Les chercheurs s’exposent…

Dans le cadre de la fête de la science, l’Université de Poitiers a mis en place une exposition dans le centre-ville, présentant des portraits de chercheurs de différentes disciplines, complétée par une présentation sur le site internet de l’université.

Donc, si vous rêvez de me voir voir l’un de ces dix chercheurs placardés sur un abribus et autre sucette publicitaire, baladez vous dans Poitiers. Si vous rêvez de lire un petit topo sur moi sur l’un de ces dix chercheurs, cliquez ici. En cliquant sur son prénom (olivier est un joli prénom), vous pourrez non seulement lire le petit topo sur moi sur ledit chercheur, mais aussi découvrir une petite vidéo de 3 minutes où je me il se présente.

Bon, plus sérieusement, je trouve l’initiative très sympa (même si l’idée d’être en grand sur une sucette juste à côté de chez moi risque de me faire passer auprès de mes voisins pour un grand narcissique, ce qui n’est pas faux mais ils ne sont pas obligés de le savoir, et ça fait un peu chier quand même!).

J’ai regardé les différentes vidéos : franchement, chercheur est un très beau métier…

L’avenir des Sciences Economiques à l’Université en France

Pierre-Cyrille Hautcoueur vient de remettre son rapport sur « l’avenir des sciences économiques à l’Université en France » à Geneviève Fioraso. Le rapport complet est téléchargeable ici. J’avais été auditionné par la commission, pour évoquer les innovations introduites à la Faculté de Sciences Economiques de Poitiers (voir ici pour quelques éléments), certaines ayant pas mal diffusé (notamment lors des JECO).

Je viens de parcourir le résumé et les vingt propositions, elles me vont très bien. Je les reprends ici sans plus de commentaire, n’hésitez pas à réagir pour alimenter le débat.

Résumé

Le rapport dresse une analyse critique de la recherche et de l’enseignement supérieur en économie en France et un portrait statistique des étudiants et des enseignants-chercheurs. Il établit un grand nombre de propositions de réforme groupées en quatre parties distinctes.

1) Pour une formation centrée sur les étudiants et adaptée aux enjeux du monde contemporain

L’ambition est de proposer aux étudiants de premier cycle une formation pluri-disciplinaire, avec spécialisation progressive, et plus tournée vers la compréhension des faits et des institutions économiques. La pédagogie doit être revalorisée et plus innovante. Les étudiants doivent apprendre à maîtriser la construction et l’analyse critique des bases de données et indicateurs statistiques, être en mesure de comprendre et utiliser les différentes approches au sein de la discipline, et se confronter aux autres disciplines pour prendre conscience des limites des approches économiques.

2) Pour une recherche ouverte, internationale et innovante

Il est nécessaire de remédier aux dérives d’une évaluation unimodale de la recherche qui peut décourager les prises de risques scientifiques, les projets et publications interdisciplinaires et les études en prise directe avec les questions sociales et politiques. La communauté des économistes doit mieux préciser les critères de déontologie et de réplication des études aux conclusions politiques. Les commandes publiques d’évaluation doivent inclure des critères de transparence et de publicité.

3) Pour une gestion des carrières des enseignants-chercheurs

Il est souhaitable que les sciences économiques s’alignent sur la majorité des disciplines et que les universités puissent ainsi recruter des professeurs sans passer par le concours d’agrégation, qui ne deviendrait qu’une option possible parmi d’autres. Les critères de promotion au grade de professeur doivent être plus larges que ceux qui prévalent actuellement pour le concours d’agrégation, notamment en valorisant pleinement l’enseignement. Une modulation de service, pluri-annuelle et variable au cours de la carrière, et des décharges de services pour le développement de nouveaux cours et contenus permettraient une meilleure implication dans l’enseignement. Les universités doivent mettre en place une véritable politique de ressources humaines et de suivi des carrières. Le financement de la recherche par projet doit être réformé pour mettre fin aux contrats précaires.

4) Pour une réflexion critique informée sur la discipline

Les étudiants, les employeurs et les enseignants-chercheurs souffrent d’un manque d’information statistique sur la filière sciences économiques, ses débouchés, ses carrières. Il appartient au Ministère et aux universités d’effectuer un travail régulier et important pour que les débats sur les carrières universitaires et extra universitaires soient mieux informés et que les parcours et l’insertion des étudiants soient mieux connus afin de faciliter les orientations. Une réflexion sur l’enseignement et la circulation des contenus pédagogiques est nécessaire et peut être menée par l’Association française de science
économique en lien avec les multiples associations représentant les différents champs ou différentes approches de la discipline. La connaissance de l’histoire et de l’épistémologie de la discipline doit également être acquise au sein de la formation.

