes ; et, enfin, de la question posée par le rapatriement des compétences exercées conjointement par l’UE et les institutions décentralisées vers le territoire britannique.

Sa contribution « analyse comment les enjeux économiques ont alimenté le débat politique autour de l’autonomie écossaise au sein du Royaume-Uni et de la perspective indépendantiste, dans un climat général d’incertitude et d’inquiétudes multiples face aux conséquences attendues du Brexit. »

  • 12 Marie-Claire Considère-Charon, « Brexit à l’irlandaise : vers la remilitarisation de la frontière ? (…)

En Irlande du nord, la situation est compliquée par d’autres facteurs. Philippe Cauvet analyse les retombées constitutionnelles et politiques du résultat du référendum britannique dans ce territoire en des termes qui replacent le débat dans la longue durée. La frontière entre le Royaume-Uni et l’Irlande, seule frontière terrestre de chacun des deux pays, pose des difficultés qui ne sont pas seulement économiques et administratives. Elle reste une question fondamentale depuis l’indépendance de l’Irlande, il y a un siècle. Le Brexit aura des conséquences du Brexit sur les relations entre les communautés en présence, conséquences qui pourraient même aller jusqu’au retour d’un contrôle militaire de la zone frontalière12. Selon Philippe Cauvet, le problème que pose la frontière est dû aux failles inhérentes à l’accord de paix. Ces failles seraient de deux ordres, l’une étant la nature du partage des pouvoirs, qui, au lieu de contribuer à la construction de relations de confiance et d’un consensus, a renforcé la polarisation sectaire en Irlande du nord ; l’autre faille se situant au niveau de la définition constitutionnelle incomplète des rôles du Royaume-Uni et de l’Irlande comme co-garants de l’Accord du Vendredi Saint.

  • 13 European Committee of the Regions, Assessing the exposure of EU27 regions and cities to the UK’s wi (…)

En élargissant la perspective au-delà des régions britanniques, le Brexit ne sera pas sans conséquences pour plusieurs régions européennes ayant un fort niveau d’échanges commerciaux avec le Royaume-Uni. Selon un rapport de mars 2018 par le Conseil européen des régions, à part les régions irlandaises, qui seraient impactées au même niveau que le Royaume-Uni, en raison de leur forte intégration économique, des régions néerlandaises, belges, françaises (la Bretagne et les Hauts-de-France particulièrement dans le domaine de la pêche), mais aussi italiennes et espagnoles, seraient particulièrement exposées aux conséquences économiques du retrait du Royaume-Uni de l’UE. Le rapport détaille les secteurs économiques qui seraient les plus touchées : les secteurs de l’automobile, l’agriculture, l’alimentaire, la chimie et l’industrie13.

Le Brexit et le secteur de la finance

Un secteur en particulier au Royaume-Uni, celui de la finance, a été un des premiers à se soucier des effets du Brexit sur les échanges. C’est ainsi que trois articles se penchent sur les questions financières – en examinant tour à tour l’impact sur la prédominance de la « City » dans la finance mondiale, sur les relations trilatérales Royaume-Uni – Europe – États-Unis, et sur les conséquences monétaires pour l’ensemble.

  • ‘Next Steps in the “Special Relationship” – Impact of a US-UK Free Trade Agreement’, Testimony by D (…)
  • La ville globale – New York – Londres – Tokyo, chez Descartes, 1996. Voir le résumé de son parcours (…)

 « Depuis des décennies, le Royaume-Uni a été le portail stratégique vers l’UE pour les entreprises et institutions financières américaines14 » selon Daniel S. Hamilton, professeur à John Hopkins University, specialiste des relations commerciales entre l’Union européenne et les États-Unis. C’est ainsi que les relations entre les Londres et New York, centres financiers historiques, villes « bi-moteurs de l’économie mondiale » selon l’expression de Saskia Sassen15, sont l’objet de l’article de Martine Azuelos :

Alors que le danger que représente le Brexit pour Londres en tant que place tournante de la finance mondiale a suscité beaucoup d’inquiétudes, ses effets potentiels sur les liens étroits existant entre Londres et New York, et que suggère la création du néologisme « NY-LON », ont fait couler beaucoup moins d’encre. C’est de cette deuxième question que traite cet article, en la replaçant dans le contexte plus large des débats sur la « relation spéciale » entre l’économie du Royaume-Uni et celle des Etats-Unis et sur le rôle des places financières dans le processus de mondialisation. La première partie met l’accent sur la centralité des investissements directs étrangers (IDE) et de la finance dans la relation entre les deux économies nationales et sur le rôle qu’ont joué les deux places de Londres et de New York dans la mondialisation. La deuxième partie définit « l’espace de flux » constitué par les deux villes globales jumelles et les fondements institutionnels qui sous-tendent ces flux en s’attachant à démontrer que la mondialisation est « enchâssée » dans l’espace que constitue NY-LON et dans les institutions qui s’y sont développées. En se fondant sur ce cadre d’analyse, la troisième partie fournit quelques pistes permettant de comprendre quels pourraient être les effets du Brexit sur NY-LON et sur la mondialisation.

Se centrant plutôt sur Londres, l’article de Nicolas Sowels souligne les principaux défis posés par le Brexit aux services financiers basés au Royaume-Uni et les défis qui existent également pour l’Union européenne. Il soutient que :

« les institutions financières ayant anticipé la possibilité d’un Brexit sans accord, les risques les plus graves d’instabilité financière sont moindres. Cependant, à long terme, le Brexit soulève des problèmes réglementaires importants, car l’accès au marché européen fondé sur « l’équivalence » sera beaucoup plus difficile que l’accès automatique actuel fondé sur la reconnaissance mutuelle et les « droits de passeport ». Ce processus engendrera des côuts pour le Royaume-Uni comme pour l’UE. »

Les risques d’instabilité économique pourraient être évitées par la planification, pour l’instant, laissée aux bons soins des entreprises, mais peu assurée par le gouvernement, préoccupé par l’obtention d’un accord sur les conditions de sortie.

  • 16 Report by the Comptroller General and Auditor General. Cabinet Office: Civil Contingencies Secretar (…)

À partir de juin 2018 – certains diront tardivement – le gouvernement a affecté un nombre important de fonctionnaires (6,000) à cette tâche, nommée ‘Operation Yellowhammer’, à laquelle 1.5 milliard de livres sterling ont été alloués. Devant la possibilité grandissante d’une sortie sans accord avec l’UE, un rapport établi par les services d’audit, publié en mars 2019, fait état des zones de risques de perturbation pour lesquels des plans devaient être mis en œuvre : les transports, les frontières (personnes et marchandises), la santé, l’énergie (et autres industries « critiques », dont les télécommunications), l’alimentation et l’eau, les britanniques dans l’UE, le droit, la finance, l’Irlande du nord, les territoires outre-mer et dépendances britanniques (y compris Gibraltar), la sécurité nationale16. On notera que plusieurs de ces domaines (droit, santé, finance, Irlande du nord) font l’objet d’analyses dans ce numéro.

