Prisonnier de Londres ou de fantômes français ?

 Régis Franc, London prisoner, Fayard Récit, 2012.

Le genre récit d’expatrié faussement ingénu n’est pas nouveau et des auteurs canoniques s’y sont prêtés ou l’ont parodié. Prétendre expliquer les autochtones avec des yeux de non-initié est somme toute le propre de tout récit de voyage et forme la base des études anthropologiques. Dans London prisoner (Fayard, 2012), Régis Franc brosse le portrait des quartiers de Londres et livre des vignettes d’une série de personnages rencontrés, censés être typiques de la faune londonienne.

Il aborde la capitale britannique avec de sérieux handicaps ou avantages, c’est selon. Premièrement, il ne parle pas anglais, mais alors pas du tout. Ce qui lui confère le privilège de pouvoir observer sans participer, sans parti pris, gauche mais intègre. On l’imagine « avé » son accent de méridionale du côté des Pyrénées méditerranéennes habitué aux « congs » s’essayant au teatime. Pour mieux rendre l’accent britannique, l’auteur fournit d’ailleurs sa version : Iouse, pleaze. Si Franc avoue « faire partie des estropieurs de langue anglaise », plus embêtant, dans un récit édité par une maison d’édition réputée, des erreurs de transcription de termes anglais ne sont pas corrigées : stripe[d] suit, estate [agent] employee, Financial Time[s], et nursery rimes [rhymes]. Ce qui pour un cinéphile et cinéaste est moins excusable : The Remains of the Days au lieu de Day et Jocker au lieu de Joker, ou encore le groupe Papa’s and Mama’s – il s’agit de (The) Mamas and (the) Papas, même si orthographié The Mama’s and the Papa’s sur leur premier album, l’ordre n’a jamais été inversé. Westminster College n’est pas une école privée huppée pour filles, l’équivalent féminin d’Eton (bien connu des cruciverbistes français), mais un vénérable établissement pour garçons, qui n’acceptent les filles qu’à partir de 16 ans. L’auteur doit penser à St. Paul’s.

Deuxièmement, le regard qu il porte sur Londres et l’Angleterre d’aujourd hui, est conditionnée par l’empreinte des années soixante : le film Blow Up, les Beatles, David Bailey, David Hemmings et Paul MacCartney ou A nous les petites anglaises. Son récit caricatural vire à la parodie, au pastiche, une version djeun des Grandes Vacances, où Louis de Funès s’initie à la cuisine anglaise. Imaginons un provincial qui débarque dans la capitale de son propre pays avec quarante ans de retard. Ce n’est plus une comédie  mais un conte de fée, un récit fantasque, de la science fiction a l’envers. Ce n’est sans doute pas un hasard si justement le couple fait l’acquisition d’une maison datant de l’après-guerre où tout lui rappelle « l’idée de l’Angleterre que pouvait se faire un « jeune ». Un « yéyé » » qui croit y entendre l’écho de Petula Clark. S’il assiste à un concert de Marianne Faithfull ou redevient funky et Chic avec Nile Rodgers, c’est pour mieux remémorer « ces années-là » quand lycéen il fut marqué à jamais par trois copines, parties à l’aventure, au bout du monde, au concert mythique de l’île de Wight,  revenues prophétesses du peace and love.

En dépit de ce décalage, il y a des morceaux d anthologie, des passages qui sonnent vrai sur les cours d’anglais dispensés par des immigré(e)s de la Baltique ou des Balkans, le milieu BCBG, les employés de la compagnie de gaz venus dépanner la chaudière, la politesse, le stoïcisme et la passivité apparente des anglais face aux contrariétés de la vie notamment la météo. Là où sa passion rejoint celles des britanniques, le jardin par exemple, les pages sont dépourvues de caricature : l’approche de Londres par le train depuis le tunnel sous le Manche, les nouveaux quartiers branchés de Shoreditch et Bermondsey, les quartiers verts de Richmond, Hampstead, Chelsea, Kew, sont croqués avec sympathie. La révélation du jardin de la Duchesse est décrite dans une envolée lyrique particulièrement réussie. Ailleurs, la plume devient plus acerbe pour dénoncer les abus de facturation et la lenteur volontaire des ouvriers responsables des travaux de rénovation de sa maison – même si, là, Franc, le bien-nommé, ne fait que rendre la monnaie de sa pièce à l’anglais, Peter Mayle, qui, d’Une année en Provence passée à restaurer une bicoque, fit un bestseller mondial illustré par des descriptions de ses voisins français aux mœurs étranges. Mais l’auteur décroche quelques flèches en direction de ses compatriotes : le snob parisien, les professeurs de l’Education nationale qui ont privatisé l’ascenseur social pour leurs rejetons.

Les vrais réussites de ce livre ne sont pas les passages sur l’étrange Albion. Le lecteur qui pense lire un guide touristique, glaner des adresses, se trompe et l auteur ne s’en cache pas, il suffit de bien prêter attention a la déclaration d’intention qui ouvre le récit : « Passé le pont, les fantômes vinrent a sa rencontre. » Et là j’adresse des reproches aux rédacteurs de billets qui ont encensé ce livre comme un ouvrage drôle et sympathique, débordant de bons mots sur les anglais. Les pages les plus sincères sont remplies de fantômes, des pages où transparaissent la nostalgie d’une adolescence méditerranéenne, de la province d’avant et le regret d’une France éprise de modernisme qui vendit son âme en achetant les complexes touristiques de bord de mer : engloutis les marais, les pêcheurs, les plages sauvages sous des vagues de macadam et de béton, perdue l’innocence d’antan. Rien de bien nouveau mais joliment rendu.

Pour ceux qui cherchent des lectures sur Londres en francais : Bethmont, Rene, Histoire de Londres. Aux sources d’une identité contradictoire, Tallendier, 2011. Clout, Hugo, Histoire de Londres, Que sais-je, 1999. London, Jack, Le peuple de l’abîme, 1903. Metzger, Rainer, Londres, les Sixties 1960-1970, Hazan, 2012, 400p. Ill. Morand, Paul, Londres suivi de Le nouveau Londres, Folio, 1990 (1962), 506p. Oudin, Bernard, Histoires de Londres, Perrin, 2003, 382p. Papin, D., Appert, M., Bailoni, M. Atlas de Londres, Autrement, 2012, 96p. Tames, Richard, Londres, Voyages dans l’histoire, National Geographic, 2012, 324p. Ill.

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