La foule et le théâtre

 

 

« La foule », par Olivier Suire Verley, 1998

Les vendredi 8 et 9 février 2013 auront lieu, à la MSHS et à l’UFR de Lettres & Langues de l’université de Poitiers, deux journées d’études consacrées à « Présence et force de la multitude: comment représenter les mouvements de foule au théâtre » – coorganisation: Pascale Drouet et Françoise Dubor, membres du laboratoire de recherche FORELL B1 (dir. M. Briand) & B2 (dir. P. Née). Entrée libre.

PROGRAMME

VENDREDI 8 FEVRIER (Salle Mélusine, MSHS)

Matinée 

9h45-10h : accueil des participants (café/thé etc.)

10h-10h45 : « La foule comme personnage collectif dans le théâtre de Shakespeare », Delphine Lemonnier-Texier (Université de Rennes 2)

10h45-11h30 : « Scènes de foule sans ‘foule’ dans le Coriolan de Shakespeare », Catherine Lisak (Université de Bordeaux 3)

11h30-12h15 : « Foules en temps de conflit : Gémier et ses représentations shakespeariennes », Isabelle Schwartz-Gastine (Université de Caen)

Après-midi

14h30-15h15 : « Contrainte et autonomie. La multitude dans les créations de Mihai Maniutiu et de l’association ColletivA », Mattia Scarpulla (Faculté de Théâtre et de Télévision, Université Babes-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie / Agence Universitaire de la Francophonie)

15h15-16h : « ‘Apparaissons, tenons debout’ : Mettre en scène la foule en révolte : Nous les vagues de Mariette Navarro mis en scène par Patrice Douchet », Sylvain Diaz (E.N.S.A.T.T. et E.N.S. de Lyon)

16h-17h : Entretien de Leila Adham (Université de Poitiers) avec Matthieu Roy (metteur en scène) et Mariette Navarro (auteur)

SAMEDI 9 FEVRIER (Salle des Actes, UFR Lettres & Langues)

9h-9h45 : « ‘Ce ne sera l’avis de la cité Thébaine’ : Rhétorique et résistance dans le théâtre de Robert Garnier », Anna Rosensweig (University of Minnesota)

9h45-10h30 : « La foule au Théâtre Libre d’André Antoine (1887-1894) : marée sournoise ou théâtre vivant ? », Simona Montini (Université de Paris III)

Pause café/thé

11h-11h45 : « La représentation des anonymes dans la foule des Communards chez Brecht et Adamov », Nathalie Cau (Université de Paris Ouest Nanterre)

11h45-12h30 : « Les masses dans le théâtre d’Einar Schleef : figures chorales, figures historiques ? », Jitka Pelechova (Université de Paris Ouest Nanterre)

12h45-13h : clôture des journées

La confession de Farge, ou les affres de Musset faites poésie

Samedi 24 mars, Théâtre du Trèfle, Maison des Trois Quartiers. Bertrand Farge incarne Octave dans La Confession d’un enfant du siècle (1836) adapté par Frédéric Vossier et mis en scène par Marie-Claude Morland: sous le charme d’un monologue enlevé qui dit les affres de la passion, le désenchantement mais aussi la persistance du coeur à battre et à renaître.

Des feuilles mortes jonchent le sol avant même l’entrée de la salle de théâtre. Un vent de mélancolie les porte jusqu’à nous comme pour nous chuchoter le fané,  l’éphémère.

Maurice Ravel, Concerto pour piano et orchestre en sol majeur

Nous allons entrer dans le 19ème siècle, dans ce « mal » qui lui est dit propre mais dont la contemporanéité nous touche en plein coeur: « Nous sommes tous des enfants malades ».

Bertrand Farge nous restitue à merveille cette âme fatiguée d’un homme qui a cru pouvoir trouver refuge dans la débauche. Il se confie à nous, comme dans une tentative de comprendre le parcours initiatique qui a été le sien:

« L’apprentissage de la débauche ressemble à un vertige ; on y ressent d’abord je ne sais quelle terreur mêlée de volupté, comme sur une tour élevée. Tandis que le libertinage honteux et secret avilit l’homme le plus noble, dans le désordre franc et hardi, dans ce qu’on peut nommer la débauche en plein air, il y a quelque grandeur, même pour le plus dépravé ».