Adoptant encore cette double perspective d’analyse des conséquences intérieures et extérieures de la sortie du Royaume-Uni de l’UE, Christian Aubin et Ibrahima Diouf analysent « Les conséquences monétaires du Brexit » pour le Royaume-Uni, pour l’Union européenne, et pour la zone euro :

« Même si le Royaume-Uni n’appartient pas à la zone euro, le Brexit a des conséquences monétaires qui ne doivent pas être ignorées. Les inquiétudes liées à la sortie de l’UE ont fortement affecté la monnaie britannique. L’impact prévisible du Brexit sur l’activité économique conduit la Banque d’Angleterre à adapter sa politique monétaire pour arbitrer entre stabilité monétaire et stabilité réelle. Enfin, la fragmentation financière induite par le Brexit peut entraîner un dysfonctionnement de la zone euro. »

Dans cette perspective, peut-on encore parler d’une économie « nationale » ? Le discours politique concernant la question de souveraineté nationale semble bien faible lorsqu’on se rend compte de cette imbrication des économies. Le paradoxe réel que l’ensemble de ces contributions souligne est celui de la difficile réconciliation entre, d’une part, l’indépendance et la souveraineté nationale, et, d’autre part, l’interdépendance et les échanges commerciaux dans l’économie mondialisée, et, en fin de compte, entre le politique et l’économique.

Notes:

1 Voir par exemple, Dominic Sandbrook, dans le quotidien conservateur, le Daily Mail, 31 janvier 2011, « The day Britain lost its soul. How decimalisation signalled the demise of a proudly independent nation ».

2 Timothy Whitton (dir.), Le Royaume-Uni de Theresa May, Observatoire de la société britannique, 21, 2018. Signalons également deux numéros de la Revue française de civilsation britannique : Karine Tournier-Sol (dir.) Le Référendum sur le Brexit du 23 juin 2016, Revue française de civilisation britannique, XXII-2, 2017 ; Stéphanie Bory, Fiona Simpkins, Le Brexit et les élections législatives britanniques de 2017, Revue française de civilisation britannique, XXIII-2, 2018.

3 Les coordinateurs de ce numéro adressent leurs remerciements aux laboratoires MIMMOC (EA 3812) et CECOJI (EA 7353) de l’Université de Poitiers, au Centre de recherches en civilisation britannique (CRECIB) et aux collègues qui ont participé à la journée d’études tenue à la Maison des Sciences de l’Homme et de la Société de Poitiers (USR 3565).

4 Les auteurs des articles dans ce numéro se trouvent dans la même position – bien moins grave certes – que les britanniques, chefs d’entreprise, simples citoyens, vacanciers, qui ont dû remettre sans cesse des décisions importantes devant l’impossibilité de prédire l’avenir ou de savoir quelle réglementation sera en vigueur à court ou à moyen terme.

5 https://www.theguardian.com/politics/2018/dec/30/food-prices-to-finance-what-a-no-deal-brexit-could-mean-for-britain.

6 Mike Hawes, président de la Society of Motor Manufacturers and Traders, Colin Stanbridge, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Londres, The Guardian, 15 janvier 2019 ; Tom Enders, Airbus CEO urges UK decision makers to avoid no-deal Brexit, Airbus, 24 January 2019, https://www.airbus.com/search.video.html?page=3&lang=en&newsroom=true.

7 https://www.bls.gov/emp/ep_table_201.htm.

8 Peter Walker and Anushka Asthana, « Second Brexit analysis leak shows harm of tighter migration rules », The Guardian, 31 janvier 2018.

9 Ian Jack, « North to south, the seeds of division in Brexit Britain were sown long ago », The Guardian, 2 février 2019.

10  Sur Londres, voir Berbéri, C., « Londres : une ville plus favorable à l’euro que les autres villes du Royaume-Uni ? », Observatoire de la société britannique [En ligne], 11 | 2011, http://journals.openedition.org/osb/1187 ; DOI : 10.4000/osb.1187.

11 Site officiel de l’exécutif gallois : What impact will Brexit have on the Welsh economy? 13 April 2018, https://seneddresearch.blog/2018/04/13/what-impact-will-brexit-have-on-the-welsh-economy/. ″The scenario simulations reveal that Brexit will lead to the imposition of costs, either through the imposition of tariffs or the loss of preferential access to the single market. The impact on the Welsh economy will be felt via reductions in GDP, GDP per capita, trade, investment and employment. The least costly outcome for Wales is if the status quo can be held to for as long as possible. The next best or next least worst is the conclusion of a CETA type agreement by the EU. The most costly is a Brexit based on WTO rules.

12 Marie-Claire Considère-Charon, « Brexit à l’irlandaise : vers la remilitarisation de la frontière ? », Observatoire de la société britannique [En ligne], 22 | 2018, mis en ligne le 01 mai 2019, consulté le 02 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/osb/2721; DOI : 10.4000/osb.2721.

13 European Committee of the Regions, Assessing the exposure of EU27 regions and cities to the UK’s withdrawal from the European Union, ECON Commission, 14 March 2018.

14 ‘Next Steps in the “Special Relationship” – Impact of a US-UK Free Trade Agreement’, Testimony by Dr. Daniel S. Hamilton, U.S. House of Representatives, Joint Hearing by the Subcommittee on Terrorism, Non-Proliferation and Trade Subcommittee on Europe, Eurasia and Emerging Threats of the Committee on Foreign Affairs, February 1, 2017, p. 4.

15 La ville globale – New York – Londres – Tokyo, chez Descartes, 1996. Voir le résumé de son parcours dans l’éloge prononcé lors de l’attribution du Doctorat honoris causa à l’Université de Poitiers : https://journals.openedition.org/mimmoc/585.

16 Report by the Comptroller General and Auditor General. Cabinet Office: Civil Contingencies Secretariat. Contingency preparations for exiting the EU with no deal. National Audit Office, HC 2058, 12 March 2019. Suivant le report, en avril 2019, de la date de sortie de l’UE au 1er novembre, les fonctionnaires detaches à la planification des mesures d’urgence ont été renvoyés à leur ministères d’origine, et la planification d’urgence abandonnée. Richard Johnstone, ‘Brexit: Whitehall churn means government may never be as ready again for no deal, says IfG’, Civil Service World, 5 juin 2019.

