Dis, papa, il est où, papa?

C’est de saison : parler de l’homoparentalité. Juste pour vous inciter, quand un sujet de société comme celui-ci émerge, à regarder ce qu’en disent les chercheurs. Un moyen simple est d’aller sur Google Scholar, de taper des mots-clés, de regarder ce qui ressort (je sais, ce n’est pas si simple, il faut trier, savoir décrypter, etc. Se former à la recherche, quoi).

Personnellement, j’ai dégoté cet article en français, qui analyse 311 publications dont 35 à orientation empirique ou expérimentale (qui essaient de quantifier d’éventuels problèmes, donc). Pas de vulnérabilité plus forte des enfants. Cet article a le mérite de prendre du recul, en s’intéressant aussi à l’évolution des sujets traités ou non-traités.

Via @SH_lelabo, j’ai aussi trouvé cet article en anglais, qui conclut que les mères lesbiennes seraient de meilleurs parents. Résultat surprenant, selon les auteurs, qui citent en passant 9 articles ayant conclu à l’absence d’impact psychologique sur les enfants de l’orientation homosexuelle ou hétérosexuelle de leurs parents (références 7 à 15 de la bibliographie de l’article).

Plus de 40 études qui concluent qu’il n’y a pas de différence significative. Perso, chercheur que je suis, je conclus pareil.

Que valent les revues scientifiques? ou « Dis-moi la taille de ton sexe, je te dirai qui tu es ».

L’étude largement médiatisée sur l’expérience de Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie moléculaire à l’université de Caen, avait commencé à m’interpeller. Pas mal de buzz dans le milieu de la recherche. Avec, au final, des doutes plus que sérieux sur la méthodologie employée et les conclusions tirées par le chercheur. Une des meilleures analyses sur le sujet, trouvée via @freakonometrics, est sans doute celle-là. Pour le dire vite, les résultats de l’expérience ne sont pas statistiquement significatifs. En gros, on ne peut rien conclure de cette étude sur la dangerosité de l’alimentation OGM. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas dangereux, ça ne veut pas dire que c’est dangereux, ça veut dire qu’on n’en sait rien. Question ouverte par certains chercheurs, sur twitter : certes, mais si l’on passait au crible de l’analyse statistique l’ensemble des articles de biologie publiés dans des revues à comité de lecture, la moitié passerait à la trappe. Argument non suffisant pour accepter l’étude, mais qui jette un froid un peu plus large, je dirais.

Et là, ce soir, je découvre l’étude de Richard Lynn, publiée dans la revue Personality and Individual Differencies editée par Elsevier, revue référencée, au moins dans la rubrique psychologie, par la très sérieuse Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES). L’article est ici (accès payant). Avec une comparaison, à l’échelle mondiale, de la taille des pénis en érection et des stats par pays (pour une synthèse en français, voir ici. J’ai des stats sur le nombre de clics des liens que j’insère, je suis sûr que le lien précédent va battre des records). Sauf que les données sont pourries, la méthodologie douteuse, les résultats bidons.

Forcément, le chercheur que je suis, ça l’interpelle (j’euphémise). Deux articles publiés dans des revues à comité de lecture, autrement dit des articles évalués par 2, 3, 4, 5 chercheurs réputés compétents (le nombre dépend des revues), articles qui s’avèrent après coup plus que douteux, ça fait mal.

Que faut-il en déduire? Que le processus d’évaluation par les pairs (les chercheurs évaluent d’autres chercheurs) n’est pas infaillible. Il y a de mauvais articles dans des « bonnes » revues (tout comme il y a de bons articles dans des revues « mal classées », car certains chercheurs s’auto-censurent, pensant ne pas pouvoir accéder aux meilleurs supports). Que ceci ne signifie pas que le processus est à rejeter totalement : aucun système n’est infaillible, l’évaluation par les pairs est sans doute le moins mauvais système. Il ne faut pas l’idéaliser, c’est tout.

Je prolonge un peu la réflexion, car j’ai pu participer ces dernières années à plusieurs concours de recrutement de Maître de Conférences, de Professeurs des Universités, de Chargé de Recherche ou Directeurs de Recherche de différentes institutions. Principalement en économie, mon expérience ne valant donc que pour cette discipline. L’économie, la science des choix, je rappelle.

J’ai été à plusieurs fois surpris (j’euphémise encore) par l’attitude de certains collègues, qui se contentaient, pour évaluer les candidats, de regarder le classement des revues dans lesquelles ils avaient publiés. Pas le temps de lire les articles ou autres productions, de toute façon. Avec une tendance à internaliser les normes les plus récentes assez sidérante. Capacité de réflexivité tendant asympotiquement vers zéro.