Propositions

1. Renforcer le caractère pluridisciplinaire du premier cycle et organiser une spécialisation progressive en économie.

2. Favoriser la construction et la critique des données et des faits stylisés par les étudiants dès le premier cycle, au sein des cours d’une part, et en les associant, en tant qu’assistants, à des projets de recherche d’autre part.

3. Donner une plus grande place à l’histoire, aux faits et au fonctionnement des institutions dans l’enseignement en économie.

4. Faciliter l’intégration des docteurs dans les corps de l’État et leur recrutement par les administrations publiques.

5. Élargir les critères d’évaluation de la recherche et prendre en compte différents supports et formats.

6. Renforcer les infrastructures de recherche sur les données et inciter les administrations et les établissements publics à mettre, via ces infrastructures, leurs données à la disposition des chercheurs, selon des modalités compatibles avec le respect de la vie privée.

7. Imposer aux organisations publiques de publier les évaluations des politiques publiques effectuées sur appel d’offre et de favoriser la réplication de ces évaluations.

8. Préciser les potentiels conflits d’intérêt des enseignants-chercheurs dans les publications, enseignements et rapports d’évaluation.

9. Faciliter les doctorats et projets interdisciplinaires en leur réservant un financement particulier et un mode de qualification adapté.

10. Éviter que les restrictions sur l’accréditation des masters défavorisent l’interdisciplinarité et l’innovation pédagogique.

11. Revaloriser les salaires des enseignants-chercheurs, notamment des maîtres de conférences, en particulier pour faciliter la circulation entre les classes préparatoires des lycées et l’Université et pour éviter la dispersion des activités des enseignants-chercheurs.

12. Permettre aux universités d’ouvrir librement des postes de professeur (supprimer l’agrégation du supérieur comme mode prioritaire de recrutement).

13. Permettre la modulation de services, modifiable au cours de la carrière, entre enseignement et recherche, dans le cadre d’une véritable gestion des carrières.

14. Valoriser l’enseignement et la recherche conjointement et au même niveau dans les recrutements et traitements.

15. Inciter à l’innovation pédagogique, notamment à travers les supports de cours, en dotant les enseignants de décharges temporaires de service.

16. Faire du CNRS une institution finançant principalement, en sciences économiques, des infrastructures de recherche, des contrats post-doctoraux et des délégations temporaires d’enseignants-chercheurs titulaires.

17. Simplifier et harmoniser les dossiers de candidature entre l’ANR et les agences européennes de financement et permettre à ces subventions de financer des contrats doctoraux ou des CDI.

18. Imposer aux universités et au Ministère de publier les statistiques sur les parcours et les débouchés des étudiants et sur les carrières des enseignants-chercheurs pour la discipline sciences économiques.

19. Aider les différentes associations professionnelles à coopérer, notamment par le rapprochement entre l’Association française de science économique et l’Association française d’économie politique.

20. Constituer un lieu de réflexion et de diffusion (revue et congrès annuel) sur la pédagogie en économie, et plus largement sur les transformations de la discipline.

Recherche : la France est-elle victime d’une fuite des cerveaux?

C’est le titre d’un article du Monde, pour lequel j’ai été contacté par David Larousserie et Hervé Morin. J’ai brassé avec Bastien Bernela les données issues des enquêtes générations du Cereq (2001, 2004, 2007). Conclusion : la réponse est non. Conclusion conforme aux études mobilisant d’autres sources de données et d’autres indicateurs, par exemple celles menées par Frédéric Docquier.

Je vous laisse lire l’article, vous pouvez commenter ici ou là-bas.

Dis, papa, il est où, papa?

C’est de saison : parler de l’homoparentalité. Juste pour vous inciter, quand un sujet de société comme celui-ci émerge, à regarder ce qu’en disent les chercheurs. Un moyen simple est d’aller sur Google Scholar, de taper des mots-clés, de regarder ce qui ressort (je sais, ce n’est pas si simple, il faut trier, savoir décrypter, etc. Se former à la recherche, quoi).

Personnellement, j’ai dégoté cet article en français, qui analyse 311 publications dont 35 à orientation empirique ou expérimentale (qui essaient de quantifier d’éventuels problèmes, donc). Pas de vulnérabilité plus forte des enfants. Cet article a le mérite de prendre du recul, en s’intéressant aussi à l’évolution des sujets traités ou non-traités.