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Pour citer cet article

Référence papier

Susan Finding, « Introduction
Brexit, souveraineté nationale et mondialisation », Observatoire de la société britannique, 24 | 2019, 15-28.

Référence électronique

Susan Finding, « Introduction
Brexit, souveraineté nationale et mondialisation », Observatoire de la société britannique [En ligne], 24 | 2019, mis en ligne le 01 mai 2020, consulté le 15 janvier 2021. URL : http://journals.openedition.org/osb/3146 ; DOI : https://doi.org/10.4000/osb.3146

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Printemps des Humanités numériques UFR Lettres et Langues Poitiers Brève numérique n°5 Le Fonds Dubois & les humanités numériques: l’exposition virtuelle

Brève numérique n°5

Le Fonds Dubois & les humanités numériques: l’exposition virtuelle

Qui était Auguste Dubois? Licencié ès lettres en 1886, reçu docteur de la faculté de droit de Lille en 1893, il fut d’abord chargé de cours à la faculté de droit de Lille, avant de devenir professeur agrégé à la faculté de droit de Poitiers. Son enseignement a porté dès le début sur l’économie politique (doctorat) et l’histoire des doctrines économiques. En 1903, il publiait le premier tome de son Précis de l’histoire des doctrines dans leurs rapports avec les faits et les institutions, un ouvrage qui reste un exemple de méthode scientifique et de critique économique. Découvrez le parcours de cet intellectuel et son rôle dans l’histoire des idées, de l’histoire économique et sociale des XVIIe-XVIIIe s. en France et au Royaume-Uni à travers la présentation de Susan Finding (MIMMOC EA 3812), Elodie Peyrol-Kleiber (MIMMOC, EA 3812) et Anne-Sophie Traineau Durozoy (Conservatrice, SCD, UPoitiers).

Le projet en vidéo.

Pour en savoir plus: https://dubois.hypotheses.org/

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11 Bibliographie : L’Angleterre au XVIIe siècle et la ‘Glorieuse Révolution’

11 Bibliographie : L’Angleterre au XVIIe siècle et la ‘Glorieuse Révolution’

Le catalogue d’ouvrages en anglais du Fonds Dubois peut être consulté ici : Fonds Dubois: ouvrages en langue anglaise, traduits de l’anglais ou publiés en Grande-Bretagne [PDF – 439 Ko]

 

En français :

COTTRET, Bernard, La Glorieuse Révolution d’Angleterre, 1688, Paris, Gallimard/Julliard, Collection Archives, 1988, Collection Folio, 2013.

MARX, Roland, L’Angleterre des Révolutions, Paris, Colin, 1971.

POUSSOU, Jean-Pierre, Les Iles Britanniques, les Provinces-Unies, la guerre et la paix au XVIIe siècle, Paris, Economica, 1991.

Ouvrages en langue anglaise :

*Ouvrages faisant partie de l’acquisition MIMMOC Région Poitou-Charentes 2013 dans le cadre d’un Appel à financement documentation.

ALEXANDER, J. M.,  MACLEOD C., Politics, transgression and representation at the Court of Charles II, New Haven, Yale, 2007   FM 23994

*Atlas of British Social and Economic History Since C.1700 Rex Pope F 311217

*ATACK, J., NEAL, L., The Origins and Development of Financial Markets and Institutions: From the Seventeenth Century to the Present Cambridge, CUP, 2009 F311381

*BLISS, R.Restoration England: Politics and Government 1660-1688, London, Methuen, 1982. FB 198371

CLARKE, George, The Later Stuarts 1660-1714, Oxford, Clarendon, 1956 (1st ed. 1934).

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*DE KREY, Gary S. Restoration and Revolution in Britain: A Political History of the Era of Charles II and the Glorious Revolution, London, Palgrave, 2007.

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DUNN, Mary Maples, William Penn, Politics and Conscience, Princeton, Princeton University Library, 1967.

*FINKELSTEIN, Andrea, Harmony & Balance, an intellectual history of seventeenth-century English economic thought, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2000. F 311362

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SWEDENBURG, H.T. England in the Restoration and early eighteenth-century: essays on culture and society, Berkeley, UCLA Press, 1972. R 235025-2

Ouvrages disponibles à la MSHS (Fonds MIMMOC):

BLACK, Jeremy, Eighteenth-Century Britain, 1688-1783, Basingstoke, Palgrave, 2001. 941.07 BLA

CRAGG, Gerald R. The Church and the Age of Reason, 1648-1789, Harmondsworth, Penguin, 1960. 270.7 CRA

GREGORY, Jeremy, STEVENSON, John, Britain in the Eighteenth Century, 1688-1820, London, Longman, 2000. 941.07 GRE

JONES, J.R., Britain and Europe in the Seventeenth Century, London, Arnold, 1966. 942.06 JON

PINCUS, Steven, 1688, The First Modern Revolution, New Haven, Yale University Press, 2009. 941.067 PIN

PINCUS, Steven, England’s Glorious Revolution, 1688-1689, Bedford, St Martin’s, Boston & New York, 2006. 941.067 PIN

10 Les Pays bas – le modèle maudit? L’Angleterre au XVIIe siècle

10 Les Pays bas – le modèle maudit ? (exposition virtuelle « La glorieuse révolution d’Angleterre 1688 » dans le Fonds Dubois)

(Les côtes d’ouvrages FD et autres sont les références du Fonds Dubois)

Si la Hollande est un exemple de tolérance – Locke y avait trouvé refuge et inspiration pour son Traité -, les Provinces-Unies sont également un exemple de gouvernement efficace, mais aussi un rival commercial de taille. On s’étonne que l’Angleterre possède de nombreux avantages naturels et prédit une révolution industrielle et la domination du globe, mais qu’elle soit néanmoins toujours inférieure à la Hollande dans le domaine du commerce. [FD2258  vol.2] Si la France a l’avantage des richesses naturelles – y compris sa population – la Hollande a l’avantage du savoir-faire, ce qui rend ce petit pays aussi puissant que les grands (Angleterre et France). [FD 2303]  Les traités publiés autour de 1670 cherchent à comprendre comment les hollandais ont fait dominer leur emprise commerciale. [FD 2276] comment sans les avantages d’une économie domestique aussi florissante que l’Angleterre, ils « dépassent les anglais en maintes choses ». [FD 2269]

La concurrence hollandaise en matière de transport maritime fut l’objet principal des lois de navigation anglaises de 1651, 1660, 1663, 1670 et  1673. Les lois anglais qui interdisent, entre autres, aux hollandais de transporter des produits anglais, ou à destination de l’Angleterre, n’ont pas empêché les Pays-bas de prospérer. Le zénith de la domination hollandaise du commerce maritime se situe en 1672 (Israel, 1989). Les auteurs sont envieux de ce rival exemplaire. On prend exemple sur leurs manufactures de lin, où les nécessiteux sont mis à l’œuvre. Les hollandais gèrent leur commerce de façon exemplaire, l’ont libéré des contraintes, ce qui semblait avoir contribué à la prospérité générale du pays.