Sans doute certains auraient-ils pu plaider pour le recrutement d’un Gilles-Eric Séralini ou d’un Richard Lynn à l’aune du rang de leurs publications : après tout, ils ont publié dans de bonnes revues, et ils devraient avoir un nombre de citations phénoménal, l’un comme l’autre…

Cahiers Français : L’excellence des Universités

Juste pour vous signaler que les Cahiers Français viennent de publier dans leur numéro 138, mai-juin 2012, pages 38-39, le billet co-écrit avec Michel Grossetti, visible ici. Billet intitulé : « L’excellence des Universités : oui, mais quelle excellence?! »

Billet insuffisamment diffusé, je trouve. Moins diffusé que d’autres billets, moins importants, que j’ai pu écrire ou co-écrire. La parution dans les Cahiers Français est donc une bonne chose, assimilable pour certains à un signal qu’il faut le lire et le prendre un petit peu au sérieux. Bonne lecture, donc.

Attractivité et rayonnement des villes universitaires

Je vous rappelle que Grand Poitiers et l’AVUF (Association des Villes Universitaires de France) organisent au Théâtre Auditorium de Poitiers (TAP), le vendredi 23 mars 2012, un colloque national sur l’attractivité et le rayonnement des villes universitaires. Toutes les informations sont ici. Propos politiquement incorrects garantis.

obésité infantile : quand les chercheurs et/ou les journalistes disent des bêtises

C’est le titre de cet article publié sur SantéLog (la communauté des professionnels de santé, se sous-titrent-ils), qui s’appuie sur les résultats d’une étude de l’Université de Grenade. Extrait du billet de SantéLog :

Cette étude de l’Université de Grenade qui révèle que pour l’enfant, manger à la maison, un repas préparé par sa mère, réduit significativement le risque d’obésité infantile, ne doit, en aucun cas culpabiliser les mères qui doivent laisser leurs enfants déjeuner à la cantine. Cependant, l’étude montre que ces enfants qui ont la chance de pouvoir déjeuner à la maison avec leur mère présentent un meilleur état nutritionnel. Des résultats publiés dans la dernière édition de la revue Nutrición Hospitalaria.

Il ne faut pas culpabiliser, mais quand même…

Je me suis empressé de chercher l’article scientifique en question, pour vérifier les propos du site et la nature de l’étude. J’y suis finalement parvenu. Bon, l’article est en espagnol, que je maîtrise un (petit) peu, suffisamment pour faire plusieurs remarques.

Sur le rôle de « qui nourrit », on trouve ce graphique dans l’article :

L’IMC est certes faible quand c’est la mère qui prépare les repas, mais c’est surtout en comparaison du père, pas des repas à la cantine (catégorie « otros » je suppose)!

SantéLog a apparemment très mal interprété les propos des chercheurs parus sur la page de l’Université espagnole :

The study revealed that the children who have lunch at home with their mother present a better nutritional status and are at a lower risk of suffering obesity than children whose meal is prepared by a person other than their mother.

Deuxième remarque, l’article ne teste pas que ce déterminant : il s’interroge aussi sur l’influence du niveau d’étude du père et de la mère, et sur le nombre d’heures passées à des activités sédentaires. Sans surprise, les problèmes d’obésité décroissent quand le niveau d’étude des parents augmente et augmentent avec le nombre d’heures passées à glandouiller… On trouve des choses similaires sur données française, par exemple dans ce document de l’Insee, dont est extrait cette série de graphiques qui montre comment évolue la prévalence de l’obésité…

Troisième et dernière remarque : bien qu’ils s’interrogent dans leur article sur le rôle du niveau de diplôme, les auteurs n’échappent pas totalement à la critique quand ils affirment (sur le site de l’Université) que leurs résultats s’expliquent par le fait que :

the mother is the family member who best knows the nutritional needs of children and has the strongest nutritional knowledge for the preparation of children’s meals.

Rien, absolument rien, ne prouve cela dans leur article. Sur la base de leurs résultats, je peux très bien raconter une autre histoire : quand la mère prépare le repas de ses enfants, le risque d’obésité est plus faible, mais ce n’est pas parce que c’est la mère qui prépare les repas, c’est parce qu’on a affaire à une famille de catégorie sociale supérieure. Le père, plus diplômé, détient un emploi mieux rémunéré qui permet à sa femme de ne pas travailler. L’un et l’autre, mieux éduqués, incitent leurs enfants à pratiquer des activités non sédentaires. A contrario, quand c’est le père qui prépare le repas des enfants, c’est que l’on a affaire à des familles dans des situations sociales plus difficiles. Le père ne travaille pas, la mère fait des petits boulots, niveau d’éducation plus faible, etc.