En fait de grandeur, le personnage nous livre son désenchantement avec, toujours, cette oscillation subtile entre l’enthousiasme enfantin qu’il ne peut réprimer et la vision blasé d’un homme revenu, croit-il, de l’essentiel, c’est-à-dire de l’amour inconditionnel, absolu. Il s’affale dans son fauteuil puis pirouette, investit sans cesse l’espace de la scène comme pour nous donner à voir ce coeur qui n’est pas en repos, ce coeur abattu qui ne demande qu’à battre encore et encore. Il saigne. Il vit. Il souffre. Il exulte…

Louis Vierne, Symphonie en la mineur op. 24.

Car il aime à nouveau! Il l’avoue à celle dont il s’est infiniment épris. Il lit sa lettre:

« Vous prenez pour moi depuis trois mois ce qu’à votre âge on appelle de l’amour.

J’avais cru remarquer en vous la résolution de me le cacher et de vous vaincre.

Ce que vous croyez de l’amour n’est que du désir.

Je suis plus vieille que vous de quelques années, et je vous demande de ne plus me revoir ; ce qui s’est passé entre nous ne peut ni être une seconde fois, ni s’oublier tout à fait.

Je ne vous quitte pas sans tristesse ; je fais une absence de quelques jours ; si en revenant je ne vous trouve plus au pays, je serai sensible à cette dernière marque de l’amitié et de l’estime que vous m’avez témoignées.

Brigitte Pierson »

Il souffre et s’enfièvre. Il nous offre, comme le dit si justement Marie-Claude Morland, son coeur saignant « comme sur un plateau ». Un plateau en argent. Un plateau dont les scintillements nous portent jusqu’aux étoiles. Il rêve, il éprouve, il vit « entre la fin de la nuit et la pointe du jour, le froissement doré de l’automne et d’un luxe terni ».

Si Bertrand Farge sert à merveille le texte de Musset, il est à son tour merveilleusement servi par l’équipe de création du Théâtre du Trèfle: scénographie, création sonore et création lumière contribuent à créer une ambiance proprement poétique, toute de délicatesse. Nous sommes loin du voyeurisme d’un roman auto-fictionnel: nous voyageons dans l’âme blessée d’un personnage qui a conservé son regard d’enfant, sa capacité à s’émerveiller. Les affres de la passion sont comme transcendées par un paysage onirique, par une mémoire du beau, par l’envolée du rêve. Nous rions, nous compatissons, nous nous évadons tout à la fois. Nous palpons les contractions inhérentes à l’âme humaine, les paradoxes du coeur, les oxymores du désir.

La cruauté est à la fois ressentie et mise à distance, pudiquement esthétisée: elle nous touche dans notre chair tout en nous étant supportable. Le rouge de la passion se fait lumière bleutée, chatoiements argentés.

Ravel (Concerto pour piano et orchestre en sol majeur), Malher (Symphonie n°2 « résurrection » en do mineur), Bruckner (symphonie n°6 en la majeur), Liszt (Lenaus Faust), Wieniaswski (Legend op. 17), entre autres, accompagnent avec une grâce discrète l’introspection tourmentée du personnage et nous invitent à entendre les jours qui s’écoulent, comme implacables, l’assombrissement qui naît du mal-être, l’étrange fièvre que génère la jalousie.

Johan Sibelius, Lemminkaïnen Legends, op. 2.

La création sonore nous offre une voie subreptice dans la pensée humaine qui, pour Musset, évoque « des ailes qui frémissent et des cordes sonores qui se tendent ».

Edward Elgar, Concerto pour violoncelle en mi mineur, op. 85.