La cause fondamentale des guerres anglo-hollandaises (1652-4, 1665-7) « pour obtenir les faveurs d’une maîtresse appelée Commerce » [FD 2255] fait donc acquérir aux anglais des possessions hollandaises en Amérique du nord, notamment l’acquisition de la Nouvelle Amsterdam en 1664, rebaptisé New York, en l’honneur du frère du roi Charles II.

« Nieuw Amsterdam op t eylant Manhattans. » [Nouvelle Amsterdam et l’île de Manhattan] Scale: ca. 1:3,300,000 Nicolaes Visscher : Novi Belgii Novæque Angliæ: nec non partis Virginiæ tabula multis in locis emendata / per Nicolaum Visscher nunc apud Petr. Schenk Iun. (1685) (Bibliothèque du Congrès) Libre de droits.

 

 

9 La France – l’ennemi ami? 1688

9 La France – l’ennemi  ami? (exposition virtuelle « La glorieuse révolution d’Angleterre, 1688 »  dans le Fonds Dubois)

(Les côtes d’ouvrages FD et autres sont les références du Fonds Dubois)

Le commerce est à la fois le moyen de contrer les maux internes, mais aussi de combattre l’influence étrangère. L’Angleterre se compare sans cesse à ses deux rivaux continentaux : la France et la Hollande. Ainsi le commerce devient un instrument, le moteur et la raison d’être des relations extérieures. Les problèmes internes – chute des loyers, manque d’argent, thésaurisation des richesses, investissements dans le bâtiment avec la reconstruction de Londres – sont pointés par les analystes, avant de proposer des remèdes [FD 385], [FD 2229, 2211, 2293] qui selon plusieurs passent par les monopoles commerçantes et la participation dans leurs actions.

La France, pays catholique, soutenait la monarchie anglaise Stuart – non sans motifs ultérieurs – et accueillit les réfugiés royaux successifs : pendant la République, le prince Charles et son frère Jacques, futurs rois; après la Révolution, à nouveau Jacques, mais aussi son fils, le prince de Galles. Ainsi dans les traités de commerce, dans les almanachs, dans les revues de l’état du pays, on retrouve la liste, parfois encyclopédique, des régions avec lesquelles les marchands anglais traitent, avec toujours présentes et en bonne place, la France et la Hollande.

L’exemple le plus célèbre de ce genre de littérature est l’ouvrage d’Edward CHAMBERLAYNE  (1616-1703)  Angliae Notitia ou l’état présent de l’Angleterre, publié en 1669. [FD 2303] Le succès de cet ouvrage qui avait pris comme modèle le (deux éditions supplémentaires dans l’année, le neuvième en 1676) est sans doute dû à plusieurs facteurs. D’une part, ses connaissances et connexions : l’auteur avait voyagé à travers l’Europe pendant la République. À son retour à la restauration en 1660, il devint secrétaire du 1er comte de Carlisle et l’accompagnait dans ses missions diplomatiques. Chamberlayne, devint en 1679 le précepteur du fils illégitime du roi Charles II, et fut chargé d’enseigner l’anglais au Prince George de Danemark, futur consort de la princesse Anne (1683) et beau-frère de William et Mary. D’autre part, l’essor du commerce et le besoin d’œuvres pédagogiques ont dû contribuer au succès d’auteur. Ayant été inspiré par L’Estat Nouveau de la France (1661), ce livre fut le sujet de plagiat par Guy Miège, The New State of England (1691), encore preuve du succès du genre.

Charles Howard, député, membre de la puissante famille Howard, 1er compte de Carlisle, patron de Chamberlayne. Son petit fils sera nommé First Lord of the Treasury  Privy Counsellor, Earl Marshal par William et Mary, et, à la mort de la reine Anne, Lord Justice.

Après 1688, la guerre intermittente, appelée guerre de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697), par laquelle l’Angleterre, les Provinces-Unies, l’Espagne et la Sainte Empire s’unirent pour contrer les  ambitions de Louis XIV, amène une autre lecture des relations avec la France. La France – avec l’Espagne – est l’exemple même de la monarchie « universelle » – pour ne pas dire absolue -, selon DAVENANT, dans son traité de relations internationales De l’équilibre des pouvoirs (entre les nations), Du droit de la guerre, de la paix et des alliances, 1701. [FD 2445] Si pour lui « l’Angleterre a toujours tenté de tenir l’équilibre en Europe », la France représente l’allié du catholicisme ennemi. Associant forme de gouvernement et supériorité morale, ce sont précisément les droits et libertés d’un peuple libre, que les anglais peuvent opposer au nombre, richesses et capacité militaire de la France. [FD 2308]

La signature du Traité de Ryswick (1697)

Les persécutions françaises contre les Huguenots (Révocation de l’Édit de Nantes, 1685) sont dénoncées pour leur impact négatif sur l’économie française – de nombreux tisserands de soieries et autres artisans du luxe ont trouvé refuge à Londres (et au Pays bas). Une certaine crainte est présente dans l’ouvrage de SOULIGNE, protestant français réfugié en Angleterre, [FD 2320] la France pourraient encore renverser Guillaume et Mary et les Jacobites retourner sur le trône d’Angleterre. Mais PETTY, rassure par ses calculs logiques et arithmétiques, qu’en raison d’obstacles naturels, la France ne pourra jamais être plus puissant que les anglais ou les hollandais en mer. [FD 2461] D’ailleurs, par le Traité de Ryswick (1697), Louis XIV reconnut la légitimité de Guillaume et Mary.

8 Les conditions sociales en Angleterre au 17e siècle : pauvreté, éducation

8 Les conditions sociales en Angleterre au 17e siècle :  La pauvreté et l’éducation

(exposition virtuelle « La glorieuse révolution d’Angleterre, 1688 » dans le Fonds Dubois)

Si la présence de pauvres et de vagabonds étaient visible, les causes de la pauvreté – le coût élevé des denrées (1693-1698), l’infirmité ou la malchance, le manque de travail, l’appel des villes et centres de manufacture – étaient peu reconnues.