Je ne dis pas que mon histoire est la bonne, mais elle n’est pas moins plausible que celle avancée par les chercheurs espagnols (elle est plus plausible même…). Je suis assez convaincu que les chercheurs en médecine gagneraient beaucoup à solliciter plus souvent le regard critique des chercheurs en science sociale…

La productivité scientifique des Régions françaises

Gaïa Universitas a publié il y a quelques jours un billet intéressant intitulé « Excellence et productivité scientifique des ensembles régionaux ». Elle montre, notamment au travers de ce graphique, que le nombre de publications des Régions françaises est proportionnel à leur taille :

En gros, une région deux fois plus grande en nombre de chercheurs publie deux fois plus. Soit une productivité identique pour toutes les régions (j’ai dit en gros, on s’écarte parfois un peu de la droite, mais comme le signale Rachel, très bonne corrélation quand même).

Inévitablement, certains commentateurs se sont empressés de dire que « oui mais bon, dans les grandes régions, les publications sont sûrement de meilleure qualité quand même!!! ». Question légitime, plus difficile à trancher empiriquement. L’objectif de ce billet est d’apporter de premiers éléments de réponse.

Je m’appuie pour cela sur le travail réalisé par Michel Grossetti et son équipe sur Toulouse. Je vous avais déjà parlé du début de ce travail dans ce billet : les auteurs montrent qu’on assiste à un phénomène de déconcentration de la recherche pour différents pays. En France, l’Ile de France perd au profit des autres régions en termes de publication scientifique. En présentant ces résultats, Michel Grossetti s’est exposé à la même critique que celle avancée plus haut : « certes, l’Ile de France perd au profit des autres régions, son poids régresse dans les publications, mais les publications franciliennes sont de bien meilleure qualité!!! » (curieusement, ce sont souvent des chercheurs d’Ile de France qui émettent ce genre de remarque…).

Pour éprouver cette hypothèse, Michel Grossetti et Béatrice Millard ont poursuivi leurs investigations, synthétisées dans cet article. Ils retrouvent d’abord le mouvement de déconcentration de la recherche, au détriment des régions centres et au profit des régions intermédiaires et périphériques, et ce pour de nombreux pays (Etat-Unis, Royaume-Uni, France, etc.).

Surtout : ils se focalisent plus loin, pour la France, sur l’évolution de la concentration spatiale de l’ensemble des publications, d’une part, et du sous-ensemble des 10% des publications les plus citées (on considère la qualité d’une publication augmente avec le nombre de fois où elle est citée). En reprenant leurs chiffres, j’ai construit ce petit tableau, qui donne la part de l’Ile de France, de 1993 à 2003, dans :

1993 1998 2003
l’ensemble des publications (1) 45% 38% 39%
les 10% des publications les plus citées (2) 54% 45% 42%
ratio (1)/(2) 1,21 1,19 1,09

En dix ans, l’Ile de France a vu son poids dans l’ensemble des publications baisser de six points de pourcentage, et du double (douze points) dans les publications les plus citées. Le ratio des deux chiffres, que l’on peut considérer comme une sorte d’indicateur de performance, reste certes supérieur à 1, mais il s’en rapproche dangereusement…

Conclusion? La production scientifique se déconcentre en France, mais la production scientifique de qualité se déconcentre encore plus vite…

Comment expliquer ce phénomène? J’avancerais une hypothèse : conformément à ce que disent Grossetti et Milard, le processus de déconcentration de la production scientifique est très lié aux évolutions démographiques. Les régions hors Ile de France ont des dynamiques plus favorables, donc plus d’étudiants, donc plus de création de postes d’enseignants-chercheurs, donc plus de publications. Si l’on considère en outre que les chercheurs et enseignants-chercheurs récemment recrutés produisent des recherches en moyenne de meilleure qualité que ceux des enseignants-chercheurs en poste depuis plus longtemps, on explique assez bien les chiffres observés : déconcentration de la production et déconcentration plus rapide de la production de qualité.

Effort de Recherche : le match France-Allemagne

Pour mesurer l’effort de recherche des pays (ou régions, secteur, entreprise, etc.), on utilise le plus souvent comme indicateur l’intensité technologique, rapport des dépenses de Recherche et Développement au PIB. En 2000, l’Europe, dans le cadre de la stratégie de Lisbonne, s’est fixé pour objectif d’atteindre une intensité technologique de 3% pour… 2010. N’y étant pas parvenu, le même objectif est maintenant assigné pour 2020.

