Lectures en partage

Il est des livres qui nous touchent, des propos qui laissent en nous leur empreinte, qui éveillent notre intelligence parfois sommeillante dans le rythme répétitif du quotidien auquel il est malaisé de se soustraire, qui nous propulsent dans des imaginaires insoupçonnés, qui font battre notre coeur à l’improviste, qui nous étonnent et nous en écarquillons les yeux, en un mot: qui nous nourrissent et nous maintiennent en vie.

Retrouvez des extraits des ouvrages d’Yves Bonnefoy, de René Char, de Boris Cyrulnik, de Philippe Grosos, de Charles Holdefer, de Victor Hugo, d’Emmanuel Housset, de J.M.G Le Clézio, de Michel Onfray, de Daniel Sibony de Marguerite Yourcenar…

Que ces quelques extraits choisis vous permettent de les découvrir et vous donnent envie de les rencontrer plus directement: prenez-les dans vos mains!

Ils sont présentés selon plusieurs rubriques perméables et évolutives: I. Ces réflexions qui éveillent notre intelligence; II. Ces paroles poétiques qui résonnent en nous et nous emportent ailleurs; III. Ces échappées romanesques qui nous entrainent; IV. Ces classiques qui continuent de nous accompagner; V. Ces livres qu’aiment mes amis.

N’hésitez pas à utiliser l’espace réservé aux commentaires pour me faire part de vos découvertes enthousiastes, de vos propres suggestions de lecture. C’est un peu là l’intérêt de la rubrique: l’échange et le partage que permet l’infinie richesse de la littérature.

I.  CES RÉFLEXIONS QUI ÉVEILLENT NOTRE INTELLIGENCE

CYRULNIK, Boris, De chair et d’âme, Paris, Odile Jacob, 2008.

♣ Boris Cyrulnik est éthologue et psychanalyste. Parmi ses nombreux ouvrages, on peu citer Un merveilleux malheur (2002), Le murmure des fantômes (2003) et Mourir de dire : la honte (2010).

« Pour développer nos aptitudes biologiques nous sommes obligés de nous décentrer de nous-mêmes afin d’éprouver le plaisir et l’angoisse de visiter le monde mental des autres. »

« Et on ne parlera de résilience que si, après une atrophie provoquée par une longue séparation ou une altération produite par un stress intense ou chronique, l’organisme parvient à reprendre un autre type de développement, épanoui malgré tout, mais conservant la trace de la période blessée ».

« Toute difficulté d’épanouissement, quelle que soit son origine, peut altérer le sens de l’autre et orienter le sujet vers une socialisation difficile. C’est pourquoi l’empathie, qui mène au souci de l’autre, peut prendre des formes différentes. Son développement empêché centre le sujet sur lui-même, comme un narcisse hypertrophié, ou au contraire le décentre vers l’autre, comme une hémorragie narcissique. »

GROSOS, Philippe, Comme un corps lourd dans une eau sombre. Essai sur le rayonnement paradoxal du mal, Genève, Labor et Fides, 2011.

♣ Philippe Grosos enseigne la philosophie à l’Université de Poitiers. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont L’inquiète patience. Essais sur le temps requis (2004) et L’ironie du réel à la lumière du romantisme allemand (2009).

« Ne t’es-tu jamais promené, lecteur, près de quelque étang, lac ou rivière? Ne t’es-tu jamais surpris, cailloux en main, à les jeter, un par un, dans l’eau? Te souviens-tu du moment où, s’enfonçant dans l’étendue qui les recouvre et si rapidement les dissimule à ton regard, tu vois apparaître, l’espace de quelques instants fugitifs, comme autant de cercles concentriques, l’étonnant effet de leur rayonnement? Ainsi disparaît la pierre dans l’eau. Plus lourde est-elle, plus violent est l’impact de sa chute, et plus rapide sera sa disparition. Mais plus durable sera le trouble qu’elle provoquera à la surface de l’au, plus visible sera le rayonnement de son onde de choc. Jusqu’où iront les cercles concentriques de sa manifestation? Iront-ils jusqu’à ce nénuphar, jusqu’à cette algue, jusqu’à cette rive? Que parviendront-ils à englober? Quelles secousses provoqueront-ils? Quel sera leur impact? Quelle quiétude bouleverseront-ils? »