Via @SH_lelabo, j’ai aussi trouvé cet article en anglais, qui conclut que les mères lesbiennes seraient de meilleurs parents. Résultat surprenant, selon les auteurs, qui citent en passant 9 articles ayant conclu à l’absence d’impact psychologique sur les enfants de l’orientation homosexuelle ou hétérosexuelle de leurs parents (références 7 à 15 de la bibliographie de l’article).

Plus de 40 études qui concluent qu’il n’y a pas de différence significative. Perso, chercheur que je suis, je conclus pareil.

Que valent les revues scientifiques? ou « Dis-moi la taille de ton sexe, je te dirai qui tu es ».

L’étude largement médiatisée sur l’expérience de Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie moléculaire à l’université de Caen, avait commencé à m’interpeller. Pas mal de buzz dans le milieu de la recherche. Avec, au final, des doutes plus que sérieux sur la méthodologie employée et les conclusions tirées par le chercheur. Une des meilleures analyses sur le sujet, trouvée via @freakonometrics, est sans doute celle-là. Pour le dire vite, les résultats de l’expérience ne sont pas statistiquement significatifs. En gros, on ne peut rien conclure de cette étude sur la dangerosité de l’alimentation OGM. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas dangereux, ça ne veut pas dire que c’est dangereux, ça veut dire qu’on n’en sait rien. Question ouverte par certains chercheurs, sur twitter : certes, mais si l’on passait au crible de l’analyse statistique l’ensemble des articles de biologie publiés dans des revues à comité de lecture, la moitié passerait à la trappe. Argument non suffisant pour accepter l’étude, mais qui jette un froid un peu plus large, je dirais.

Et là, ce soir, je découvre l’étude de Richard Lynn, publiée dans la revue Personality and Individual Differencies editée par Elsevier, revue référencée, au moins dans la rubrique psychologie, par la très sérieuse Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES). L’article est ici (accès payant). Avec une comparaison, à l’échelle mondiale, de la taille des pénis en érection et des stats par pays (pour une synthèse en français, voir ici. J’ai des stats sur le nombre de clics des liens que j’insère, je suis sûr que le lien précédent va battre des records). Sauf que les données sont pourries, la méthodologie douteuse, les résultats bidons.

Forcément, le chercheur que je suis, ça l’interpelle (j’euphémise). Deux articles publiés dans des revues à comité de lecture, autrement dit des articles évalués par 2, 3, 4, 5 chercheurs réputés compétents (le nombre dépend des revues), articles qui s’avèrent après coup plus que douteux, ça fait mal.

Que faut-il en déduire? Que le processus d’évaluation par les pairs (les chercheurs évaluent d’autres chercheurs) n’est pas infaillible. Il y a de mauvais articles dans des « bonnes » revues (tout comme il y a de bons articles dans des revues « mal classées », car certains chercheurs s’auto-censurent, pensant ne pas pouvoir accéder aux meilleurs supports). Que ceci ne signifie pas que le processus est à rejeter totalement : aucun système n’est infaillible, l’évaluation par les pairs est sans doute le moins mauvais système. Il ne faut pas l’idéaliser, c’est tout.

Je prolonge un peu la réflexion, car j’ai pu participer ces dernières années à plusieurs concours de recrutement de Maître de Conférences, de Professeurs des Universités, de Chargé de Recherche ou Directeurs de Recherche de différentes institutions. Principalement en économie, mon expérience ne valant donc que pour cette discipline. L’économie, la science des choix, je rappelle.

J’ai été à plusieurs fois surpris (j’euphémise encore) par l’attitude de certains collègues, qui se contentaient, pour évaluer les candidats, de regarder le classement des revues dans lesquelles ils avaient publiés. Pas le temps de lire les articles ou autres productions, de toute façon. Avec une tendance à internaliser les normes les plus récentes assez sidérante. Capacité de réflexivité tendant asympotiquement vers zéro.

Sans doute certains auraient-ils pu plaider pour le recrutement d’un Gilles-Eric Séralini ou d’un Richard Lynn à l’aune du rang de leurs publications : après tout, ils ont publié dans de bonnes revues, et ils devraient avoir un nombre de citations phénoménal, l’un comme l’autre…

Cahiers Français : L’excellence des Universités

Juste pour vous signaler que les Cahiers Français viennent de publier dans leur numéro 138, mai-juin 2012, pages 38-39, le billet co-écrit avec Michel Grossetti, visible ici. Billet intitulé : « L’excellence des Universités : oui, mais quelle excellence?! »

Billet insuffisamment diffusé, je trouve. Moins diffusé que d’autres billets, moins importants, que j’ai pu écrire ou co-écrire. La parution dans les Cahiers Français est donc une bonne chose, assimilable pour certains à un signal qu’il faut le lire et le prendre un petit peu au sérieux. Bonne lecture, donc.