L’oisiveté des pauvres, résultat de leur condition, était jugée cause de leur malchance.

« Il y a deux sortes de pauvres » : ceux qui étaient prêts à travailler, ceux qui préféraient faire la manche, conclut Sir Francis Brewster  New essays on trade, (1ère édition 1695) daté 1702. [FD 1961]

Depuis les Tudor, les paroisses – unité d’administration civile – devaient secourir les malheureux, financé par un impôt local. Dans certaines villes des œuvres charitables financées par des dons leur sont destinées. [FD 1049] et l’on autorisa la construction d’hôpitaux et et de « maisons de travail » pour employer et entretenir les pauvres de la ville.  [FD 1049]  [FD 1049]

À Bristol, le marchand [d’esclaves] et philanthrope, Sir Edward Colson (1636-1721), mercier et membre de la Royal Africa Company, Tory et Anglican convaincu, fit bâtir des maisons d’aumône (Almshouses), [FD 384]

 

 

Some proposals for the imployment of the poor / Thomas Firmin.- Londres : J. Grover, 1681 (Poitiers, Bibliothèques universitaires, Fonds ancien, FD 2300)

 

 

Les propositions pour des « maisons de travail », qui corrigeraient l’oisiveté, et ses conséquences déshonorables, le vagabondage et la mendiance, leur fournirait un travail qui bénéficierait la nation, sont  nombreuses à la fin du 17e siècle. [FD 2247] [FD 2330] [FD 2248]

Sir Matthew HALE (1609-1676), Président de la Haute-Cour de Justice, associe la prospérité du pays, le commerce de la laine, la rivalité commerciale avec la France et la Hollande, à sa proposition pour de telles institutions.  [FD 2288]

Peu vont jusqu’à proposer un système d’assurance – tel celui en place contre le feu, ou la perte des biens et des navires [Lloyds] – contre la pauvreté causée par la maladie, la mort d’un membre de la famille. [FD 345]

L’éducation

Former et fournir des travailleurs qui aideraient à relever l’industrie domestique dans ces maisons de travail, mais aussi en général, devient ainsi une préoccupation. [FD 2302] Des considérations sur l’éducation fleurissent dans ces ouvrages destinés à trouver des remèdes aux maux du pays : collège industriel, [FD 2283], académies [FD 345], instruction des femmes.  [FD 2283]

Certains ouvrages contiennent de véritables traités sur l’éducation des enfants, [FD 2283 ]  ou encore sur la nécessité de bien rémunérer les maîtres d’école. [FD 2305].

Mais le plus influent fut Locke, dont pensées sur l’éducation, publiées en 1693 [Jm 31-3] bien que destinées à une famille aristocrate, furent largement diffusées. Locke préconise une éducation pratique, ancrée dans les sciences et les techniques, dans sa langue maternelle (et non le latin) où apprendre serait un plaisir pour l’enfant. Les enfants des pauvres pourraient être scolarisés dans des écoles paroissiales où ils apprendraient l’éthique du travailOn the Poor Law and Working Schools » (1697).

La condition féminine

S’il vaut mieux traiter les enfants, tout en les préparant à une dure vie de labeur, il est  également proposé de mieux traiter les femmes. [FD 2300]

Au lieu de les condamner pour sorcellerie, ou de les maltraiter, les hommes devraient être jugés s’ils battaient leur femme. [FD 2302]

Elles devaient pouvoir bénéficier de soins au moment de leur  « travail » d’enfantement, et, on proposa même un ordre laïc d’enseignantes (vierges) qui se consacreraient à l’éducation pour le bien de tous.  [FD 2293]


 

7 Les compagnies marchandes anglaises au 17e siècle et Sir Josiah Child

7 Les compagnies marchandes (exposition virtuelle « La glorieuse révolution d’Angleterre, 1688 » dans le Fonds Dubois)

Les monopoles privés accordés par charte royale aux associations de marchants-aventuriers associés – finançant leurs entreprises par des actions – assuraient la majorité du commerce extérieur. Leurs noms indiquent les zones exclusives : Levant, Barbary (Afrique du nord), South Sea. La Compagnie des Indes de l’Est (rivale de la Compagnes des Indes orientales, française, et de la Compagnie hollandaise des Indes) avait augmenté son emprise sur le commerce avec l’Asie, notamment l’Inde, ajoutant le coton tissé (calico) au poivre, principale marchandise avant 1670.

Le coton devint rapidement une étoffe favorite, remplaçant les lainages et lins plutôt épais et rêches. Les producteurs et négociants de laine anglaise, exportation principale du pays, [FD 2388] manifestèrent leur désarroi et exprimèrent leur désaccord avec le lobby de la Compagnie des Indes de l’Est, qui cherchait à augmenter les importations en Angleterre [FD 2067] au détriment de la production domestique : la moitié des produits importés étaient consommés en Angleterre et font du tort aux produits fabriqués par les Anglais, se plaignit l’un, en prédisant le déclin du pays [FD 360] C’est ainsi qu’on répliqua avec étonnement aux pamphlets qui demandaient encore plus de liberté du commerce pour la Compagnie des Indes. [FD 2067]

Mais les membres de la Compagnie des Indes n’étaient pas les hérauts du libre-échange sans bornes. Tout au plus, elle demandait que le marché anglais soit encore plus ouvert à ses importations. La discussion permit aux uns et aux autres d’avancer les arguments en faveur d’un côté du libre-échange, et de l’autre d’une politique d’intervention de l’état dans le commerce.

Comme les arguments soutenant la laine domestique contre la soie étrangère, une préférence nationale est mis en avant : le luxe inutile détruit l’industrie et l’emploi réel, et rend oisif et dépendant ses habitants. Dans ces discours, les débuts d’une assimilation entre le protestantisme labourant et le capitalisme naissant sont visibles dans les théories économiques émergeantes dans le Royaume bientôt uni. Cependant, ce qu’on appellera plus tard le libéralisme économique est combattu par ceux qui lui opposent l’intervention de l’Etat pour protéger l’industrie anglaise.

  1. Sir Josiah Child, 1630-1699

Devenu détenteur de parts dans la Compagnes des Indes, membrre du comité directeur à partir de 1677 et gouverneur à partir de 1681, Sir Josiah CHILD  domine la compagnie. Dans son journal (16 mars 1683), le mémorialiste John EVELYNE (1620-1706) le qualifie d’ « avare sordide ».