A l’heure où la référence ultime semble être l’Allemagne, on peut s’interroger sur l’évolution de l’effort de recherche entrepris en France comparativement à son voisin allemand. On obtient ce graphique (données Eurostat) :

Au milieu des années 1990, le « score » de la France était légèrement supérieur à celui de l’Allemagne. Il est depuis inférieur, pour représenter en 2010 environ 80% du ratio allemand.

Quitte à se situer dans une stratégie d’imitation vis-à-vis de l’Allemagne, je suggère à nos politiques de l’imiter sur ce plan là plutôt que sur d’autres…

 

Régions Françaises : quel effort pour l’enseignement supérieur et la recherche?

Bien que les Régions françaises n’aient pas la compétence en matière de Recherche, toutes soutiennent ce levier essentiel de la croissance économique, notamment dans le cadre de leur compétence en matière d’action économique.

On peut alors s’interroger sur l’effort fourni par chacune d’elle. Premiers éléments de réponse fournis par L’ORS dans sa lettre de synthèse n°43 (non trouvée sur le web). Dans un premier tableau, on y trouve la part, dans l’ensemble du budget des régions, des dépenses dédiées à l’enseignement supérieur, à la recherche et à la technologie. Dans un deuxième tableau complémentaire figure la dépense « enseignement supérieur » par étudiant. En croisant les informations de ces deux tableaux, on peut construire le tableau suivant :

A titre d’illustration, la Région Poitou-Charentes dépense 104€ par étudiant contre 160€ en moyenne dans l’ensemble des régions, ce qui la place au 13ème rang des 22 régions métropolitaines. S’agissant du poids des dépenses consacrées à l’enseignement supérieur, à la recherche et à la technologie, il est de 2,3% en Poitou-Charentes, contre 3,5% France entière, ce qui la place cette fois au 18ème rang.

Pour compléter l’analyse, je suis allé chercher des données sur les populations régionales, afin d’identifier d’éventuels effets taille : est-ce que les plus grandes régions réservent une part plus importante de leur budget à l’enseignement supérieur et à la recherche? Effectuent-elles une dépense par étudiant plus importante? Réponse en image :

Pas de corrélation apparente entre ces différentes variables (ce qui est confirmé par les valeurs faibles des coefficients de corrélation de rang), l’effort régional en la matière semble indépendant de la taille des régions. Il  est affaire, sans doute plus, de volonté politique.

Attractivité et rayonnement des villes universitaires

Grand Poitiers et l’AVUF (Association des Villes Universitaires de France) organisent au Théâtre Auditorium de Poitiers (TAP), le vendredi 23 mars 2012, un colloque national sur l’attractivité et le rayonnement des villes universitaires.

J’interviendrai le matin, avec Christophe Demazière, entre 9h45 et 10h30. Michel Grossetti interviendra de 12h00 à 12h45.

Toutes les informations pour cette journée sont ici.

L’excellence des Universités : oui, mais quelle excellence ?!

update : texte publié également ici.

Ci-dessous un texte co-écrit avec Michel Grossetti sur la question de l’excellence. Billet court mais propos important, à contre-courant du discours dominant, nous semble-t-il, concernant la structuration de la recherche en France. En espérant que les politiques l’entendent, que ce soit à l’échelle nationale ou infra-nationale. A diffuser largement si vous le jugez utile (version pdf ici). 

L’excellence des Universités : oui, mais quelle excellence ?!

Olivier Bouba-Olga (Université de Poitiers) & Michel Grossetti (CNRS, Université de Toulouse 2)

Les Universités françaises, en matière de recherche, doivent viser l’excellence. Cependant, la conception de l’excellence mérite d’être précisée, car il nous semble qu’elle peut être dissociée des idées relatives à la « masse critique » et de la tendance à concentrer les moyens pour le motif d’éviter le « saupoudrage ». Notre réflexion s’appuie sur les travaux et réflexions de chercheurs spécialistes de la sociologie et de l’économie des sciences et des analyses bibliométriques. Elle se veut donc fondée empiriquement.

