Covid 19 : un désavantage des métropoles ? (épisode 31)

J’ai passé beaucoup de temps et dépensé beaucoup d’énergie depuis plusieurs années, avec mon collègue Michel Grossetti, à déconstruire le discours selon lequel les métropoles auraient un avantage économique sur les autres catégories de territoires. Je vous propose aujourd’hui d’analyser la situation de ces mêmes métropoles vis-à-vis de la pandémie en cours pour vous montrer que, malgré les apparences, elles n’ont pas de désavantage particulier.

Pour cela, j’ai collecté les données de Santé publique France sur les décès par département du 18 mars au 10 mai 2020. J’ai ensuite distingué de deux façons les départements. La première façon consiste à rassembler dans une même catégorie « métropoles » les départements où sont localisés les 22 métropoles instituées par la loi. Il y a une petite difficulté pour Paris, qui s’étend sur toute l’Ile-de-France, j’ai donc considéré que la métropole de Paris était constituée de tous les départements franciliens. J’ai procédé en complément d’une deuxième façon, en m’appuyant sur une typologie européenne basée principalement sur les densités de population, qui distingue les départements urbains, les départements ruraux, et entre les deux les départements dits intermédiaires (vous pouvez visualiser la carte ici). Le nombre de départements français dits urbain est de 14 : 7 départements d’Ile-de-France, auxquels il faut ajouter Lille, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes, Toulouse et Nice.

En apparence, les métropoles pâtissent d’un désavantage important, lorsqu’on regarde par exemple le taux de mortalité de l’ensemble des métropoles et qu’on le compare au taux de mortalité hors métropoles.

Taux de mortalité par million d’habitants

A la date du 10 mai 2020, le taux de mortalité est de 305 décès par million d’habitants pour les métropoles, contre 178 pour les autres territoires. Il monte même à 336 pour les départements dits urbains, contre 240 pour les départements intermédiaires et 149 pour les départements ruraux.

Mais il s’agit là de moyennes, dont la valeur peut dépendre fortement de quelques observations, ce qu’il convient de vérifier. S’agissant de la distinction métropoles/hors métropoles, je vous propose de refaire le calcul sans Paris (sans l’Ile-de-France donc). S’agissant de la distinction urbain/intermédiaire/rural, je vous propose d’enlever l’Ile-de-France et Grand Est, dont la plupart des départements sont « intermédiaires ».

Taux de mortalité par million d’habitants, hors Ile-de-France (graphique de gauche) et hors Ile-de-France et Grand Est (graphique de droite)

Les différences entre les ensembles de territoires ont pratiquement disparu. Toujours au 10 mai 2020, le taux de mortalité des métropoles hors Paris tombe à 194 décès par million d’habitants, contre 178 pour les départements hors métropoles. Les taux sont de 155 pour les départements urbains, 144 pour les départements intermédiaires et 132 pour les départements ruraux. La réponse à la question du titre est donc plutôt négative, sauf à considérer qu’il n’y a qu’une métropole en France, Paris. De même, penser qu’il y a un avantage du rural face à l’épidémie s’avère erroné.

Pour conclure, une petite digression. Nous nous sommes toujours défendus, Michel Grossetti et moi-même, de porter un discours « anti-métropole », ou bien « pro-rural », étiquettes que certains aimeraient bien nous coller. Ce que nous nous efforçons de montrer, c’est que les catégories de « métropole », de « ville moyenne » ou de « rural », sont souvent trompeuses car elles ne sont pas homogènes. C’est exactement la même chose que je viens de montrer dans ce billet, qui invite avant tout à se méfier non pas des métropoles, mais des moyennes.

Crévindiou ! Le « rural » n’est pas mort…

Petit article remarquable de Laurent Rieutort, Professeur des Universités en géographie humaine à Clermont-Ferrand, pour la Revue Population & Avenir : « La ruralité en France : des potentiels oubliés ? » (n°731, p. 4-7, disponible sur Cairn (€)).