Les ouvrages de Child sur le commerce défendent le commerce en général, et le commerce avec les Indes plus particulièrement : « le plus national de tous les commerces étrangers » [FD 1192] La prospérité de l’économie [FD 368] serait en partie due à sa contribution. Il réfute les dires des critiques de la Compagnie qui accusent celle-ci de contribuer à la pénurie d’espèces par l’exportation de l’or et de l’argent pour payer des importations de luxe – importations qui de plus ruinent l’industrie domestique de la laine. Selon lui, ce serait les épargnants qui retirent l’argent de la circulation, et les impôts qui envoient l’argent par wagons entiers à Londres. Selon lui, les Actes de navigation protectionniste ne sont pas dans l’intérêt du commerce… de la Compagnie.

Si Child fustige les monopoles dans ses œuvres – ce qui a fait croire à tort qu’il était l’un des pères du libéralisme économique – ce n’était que pour attaquer les Compagnies rivales. De nombreuses pamphlets montrent les débats que la Compagnie des Indes suscitait : allégations par d’autres Compagnies marchandes qu’elle enfreignait leurs privilèges [FD 171] ou encore de corruption [FD 2384] D’autres analysent le commerce avec les Indes en polémiquant. [FD 2319]

6 Daniel Defoe et le commerce

6 Daniel Defoe  1660-1731 (exposition virtuelle « La glorieuse révolution d’Angleterre, 1688 » dans le Fonds Dubois)

Defoe fut éduqué dans une académie protestante faisant partie de la mouvance dissidente. Il participa à la rébellion de 1685 (dite Monmouth) contre Jacques II. Marchand et spéculateur, mais aussi journaliste, il est actif après le règne de Guillaume et Marie. Defoe a néanmoins commencé sa carrière de pamphlétier en 1697, en défendant à la fois le roi et son Président des Communes, puis ministre principal au début du règne d’Anne, Sir Robert Harley, Conte d’Oxford, (1661-1724), qui engagea Defoe comme polémiste politique au solde du parti Whig. C’est ainsi qu’il rédige An Essay Upon several Projects (1697) [1702] [FD 345].

Defoe se fit remarquer en premier en pourfendeur de ceux qui décriaient Guillaume III, rustre hollandais, en démontrant que l’idée d’un « anglais de pure souche » était une fiction :

« Mais lorsque je vois que courent les rues libelles et invectives à l’encontre des Hollandais, pour la simple raison qu’ils sont étrangers ; lorsque je vois d’insolents pédants et autres rimailleurs de ballades accabler le roi de reproches et d’insultes au prétexte qu’il emploie des étrangers et qu’il est lui-même étranger, je m’avoue amené par ce spectacle à rappeler ses propres origines à notre peuple et, par-là, lui démontrer combien cela nous couvre de ridicule, dans la mesure où, s’agissant d’Anglais ab origine, nous nommes en fait tous étrangers. » (Préface, L’anglais de race pure, 1700)

Les principales idées de Defoe sur la liberté d’expression, la propriété intellectuelle, la censure, sur l’exclusion des protestants dissidents de la société civile, et sur l’immigration et la xénophobie, reflètent les débats de l’époque. Il fut lui-même cloué au pilori en 1703 pour un pamphlet satirique considéré comme séditieux, où pour en finir avec la dissidence, il propose leur annihilation : The Shortest-Way with the Dissenters; Or, Proposals for the Establishment of the Church, 1702, et commet le crime de lèse-Eglise en ridiculisant les High Tories, Anglicans. Son « Hymne au pilori » qui tourne à nouveau en dérision la punition, appliquée aux plus nobles et aux les plus honnis, est vendu à la foule venue le châtier.

Journaliste, son récit sur le commerce et les manufactures d’Angleterre, tout comme son journal de voyages à travers le pays, et son travail d’investigation et de témoignage (A Journal of the Plague Year, 1722), nourrissent ses œuvres de fiction pour lesquelles il est renommé. Le héros éponyme de Robinson Crusoe devient ainsi pour Karl Marx l’archétype du capitaliste impérialiste – avec une petite flèche envers le peuple chez qui Marx avait trouvé refuge.

« Notre ami Robinson apprends vite par expérience, et ayant réussi à récupérer une montre, un livre de bord, une plume et de l’encre de l’épave, il commence, comme tout britannique de naissance, par faire un inventaire des objets d’utilité qu’il détient, des opérations nécessaire pour les produire, et enfin, du temps de travail que ces objets lui ont coûté en moyenne. » Le Capital, Vol.1, 1ère partie.

L’ouvrage que publia Defoe en 1726, The Complete English Tradesman [FD 1727] est à la fois descriptif et prescriptif. Un nombre d’ouvrages grandissant aidait les commerçants à comprendre le métier. Faisant le tour des techniques de commerce, Defoe défend le commerce comme essentiel à la nation, le système de commerce anglais comme supérieur à tout autre, et la noblesse de la classe des commerçants, point inférieure aux autres rangs sociaux. L’expansion du commerce à l’étranger augmente le commerce domestique, crée des emplois et de la demande, ce qui augmente la production et améliore les salaires.

Comme pour John Locke, les liens entre le libéralisme politique et économique, entre le soutien à Guillaume III et une théorie de l’économie, sont manifestes, au moment où on cherchait à expliquer et comprendre les mécanismes du pouvoir et des marchés – car les liens entre propriété et pouvoir, richesse et  était évident en ce fin de XVIIe siècle. La force du Royaume protège la couronne, l’Eglise, l’Etat, les Lois, le Commerce et les Libertés. La force du Royaume provient de ses richesses et de son commerce. [FD 2235]  Les mêmes sentiments se retrouvent vingt ans plus tard,  « Les bases de la richesse du royaume sont la Terre, les Manufactures, et le Commerce extérieur, ceux-ci sont les Pilliers … » [FD 384]

Au total, une vingtaine de pamphlets et d’ouvrages anciens traitant de sujets économiques se trouvent dans le Fonds Dubois.Fonds Dubois: ouvrages en langue anglaise, traduits de l’anglais ou publiés en Grande-Bretagne [PDF – 439 Ko]

9 Le commerce

Le commerce est la façon dont « un Pays, relativement petit et avec une Population peu nombreuse, peut par leur Situation, Commerce et Politique valoir en Richesse et en Force, un Peuple et un Territoire bien plus grands »  confirme William PETTY, en 1690. [FD 2418]

Les colonies

Les produits importés en Angleterre à la fin du XVIIe siècle viennent du continent (soies, vins, lins…), des colonies anglaises (le tabac de Virginie, le sucre de Barbade et Jamaïque, îles nouvellement acquis), ou des Indes, commerce contrôlé par des monopoles (les épices (poivre), et le coton). Les lois sur la navigation interdisent l’utilisation de transporteurs autres qu’anglais, et le commerce entre les colonies – toute marchandise doit passer par l’Angleterre avant d’être réexpédiée. La production du tabac en Jamaïque est protégée par l’interdiction de cultiver la plante sur le sol anglais.