« L’homme, quant à lui, ne totalise pas l’expérience, n’en rassemble pas le sens, ne maîtrise pas l’effectivité du réel; et cette absence de maîtrise, rien ne la révèle mieux ici que cette effectivité rayonnante, qui toujours échappe, du mal. Le mal met ainsi en échec tout système de la raison »

« Qui veut ainsi éviter de blesser en taisant ce qui devrait être dit, se fait alors le passeur involontaire d’un mal bien plus cruel encore, tant il impose à celui ou celle qui n’a pas choisi le silence, le poids de l’exclusion, du pressentiment puis à terme le choc de la révélation. Telle est la cruelle ironie de cette logique de secret. »

L’inquiète patience. Essai sur le temps requis, Chatou, Editions de la Transparence, 2004.

« Le refus stoïcen de l’inquiétude est en effet motivé par une profonde conception de l’existence comme étant, essentiellement, à dessein d’elle-même. Le sens d’être de l’existence stoïcienne est celui d’un resserrement de la présence sur soi absolu, délié de toute altérité, autarcique ».

« Là où l’ouverture de la main devient si facilement offrande à l’autre adressée, main tendue, main nom armée, tout ce qu’à l’inverse vient montrer la main stoïcienne, c’est l’hostilité inhérente au poing fermé. Trop soucieuse de soi et de la seule sagesse comme d’une unique quiétude que toute extériorité dérange, cette pensée n’est pas une pensée de l’altérité: elle ne donne rien ».

« Si tu n’espères pas, disait déjà Héraclite, tu ne rencontreras pas l’inespéré qui est scellé et impénétrable ».

Péguy philosophe, Chatou, Editions de la Transparence, 2005.

« Rester à sa place, humaine, très humaine, et non pas trop humaine, c’est s’enraciner, retrouver ses racines, la profondeur de la terre sous l’horizon du ciel – et simplement cela, le dire. »

« […] de même que l’espérance se manifeste toujours de quelque façon, prenant ici le visage de la rencontre amicale ou amoureuse, là le bonheur de l’écriture, le renouveau d’une situation, de même est-elle à la fois appelée et traduite par la tonicité de la marche, par l’ouverture qu’est l’avancée silencieuse de la marche, comme si chaque pas était une progression vers le lieu de dénouement de la parole. »

« La poésie n’est pas astreinte à la contingence de ce qui a eu lieu. Elle dit la vérité de ce qui doit être (c’est-à-dire aurait dû) avoir lieu selon l’ordre des choses, des situations et des êtres. A la juxtaposition naïve, car contrainte, de l’ordre narratif de l’historien, vient alors se substituer le verbe poétique, seul apte à dire le vrai, c’est-à-dire le philosophique ».

« De fait, l’on ne saurait lire un vers comme on lit une phrase en prose. Réfléchissant sur leur distinction, le philosophe Henri Maldiney en a clairement précisé la raison: « Quand j’énonce une phrase de prose, écrit-il, je suis d’emblée au terme, ma phrase est structurée par une intentionalité; je suis d’emblée à ce que je vais dire ». A l’inverse, poursuit-il, « une phrase poétique n’est pas intentionnelle. Pour mieux dire, il n’y a pas de phrase poétique, il n’y a que des séquences. Voyez comme la phrase (…) se déroule: elle se déploie, provisoirement, mot à mot ». Et plus loin: « La parole poétique, contrairement à la phrase de prose, appelle à partir de chaque syllabe l’éclosion d’une autre dont la première ne sait rien. Elle attend seulement une émergence dans l’ouvert ».

HOUSSET, Emmanuel, L’intériorité d’exil. Le soi au risque de l’altérité, Paris, Editions du Cerf, 2008.

Emmanuel Housset enseigne la philosophie à l’Université de Caen Basse Normandie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont également L’intelligence de la pitié. Phénoménologie de la communauté. Il a obtenu le Prix La Bruyère au titre de ses prix de Littérature et de Philosophie 2011 décerné par l’Académie française.