Hervé Guérande-Imbert explique:

« J’ai travaillé en cherchant des musiques qui expriment le « ventre » du personnage, tout ce qui remue à l’intérieur, une sorte de mémoire affective enfouie dans les viscères. Le gros oeuvre de ce travail était de créer des « bourdons » à partir de sons d’orchestre et de les associer à des extraits de musique romantique dans la même tonalité, le résultat est un voyage autour du sol, du do et du ré, cela s’est fait en définitif avec peu de notes ! »

Merveilleuse Equipe de Création du Théâtre du Trèfle. Levons notre verre, ce verre tout de cristal et de rougeoiement qu’ils nous ont généreusement fait partager pendant La Confession, à leur prochain spectacle: Les Caprices de Marianne.

Mes remerciements chaleureux à Bertrand Farge et à Didier Goudal pour le partage des photos, ainsi qu’à Hervé Guérande-Imbert pour ses précisions sur sa création sonore et ses extraits.

POUR EN SAVOIR PLUS:

♥ Site du Théâtre du Trèfle: letheatredutrefle.free.fr/

Le TAP nous accueille pour « Shakespeare et la nouvelle scène »

Jeudi 16 mars 2012. Le TAP nous accueille pour la journée d’études consacrée à « Shakespeare et la nouvelle scène », conjointement organisée par les branches B1 et B2 du Laboratoire de Recherche FORELL (FOrmes et REprésentations en Littérature et Linguistique). Quelques mots et bribes synthétiques sur cette journée conviviale et riche d’échange entre enseignants-chercheurs, étudiants et metteurs en scène.

Accueil chaleureux de Corinne Delaval qui nous conduit au Plateau B où va se dérouler notre journée. A ma demande, Corinne Delaval est heureuse de préciser:

« Le plateau B est ainsi nommé en hommage à Jean-Marc Bordier, ancien adjoint à la culture sous l’ère Jacques Santrot, à qui la culture poitevine doit beaucoup. C’est l’une des 3 salles de répétition du TAP, c’est la plus grande  avec ses 220 m2. Elle ouvre sur un patio et est entourée de loges. Elle est la seule équipée d’un gradin, et peut accueillir un public de 100 personnes pour des spectacles nécessitant une certaine intimité donc. Son traitement acoustique rappelle celui de l’auditorium en simplifié. Ici peuvent se répéter toutes les formes artistiques grâce aux panneaux muraux en bois qui s’orientent selon le son voulu. Cette année, le TAP y a programmé différents spectacles : magie, concerts, danse et performance et, tout dernièrement, le Chantier Macbeth, création théâtrale en partenariat avec l’Université (master dramaturgie et mise en scène) et le Conservatoire (département art dramatique). Cet espace permet également d’y accueillir des ateliers de pratiques artistiques (atelier « jeu et écriture de plateau » avec la Cie « Les chiens de Navarre »), des rencontres artistique (la leçon Shakespeare avec Matthieu Roy et David Bobee) ou encore des journées d’études de l’Université ».

En introduction, Leila Adham (maître de conférences à l’Université de Poitiers) pose les questions essentielles auxquelles nous allons tous tenter d’apporter une réponse, du moins une partie de réponse, aujourd’hui. Extraits:

« Quel Shakespeare hante la scène contemporaine ? En quoi Shakespeare nous regarde-t-il encore ? Comment expliquer sa survivance ? N’est-ce pas son œuvre déformée que nous contemplons et n’est-ce pas cette déformation, cette forme de transgression, que nous venons voir? Il nous appartient de redécouvrir Shakespeare depuis la nouvelle scène ».