La métaphore de la masse critique[1]

Appliquée à des activités de recherche, la métaphore de la masse critique consiste à dire qu’il faut une densité suffisante de chercheurs dans une institution, une métropole ou une région pour que la qualité de la recherche soit bonne, les chercheurs étant censés avoir besoin de nombreux collègues à proximité pour échanger des idées et être stimulés dans leur travail. Quelques tentatives ont été effectuées pour établir un lien entre le nombre de chercheurs rassemblés dans une même ville ou région et le nombre moyen d’articles publiés par chercheur[2]. Elles n’ont pas pu établir ce lien et tout semble indiquer que la masse critique en matière de recherche n’est rien d’autre qu’une idée reçue, sans fondement empirique. A une échelle agrégée, le nombre de publications d’une ville ou d’une région est en général quasiment une fonction linéaire du nombre de chercheurs, lequel résulte des évolutions de l’enseignement supérieur et des politiques conduites à l’échelle nationale ou locale. Autrement dit, jusqu’à preuve du contraire, tout semble indiquer que la masse critique nécessaire à la réalisation d’une recherche de qualité s’établit très précisément à 1. C’était d’ailleurs exactement l’effectif des spécialistes de théorie physique au bureau des brevets de Berne en 1905. Mais le physicien de cette administration, Albert Einstein pour ceux qui ne l’auraient pas reconnu, n’était pas pour autant isolé car il correspondait avec de nombreux savants : il était donc inscrit dans un réseau d’échanges intellectuels. C’est le réseau qui est important, non la concentration.

La loi de Lotka

Une autre proposition souvent entendue, partiellement liée, consiste à prôner la concentration des moyens sur une petite proportion des auteurs des publications et de leurs laboratoires d’appartenance, ceux à la visibilité scientifique la plus forte. Cette proposition s’appuie sur une régularité empirique, que l’on baptise en général « loi de Lotka »[3] : si 20% des chercheurs sont à l’origine de 80% des publications les plus significatives, pourquoi ne pas concentrer les moyens seulement sur ces 20% ? Ce type de préconisation relève d’un phénomène classique du monde social qui est la tendance au cumul des avantages, l’« effet Mathieu », analysé par le sociologue Robert Merton[4]. Ce type d’analyse occulte le fait que les chercheurs les plus cités sont la partie la plus visible d’un immense travail collectif réalisé par l’ensemble de la communauté scientifique. Pour reprendre une métaphore bien connue, les chercheurs les plus visibles sont des « nains juchés sur les épaules de géants »[5]. Si l’on coupait cette « élite » de sa « base », elle s’étiolerait très rapidement.

Saupoudrage ou arrosage ?

Nous considérons donc que l’excellence n’est pas la caractéristique d’une élite de chercheurs plus connus que leurs collègues, mais la qualité d’ensemble de la recherche d’une ville, d’une région ou d’un pays. Cette qualité ne se mesure pas par le nombre des citations obtenues (qui est seulement et approximativement un indicateur de visibilité), mais par la capacité des résultats produits à se révéler pertinents à l’épreuve du temps et du débat scientifique. De ce fait, il est essentiel de soutenir un large ensemble de laboratoires. Ce type de stratégie se heurte souvent à une incompréhension : soutenir l’ensemble des laboratoires, n’est-ce pas s’exposer au risque du saupoudrage des moyens ? Ne faut-il pas, encore une fois, se concentrer sur les « meilleurs » ? Ce type de réaction pourrait s’entendre si l’on était sûr que les meilleurs d’hier seront aussi les meilleurs de demain. Mais la recherche, c’est une de ses caractéristiques distinctives, est une activité marquée par une incertitude radicale, qui rend impossible l’identification de « l’élite » de demain. Prôner le soutien à l’ensemble des chercheurs, sur la base, pour l’essentiel, de la qualité des projets futurs plutôt que sur la récompense des succès passés, ne correspond pas à une stratégie de « saupoudrage », mais plutôt à une stratégie « d’arrosage » : nous ne pouvons pas savoir à l’avance où vont éclore les meilleures recherches de demain. En arrosant un seul endroit, nous pourrions nous priver de voir éclore l’excellence de demain…


[1] Pour un développement plus long, voir ce texte.

[2]Voir par exemple l’article suivant : Bonnacorsi A. et Daraio C., 2005, « Exploring size and agglomeration effects on public research productivity”, Scientometrics, Vol. 63, n°1, pp.87-120.

[3] LotkaAlfred J. (1926). « The frequency distribution of scientific productivity ». Journal of the Washington Academy of Sciences 16 (12): 317–324.

[4] Merton Robert (1968). The Matthew effect in science. Science 159:56–63. Pagereferences are to the version reprinted in Merton (1973). The Sociology of Science. Chicago University Press, Chicago.

[5] Cette citation attribuée à Newton peut s’entendre en dynamique : les chercheurs d’aujourd’hui (les « nains ») s’appuient sur les connaissances accumulées depuis des siècles par leurs prédécesseurs. Elle doit s’entendre également en statique : la qualité du travail de l’élite d’aujourd’hui (les « nains ») dépend étroitement de la masse du travail réalisé par la base actuelle…