« L’homme est l’être vivant qui peut devenir fou, pour lequel la folie demeure une constante possibilité face à laquelle il peut se saisir en son essence. Or, justement, la question de la folie conduit au coeur du problème de l’intériorité, dans la mesure où la folie peut être à la fois l’intériorité bloquée en elle-même et incapable d’être disponible à l’altérité du monde, et l’intériorité totalement livrée à l’extériorité sans aucune distance possible: elle est donc en même temps l’impossibilité de l’extériorité et l’impossibilité de l’intériorité. Dans ce double mouvement, elle est l’impossibilité d’assumer sa présence au monde et la présence à soi, et c’est pourquoi le soi et le monde disparaissent de concert. »

« L’amour serait ainsi la vérité originelle de l’existence en montrant que l’homme n’a son là que par la grâce d’autrui: l’autre homme, par l’amour qu’il me porte, ou tout simplement en appelant même involontairement mon amour, dessine un lieu et ouvre un présent où je peux être ».

ONFRAY, Michel, Politique du rebelle. Traite de résistance et d’insoumission, Paris, Le Livre de Poche, 1997.

♣ Philosophe et écrivain, Michel Onfray a écrit une Contre-Histoire de la Philosophie. Parmi ses très nombreux ouvrages, on peut citer Théorie du voyage. Poétique de la géographie (2007). Il a créé l’Université Populaire de Caen et l’Université Populaire du goût en 2006. Pour en savoir plus sur l’auteur: http://www.michelonfray.fr/

« Vouloir une politique libertaire, c’est inverser les perspectives: soumettre l’économie au politique, mais aussi mettre la politique au service de l’éthique, faire primer l’éthique de conviction sur l’éthique de responsabilité, puis réduire les structures au seul rôle de machines au service des individus, et non l’inverse. »

« En dehors des sentiers balisés et des autoroutes mentales, la liberté libertaire inquiète. Elle suppose le combat, la crainte, l’incertitude, les difficultés, une immense solitude et, bien souvent, l’étonnante sensation de se sentir et de s’éprouver étranger au milieu de ceux qui donnent l’impression d’être des semblables. Le choix angoisse, les latitudes offertes dans leur multiplicité génèrent des étourdissements existentiels. Devoir s’engager dans une voie à inventer réveille des terreurs anciennes, des fantasmes d’impuissance et des craintes alimentées par le risque du fiasco. »

« opposer un caractère et un tempérament droit à tout ce qui vise la soumission de l’individu, son dos rond et sa domesticité, à tout ce qui entretient son talent pour le fléchissement et le genou en terre ».

SIBONY, Daniel, Les sens du rire et de l’humour, Paris, Odile Jacob, 2010.

♣ Daniel Sibony est écrivain, psychanalyste et philosophe. Parmi ses nombreux écrits, on compte son remarquable Avec Shakespeare. Eclats et passions en douze pièces (1988). Pour en savoir plus sur l’auteur: http://www.danielsibony.com/

« Mais faire rire, c’est autre chose, c’est vouloir transmettre ce rire, cet éblouissement sonore qu’on a ressenti comme possible sans forcément le consommer: on veut le provoquer chez l’autre pour le voir être heureux, obtenir son admiration, son amour… Faire rire, c’est miser sur le narcissisme de l’autre, faire passer notre narcissisme par le sien en espérant que dans le plaisir qu’il va prendre, il prélèvera une petite part pour nous marquer sa gratitude, et nous donner en retour un peu de joie. »

« Le rire fusionne avec le monde, le narcissisme s’élargit, la vie semble bienveillante, réparable; le rire est réparateur. Il secoue les limites du corps; celui-ci n’est pas lisse, fermé, sans faille; il est béant, avide, grotesque, affirmant son apparition, ses organes jouissants, fonctionnels et pulsionnels, impatients de carburer. »

« Le rire visite les frontières (des sexes, de l’âge, des fonctions, des familles…) à la recherche du singulier qui a valeur universelle; il est en quête de transgression – même feinte – pour qu’on croie encore un peu que les fixations restent souples et les frontières jouables. »

II.  CES PAROLES POÉTIQUES QUI RÉSONNENT EN NOUS ET NOUS EMPORTENT AILLEURS

BONNEFOY, Yves, L’heure présente, Paris, Mercure de France, 2011.

♣ Yves Bonnefoy a reçu le Prix Kowalski pour ce recueil. Outre ses nombreux écrits poétiques et critiques, il a aussi traduit plusieurs pièces de Shakespeare. Yves Bonnefoy: poésie et dialogue paraîtra en 2013 à l’occasion du 90ème anniversaire de l’auteur. Pour en savoir plus:                    http://www.college-de-france.fr/site/historique/yves_bonnefoy.htm

« Le souvenir est une voix brisée,

On l’entend mal, même si on se penche.