Puis, Florence March (maître de conférence HDR à l’Université d’Avignon) nous parle de la présence de Shakespeare en Avignon de 2004 à 2011 (le Festival d’Avignon s’est ouvert en 1947 avec le Richard II de Shakespeare). Extraits:

« Pourquoi l’omniprésence de Shakespeare sur la scène contemporaine ? Depuis 25 ans, on constate une explosion des adaptations de pièces de Shakespeare sur la scène européenne. Au Festival d’Avignon, Shakespeare est une donnée récurrente de la programmation (il est monté par Colas, Ostermeier, Macaigne…). Le lecteur du 20ème a tellement l’habitude de considérer Shakespeare comme un classique qu’il n’a plus conscience que son théâtre est ancré dans la culture populaire. On assiste à une appropriation collective de son théâtre, car on trouve chez lui des échos de nos peurs et la force de les dépasser. Notre période de crise a engagé le renouveau du théâtre humaniste. Et les textes de Shakespeare offrent une très grande plasticité, une « adaptogénie » à des contextes différentes. Shakespeare est très présent, mais pas de la même manière: il y a, aujourd’hui, une désacralisation, ou du moins une renégociation, du mythe shakespearien. Revisiter les textes de Shakespeare revient à les exhumer. Les artistes contemporains jouent de Shakespeare plutôt que du Shakespeare. On n’est plus dans la dialectique de la fidélité et de la trahison, mais dans un rapport de proximité, de dialogue, de démarche dialogique. La culture de l’emprunt existait déjà à la Renaissance anglaise. Il y avait plusieurs versions d’un même texte, un dynamisme intertextuel, pas de forme de fixité. Les textes étaient pluriels et en perpétuel devenir. Aujourd’hui, la traduction d’un texte est comme une recréation: il y a un rapport de dialogue avec l’œuvre source. Dans l’adaptation que David Bobee fait de la traduction de Pascal Colin, il donne à voir la traduction à l’œuvre, il joue sur l’effet d’étrangeté. On monte du Shakespeare pour parler à travers lui: il est un vecteur, pas une fin en soi. Que fait on de l’héritage culturel du 16ème. Le théâtre de Shakespeare n’est pas muséal, c’est un théâtre du questionnement. Comme le disait Peter Brook, il faudrait oublier Shakespeare pour mieux le trouver. Il faut résister à la tentative de la commémoration et inventer des stratégies obliques de négociation ».

Jitka Pelechova (docteur à l’Université de Paris Ouest Nanterre) nous présente, avec extraits filmiques à l’appui, le Hamlet d’Ostermeier monté à Avignon en 2008. Extraits.

« Ostermeier s’inscrit dans une logique de réalisme. Il étudie des comportements sociaux et nous donne à voir un théâtre sociologique. Il fait constamment le lien entre le texte et ce que ce texte peut vouloir dire aujourd’hui. Sa marque de fabrique, quasi systématique, c’est l’actualisation. Il utilise le découpage cinématographique; il parodie l’esthétique de certaines séries télévisées, de la télé réalité, des clips vidéo. Il utilise aussi des projections. Il recourt à l’élément musical qui gère le spectacle dans son ensemble. Lui-même est musicien. Dans son Hamlet, par exemple, on entend une parodie de la chanson de Carla Bruni par Gertrude, « Ma cam ». Sa cam, c’est Claudius. Ostermeir tient à réactiver le cordon ombilical entre le théâtre et la réalité actuelle. D’où le terme d’actualisation. »

Françoise Dubor (maître de conférences à l’Université de Poitiers) étudie, quant à elle, l’influence d’Artaud sur la mise en scène de Macaigne dans son adaptation d’Hamlet: Au moins j’aurai laissé un beau cadavre (Avignon 2011). Extraits.

« Au moins j’aurai laissé un beau cadavre est aussi une adaptation libre de Shakespeare. En annonçant qu’il s’est librement inspiré de Shakespeare, Macaigne s’affranchit de la dette contractée envers ses prédécesseurs. Il retravaille la notion de héros. On peut se poser la question de savoir si Macaigne est un héritier d’Artaud. Artaud, on le sait, est pour un théâtre qui nous réveille, qui ravive l’action immédiate et violente, qui ravive l’instabilité du temps. Il s’agit, pour lui, de rompre l’assujettissement au texte. Pour Artaud, le théâtre, c’est la vie, et cette vie il veut la rendre au théâtre. Or les idées d’Artaud entrent en résonance avec ce que fait Macaigne. Macaigne accepte les improvisations et les partitions verbales hautement instables. Son public assiste à un état du travail et non à une forme close. Il s’agit d’éviter la répétition sclérosante et de mettre tout le monde sur le qui vive. Macaigne se demande et nous demande : qu’est ce que la victimisation? qu’est que la culpabilité ? Quand il met en scène, il travaille sur son propre chaos, comme Artaud. Il recourt à des débordements qui se traduisent par une licence verbale et physique (beaucoup de violence et de corps nus dans ses mises en scène). Il s’agit bien pour lui aussi de ‘briser le langage pour toucher la vie’ ».