La différence entre les colonies américaines au nord et dans les Caraïbes -respectivement les pèlerins puritains respectables, des flibustiers et des marchands, des opposants au roi Charles II exilés à son accession, dans les derniers, [FD 368]  permet à certains de préconiser une forme d’autonomie politique aux premiers, leur permettant de réunir des représentants lors une assemblée annuelle. [FD 2455]

Indication de la place de l’Irlande et de l’Écosse dans les considérations dans le commerce anglais, dans un traité, elles ne viennent qu’après les plantations, signe de leur contribution moindre aux richesses du pays. [FD 1096] Voir à ce sujet l’exposition virtuel [URL: http://etat-irlande.edel.univ-poitiers.fr/exposition/lirlande-dans-le-fonds-dubois/].

Le travail contraint et l’esclavage

Les besoins en main d’œuvre dans les plantations sont tels que l’on cherche des solutions: par exemple en y envoyant les oisifs, les vagabonds, les pauvres d’Angleterre, qui seraient par la force des choses obliges de se débrouiller. [FD 384]

À partir de 1650 la pratique du commerce triangulaire, déjà pratiqué par les navigateurs, est étendue à la traite des esclaves pour répondre à la demande en main d’œuvre des colonies productrices de sucre. Pour les auteurs de l’époque, la traite n’est qu’une autre forme de commerce : on propose l’augmentation de ce commerce d’Afrique vers les Caraïbes pour répondre à la demande des colonies et des  espagnols. [FD384]  C’est l’interdiction faite aux colonistes de commercer avec des nations étrangères qui contribue à l’essor de l’esclavage et du Royal Africa Company (1662) qui ‘traitait’ environ 5000 esclaves par an dans les années 1680.

Dans le Deuxième Traité sur le Gouvernement (Ch. 3-4) Locke évoque l’esclavage, mais semble ignorait la question de l’origine des esclaves noirs vendus par ses concitoyens. Pour Locke, « l’esclavage n’est que la continuation d’un état de guerre, entre un conquérant légitime et un captif. »

 

 

 

 

 

 

5 L’économie anglaise au 17e siècle: l’argent, le crédit, la Banque d’Angleterre, les manufactures

  1. L’économie anglaise au 17e siècle (exposition virtuelle « La glorieuse révolution d’Angleterre, 1688 » dans le Fonds Dubois)

Dans les traités d’économie politique – discipline qui n’en avait pas encore ni le nom, ni le titre – de cette période, on cherche à établir avec précision des chiffres – d’où le titre de l’ouvrage de William Petty, Arithmétique politique [FD 2418] concernant le commerce, la population, [FD 2455] la douane, et l’administration grandissante servait à compiler ces quantifications.

Selon la méthode scientifique émergeante, on chercha à établir des liens de cause à effet entre les phénomènes observés (Locke, Discourse on Human Understanding, 1689) afin d’établir des lois naturelles, aussi bien en médecine, en sciences naturelles, en philosophie politique qu’en économie. Les débats se font par pamphlet interposé, le média préféré de l’époque, au moment même de la transition vers une diffusion massive de la presse quotidienne (1702 Daily Courant).

Le débat sur la progression des richesses du pays, le développement urbain – Petty publia des comparaisons de plusieurs grandes villes pour comprendre les phénomènes, parfois en version bilingue – [FD 2461] les origines de ces richesses – les biens ou le labeur (la propriété ou le mérite) – bat son plein. Le taux d’accumulation de capital, résultant des bénéfices et de l’épargne, était suffisant pour financer le commerce extérieur, la reconstruction de Londres après le feu de Londres (1666), la construction navale (les chantiers de Chatham) et pour faire baisser les taux d’intérêt. (Grassby, p.395-397).

Un résumé de l’histoire économique de l’époque vue par des analystes quatre-vingt ans plus tard (1766) est donné dans l’ouvrage, traduit en anglais de VIVANT de MEZAGUE [FD 2484].

Mais les premier sujets qui interrogèrent ces auteurs à part la croissance de la population, sont ceux de l’imposition, de l’inflation des prix, la quantité d’argent en circulation et la balance des paiements – l’argent étant exporté pour les importations, celles-ci contribuait à la pénurie souvent constatée.

  1. L’argent, le crédit, la Banque d’Angleterre

L’argent

La fonction et le rôle de l’argent – monnaie et matière – ayant une valeur intrinsèque, et/ou une valeur marchande et variable sont discutés. [FD 2314] La croissance de l’économie demandait une plus grande quantité de pièces de monnaie pour assurer l’échange de marchandises. La monnaie venant à manquer, on cherchait à diviser des pièces existantes, en les coupant  (clipp’t) [FD 2273], à utiliser le crédit et à développer des billets de banque, comme équivalent des sommes d’argent trébuchantes et sonnantes. [FD 2064].

La publication de tracts économiques par Locke de considérations sur ces sujets, fait partie d’un nombre important de pamphlets publiés en 1696, en réponse à la crise d’espèces. [FD371]

Le crédit

Avec le manqué d’argent, pour pouvoir continuer à commercer, le crédit semblait aussi nécessaire à une nation commerçante « que les liquides dans la circulation du sang dans le corps » [FD 2316] [FD 1947] Le développement des banques et la création de la Banque nationale s’ensuivent. Comprendre comment fonctionne le système devient un élément important pour les commerçants. [FD 2064].

L’investissement et l’Échange de titres

Le fiancement du commerce est obtenu par l’investissement de partenaires, et le développement de ce marché centré sur les cafés autour de la Cathédrale St. Paul à Londres, devient  l’Échange, ou créances et parts sont échangés, créant un marché nouveau, à l’origine de la Bourse. La ruelle Exchange Alley et le principal lieu de change, Jonathan’s Coffee House, sont décrits par Defoe,  Journal of the Plague Year, 1722).

