Saskia Sassen, ancienne étudiante à l’Université de Poitiers

Attribution du Doctorat honoris causa à Mme. Saskia Sassen

par l’Université de Poitiers, le 14 octobre 2010.

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 Éloge prononcé par Mme. le Professeur Susan Finding, Directrice du MIMMOC

Saskia Sassen occupe la chaire Robert S. Lynd de Sociologie à l’Université de Columbia. Lorsque Mme la professeure a accepté l’invitation de prononcer la conférence d’ouverture du colloque Décentralisation, Devolution, Autonomie, (Con)Fédération : La gouvernance territoriale de l’Etat-nation et de revenir à l’Université de Poitiers où elle a naguère étudié (1), nous avons tout de suite pensé que l’Université se devait d’honorer un des siens.

Vous revenez régulièrement en France, pays où vous avez entamé, pour ainsi dire, votre carrière universitaire. La France : pays régalien, nation républicaine, état centralisé qui se décentralise petit à petit, abandonnant difficilement ses prorogatifs mais qui participe activement à cette nouvelle géographie stratégique que vous analysez dans vos travaux. C’est un clin d’œil à l’histoire, à votre parcours et à vos travaux.

Votre parcours d’abord est déjà transnational. Vous avez quitté votre pays de naissance, les Pays-Bas, avez vécu en Argentine, puis en Italie, avez étudié en France à l’Université de Poitiers, aux Etats-Unis aux Universités de Notre Dame (Indiana) et de Chicago où vous avez été ensuite enseignante. Vous êtes actuellement professeure à l’Université de Columbia.

Vos études à Poitiers se sont déroulées au sein du tout nouveau Centre de Recherche et de documentation sur Hegel et Marx, créé en 1969-1970, à l’initiative du Professeur Jacques D’Hondt. Vous avez étudié sous sa direction et obtenu une maîtrise de sciences humaines en 1974. Nous le saluons aujourd’hui bien qu’il n’a pas pu répondre à notre invitation. Après un doctorat à l’Université de Notre Dame, vos premiers travaux portent sur les communautés de migrants et vous conduisent à l’étude des villes d’accueil. La sociologie urbaine est le fil conducteur de vos recherches et sert de toile de fond à vos interventions et aux nombreuses invitations comme chercheuse et comme expert sur des questions qui convergent toutes vers l’étude de la globalisation.La salle de conseil de l'Université de Poitiers

Photo: Salle des conseils de l’Université de Poitiers, cérémonie d’attibution de Doctorat Honoris causa à Saskia Sassen.                  De gauche à droite: J.P. Gesson, Président de l’Université de Poitiers, S. Finding, Directrice du MIMMOC, S. Sassen, O. Bonneau, Vice-président à la Recherche, D. Moncond’huy, Doyen de l’UFR Lettres et Langues.

Vous avez été membre du Groupe de recherches sur la restructuration économique aux États-Unis et au Japon, financé par le United Nations Centre on Regional Development et le MIT (1988-1990); des groupes de travail du Social Science Research Council sur la ville de New York City, financé par la Russell Sage Foundation (1985-1990) et sur les politiques publiques envers la communauté hispanique, finance par la Ford Foundation (1987-1991). Vos travaux comparatistes sur New York et Londres ont été financés par l’Economic Social Research Council du Royaume-Uni et soutenu par le Woodrow Wilson Center, Washington DC (1992-on). Vous avez travaillé sur un projet d’immigration et de sociologie économique financé par la Fondation Russell Sage (1992-1995) et sur un projet de l’Université de Stanford sur les relations entre le Méxique et les Etats-Unis.

Vous faîtes partie des chercheurs impliqués dans le programme scientifique du Groupe de Lisbon de l’Union européenne et de la Fondation Gulbenkian  (Portugal 1993-). Vous dirigez le projet « villes globales et réseaux transfrontaliers » de l’Institute of Advanced Studies, de la United Nations University à Tokyo et le projet quinquennal « Governance and Accountability in a World Economy ». Vous êtes expert auprès du Ministère de la ville du gouvernement français et de l’Agence sur la science et la technologie auprès du Premier Ministre belge. Vous avez été chercheuse invitée au Wissenshaftszentrum Berlin, à l’Institute for Advanced Studies, Vienne, Autriche, et professeure invitée à la London School of Economics.

Votre recherche couvre des domaines aussi variés que les marchés financiers, la numérisation, les ONG, les industries de l’information et l’économie d’entreprise avancée, « l’économie informelle » et les « nouvelles géographies de la marginalité » (2009, 123) et dépasse les frontières géographiques, politiques et disciplinaires, dans une « lecture décloisonnée » du monde d’aujourd’hui (Gilles Bastin, « Saskia Sassen, sociologue globale », Le Monde des Livres, 27 mars 2009).

Vous avez publié huit ouvrages dans des presses universitaires de Cambridge, Columbia et Princeton, ainsi qu’une trentaine d’articles dans des revues internationaux. Vous avez écrit autant de chapitres d’ouvrages scientifiques et dirigé trois ouvrages collectifs dans les dix dernières années. Vos travaux sont traduits en seize langues. Un aperçu de vos travaux par le biais de ceux qui sont traduits en français suffit à donner une idée de l’envergure de votre pensée : Critique de l’État : Territoire, Autorité et Droits de l’époque médiévale à nos jours, chez Démopolis et Le Monde Diplomatique, 2009; La globalisation. Une sociologie chez Gallimard, 2009; La ville globale – New York –  Londres – Tokyo, chez Descartes, 1996.