Et pourtant on écoute, et si longtemps

Que parfois la vie passe. Et que la mort

Déjà dit non à toute métaphore. » (« Un souvenir »)

« Heure présente, ne renonce pas,

Reprends tes mots des mains errantes de la foudre,

Ecoute-les faire du rien parole,

Risque-toi

Dans même la confiance que rien ne prouve

Lègue-nous de ne pas mourir désespérés. » (« L’heure présente »)

« La porte bat dans le couloir depuis un moment, sais-tu pourquoi?

Je ne sais pas.

Et ces pas qu’on entend dans le grenier? C’est l’oiseau de chaque soir. Voici l’heure où il se réveille. Je vais monter. Je le verrai prendre son vol pour la nuit par la fenêtre qui est ouverte.

Ne t’en vas pas!

Ne crains rien! Ecoute plutôt comme il chante fort, ce jeune être là-bas sur l’eau. Dommage, il y a maintenant de la brume. Il pousse sa barque vers l’autre barque, mais on ne voit plus de lui qu’une tâche rouge qui se perd dans l’ombre de la montagne.

On dit qu’on fait des feux sur des barques, dans ces pays de montagne. Que ces barques dérivent à travers le lac, tard la nuit.

Allons voir, regardons loin devant nous puisque notre maison n’existe pas » (« Frissons d’automne »)

« Et maintenant nous sommes en mer, mes amis, dans une barque que les vagues soulèvent puis laissent retomber, mais qui s’obstine, parfois presque debout, courageuse!

Et à gauche et à droite et aussi devant, là où la mer devrait être libre, nous avons à éviter des navires, hauts bords parfois si proches les uns des autres que c’est miracle si nous ne sommes pas fracassés, et avançons! » (« Aller, aller encore »)

L’Arrière-pays, Paris, Gallimard, 2003 [2005 pour la Postface]

« Pourquoi ne pouvons-nous dominer ce qui est, comme du rebord d’une terrasse? Exister, mais autrement qu’à la surface des choses, au tournant des routes, dans le hasard: comme un nageur qui plongerait dans le devenir puis remonterait couvert d’algues, et plus large de front, d’épaules – riant, aveugle, divin? Certaines oeuvres nous donnent bien une idée, pourtant, de la virtualité impossible. Le bleu, dans la Bacchanale à la joueuse de luth, de Poussin, a bien l’immédiateté orageuse, la clairvoyance non conceptuelle qu’il faudrait à notre conscience comme un tout. »

« Les métaphores sont faites pour nous découvrir ce que nous dérobe notre pensée plus ordinairement conceptuelle. »

Le Digamma, Paris, Galilée, 2012.

« Et alors, soudain, dans ce chant qui durait depuis déjà une ou deux minutes, une voix surgit, brusquement, qui s’élança glorieusement dans la clarté et les ombres de la chapelle, prenant possession de l’hymne. Une voix de femme, jeune, profonde. Une voix de contralto mais d’une étendue qui outrepassait sa tessiture, avec aussi des accroissements de volume desquels son timbre ne ressortait aucunement altéré, bien au contraire il en était comme approfondi, coloré, transfiguré – oserai-je dire plus humain, s’il est vrai que l’humain, dans la circonstance ordinaire, est toujours en deçà, n’est-ce pas? de son grand possible. La voix allait le chant avec une aisance parfaite, à la fois détendue et intensément sérieuse. Elle prenait sur ses ailes le chant des autres avec autant de gracieux accueil que d’indifférence, étant tout entière au sommet de soi, là dans l’esprit où l’être du féminin pouvait enfin s’accomplir… Est-ce que je rêvais, oui, sans doute, et je fis effort pour me réveiller et j’y réussis, plus ou moins. Tout de même, la voix qui s’élevait là, derrière moi, au-dessus de tout, était inusuelle, troublante. La cérémonie s’acheva, nous nous relevâmes de nos sièges, dans le bruit des bancs et des pas, déjà des gens sortaient de la salle, je vis une jeune femme en franchir le porche, poussant la chaise roulante d’un infirme. »

CHAR, René, La parole en archipel, Paris, Gallimard, [1962] 1986.