Il exploite de nouvelles données produites par l’Insee, sur la base d’une méthodologie européenne proposée par Eurostat, permettant de dépasser les limites du découpage en Aires Urbaines (je ne développe pas, voir son article ou ce document de l’Insee, également passionnant).

Cette méthodologie permet de distinguer les communes densément peuplées (au moins 50% de la population vit dans des zones de densité supérieure à 1500 habitants au km²), les communes de densité intermédiaire (même logique pour des densités entre 300 et 1500 hab/km²), les communes peu denses (entre 25 et 300 hab/km²) et les communes très peu denses (moins de 25 hab/km²).

Il analyse ensuite la dynamique démographique (évolution de la population, impact du solde naturel et du solde migratoire) et la dynamique économique (évolution de l’emploi, distinction entre activité présentielle et productive, types d’emploi (ouvriers, employés, cadres, …)).

Avec des résultats qui vont faire pâlir les adeptes du tout-métropole d’un côté, et de la France périphérique, de l’autre (j’agrège dans le tableau ci-dessous quelques résultats picorés dans son article, en me focalisant sur 2008-2013. Les résultats sur une période plus longue (1999-2013) ou sur la période antérieure à la crise (1999-2008) sont globalement les mêmes, voir l’article) :

densité

++ + France
part dans la population (2013) 35.50% 29.10% 31.30% 4.10% 100%
part dans l’emploi (2013) 36.30% 27.40% 32.20% 4.10% 100%
croissance démographique totale 2008-2013 0.34% 0.37% 0.83% 0.40% 0.50%
croissance naturelle 2008-2013 0.74% 0.26% 0.18% 0.03% 0.40%
croissance migratoire 2008-2013 -0.41% 0.10% 0.63% 0.37% 0.09%
croissance actifs occupés 2008-2013 -0.32% -0.60% 0.09% -0.27% -0.26%
dont cadres, prof. intellect. sup. et prof. intermédiaires 0.72% 0.52% 1.57% 1.54% 0.90%

++ : zones très denses, + : zones denses, – : zones peu denses, — : zones très peu denses

Les espaces peu denses et très peu denses ont une croissance démographique loin d’être catastrophique, supérieure aux espaces denses et très denses. Ceci est le produit d’un solde naturel faible (population plus âgée en moyenne) plus que compensé par un solde migratoire bien plus positif.

Côté dynamique économique, l’évolution est également plus favorable (ou moins défavorable) que celle observée dans les espaces denses et très denses, y compris pour les CSP supérieures. L’auteur explique dans le texte que ces évolutions sont pour partie tirées par le développement de la sphère présentielle, certes, mais aussi par le développement des activités productives (l’agriculture représente 10% des emplois dans les espaces très peu denses et l’industrie 20% des emplois).

Il conclut par trois points que je ne peux que partager :

  • On observe une diversité de trajectoires dans le monde urbain et rural, l’effet taille ne permet pas de résumer les processus économiques,
  • Plutôt que de chercher le « territoire performant », analysons les interrelations et les interdépendances entre les territoires et répondons aux enjeux de connexion, d’animation et de gouvernance,
  • N’oublions pas les territoires hors métropoles (les communes denses et très denses des 15 métropoles institutionnelles françaises concentrent 40% des actifs occupés, ça fait du monde en dehors), qui ont « le sentiment d’être en marge de la société, alors qu’elles ne sont pas condamnées et enregistrent souvent un renouveau démographique, socio-économique, et un niveau élevé d’innovations et de créativité » (page 7).

Vous allez croire que je parle de ce travail parce qu’il rejoint les conclusions de mes propres travaux et qu’il contredit les thèses à la Davezies/Guilluy, thèses primaires mais désormais caduques ? Non. C’est le cas, mais ce n’est pas la raison principale. J’en parle parce qu’il apporte des éléments de preuve très solides, à partir de données nouvelles et d’une méthodologie rigoureuse.

Ça fait du bien de lire des conclusions certes complexes mais justes, plutôt que des affirmations séduisantes mais tellement fausses.