On lira également sa description de la Cité, déjà devenue la métonymie de la finance (En Explorant toute l’Ile de Grande Bretagne, Lettre V, 1726 en anglais). Mais la spéculation qui était visible au tournant du siècle n’était pas du goût de tous. Les cafés de la cité étaient des lieux où des fortunes se faisaient et se défaisaient. En 1701 et 1702, Daniel DEFOE, dénonce rondement la spéculation qui s’ensuivit. [FD2385],   [FD 345].

Cinquante ans plus tard, le café est représenté comme un concentré des affaires avec de nombreuses caricatures : Britannia figure de la nation évanouie, un juif barbu, un quaker, les animaux utilisés pour décrire l’état des marchés (ours, taureau, canard).

Jonathan’s Coffee House or an Analysis of Change Alley With a Group of Characters from the Life – Inscribed to Jacob Henriques, 1763                                                  [Crédit : British Museum (Creative Commons) 1868,0808.4311, AN367356001]

 

La Banque d’Angleterre

Si on commençait à comprendre et à expliquer les mécanismes du commerce au début de l’ére du crédit et des banques au point de rédiger des vade-mecum [FD 2254] on comprenait également, dès les années 1670,  l’intérêt d’une banque centrale, qui bénéficierait aux pauvres, aux classes moyennes, aussi bien qu’aux riches, aux marins, et aux commerçants.  [FD 2239] [FD 2290]  [FD2385]

Mais ce n’est qu’en 1694 que la Banque d’Angleterre  obtient une Charte royal. Elle permit au gouvernement de trouver la somme de 1.2 million de livres, par souscription – on dirait ‘crowd-funding’ de nos jours – prêtés à un taux de 8%. La Banque fut accueillie très favorablement, « la gloire de l’Angleterre, qui allait améliorer grandement le commerce du pays ». [FD 1926]

L’un des membres fondateurs, William PATERSON (1658-1717), marchand tailleur, flibustier aux Bahamas, promoteur du projet de colonie écossaise au Panama, qui y perdit femme et enfant, devient également promoteur de l’Union des deux royaumes en 1707 – conséquence de la dette écossaise engendrée par l’aventure coloniale malheureuse.

  1. Les manufactures

La laine était l’exportation principale, et le commerce – donc de la laine – est à la base de la création des richesses, selon DAVENANT. [FD 2388] Mais la ré-exportation de biens dont l’Angleterre contrôlait le commerce (Navigation Acts) permit l’essor d’un deuxième marché d’exportation. De nombreux ouvrages fustigent le goût immodéré pour des produits étrangers : soies, vins, etc., le luxe et la mode et prônaient la préférence nationale. [FD 384]  [FD 2293]

Toute sorte de relevés des besoins (Wants), de calamités, d’améliorations et de projets sont publiés dans le but d’aider le développement du commerce, des métiers et des industries. Le pays « se languit » (Britannia languens) à cause de la chute des baux, le manque d’espèces etc. [FD 385] On propose d’éliminer la corruption, de baisser les prix [FD 2427]; d’améliorer les transports, [FD 2255] en reliant les deux fleuves principaux du royaume – la Tamise et la Severn – (mais l’auteur se plaint ouvertement que des « discours idiots dans les cafés » avaient mis fin à ces projets); de fonder des villes nouvelles de tisserands  : New Brunswick, New Harlem près de Stratford-on-Avon, ou encore, un port de pêche à l’est de Londres (Isle of Dogs) [FD 2255].

Parmi d’autres ‘projetteurs’ se trouvent Carew REYNELL, The True English Interest or an account of the chief national improvements… 1679, [FD 2245] et un certain DEFOE, An Essay Upon several Projects (1697). FD 345] D’autres relevaient la ‘désunion’ des territoires d’Angleterre – les trois législatures (Westminster, Dublin, Edinburgh) et des lois qui se chevauchent ou contredisent  comme empêchements au libre commerce [FD 2461].

 

 

4 John Locke, théoricien des droits et des libertés (1688)

  1. John Locke, 1632 – 1704 (exposition virtuelle « La glorieuse révolution d’Angleterre, 1688 » dans le Fonds Dubois)

 Portrait de Locke, dans les premières éditions des Œuvres complètes, 1714, 1722, 1727.   [Jm 31-1, Fonds Dubois]

Fils d’un petit propriétaire qui avait servi dans l’armée des parlementaires pendant la guerre civile, Locke fut éduqué à Oxford – ses lettres et ses œuvres sont rédigés en latin, [Jp 152] en anglais et en français – puis devint secrétaire d’Ashley, comte de Shaftesbury, leader de l’Opposition Whig et membre du Comité du Commerce. Après la disgrâce de son patron en 1683, Locke s’exila sur le continent – en Hollande et en France, alors que Louis XIV révoque l’Édit de Nantes (1685).

De retour dès 1688, ses œuvres sur la politique, l’économie [FD 2306], la liberté de conscience, la philosophie, commencées en Angleterre comme mémoires pour le compte de son employeur, et reprise en exile, d’abord publiés de façon anonyme, firent de lui un homme célèbre, théoricien des droits et des libertés, réaffirmant la suprématie des lois contre les décrets royaux, gloire de la Révolution glorieuse et l’un des pères spirituels de l’Age des Lumières et de l’Indépendance américaine. 

Droits inaliénables à l’existence et à la propriété

Dans son deuxième Traité sur le Gouvernement, Ch. XVI, §190,  il énonce le lien entre la liberté individuelle et le droit à la propriété. [Jm 31] Le titre dans sa première forme démontre le lien étroit entre l’avènement de Guillaume et Mary et la réflexion sur les origines de l’autorité politique : Essay concerning the True Original, Extent and End of Civil Government (1689).

Ce lien entre propriété et liberté se trouve également exprimé dans deux œuvres des années 1670 par deux hommes qui ont marqué l’expansion coloniale : William PENN et Thomas SHERIDAN. Tandis que le premier, fondateur de la ville de Pennsylvanie, promeut les droits de propriété et de liberté, y compris la liberté religieuse des puritains, réfute la manumission,  [FD 2272 ] Le destin de Thomas SHERIDAN fut tout autre. Nommé Gouverneur de l’Irlande par Jacques II en 1687, accusé de corruption, Sheridan finit sa vie en exile à la cour du roi déchu à St Germain en Laye. [FD 2251]   Ce n’est donc pas surprenant de voir l’interprétation Whig de l’avènement de Guillaume et Mary avancer celui-ci comme un avantage pour le commerce et le pouvoir du pays. Le renouveau du pays, Britannia nova (1698), passerait par l’emprise sur les océans et du globe, Orbis Britannicus. [FD 1051]