♣ René Char: 1907-1988. Ses oeuvres complètes sont éditées dans La Pléiade. Outre ses recueils poétiques, on peut signaler sa correspondance avec Nicolas de Staël et avec Albert Camus.

« Pour te rassurer avec ma pensée, j’ai rompu avec les visiteurs éventuels, avec les besognes et la contradiction. Je me repose comme tu assures que je dois le faire. Je vais souvent à la montagne dormir. C’est alors qu’avec l’aide d’une nature à présent favorable, je m’évade des échardes enfoncées dans ma chair, vieux accidents, âpres tournois. » (« Lettera amorosa »)

« Parfois j’imagine qu’il serait bon de se noyer à la surface d’un étang où nulle barque ne s’aventurerait. Ensuite, ressusciter dans le courant d’un vrai torrent où tes couleurs bouillonneraient. »

« Tu es plaisir, avec chaque vague séparée de ses suivantes. Enfin toutes à la fois chargent. C’est la mer qui se fonde, qui s’invente. Tu es plaisir, corail de spasmes. »

« Les poèmes sont des bouts d’existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort. » (« Le rempart de brindilles »)

« Puisses-tu garder au vent de ta branche tes amis essentiels. » (« Le risque et le pendule »)

« La quête d’un frère signifie presque toujours la recherche d’un être, notre égal, à qui nous désirons offrir des transcendances dont nous finissons à peine de dégauchir les signes. » (« Les dentelles de Montmirail »)

LE CLEZIO, J.M.G., L’Africain, Paris, Mercure de France, 2004.

♣ J.M.G Le Clézio a reçu le Prix Nobel de la Paix, pour l’ensemble de son oeuvre, en 2008.

« Quand on est enfant, on n’use pas de mots (et les mots ne sont pas usés). Je suis en ce temps-là très loin des adjectifs, des substantifs. Je ne peux pas dire ni même penser: admirable, immense, puissance. Mais je suis capable de ressentif. A quel point les arbres aux tronc rectilignes s’élancent vers la voûte nocturne fermée au-dessus de moi, enfermant comme dans un tunnel la brèche sanglante de la route de latérite qui va d’Ogoja vers Obudu, à quel point dans les clairières des villages je ressens les corps nus, brillants de sueur, les silhouettes larges des femmes, les enfants accroché à leur hanche, tout cela qui forme un ensemble cohérent, dénué de mensonge. »

« Mais je me souvient de tout ce que j’ai reçu quand je suis arrivé pour la première fois en Afrique: une liberté si intense que cela me brûlait, m’enivrait, que j’en jouissais jusqu’à la douleur.

Je ne veux pas parler d’exotisme: les enfants sont absolument étrangers à ce vice. Non parce qu’il voient à travers les êtres et les choses, mais justement parce qu’ils ne voient qu’eux: un arbre, un creux de terre, une colonne de fourmis charpentières, une bande de gosses turbulents à la recherche d’un jeu, un vieillard aux yeux troubles tendant une main décharnée, une rue dans un village africain un jour de marché, c’étaient toutes les rues de tous les villages, tous les vieillards, tous les enfants, tous les arbres et toutes les fourmis. Ce trésor est toujours vivant au fond de moi, il ne peut pas être extirpé. Beaucoup plus que de simples souvenirs, il est fait de certitudes.

Si je n’avais pas eu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu? »

YOURCENAR, Marguerite, Nouvelles orientalesParis, Gallimard, 1963.

♣ Marguerite Yourcenar (1903-1987): elle est élue à l’Académie Française, au fauteuil de Roger Caillois, le 6 mars 1980. Son oeuvre est disponible dans la bibliothèque de La Pléiade.