Attractivité et rayonnement des villes universitaires

Je vous rappelle que Grand Poitiers et l’AVUF (Association des Villes Universitaires de France) organisent au Théâtre Auditorium de Poitiers (TAP), le vendredi 23 mars 2012, un colloque national sur l’attractivité et le rayonnement des villes universitaires. Toutes les informations sont ici. Propos politiquement incorrects garantis.

obésité infantile : quand les chercheurs et/ou les journalistes disent des bêtises

C’est le titre de cet article publié sur SantéLog (la communauté des professionnels de santé, se sous-titrent-ils), qui s’appuie sur les résultats d’une étude de l’Université de Grenade. Extrait du billet de SantéLog :

Cette étude de l’Université de Grenade qui révèle que pour l’enfant, manger à la maison, un repas préparé par sa mère, réduit significativement le risque d’obésité infantile, ne doit, en aucun cas culpabiliser les mères qui doivent laisser leurs enfants déjeuner à la cantine. Cependant, l’étude montre que ces enfants qui ont la chance de pouvoir déjeuner à la maison avec leur mère présentent un meilleur état nutritionnel. Des résultats publiés dans la dernière édition de la revue Nutrición Hospitalaria.

Il ne faut pas culpabiliser, mais quand même…

Je me suis empressé de chercher l’article scientifique en question, pour vérifier les propos du site et la nature de l’étude. J’y suis finalement parvenu. Bon, l’article est en espagnol, que je maîtrise un (petit) peu, suffisamment pour faire plusieurs remarques.

Sur le rôle de « qui nourrit », on trouve ce graphique dans l’article :

L’IMC est certes faible quand c’est la mère qui prépare les repas, mais c’est surtout en comparaison du père, pas des repas à la cantine (catégorie « otros » je suppose)!

SantéLog a apparemment très mal interprété les propos des chercheurs parus sur la page de l’Université espagnole :

The study revealed that the children who have lunch at home with their mother present a better nutritional status and are at a lower risk of suffering obesity than children whose meal is prepared by a person other than their mother.

Deuxième remarque, l’article ne teste pas que ce déterminant : il s’interroge aussi sur l’influence du niveau d’étude du père et de la mère, et sur le nombre d’heures passées à des activités sédentaires. Sans surprise, les problèmes d’obésité décroissent quand le niveau d’étude des parents augmente et augmentent avec le nombre d’heures passées à glandouiller… On trouve des choses similaires sur données française, par exemple dans ce document de l’Insee, dont est extrait cette série de graphiques qui montre comment évolue la prévalence de l’obésité…

Troisième et dernière remarque : bien qu’ils s’interrogent dans leur article sur le rôle du niveau de diplôme, les auteurs n’échappent pas totalement à la critique quand ils affirment (sur le site de l’Université) que leurs résultats s’expliquent par le fait que :

the mother is the family member who best knows the nutritional needs of children and has the strongest nutritional knowledge for the preparation of children’s meals.

Rien, absolument rien, ne prouve cela dans leur article. Sur la base de leurs résultats, je peux très bien raconter une autre histoire : quand la mère prépare le repas de ses enfants, le risque d’obésité est plus faible, mais ce n’est pas parce que c’est la mère qui prépare les repas, c’est parce qu’on a affaire à une famille de catégorie sociale supérieure. Le père, plus diplômé, détient un emploi mieux rémunéré qui permet à sa femme de ne pas travailler. L’un et l’autre, mieux éduqués, incitent leurs enfants à pratiquer des activités non sédentaires. A contrario, quand c’est le père qui prépare le repas des enfants, c’est que l’on a affaire à des familles dans des situations sociales plus difficiles. Le père ne travaille pas, la mère fait des petits boulots, niveau d’éducation plus faible, etc.

Je ne dis pas que mon histoire est la bonne, mais elle n’est pas moins plausible que celle avancée par les chercheurs espagnols (elle est plus plausible même…). Je suis assez convaincu que les chercheurs en médecine gagneraient beaucoup à solliciter plus souvent le regard critique des chercheurs en science sociale…

La productivité scientifique des Régions françaises

Gaïa Universitas a publié il y a quelques jours un billet intéressant intitulé « Excellence et productivité scientifique des ensembles régionaux ». Elle montre, notamment au travers de ce graphique, que le nombre de publications des Régions françaises est proportionnel à leur taille :

En gros, une région deux fois plus grande en nombre de chercheurs publie deux fois plus. Soit une productivité identique pour toutes les régions (j’ai dit en gros, on s’écarte parfois un peu de la droite, mais comme le signale Rachel, très bonne corrélation quand même).