Pour ma part, je fais le lien entre mise en scène et dramaturgie poétique et tente d’analyser la persistance d’Hamlet dans les poèmes récents d’Yves Bonnefoy, notamment dans Bête effrayée, Première ébauche d’une mise en scène d’Hamlet, Hamlet en montagne et L’heure présente (2011). Je me penche sur la mise en scène d’Hamlet en montagne telle que la conçoit Yves Bonnefoy, avec ce double vœu qui est alors le sien de « se conformer aux exigences du texte » et de « comprendre le texte », et je m’interroge sur le choix de ces lieux peu hospitaliers, sur le rôle actif du spectateur, sur la démultiplication des acteurs et sur la présence obsédante d’Ophélie. Je tâche ensuite de faire entrer cette mise en scène en résonance avec l’ensemble du recueil, L’heure présente, pour montrer qu’Hamlet, son père et Ophélie acquièrent alors un relief particulier qui nourrit la dramaturgie poétique d’Yves Bonnefoy et vont à la rencontre de sujets qui lui sont chers : le refus de l’assujettissement, la main qui se tend (ou pas), la compréhension profonde par l’effleurement, par la caresse. Je finis avec le dernier paragraphe d’Hamlet en montagne, avec l’évocation de « cette écharpe vaguement rouge » que porte étonnamment le spectre du vieil Hamlet, et j’aborde la question de la filiation qui traverse à la fois la tragédie d’Hamlet et les poèmes d’Yves Bonnefoy.

L’après-midi laisse place à une table ronde à laquelle sont conviés les metteurs en scène Matthieu Roy et David Bobee. La retranscription de cette table ronde fait l’objet d’un autre « billet ».

L’Hamlet de Bobee, ou l’émerveillement

Jeudi 15 mars 2012. Je me rends au TAP pour « découvrir » Hamlet mis en scène par David Bobee. « Découvrir », parce que j’aime me rendre au théâtre sans préjugés, sans rien savoir à l’avance, comme en terre vierge. Pourtant, je ne peux m’empêcher de me méfier légèrement, ayant en mémoire la mise en scène de Claire Lasne, également présentée au TAP il y a deux ou trois ans, et qui m’avait exaspérée de démagogie, de spectaculaire gratuit, de contresens. Depuis le magnifique Hamlet de Peter Brook au Théâtre des Bouffes du Nord, j’attends une nouvelle mise en scène digne de ce nom, digne de Shakespeare.

Le spectacle (car c’est bien plus que du théâtre au sens traditionnel du terme) de David Bobee est une révélation, un émerveillement : plus qu’une compréhension fine du texte ici servi par une traduction percutante de Pascal Colin (Hamlet à Ophélie : « Tire-toi dans un couvent ! »), c’en est aussi une interprétation esthétique qui transpose à merveille, dans des matériaux plastiques et des effets de miroir, le rythme et la fluidité des pentamètres iambiques  de Shakespeare.

Le ravage qui commence à s’opérer dans l’âme d’Hamlet après sa rencontre avec le spectre est extériorisé et esthétisé par le numéro d’acrobate de Pierre Cartonnet sur sa barre verticale : il tente de s’y hisser, se renverse, glisse, manque de s’écraser au sol, repart, s’immobilise dans les airs… à contre-courant de ce royaume pourri qu’est devenu le Danemark. Quelle idée géniale que d’avoir choisi  Pierre Cartonnet pour incarner un jeune Hamlet, physiquement en décalage avec la façon qu’a le monde mondain de se mouvoir !