« On imagine la scène: les trouées de soleil dans l’ombre des figuiers, qui n’est plus une ombre, mais une forme plus verte et plus douce de la lumière; le jeune villageois alerté par des rires et des cris de femmes comme un chasseur par des bruits de coups d’ailes; les divines jeunes filles levant leur bras blancs où des poils blonds interceptent le soleil; l’ombre d’une feuille se déplaçant sur un ventre nu; un sein clair, dont la pointe se révèle rose et non pas violette; les baisers de Panégyotis dévorant ces chevelures qui lui donnent l’impression de de mâchonner du miel; son désir se perdant entre ces jambes blondes. De même qu’il n’y a pas d’amour sans éblouissement du coeur, il n’y a guère de volupté véritable sans émerveillement de la beauté. Le reste n’est tout au plus que fonctionnement machinal, comme la soif et la faim. Les Néréides ont ouvert au jeune insensé l’accès d’un monde féminin aussi différent des filles de l’île que celles-ci le sont des femelles du bétail; elles lui ont apporté l’enivrement de l’inconnu, l’épuisement du miracle, les malignités étincelantes du bonheur. » (L’homme qui a aimé les Néréides)

III. CES ÉCHAPPÉES ROMANESQUES QUI NOUS ENTRAINENT

HOLDEFER, Charles, The Contractor, Sag Harbor, The Permanent Press, 2007.

♣ Charles Holdefer enseigne la littérature anglo-saxonne à l’Université de Poitiers. Il est aussi l’auteur de Apology for Big Rod (1997) et Nice (2001). Son dernier roman, Back in the Game est à paraître en 2012. Pour en savoir plus sur l’auteur: http://www.charlesholdefer.com/

« Halfway down the path I drop Rudy onto a rock and let him lead the way. He’s a big cat with a square head – not fat, exactly, but brawny, barrel-chested. A linebacker on four paws. He hops from rock to rock, making faster progress than I toward the water, but he hesitates often, unhappy at the crash of waves, flinching the spray. He avoids the wet boulders and is sometimes prissy in manner. Despite his circuitous approach, his sure-footedness guarantees that he arrives before I do. I wedge my beer bottle in a cranny.

The pool looks good at this hour. The crabs are trapped.

« Here we go, Rude-boy! »

They’re small, pale blue; some are translucent. Too small for human consumption and incredibly fast when they scurry. The trick is to pull them out of water and smash them before they run away. There’s an element of chance involved when I scoop them out. If they land on their feet – zip! – they’re gone, across the rocks and back into the water before you can twitch. They dart as fast as thoughts. Too swift even for a cat. But if they land on their backs, they wiggle and squiggle for several seconds before they manage to flip themselves over and run away. It’s during this time that you can raise a rock, and crack them open. »

« Practice
Eagerly I took the felt-tip pen. I knew this part. My hand wasn’t shaking badly. The trick of signing when your wrists are zip-tied is to rest them on the table. Relax. Make your fingers do the work.  […]
Who are you?
“I want you to add your access code, George, on this other paper.  Slow down and think for a second.  You’ll remember it.”
Yes, I remembered it! I would sign. It was like the end of a game, and I was eager to conclude. Yes: I’d sign! George Young had killed #4141, he’d never heard of #4141. Why should I give a fuck? I’d fired shots from a grassy knoll, I’d sneaked explosives into the Maine. I’d tipped off Roman soldiers at Gethsemane. I’d masterminded the death of the dinosaurs. That was George. He’d sign. »

BENACQUISTA, Tonino, Malavita, Paris, Gallimard, 2004.

♣ Outre le talent qu’on lui connaît pour le genre Noir, Tonino Benacquista est aussi scénariste pour la bande dessinée et pour le cinéma. Il a écrit, avec Jacques Audiard, le scénario de Sur mes lèvres (César en 2002) et De battre mon coeur s’est arrêté (double César en 2006).

« Fred avait décrété que les flonflons le déprimaient. Il passerait donc le week-end entier dans sa véranda. De toute façon, il avait mieux à faire: le chapitre cinq de son grand oeuvre abordait des thèmes fondamentaux de répondait aux questions que le commun des mortels se posait sur les petits et gros commerces du crime.

