Variations sur les variations

Suite à mon dernier post, où je montrais notamment que la croissance de l’emploi était plus forte aux Herbiers qu’à Paris, le commentaire suivant a été posté sur Linkedin :

Pour me faire l’avocate de la partie adverse : peut-on vraiment comparer les taux de croissance de deux zones de taille si différente ? 1000 emplois créés aux Herbiers ça vous booste le taux de croissance (parce que c’est beaucoup par rapport au stock d’emplois initial), alors que c’est quasi invisible dans le taux de croissance parisien…

Ce n’est pas la première fois que l’on me fait cette remarque. J’ai donc posté sur twitter un sondage, voici le résultat :

Plus de 80% des sondés répondent le territoire A. La variation absolue est la même (création de 20 emplois pour chaque territoire), mais la variation relative est bien supérieure en A : taux de croissance de l’emploi de 20% en A et de seulement 0,4% en B. Or, ce qui compte, c’est bien la variation relative, donc la majorité a raison.

Pourquoi ? Parce qu’une partie de l’activité économique est liée à la population présente. Petit exemple pour le comprendre : supposons que pour vivre correctement, un coiffeur a besoin de 10 clients par jour et que la population se rend deux fois par mois chez le coiffeur. Supposons en outre qu’aucun résident ne dispose des compétences de base pour vous coiffer. En A, cela va « attirer » 1 coiffeur (100 personnes, 2 rendez-vous par mois, répartis sur 20 jours ouvrables : (100*2)/20= 10 clients par jour en moyenne, soit de quoi faire vivre un coiffeur). En B, 50 ((5000*2)/20=500, soit potentiellement 50 coiffeurs). Soit, un passage de 100 à 101 personnes en A, et de 5000 à 5050 en B. Variation absolue supérieure en B, mais taux de croissance similaires (1%).

Une autre partie de la croissance n’est pas liée à la population, mais à la capacité des acteurs à vendre des produits à des consommateurs localisés hors de leur territoire. Si la probabilité de créer une telle entreprise performante est la même pour tous les territoires, on observera un nombre d’entreprises performantes proportionnel, une fois encore, à la taille initiale des territoires.

Cette relation de proportionnalité n’est pas toujours vérifiée : dans certains cas, la grande taille confère un avantage, dans d’autres cas, elle pénalise. Pour le savoir, on peut par exemple estimer des lois d’échelle (voir mon dernier article pour un exemple d’application) :

e=αpβ

Avec e l’emploi, p la population, α et β des paramètres à estimer. Si l’emploi est strictement proportionnel à la taille de la population, β est égal à 1. C’est le cas avec mon exemple des coiffeurs (α étant quant à lui égal à 1%).Si β est supérieur à 1, cela signifie que l’emploi est plus que proportionnel à la taille des territoires, on parlera d’économies d’agglomération ; symétriquement, si β est inférieur à 1, on parlera de déséconomies d’agglomération.

Dès lors, ceux qui pensent qu’il est plus facile de créer de l’emploi au sein de territoires de plus petites tailles font l’hypothèse, sans s’en rendre compte je pense, que β est inférieur à 1, donc qu’il existerait des déséconomies d’agglomération. Dans les faits, cela dépend des activités : la recherche, par exemple, est surreprésentée dans le haut de la hiérarchie urbaine, alors que l’agriculture et l’industrie y sont sous-représentées.

Au final, Les Herbiers sont donc bien plus performants que Paris, sans que l’on puisse affirmer que cela est plus facile pour eux.

Bordeaux, ton million m’interroge (message à d’autres, en passant)

En 2011, Alain Juppé, maire de Bordeaux, qui allait se succéder à lui-même quelques années plus tard, assignait un objectif simple à ses équipes : faire de Bordeaux une ville millionnaire, « comme Valence (Espagne) ou Zürich (Suisse), un objectif ambitieux et réaliste sur les 10 ou 15 prochaines années » (source).

Une quinzaine d’années plus tard, Bordeaux s’affole : les autocollants « Parisien rentre chez toi » ont défrayé la chronique, les prix au mètre carré flambent (source), les trajets domicile-travail s’allongent, les inégalités augmentent. Le comble étant que les projections réalisées par l’agence d’urbanisme nous apprennent que l’objectif du million pour 2030 risque de ne pas être atteint (source).

De quand date cet objectif ? De 2011, sous Juppé ? Pas du tout : j’ai retrouvé cette archive de l’INA, datée de 1965, savoureuse (en complément voir aussi cette vidéo de Chaban Delmas, sur le même thème, même année).

Chaban Delmas rêvait d’un Bordeaux millionnaire en 1965. Juppé, un demi-siècle plus tard, a fait le même rêve. Son successeur le vivra sans doute, et gageons qu’il visera alors le million et demi, où s’il est un peu fou, la barre des deux millions. Ce n’est pas réservé à Juppé, qui se rêve plus gros que Valence ou Zürich. Ni aux politiques bordelais : Paris veut être plus gros que Londres, n’est-ce pas. Poitiers se compare à Tours, la Rochelle ou Limoges, et réciproquement. Chaque agglomération, chaque ville moyenne, chaque petit village se compare à quelques points de référence, en espérant le dépasser.

Que se passe-t-il dans la tête d’un politique pour s’assigner pour objectif d’être plus gros que son voisin, proche ou lointain ?

J’hésite entre des interprétations psychanalytiques, peu flatteuses pour le genre masculin, et d’autres qui renvoient aux recherches en sciences sociales. Je vais me contenter des dernières.

Interprétation « géographie économique », d’abord : la diffusion des discours sur la concurrence territoriale, la disponibilité de données de plus en plus nombreuses pour se comparer à d’autres, conduit à la multiplication des classements, facilite les points de comparaison, conduit à se focaliser sur quelques indicateurs dont on n’interroge plus le sens. Tout ce qui compte, c’est de croître plus que l’autre, d’être le premier dans le classement. On assimile à tort économie et compétition sportive (je ne développe pas ici, mais la différence essentielle est la suivante : l’économie est un jeu à somme positive, d’où l’intérêt de jouer avec l’autre et de gagner avec lui, les compétitions sportives sont des jeux à somme nulle, d’où l’intérêt de jouer contre l’autre et de le battre), on se rêve premier d’un classement qui n’a plus aucun sens, au risque de s’en étouffer.

Interprétation « économie de l’entreprise », ensuite : dans les années 1960, des travaux menés par des psychologues et des économistes interrogeaient les dirigeants des grandes entreprises sur leurs motivations. Ce qui les motivait, c’était le prestige, le pouvoir, le sentiment de domination, de hauts revenus (arrivait ensuite, mais plus loin, un objectif de compétence). Des objectifs plutôt bien corrélés avec la taille de l’entreprise, d’où l’envie de manager de très grandes entreprises (je renvoie de nouveau à l’analyse psychanalytique, vu le côté genré des directions d’entreprises). Sans doute que la croissance des villes laisse penser à leur premier édile que leur prestige, pouvoir, sentiment de domination, …, augmente d’autant.

Bref : que Bordeaux s’assigne pour objectif de dépasser le million d’habitants m’interroge. Enfin quand je dis m’interroge…

Au risque de paraître naïf, je me dis que si les responsables de nos villes et de nos campagnes se donnaient pour objectif de faire en sorte que leurs administrés puissent couvrir leurs besoins, se sentir bien là où ils sont, s’engager dans les activités qui les motivent, et bien… ce serait pas mal… pas besoin de grandir pour cela, ni d’être plus gros que le voisin.