Inévitablement, certains commentateurs se sont empressés de dire que « oui mais bon, dans les grandes régions, les publications sont sûrement de meilleure qualité quand même!!! ». Question légitime, plus difficile à trancher empiriquement. L’objectif de ce billet est d’apporter de premiers éléments de réponse.

Je m’appuie pour cela sur le travail réalisé par Michel Grossetti et son équipe sur Toulouse. Je vous avais déjà parlé du début de ce travail dans ce billet : les auteurs montrent qu’on assiste à un phénomène de déconcentration de la recherche pour différents pays. En France, l’Ile de France perd au profit des autres régions en termes de publication scientifique. En présentant ces résultats, Michel Grossetti s’est exposé à la même critique que celle avancée plus haut : « certes, l’Ile de France perd au profit des autres régions, son poids régresse dans les publications, mais les publications franciliennes sont de bien meilleure qualité!!! » (curieusement, ce sont souvent des chercheurs d’Ile de France qui émettent ce genre de remarque…).

Pour éprouver cette hypothèse, Michel Grossetti et Béatrice Millard ont poursuivi leurs investigations, synthétisées dans cet article. Ils retrouvent d’abord le mouvement de déconcentration de la recherche, au détriment des régions centres et au profit des régions intermédiaires et périphériques, et ce pour de nombreux pays (Etat-Unis, Royaume-Uni, France, etc.).

Surtout : ils se focalisent plus loin, pour la France, sur l’évolution de la concentration spatiale de l’ensemble des publications, d’une part, et du sous-ensemble des 10% des publications les plus citées (on considère la qualité d’une publication augmente avec le nombre de fois où elle est citée). En reprenant leurs chiffres, j’ai construit ce petit tableau, qui donne la part de l’Ile de France, de 1993 à 2003, dans :

1993 1998 2003
l’ensemble des publications (1) 45% 38% 39%
les 10% des publications les plus citées (2) 54% 45% 42%
ratio (1)/(2) 1,21 1,19 1,09

En dix ans, l’Ile de France a vu son poids dans l’ensemble des publications baisser de six points de pourcentage, et du double (douze points) dans les publications les plus citées. Le ratio des deux chiffres, que l’on peut considérer comme une sorte d’indicateur de performance, reste certes supérieur à 1, mais il s’en rapproche dangereusement…

Conclusion? La production scientifique se déconcentre en France, mais la production scientifique de qualité se déconcentre encore plus vite…

Comment expliquer ce phénomène? J’avancerais une hypothèse : conformément à ce que disent Grossetti et Milard, le processus de déconcentration de la production scientifique est très lié aux évolutions démographiques. Les régions hors Ile de France ont des dynamiques plus favorables, donc plus d’étudiants, donc plus de création de postes d’enseignants-chercheurs, donc plus de publications. Si l’on considère en outre que les chercheurs et enseignants-chercheurs récemment recrutés produisent des recherches en moyenne de meilleure qualité que ceux des enseignants-chercheurs en poste depuis plus longtemps, on explique assez bien les chiffres observés : déconcentration de la production et déconcentration plus rapide de la production de qualité.

Effort de Recherche : le match France-Allemagne

Pour mesurer l’effort de recherche des pays (ou régions, secteur, entreprise, etc.), on utilise le plus souvent comme indicateur l’intensité technologique, rapport des dépenses de Recherche et Développement au PIB. En 2000, l’Europe, dans le cadre de la stratégie de Lisbonne, s’est fixé pour objectif d’atteindre une intensité technologique de 3% pour… 2010. N’y étant pas parvenu, le même objectif est maintenant assigné pour 2020.

A l’heure où la référence ultime semble être l’Allemagne, on peut s’interroger sur l’évolution de l’effort de recherche entrepris en France comparativement à son voisin allemand. On obtient ce graphique (données Eurostat) :

Au milieu des années 1990, le « score » de la France était légèrement supérieur à celui de l’Allemagne. Il est depuis inférieur, pour représenter en 2010 environ 80% du ratio allemand.

Quitte à se situer dans une stratégie d’imitation vis-à-vis de l’Allemagne, je suggère à nos politiques de l’imiter sur ce plan là plutôt que sur d’autres…