Disons-le d’emblée, ce moment n’est pas une réussite isolée dans la mise en scène : la chorégraphie accompagne cette dernière sans discontinuer, pour notre plus grand plaisir. Instants magiques que nous offre aussi le magnifique danseur DeLaVallet Bidiefono N’Kouba.

Cette expression corporelle de toute beauté est soulignée par des effets de lumière que les reflets de l’eau démultiplient et prolongent jusque sur les murs et le plafond de la salle où se trouvent les spectateurs. C’est subjuguant ! D’une beauté à se laisser aller à ses émotions, à laisser remonter l’enfoui en nous, à pleurer intérieurement, comme face à un état de grâce. C’est si rare.

La scène où Ophélie, remarquable Abigaïl Green, sombre dans la folie est d’une acuité déchirante. David Bobee nous donne à voir son esprit en partance, par le biais de projections et de sons étranges qui rappellent, à mon sens, la fin énigmatique de 2001, L’Odyssé de l’espace de Kubrick. Ophélie échevelée, attirée déjà par l’élément liquide avec lequel elle joue et fait corps, inverse les lettres de son prénom, en trouble les reflets : tout se déstructure dans une poésie et une justesse presque insoutenables. Ses chants mêlent l’anglais au français, ses paroles se démultiplient et créent des échos qui semblent se perdre dans un puits sans fond. Déjà, elle se noie dans sa parole. Son chaos se réverbère. Sa folie, son lâcher-prise, son errance psychique, David Bobee nous la donne à voir, oui, sans aucun doute, mais il fait mieux : il nous la fait ressentir dans notre propre chair.

Il nous fait rire aussi. D’un rire profond, populaire, presque rabelaisien. La scène du fossoyeur avec Malone Jude Bayimissa est extraordinaire : la mort est tournée en dérision avec une jubilation peu commune ; la sépulture aussi. Qu’importe que l’on ne puisse faire son deuil, au fond ? Vivons sans les morts, semble-t-il nous dire ; rions de la mort, comme à l’époque de Shakespeare. Le fossoyeur, à la fois psalmodieur lancinant et basketteur morbide, convoque le sacré et s’en moque en même temps. Ce fossoyeur est un magnifique s’en-fout-la-mort ! Ça fait un bien fou ! On regrette tout de même qu’il retrouve Polonius à la morgue : un excellent Polonius, tout en finesse et en drôlerie. Thierry Mettetal apporte beaucoup à ce personnage ; il lui confère un goût de la mise en scène jubilatoire et une humanité propre.

Dans un entretien donné au TAP, David Bobee confie : « C’est un pari cinglé! À 32 ans, monter un spectacle avec 14 acteurs, c’est provoquer la réalité économique du milieu culturel ! Mais c’était mon envie d’offrir aux spectateurs un vrai grand moment de théâtre populaire, exigeant, qui distrait et fait rêver. Pour ça il me fallait une distribution assez importante et assez diversifiée, c’est-à-dire qui ressemble au monde d’aujourd’hui, avec des gens de natures, de couleurs, d’origines, de langues différentes. Je travaille toujours comme ça » (TAP, n°23/mars 12).

Surtout, qu’il ne change rien, qu’il continue à travailler comme ça et à nous offrir ce « vrai grand moment de théâtre populaire ». On se réjouit d’ores et déjà de découvrir son Roméo et Juliette à venir. A ne manquer sous aucun prétexte.

Mes remerciements chaleureux à David Bobee et à son photographe Stéphane Tasse pour le partage de ces magnifiques photos.

POUR EN SAVOIR PLUS :

♥ Site du TAP: http://www.tap-poitiers.com/index.php?view=article&id=1355&option=com_content&Itemid=17

♥ Article dans La Nouvelle République: http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Loisirs/Theatre-danse/n/Contenus/Articles/2012/03/13/Hamlet-revigore-sur-la-scene-du-TAP

♥ Site de la Compagnie Rictus http://www.rictus-davidbobee.net/

♥ Compte rendu à venir : http://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr/index.php?id=520