Tout homme a son prix. Ce n’est pas de putes qu’on manque, c’est d’argent. Si vous ne les tenez pas par l’argent, vous les tiendrez par leur vice, si vous ne les tenez pas par leur vice, vous les tiendrez par leur ambition. Personne ne sait de quoi est capable un entrepreneur pour décrocher un marché, un acteur pour un rôle, un politicien pour une élection. J’ai même réussi à obtenir un faux, signé de la main d’un évêque, en échange de la construction d’un orphelinat qui allait porter son nom. Parfois on se trompe sur le bonhomme, on pensait avoir affaire à un cupide, c’est en fait un vicieux. L’ambitieux peut cacher un cupide, le vicieux un ambitieux, etc. il suffit d’étudier ce qui a foiré à la première tentative de corruption et de rectifier le tir. Combien j’en ai vu s’asseoir sur leurs beaux principes dès lors qu’on leur faisait miroiter la seule chose qui leur manquait au monde. Personne ne résiste à ça. Le désir… La plupart du temps, c’est plus efficace que la menace. »

IV. CES CLASSIQUES QUI CONTINUENT DE NOUS ACCOMPAGNER

HUGO, Victor, L’homme qui rit, Paris, Garnier Flammarion, 1982.

♣ Outre son importante production littéraire, Victor Hugo (1802-1885) a aussi réalisé des oeuvres picturales dont, en 1847, Ville avec le pont de Tumbledown (ci-dessous).

« A chaque représentation, la cour de l’inn, transformée en parterre, s’emplissait d’un auditoire déguenillé et enthousiaste. C’étaient des bateliers, des porte-chaises, des charpentiers de bord, des cochers de coches de rivière, des matelots frais débarqués dépensant leur solde en ripailles et en filles. Il y avait des estafiers, des ruffians, et des gardes noirs, qui sont des soldats condamnés pour quelque faute disciplinaire à porter leur habit rouge retourné du côté de la doublure noire, et nommés pour cela blackquards, d’où nous avons fait blagueurs. Tout cela affluait de la rue dans le théâtre et refluait du théâtre dans la salle à boire. Les chopes bues ne nuisaient pas au succès.

Parmi ces gens qu’il est convenu d’appeler « la lie », il y en avait un plus haut que les autres, plus grand, plus fort, moins pauvre, plus carré d’épaules, vêtu comme le commun du peuple, mais pas déchiré, admirateur à tout rompre, se faisant place à coups de poing, ayant une perruque à la diable, jurant, criant, gouaillant, point malpropre, et au besoin pochant un oeil et payant bouteille.

Cet habitué était le passant dont on a entendu tout à l’heure le cri d’enthousiasme.

Ce connaisseur immédiatement fasciné avait tout de suite adopté l’Homme qui Rit. »

V. CES LIVRES QU’AIMENT MES AMIS

DRIEU LA ROCHELLE, Pierre, Une femme à sa fenêtre (1930), Paris, Gallimard, coll. « folio », 1996.

Lecture choisie par Suzy (pour la catégorie « Ces échappées romanesques qui nous entraînent », avant de passer dans la catégorie des classiques puisque son oeuvre est à paraître dans La Pléiade cette année).

 » — Madam, let me enter your room, just for a moment. I am going to jump over the fence. I’ll explain. Or I am done, I am pursued. I am not a burglar. »

 » — Je vais être cerné, murmura-t-il en français, se parlant à lui-même. »

« Il chuchota, encore en français, sans avoir conscience du changement de langue.

— Laissez-moi entrer, ils arrivent, vous les entendez, ils vont me voir. »

SENEQUE,  « Apprendre à vivre », XXII Lettre à Lucillius .

Lecture choisie par Agnès.

 « J’étais en train de cacheter ma lettre, mais il me faut la rouvrir pour qu’elle te  parvienne avec le petit cadeau habituel et qu’elle apporte une sentence magnifique. En voici une qui me revient et me paraît aussi vraie qu’éloquente. « De qui ? » D’Epicure. Je te livre les biens d’autrui : « Chacun sort de la vie tout comme s’il venait juste d’y entrer. » Prends qui tu veux, jeune homme, vieillard, adulte entre deux âges : effrayés de mourir et ne sachant pas vivre. Personne n’a rien qui soit achevé : nous avons remis nos affaires à plus tard. Ce que j’apprécie surtout dans cette maxime c’est qu’on reproche aux vieillards d’être encore des enfants. « Chacun sort de la vie, dit Epicure, comme s’il venait d’y entrer. » C’est faux. Nous mourrons plus mauvais que nous ne sommes nés. C’est notre faute à nous, à celle de la nature. Elle aurait le droit de se plaindre en nous disant : « Comment ? Je vous ai mis au monde dépourvus de frayeur, de superstitions, de perfidie et  autres fléaux, sortez-en avec les mêmes qualités ! »

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