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Photo: Saskia Sassen signe le Livre d’Or en présence de J.-P. Gesson, Président deb l’Université de Poitiers, O. Bonneau, Vice-Président à la Recherche, D. Moncond’huy, Doyen de l’UFR Lettres et Langues.

Sortir du cadre semble être votre mot d’ordre: sortir du cadre de l’État-nation (objet d’études) et sortir du cadre disciplinaire (méthodologie). Vous étudiez les communautés transnationales, les réseaux internationaux et infranationaux, dont les universités constituent un exemple historique. Penser l’État, la nation, l’économie, les institutions autrement, mais aussi repenser les cadres des disciplines de la géographie, de la sociologie, et des sciences politiques.

La ville est pour vous à la fois l’objet d’étude, le terrain, et l’outil pour mener à bien l’analyse issue de vos hypothèses. La « ville globale », concept dont vous êtes l’auteure, constitue pour vous le « nœud pour les nouveaux alignements politico-économiques » (2007, 129). Permettez-moi de vous dire que vos travaux sont un nœud pour de nouveaux alignements
intellectuels.

Au sein de l’Université, et pour ramener celle-ci à son expression locale, de l’Université de Poitiers, vos travaux font école. Ils servent de cadre théorique et de positionnement épistémologique aux géographes, aux économistes, aux sociologues, aux juristes, et à tous ceux qui utilise les méthodes de ces sciences. Les domaines spécifiques d’études à Poitiers que vos travaux étudient et éclairent sont l’économie des villes, le développement territorial, les migrations internationales, l’intégration économique, les cultures et les sociétés occidentales, le droit international, intellectuel et commercial.

Dans un souci de clarté, vous poussez la pédagogie dans vos livres jusqu’à prévoir des résumés intitulés « conclusion pour lecteur pressé ». Mais un lecteur pressé passera à côté de la richesse de votre pensée, à la fois heuristique et interdisciplinaire. Vous soulignez à chaque étape de votre démonstration « les défis théoriques et empiriques » que posent vos sujets d’étude. En effet, si le sujet de votre réflexion est la globalisation et le local, les études de territoire, votre pensée est à la fois globale et spécifique.

Vous identifiez des zones de tension entre l’État, la nation et le supra / trans / infra / inter-national. Vous identifiez par exemple la concentration de la gestion des entreprises et l’intégration économique, forces centripète, et l’éclatement ou la dispersion de la production, force centrifuge. Certes, ces phénomènes ne sont pas inconnus, mais votre analyse étudie ceux-ce à la fois dans le détail et dans l’ensemble. Vous vous êtes penchée sur le sort des travailleurs migrants, des la féminisation de cette main d’œuvre, sur l’impact de la numérisation, sur les réseaux inter-frontaliers économiques, culturels, sociaux, sur l’extraterritorialité et les politiques de concurrence, et sur la globalisation des standards occidentaux. Ce faisant vous soulevez des questions d’éthique et de philosophie politique. Vous vous intéressez ainsi au déficit démocratique et à l’autorité étatique des sociétés contemporaines (2009, 85), aux sources de l’inégalité structurelle du développement interne de l’État (2009, 81), à la dénationalisation de classes sociales et de l’activité de l’état (2009, 182, 190). Vous identifiez des « microstructures localisées de la société civile globale » (2009, 195) et vos analyses ont contribué à l’émergence d’une sociologie géopolitique et d’une « contre-géographie de la globalisation »
(2009, 320, note 7). 

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Photo: De droite à gauche : Saskia Sassen, Philippe Cauvet, (Poitiers) Pascale Drouet (Poitiers), Philippe Poirier (Coordinateur du Programme de Recherche sur la Gouvernance Européenne, Université du Luxembourg), Philip McCann (The University of Groningen Endowed Chair of Economic Geography,  Special Adviser to Johannes Hahn, European Commissioner for Regional Policy), Susan Finding.

Au final, vous nous obligez à reconsidérer les angles d’étude de nos propres sujets de recherche. Plutôt que résoudre des paradoxes, répondre aux interrogations, prouver les postulats, vous posez les questions, dégagez des pistes de réflexion et évoquez des hypothèses. Comme vous le dîtes vous-même, vous vous efforcez de « dessiner une problématique conceptuelle plutôt que de fournir les réponses ». Fidèle à votre formation première, vous apportez une dimension philosophique à des questions contemporaines hautement techniques. Vous nous faîtes honneur en tant qu’ancienne étudiante de philosophie ici même il y trente ans et vous nous honorez de nouveau par votre présence parmi nous aujourd’hui.  Pour vous citer, on peut dire que vous êtes « partout une étrangère, partout chez vous » et en particulier ici.

(1) Poitiers ou le parcours dialectique de Saskia Sassen, entretien avec Alexandre Duval, L’Actualité Poitou-Charentes, janvier-mars 2011.

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